‹ Les mémoires de Messire Oliver de La MarcheChapitre 78 sur 157 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Comment le duc Charles de Bourgongne assiégea la vile de IVuz : et comment il s^en retourna , par appoinctement faict avec rEmpereur.

Tost après se meut dissension et'debat entre Tarchevesque de Goulongne, et le chapitre de la grand*eg1ise. Cestuy archevesque estoit frère du comte Palatin , de hi maison de Bavière, et proche parent du duc de Bourgongne , à cause de sa grand mère : et (bt requis le duc de Bourgongne, d*aide, par son cousin l^archevesque de Coulongne : et le duc (qui ne demandoit que d^entretenir et employer ses gens-d'armee) lui aeorda lil)eralement : et, pour commencer sa guerre, il mit le siège devant Nuz , qui est une vile bonne et forte , assise sur le Rin. En ce temps les Lombards et Italiens vindrent au service du duc de Bourgongne , et estoyent conduits par le comte de Campobasse , par Jaques Galiot, par Troikis, et par les deux frères de Lignine : et se tira le duc à Pierrefort , pour voir iceux gens-d*armes , et certes il y avoit une belle puissance d'hommes-d'armes, et tresbonne infanterie , selon la coustume d'Italie. Le duc recueillit ses gens-d'armes , et se tira contre Nuz : où ÏJ mit le siège , comme dit est.

Entre le Rin et la vile avoit une Isle : qui ne se pouvolt lôrs passer , que par le Rin : et là Je vey une épreuve que firent les Italiens : car ils entreprirent, montés, armés, et bardés , la lance sur la cuisse , de passer le Rin , et d'entrer en icelle isle, et la conquérir par ieelle épreuve : et en vérité Iceux hommes*d'armes firent bien leur devoir : car ils se gettèrent libéralement , une grosse flotte , en la rivière du Rin : mais le Rin estoit si roide et si fort à iceluy endroit , qu'ils ne peurent leur emprise fournir : et en y eut de morts et de noyés : dont ce fut dommage : carily avoitde gentils liommes-d'armes. Toutesfoi9, par commandement du duc , ils se reti^ rcTcnt, au mieux qu'ils peurent : et me sembla ctflle épreuve procéder de grand hardement.

Ainsi fut le siège mis devant Nuz : et ceux de Coulongne renforcèrent Nuz de l>ons gen^'armes : et passoyentle Rin en petis bateaux : et n'y pouvoit on remédier : car le duc et ses gens estoyent nouveau venus à ce siège : parquoy il falut qu'il endurast ce renforcement : toutesfoisà force de bras fit apporter tant de terre , qu'il sécha le Rin du costè de Tisle : et entra en ladiçte isle , à puissance : et prestement furent faicts tranchis : où se pouvoyent couvrir les gensd'armes l)ourgongnons : et garda ladicte isle à son profit. Le duc feit tourner deux rivières : et logea ses gens au long des rivières perdues , encloant son ost : et mesmes y logea les Liégeois : que l'evesque de Liège avoit amenés au service dudict duc : et ainsi fut Nuz assiégé de toutes pa» : et estoit le siège bien-étofé de toutes choses. Il y avoit hosteleries,Jeux de paumes et de billes , cabarets, tavernes, et toutes choses que l'on sceut demander.

Le siège dura par tous les mois de l'an : et fut le plus l>eau siège et le mieux -étofé de toutes ehoses , que l'on veit pieça. Les Lombards du comte de Campobasse perdirent un tranchis (que les Alemans gaiguèrent sur eux ) et y en eut beaucoup de morts et de tués : et le duc fut moult mai-content, contre les Lombards: et entreprit de les faire regaigner ce qu'ils avoyent perdu : mais ils n'estoyent plus conduisables.

