‹ Les mémoires de Messire Oliver de La MarcheChapitre 77 sur 157 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Comment le duc Charles de Bourgongne y ayant couru par Vermandais, assiégea Beauvais : et comment le Ray s*estant trop fié en luy à Peronne^ Jut contraint de facompaigner en armes contre les Uegeoisy par-avant ses aliés.

Le duc de Bourgongne, qui avoit faict douze cens lances, ordonna ses capitaines, et se mit aux champs, et vint devant Roye, et devaot Neelle : où estoyent Loïset de Balignen, etautres capitaines françois : et, au regard de Roye, ledict Loîsct et ses compaignons s'en partirent par traitté. De Neelle, le duc la prit légèrement : et fit grand'discipline de François : et ainsi Ait ce quartier achevé : et tourna le duc de Boargi>ngne son armée sur Beauvais, et par un matin vint assiéger icelle vile : mais les François furent diligens, et se boutèrent audict Beauvais, à l'autre costé de la rivière, bien huict censhommefrd'armes, et grand nombre de francs-archeis: et le duc de Bourgongne par un matin fit assaillir Beauvais : mais il n'y gaigna rien, ains y perdit beaucoup de ses gens : et là mourut un vaillant chevalier bourgongnon (que l'on nommoit le signeur d'Espiry^, dont ce fut dommage : car il estoit moult-vaillant chevalier. Au l'endemain de l'assaut, les François firent une emprise : d vindrent, sur un poinct du Jour, donner en l'ost du duc de Bourgongne : et là tai tuè messire Jaques Dorsan, maistre de l'artillerie, et plusieurs des Bourgongnons, et des Picars, pris et tués, avant que les compaignies fussent rassemblées : et ainsi les François s'en retournèrent à Beauvais : et le duc de Bourgongne fit garder, son camp, plus-près qu'il n'avoit fait par^vant: et, voyant que l'on, ne profiteroit rien devant Beauvais, le duc de Bourgongne manda les trois cens lances, qui estoyent à Abbeville : et y mit messire fieaudoin de Launoy et sa compaignie : lequel gaigna Sainct-Vallery : mais il ne la tint pas longuement : et fut conseillé d'abandonner sa prise : et le duc de Bourgongne marcha en pais et entra en Normandie, et ^gna le Neuf* chastel, et toutes les petites viles, qui sont deçà Rouen : où le connestable de France s'estoit bouté à plus de quatorze cens lances.

Vivres estoyent courts au duc de Bourgpogne , tellement qu'un petit pain y valolt trois patars, et un pot de vin dix patars : et ne meogeoyent les povres gens que prunes et fruits (car c'estoit la saison), dont la oourance se prit ] en l'ost, et y moururent beaucoup de nos gens :

MBMOI&BS D*OLIVIRR DB LA MA-ACHB.

et le duc de Boargon^ne le plus souvent se presentoit à la bataille, à-rencontre du conneitabie de France : mais les François se tenoyent serrés en leur vile , et n'estoyent pas conseillés d'eux avoiturer. Ce pendant un marchand de risie , nonmié Gantois , envoya à monsieur de Bonrgongne certain nombre de chariots, chargés de biscuit, et donna, en pur don, et biscuit et charroy : et fit iceluy biscuit grand confort à Tost.

Apres avoir demeuré douze Jours devant Bouen , le duc de Bourgongne se conseilla ( veu qu'il ne pouvoit flner de la bataille) qu'il se retrairoit : ce qu'il fit à moult-belle ordonnance , et retira contre Amiens; mais le connestable faisoit toujours ses diligences , et tellement , qu'il se boutoit toujours es viles, dont le duc de Bourgongne pouvoit peu profiter : et , à l'abor^ der qu'il fit devant Amiens, il y eut une grande écarmouche, d'une part et d'autre, et plusieurs gensmortS) François et Bourgongnons«

En ce temps estoit venu, devers le duc, Nicolas, fils du duc Jehan de Calabre, en intention d'avoir madame Marie, fille du duc Charles, en mariage : et pour dire le vray, il y eut des promesses faictes par l'ordonnance du duc Charles : et certes il avolt un bon esquadre de gens-d'armes, et bien en poinct : et acompaigna le duc de Bourgongne en toute celle raze , et mesmement devant Rouen : et après que le duc de Bourgongne eut livré son écarmouche, grosse et fière, devant Amiens, il se retira contre ses pays : et fit un gros logis à Fal vy sur Somme , où iFdemoura assez longuement : et, pendant ce temps , par le moyen et enhort d'un nommé Anthoine du Monet (qui estoit fort privé dudict fils de monsieur de Calabre ) , iceluy délibéra de s'en retourner en ses pays , et demanda congé au duc de Bourgongne, et ne fut pas acordé du premier jour : car le duc de Bourgongne avoit des imaginations, et mesmement des promesses faictes entre luy et sa fille : et tellement pratiqua, que ledict fils de monsieur de Calabre quita toutes promesses à luy faictes par la fille du duc, et renouvellérent autres aliances, et ainsi se départirent : et le duc de Bourgongne tira à Peronne, et en ses païs : et ordonna ces douze cens lances par les frontières : et, de ma part , Je fu logé à Roye et àMondidier, et avoye, à chacun d'iceux lieux, cinquante hommes -d'armes : lesquels le duc fit tre»-bien payer et contenter, ensemble tout le surplus des douze cens lances : et ainsi se menoit la guerre guerroyable, de toutes pars: et le duc de Bourgongne retourna & Arras , et manda ceux de Hainaut, et assembla ses douze cens lances autour de luy : et puis remarcha en