En ce temps Je fu envoyé pour ravitailler la vile de Lintz ( qui estoit en grande nécessité ) et me bailla le due, pour renfort, le viscomte de Soissons , neveu de monsieur de Moreul : qui menoit une bonne bande d'arcbers à piè. Il me bailla environ cent hommea-d'armes italiens : et si me bailla messire Philippe de Bergues, qui menoit et oonduisoit cent lances : et en celuy paîa ( qui estoit hors de nostre congnoissance ) noua fusmes conduits par messire Evrard de la Marche : qui nous livra les vivres et les chevaux , pour porter le ravitaillement de Lintz , comme dict est : et une fk'oide matinée nous nous trouvasmes sur la montaigne d'un vignoble , où nous tinsmes conseil qu'il estoit de faire. Le signeur de Hareml>erch (qui nous avoit fait venir) ne nous osoit aventurer : et toutesfois nous voulions faire et essayer ce, pourquoy nous estions venus : et sur le poinct du Jour nous mena messire Evrard sur une haute montaigne : duquel lieu Ton pouvoit voir la vile de Lintz (qui sied de> Tautre costè du Bin) et si pouvoit on voir la puissance de l'empire , là logée , et qui tenoit le siège devant ledict Lintz : et d'un costè y avoit une vile , et de l'autre y avoit un vilage.

En lad tcte vile estoit logé l'evesque de Trêves, et sa puissance : et en ce gros vilage estoit logei}

âr^O

ilÉHOlBES d'OLIVIBB D1 Lk MAECHl.

la puissance du duc de Zasse : mais il n'y estoit point en personne. Pour ce que nous ne vismes nulles assemblées entre la vile et le vilage, nous prismes conclusion de descendre : et fut ordonnéque lesigneurdeSistain,àtoutunnombre de cranequiniers^descendroit le premier ( pource qu'il sçavoit le païs ) et faloit descendre par une vigne , au plus-près du chasteau. Le viscomte de Soissons descendit après , à tout les archers à pié : et , selon qu'ils descendoyent, ils se mettoyent en l)ataille. Je descendy pour le tiers , à tout six vingts hommes-d'armes. Messire Philippe de Bergues descendit pour le quart, à tout cent hommes d'armes : et puis descendirent les Italiens en deux esquadres , et eu moult-belle ordonnance: et puis descendirent les vivres, chacun cheval chargé de blé , ou de farine , et un homme, qui menoit chacun cheval par la bride : et ainsi marchasmes contre Lintz,où nous trouvasmes des bateaux, qui prestement passèrent noz vivres dans la vile de Lintz (car le passage estoit plus-pres], et prestement les gensd'armes alemans de la vile, et du vilage ennemis, coururent aux armes : et y eut de grandes écarmouches d'une part et d'autre : et, tandis que les écarmoucheurs se batoyent, les vivres passoyent la rivière, comme dict est: et deçà l'eaue avoit un gros boulovart, que les Alemans avoy eut fait pour garder la rivière : et ce jour là estoyent , dedans , les bourgeois d'Audrenac, et leurs voisins. Noz gens^e-pié perceurent ledict boulovart : et de premier sault le vindrent assaillir : mais ils furent rel>outés : et ainsi que noz dicts gen»4&pié se retiroyent d'entre iceux du boulovart , par inconvénient le feu se l>outa en la poudre d\ine ooulevrine : qui fit tantost un grand effray parmy le boulovart : et cuidérent noz gens que ceux du boulovart eussent brûlé toute leur poudre. Si retourna chacun celle part, en criant, à Vassauty à l'assaut: et en peu d'heures fut le boulovart gaigné d'assaut , et tué dedans plus de cent on six vingts hommes de deffense. Noz archers trouvèrent aodict boulovart bon vin duRin , et largement : et ne les pouvoit on retirer de la mangeoire : et Hinsi fût le boulovart gaigné : et toujours s'entretenoit Técarmoucfae , grosse et planiére , entre les deux forts : et , à la plus grande diligence qu'il estoit possible , je retiray ceux du boulovart : et y eut chevaliers faicts , et une très belle besogne.

En la vile de Lintz entra messire Lancelot de Barlemont : qui leur aporta argent pour leurs soudes , leur mena vivres comme vous avez ouy, et les renforça de gens et d'artillerie : et autres secours ne leur pouvions faire : et messire '

Evrard passa l'eaue, pour parler et aconniger ceux de la vile : mais rien n'y valut : car les gens derEmperéur entrèrent en ladicte vile,àdemy en parlementant : et fut ladicte vile pillée , et mise à saquement, si-tost que nous fusmes dongnés du lieu.

Les Alemans du duc de Zasse avoyent gaigné la montaigne , par où nous estions passés : mais, à nostre retour , nous regaignasmes le passage sur eux, et y eut de belles armes faictes : et se retira chacun en son quartier, et sous son enseigne : et remontasmes la montaigne , comme nous estions venus : et ne perdismes , la grice Dieu , nul homme : et nous en retoumasmes , sains et saufs celuy soir , chacun gésir en son logis : et pour ce que nous ouismes dire que messire Guillaume d'Arembech avoit oontresiegè les gens du duc de Bourgongne par l'autre costé de la rivière du Rin , et battoyent noz gens d'artillerie , nous en alasmesle l'endemain matin, et retournasmes devers le duc, en 1m» vouloir de luy faire service. Mais ledict messire Guillaume s'abusoit : car le duc de Bourgongne avoit meilleure artillerie , et meilleurs canons , que n'avoit ledict messire Guillaume : et ainsi retourna chacun en son logis : et ne demom guéres, depuis nostre parlement, que noos tomes avertis que ceux de Lintz avoyent perdn leur vile , et que les Alemans y estoyent entrés, et y moururent beaucoup de noz gens.

Ainsi fut la vile de Lintz ravitaillée , et pois prise : et nous sçeut le duc moult-grand gré de la diligence et exécution, que nous avions feicte : et ne demeura guéres qu'un débat se ment an logis , entre les Anglois et les Italiens : et, à la vérité, les Anglois avoyent le pire : car toote les nations se joindoyent avec les Italiens. Mais le duc de Bourgongne chevaleurensement , l'espee au poing , se mit entre .deux , et apaisa le débat : qui estoit bien dangereux.

Or pour le vous donner à entendre ^ ce siège de Nu; dura par tous les mois de l'an , si-planteureux de tous vivres et de tous biens y que l'on y estoit comme en une bonne vile : et y troavoit on draps de toutes sortes, espiees pour noiédecines, et toutes choses qu'on peut demander. L'artillerie batoit les murailles : et souvent y avoit de grandes écarmouches. Les aproches UAsoyent si-pres les uns des autres , qu'il n*eskoit jour qu'ils ne eombatissent. Les Alemans vindrent loger à Uquerocq, un chasteau , qui est à un quart de lieue de la vile de Nuz , et appar tient au bastard de Gueldres : et là chai^ér«it un tas depaîsans, leur faisant porter chaeua deux bissacs , l'un plein de pondre et Tautre de sel : et les envoyèrent getter entre les murailles

MÉMOIBBS d'OLIVIBB DB LA MABCHB.

et les douves : eteeux de la vile les tirèrent dedans : et firent grand Joye de leur venue ( car ils avoyent nécessité) et fut ce ravitailiement f aict par inconvénient , et par un grand froid : et estoit venu le roy de Dannemarch , aoompaigné de quatre ducs , pour parler au duc de Bourgongne, et pour pacifier le débat, qui estoit entre TËmpereur et le duc : et loy ala le duc au-devant, bien une lieue : et fot si-tard, quand les gens-d*armes revindrent en leur logis , que le guet en valut beaucoup moins : et entrèrent dedans la vile lesdicts ravitailleurs , par un quartier , qui n'estoit ne clos ne foumy de gensd'armes : et ainsi ftit ce ravitaillement : qui recula fort les aproches , qu'avoit f aictes le duc de Bourgongne : car à ce siège ftirent les rivières détournées (comme J'ay dict ) et faictes grandes batures de bombardes, grandes mines, pour aprocber la muraille , tranchis , roulans , et engins , bastides , et baistilions , et toutes choses , dont on se peut deviser, ou aviser, pour mettre une vile à sugettion : et sans nulle faute celle ville eust été prise par le duc , si ne fust pour trois poincts.

Le premier, par le ravitaillement dessusdict : le second , par les eaues , qui vindrent, et noyèrent ce dont le duc avoit fortifié en celle année : et le tiers Ait par la venue de l'Empereur : qui descendit le Bin, à bien soixante mille hommes : et certes l'Empereur, et tous les princes de l'empire, voire les communs et les pa!sans , estoyent tous pour le chapitre de Coulongne, et à rencontre de leur evesque, excepté le duc de Bourgongne seulement, et le comte Palatin: qui monstra petit semblant d'aider son frère. Ainsi l'Empereur descendit devant Nuz : et tousjours costoyoyt la rivière du Bin : car il faut aux Àlemans grand victuaille et grand mangeaille : et n'eust peu Tost de l'Empereur estre fourni , se n'eust esté que vivres leur venoyent par la rivière du Bin, tant de Coulongne, comme de Zoux : et se fortifia l'Empereur en son camp, et tous les princes se livrent aveques luy : et là estoit le marquis de Brandebourg ( qui esteit le pillier, et le grand conseil de l'armée de l'Empereur) et si y estoit le duc de Zasse , moultbeau jeune prince, et recommandé par tous ceux qui le congnoissoyent : et le duc de Bourgongne , par un matin , éleva son armée, et vint ferir sur l'ost , et sur le logis de l'Empereur : et y fut le desroy si-grand, qu'il falut la bannière de l'aigle mettre aux champs : laquelle portoit le duc de Zasse , comme mareschal de l'empire.