païs, querant tousjours la bataille contre le roy de France ; mais le Boy nemonstroit voulonté de comhatre« Le duc se tira à Lyons en Santers, et là fit un gros logis de gen&d'armes, et un camp, que Voa appela le camp d'honneur : et tousjours se présentoit pour la bataille : mais il perdoit le temps, car nul n'estoit délibéré de le combatre.

En ce temps un sommelier de corps du duc , nommé Jehan de Boschuse , fût mandé par le roy de France : et par le congé du duc y ala, et tant parlementèrent ensemble , et fit ledict de Boschuse tant d'alees et de venues , que le duc assura le Roy, et le Roy vint à Peronne aveques le duc : et en cedict temps l'evesque de Liège, cousin germain, et beau-firére du duc, et le signeur d'Imbercourt , messire Guy de Brimeur ( lequel messire Guy estoit lieutenant dudict monsieur le duc, en toute la terre de Liège, et comte de Los), tindrent un parlement en la vile de Tongres : et durant ce parlement, aucuns Liégeois s'assemblèrent, et par nuict entrèrent à Tongres , et prirent l'evesque de Liège , et le signeur d'Imbercourt : et fut ledict signeur d'Imbercourt prisonnier au signeur de Hautepanne : et ainsi traitta ledict d'Imbercourt, que ledict de Hautepanne ne l'emmena pas prisonnier, mais il promit de se rendre prisonnier audict de Hautepanne , à certain Jour , qui Ait 11-^ mité entre eux : et au regard des Liégeois, ils taittérent bien leur evesque , mais ils gonvernoyent et conduisoyent ses affaires à leur plaisir et voulonté.

Le Roy estant au chasteau de Peronne, te duc de Bourgongne tint un parlement aveques son chancelier, et aucuns des chevaliers de l'ordre, et autres, et disoit le duc de Bourgongne, que le Roy luy avoit promis d'aler en sa personne aveques luy, pour recouvrer et reconquérir l'evesque de Li^e, et le signeur d'Imbercourt, et que sans faute il ne feroit point de conscience de contraindre le Roy à faire ce qu'il luy avoit promis ; et de ceste matière fut grand débat et grande question entre eux , et disoyent les an* cienset notables chevaliers, qu'il avoit fait venir le Roy à sa seureté, et grande charge serolt a la maison dé Bourgongne , si le Roy avoit détourw bier sur cest asseurement , et le duc respondoit tousjours : « Il le m'a promis, et il le me tiendra. »

Le chancelier, messire Pierre de Gonx , persuadoit tousjours que monsieur de Bourgongne jurast la paix , qui estoit escrite, et qu'il avoit promis une fois de Jurer, et le Roy et mondict signeur ; mais le duc ne vouloit entendre A la paix , que préalablement il ne fùst spur que le Roy luy tiendroit ce qu'il luy avoit promis : et

UEMOIBES D OLIVIEB DE LA UARCHS.

fut la conchjsioD telle , que lesdicts signeurs iroyent devers ie Roy, pour sçavoir son inten* tioD : et ne retint mondict signeur aveques luy, que moy seulement. Et devez sçavoir que le Roy avoit bien ouy les aigres paroles , que disoit le duc Charles, et n'estoit pa$ sans peur, ne sans cffray : et, quand les chevaliers furent venus , ils pratiquèrent qu'il se déclairast pour uier à Liège, comme il avoit promis : et il pratiqua qUe la paix fust jurée entre eux, selon qu'elle avoit esté pourparlee. Si revindrent querre le duc les signeurs de Ghamy, de Grequi , et de la Roche , et menèrent le duc devers le Roy, qui n'estoit pas bien asseuré de ses besoDgaes : et si tost qu'il veit entrer le duc en sa chambre, il ne peut celer sa peur, et dit au due, " Mon frère, ne suis je pas seur en vostre mai- • son, et en vostre pais? » Et le duc luy respondit, « Oui , Monsieur : et si seur , que si je » voye venir un trait d'arbaleste sur vous, je » me mettroye au-devant pour vous guarantir. * Et le Roy luy dit , « Je vous mercie de vostre » bon vouloir , et veuil aler où je vous ay pro- •• mis : mais je vous prie que la paix soit des » maintenantjuree entre nous. »

L'on fit aporter le bras Sainct Leu, et là jura le Roy de France la paix entre luy et le duc de Bourgongne , et ne se pouvoit saouler de se fort obliger en ceste partie : et le duc de Bourgongne jura iadicte paix , et promit de la tenir et entretenir envers et contre tous. Le Roy et le duc dejeusnérent , et puis montèrent à cheval , pour tirer contre Liège : et passèrent par le Qnesnoy, où le duc festeya le Roy moult-grandement, et tirèrent sur Namur : et, eux là venus, firent marcher leurs gens-d'armes contre le païs de Liège, et contre la dtè, que les Liégeois nvoyent renforcée à leur pouvoir.