Toutesfois le duc de Bourgongne n'entra point au camp de l'Empereur pour celle fois :

mais rartiUerie y fit de grands outrages : et mesme perça, de part en part, les chariots de l'Empereur : dont il se mécontenta fort. Sur lé jour furent de grandes armes faictes à la chace des Alemans , qui Airent poursuyvis par messire Josse de Lalain , et par le signeur de Chanteraine , un moult-vaillant chevalier, de Tordre de Bodes : et entrèrent iceux pesle-mesie dedans le Bin : et Ait faict desdicts Alemans grande discipline celuy jour : et dura celle écarmouche jnsques à la nuict , que chacun se tira en son quartier : et tous les jours estoyent les écarmouches entre les deux logis , si-grandes , que souvent Tevesque de Milan , le signeur dlmbercourt, et autres ambassadeurs , ne pouvoyent passer par le milieu de Técarmouche : et faloit souvent parler aux écarmoucheurs d'une part et d'autre , pour faire cesser les écarmouches, jusques iceux ambassadeurs seroyent passés. Longuement dura ce parlement : et en fin de compte tnt conclu, que le duc de Bourgongne se lèveroit de devant Nuz , et que TEmpereur delogeroit de son camp , et que tous deux à une fois se delogeroyent , et partiroyent de leurs logis , et se retireroit l'Empereur en l'empire, et le duc de Bourgongne en ses pais : et ainsi fut faict d'une part et d'autre : et Ait le delogement (1) faict de devant Nuz : et se retira l'Empereur contre l'empire , et le duc de Bourgongne en ses paîs.

ooo CHAPITBE IV.

Du mariage dU duc Charles de Bourgongnej avec Madame Marguerite d'Yorch, sceurdu roy d* Angleterre : et des magnificences qui lors furent faictes en la maison de Bourgon-gne.

En ce temps l'evesque de Saisbery , et Tbo^ mas Vaguant (qui avoyent tousjours mené le mariage de monsieur de Bourgongne et de madame Marguerite d'Yorch,8œurdu roy d'An^ gleterre ) , retournèrent devers le duc : et luy aportèrent le traité du mariage , tel que le duc de Bourgongne le demandoit : et ainsi fût jour et temps pris , pour faire les noces en la vile do Bruges : qui furent les plus-belles noces, où je me suis trouvé de mon temps : et ne me puis pas-^ ser de mettre par escrit , et incorporer en cea presens Mémoires , les pompes , l'ordre , et la manière de faire desdictes noces : et comment ceray à la lettre , que j'en escrivy à Gilles du

(1) Le siège de Nux fut levé le 31 mal 1176. L.

MEMOinES 1) ULIVIEn DE LA ItARCUB.

Mas , maUtre-d'hostel de monsieur le duc de Bretaigne.

Gilles du Mas , raaistre-d*hoslel de treshaut et trespuissant prince, monsieur le duc de Bretaigne , mon trescher sire et frère , à vous je me recommande, tant et de si-bon cueur, comme je puis. Pource qu'en celle haute et triomphale maison , où vous estes en estât, pour avoir charge de conduire les grandes festes et recuillottes des princes et princesses, quapd elles surviendront, je ne sçay si en la noble feste des noces de monsieur le duc de Bourgongne pourroit avoir aucune chose , dont la mémoire vous peust servir en temps et en lieu , j*ay recueilly grossement, et selon mon lourd entendement, ce que j'ay veu en ceste dicte feste , pour le vous envoyer , vous priant , tant comme je puis, que pareillement me veuillez avertûr des nobles estats et hautes œuvres, qui surviendront en vostre quartier , et que nous puissions tousjours demourer si-bons amis et si-familiers ensemble , comme il appartient à deux nobleshommes , d'un estât et office , en deux fraternelles , allées, et amies , nobles-maisons : et je prie à Dieu qu'il vous doint joye de vostre dame, et ce que vous desirez.

Au regard de moy , pour parler en gros, et de ce , dont par nécessité ]e ne me puis passer d*escrire , au regard du grand nombre de navires , richement étofes et garnis de gens-d'armes , que le roy d'Angleterre mit sus , et envoya, pour amener madame Marguerite, sa sœur, par deçà , et de la descente qtie madicte dame fit à TEscluse , je m'en passe , pour abréger escripture , et venir au gros de ma matière.

Madicte dame et sa compaignie arrivèrent a l'Ëscluse, par un samedy vingteinquiéme jour de juing:et, le lendemain, madame la duchesse de Bourgongne , mère de monsieur le duc d'alors , madamoiselle de Bourgongne, aveques elle madamoiselle d'Argueil , et plusieurs autres dames et damoiselles, allèrent visiter et veoir madicte dame Marguerite : et n'y demourérent que la disnee seulement : et au regard que madicte dame la duchesse fit, elle fut tant joyeuse d'avoir veu celle belle dame , et congnu ses mœurs et ses vertus, qu'elle ne se pouvoit saouler d'en dire les biens qu'elle y avoit veus: et demouraaveques madicte dame Marguerite, de la part de madame la duchesse , monsieur le comte de Ghamy , et madame la comtesse, sa femme, messire Jehan de Rubemprè, et messire Claude de Toulongeon , et plusieurs autres dames et damoiselles, et gentils-hommes, pour recueillir les estrangers et estrangères d'Angleterre : qui estoyent venus à tresbeile compai-

gnie : et y avoyent ledict comte et eomtease esté envoyés , pour recuillir madicte dame , à la descente du bateau. Ce qu'ils firent bien et notablement : et ne bougèrent d'aveques elle, jusques a ce qu'elle vinst à Bruges : comme eyapres vous pourrez voir et entendre.

Le l'endemain , que madame la duchesse fut revenue de voir madicte dame Marguerite, monsieur de Bourgongne se retira au lieu de l'Ëscluse, à petite compaignie : et entra pard<irrière , dedans le chasteau : et , après qu'il eut soupe , se partit , à tout six ou sept chevaliers de l'ordre seulement , et vint assez secretemail à i'hostel de madicte dame Marguorite : combien qu'elle en estoit avertie , et s'estoit acompaignee des plus gens-de-bien de sa compaignie: comme du signeur d'Escalles, frère de la royne d'Angleterre , et de plusieurs autres nobles Anglois , qui estoyent venus à celle feste. A ^a^ rivée, et quand ils se veirent l'un l'autre, ils se feirent moult-grand honneur : et puis s'assirent sur un banc : où ils devisèrent longnement ensemble : et, après plusieurs devises, monsieur l'evesque de Salsbery ( qui tousjours avoit mené ceste matière ) se vint mettre à genoox entre eux deux , et les mit en plusieurs gracieux devis : et assez tost après vint monsieur le eomti de Charny : qui dit telles paroles, « Monsieur, » vous avez trouvé ce, que vous avez tant qnis » et désiré : et , puis que Dieu vous a aracDé » ceste noble dame au port de salut , et à vostre » désir, il me semble que vous ne devez poist » départir , sans monstrer la bonne affeetioB » que vous avez à elle, et qu'à ceste heure vous » la devez fiancer et iuy fkire promesse. •

Mondit signeur respondit qu'il ne tiendrait pas à Iuy : et l'evesque de Salsbery dit à madame Marguerite le propos en quoy ils estoyeot, et ce que monsieur desiroit de sa part, Iuy demandant qu'elle en vouloit faire : laqndle Iuy respondit que pour ceste cause , et non autre, l'avoit envoyée le roy d'Angleterre , son frère, pardeça , et que ceste chose , laquelle le Roy lay avoit commandée , elle estoit preste de faire et acompllr : et sur ce propos les prit l'evesque par les deux mains , et les fiança : et ainsi se partit pour ceste fois mondict signeur , et Fen* demain s'en retourna à Bruges.