Le duc manda Philippe Monsieur, de Savoye, le raareschal de Bourgongne , le signeur d'Imbercourt, et autres : mais ledict signeur d'Imbercourt n'y peut venir, car il estoitbiecè en un piè, d'une ooulevrine. Et là fut conclusion prise, que le dimenche suyvant , au son d'une l)ombarde , chacun tireroit à l'assaut , ce qui fût faict, et bien entretenu : et celny dimenche , au poiuct du jour, la bombarde tira, et courut chacun à l'assaut de son costè : et mesmes le signeur dlmbercourt, tout ainsi blecé qu'il estoit, se fit porter par hommes en une bière de l)ois, armé de toutes pièces, et l'espee nue au poing, et vouloit bien monstrer qu'il estoit lieutenant du duc de Bourgongne, en tout le paîs de Liège.

Le Roy et le duc marchèrent de leur costè, |X)ur venir à l'assaut : mais monsieur de Bourgongne ne voulut souffrir que le Roy se mist en

ce danger, et luy pria de demourer, Jusquies il le manderoit , et j'ouy que le Roy luy dit : « Mon » frère, marchez avant, car vous estes le plos- » heureux prince qui vive. » Et prestement le duc entra dedans la tiie , et gens -d'armes de tous costès. Mais je revicâidray au signeur dlmbercourt, et à ce qui luy avint celuy jour.

Vous estes bien recors que le signeur dlmbercourt estoit prisonnier du signeur de Hautepanne, et avoit promis de se rendre à Hautepanne , dont il y avoit plus que trois jours à venir. Ainsi luy prit, et Dieu le voulut, qu'à celuy assaut ledict Hautepanne fut tuè : et ne trouva plus le signeur d'Imberoourt, qui luy calengeast sa foy, et par ce moyen Ait quite et aquité de sa foy et prison.

Les Liégeois s'enfuirent par le pont de Meuse, et demeura la vile de Liège en la main du duc de Bourgongne : et le roy de France (qui portoit en son chapeau la croix Sainct - Andrieu ) entra en Liège tout asseurément , et crioit Vive Bourgongne! Et commença le pillage de toutes parts (qui fut grand) , et le duc de Bourgongne se Iwuta en l'église, pour sauver les reliques: et trouva aucuns archers, qui y faisoyent pillage, et en tua deux, ou trois, de sa main : et le Roy se tira en Thostel du duc, et diacun se logea pour garder son butin. Et ainsi Ait la cité de Liège prise d^assaut, et pillée de tous costès : et quand la chose Ait refroidie, le due se retira devers le Roy, et firent grand' 'diére l'un à l'autre : et le duc de BourgiMigne fit foire justice de plusieurs mauvais garsons, et nommément de ceux qui avoyent esté cause de la mort de Jehan le GharpenUer.

Apres avoir demouré cinq ou six jours en la vile de Liège, le Roy parla à monsieur de Boorgongne,pour soy retirer en son royaume. Ce que le duc luy acorda lil>eralement , et le fit conduire jusques à Nostre-Dame de Liesse, par le signeur des Gordes, et par le signeur d*Emerîcs: et le l'endemain, après la messe, il appela Iceux, et en leur présence fit le roy nouvean serment, sur l'image de Nostre-Dame , qu'il ti^idnnt la paix , ne jamais n'entreprendroit aucune chose contre la maison de Bourgongne : et s*en retourna le Roy en son royaume, et les signeun des Gordes et d'Emerles s'en revindrent à Liège devers leur maistre.

Le duc depescha à Liège ses amlwwsadeoni, pour aler en Bretaigne , pour signifier à monsieur de Berry et au duc, ce qui avoit esté feict, car par celle paix le duc de Berry deyoit estre comte de Ghampaigne et de Brie : et serobloit qu'on luy avoit bien asseuré son faict, veu quil I estoit en Ghampaigne, et au plus4)res du duc de

MÉUOIBES d'OLIVIEB DE LA MAIICHE.

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BaargODgne, pour en avoir secours et aide, si besoing en avoit : mais monsieur de Berry ne voulut point tenir cet apointement , ains marchanda avecle Roy son frère, pour estre due de Guienne , ce qui luy fut libéralement acordé : dont depuis il mourut piteusement, par soy trop fier au Boy son frère. Ainsi fut ceste paix faicte entre le roy de France et le duc de Bourgongne : dont tous les paîs Airent moult-rejouis.

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