Madicte dame Marguerite demoara audici lieu de l'Ëscluse, jusques à l'autre samedy soyvaut : et fut encores visitée par mondict signeur : et ledict samedi furent les bateaox richement parés , pour conduire et mener madicte dame au lieu du Dan (1): auquel lien elle

(1) Liseï Dam,

MEMOIBES DOLlVIEfi DIS, LA UABCHE.

fut receue honnorablemeDt y et en grand joye , selon le cas et la faculté d'icelle petite vile. Le rendemain , qai fut troisième de Juillet, mondict signeur le duc de Bourgongne et de Brabant se partit , à privée compaignie , entre quatre et cinq heures du matin : et se tira au lieu du Ban , où il trouva madicte dame Marguerite et sa compaignie , préparée et avisée de le recevoir, comme il estoit ordonné : et là mondict signeur Tespousa comme appartenolt , par la main de Fevesque de Salsbery dessusdict : et , après la messe chantée , mondict signeur- s'en retourna en son hostel à Bruges : et croy que , tandis que les autres cérémonies se firent^ il feit provision de dormir^ comme s'il eust à faire aacun guet , ou escoute , pour la nuict avenir.

Tantost après se rendirent, au lieu du Dan, monsieur Adolf de Cléves, signeur de Bavastain, monsieur d'Argueil , monsieur de Chasteaugulon, monsieur Jaques de Sainct-Pol, monsieur de Roussy, monsieur deFiennes, messire Jehan de Luxembourg, le comte de Nanso (1], messire Baudoin, bastard de Bourgongne, et tant d'autres chevaliers, et nobles -hommes, que trop longue chose seroit de les racompter : et, eux avoir fait la révérence à madicte dame, la nouvelle duchesse, madicte dame entra en une litière, richement parée de chevaux, et de couverture de riche drap d'or : et, au regard de sa noble personne, elle estoit vestue d'un drap d'or blanc, en habit nuptial, comme il appartient en tel cas : et sar ses cheveux avoit une riche couronne: et, au r^ard du coller et du fermail, elle en estoit richement et pompeusement parée : et après elle avoit tréze haquenees blanches, enharnachees de drap d*or cramoisy : dont les deux estoyent en main, au plus près de sa littiére : et sur les autres estoyent montées les dames d'Angleterre, qu'elle avoit amenées en sa compaignie. Apres icelles haquenees venoyent cinq chariots, richement couverts de drap d'or : dont au premier estoit la duchesse de Nolfock : qui estoit une moult-belle dame d'Angleterre : laquelle estoit venue pour acompaigner et amener madicte dame pardeça : et aveques elle estoyent madame d'Escalles, madame la comtesse de Gharny, madame la vidamesse d'Amiens, et non plus. Aux autres chariots estoyent plusieurs dames et damoiselles, tant Anglolses, comme autres : et, puis qu'il me vient à point, je nommeray partie desdictes dames angloises, qui vindrent pour amener madicte dame : et premièrement madicte dame la duchesse de Nolfock,

(1) Lisez ya»$au.

secondement madame d'Escalles, madame de Wiilebi, une tresbelle vefve, madame de Gliton, madame de Strop, madamoiselle Leonor, et plusieurs autres dames et damoiselles, Jusques au nombre de quarante, ou cinquimte femmes.

En tel estât marcha madicte dame, depuis le Dan jusqucs à la porte de Bruges, que l'on dit la porte Saincte-Groix : et, au regard du grand nombre des princes, chevaliers, et escuyers, nobles-hommes, et nations, qui iceluy jour rencontrèrent madicte dame, richement vestus, et empoint; je m'en passe pour abréger: pource que jeveuil venir à l'ordre, comme ils entrèrent en ladicte vile. Mais toutesfois suis je contraint de ramentevoir un noble chevalier zeelandois : qui à celle heure et entrée avoit six chevaux, couvers de pareure de drap d'or, d'orfaverie, de drap de soye, et de campanes, tresrichement, nommé Adrian de Borsele, signeur de Bredam : lequel pour deux causes je ramentoy en cest article. La première, pource qu'il fut le mieux empoint à ceste entrée. La seconde, pource que, par la voulontè de Dieu, le mercredy après il trépassa, à l'ocasion d'une maladie d'une jambe : dont ce fut dommage : et fût moult regretté de la signeurie.

A celle porte de Saincte-Croix furent les ordonnances faictes : et marchèrent par ordonnance ceux qui acompaignérent la noble cspouse, en la manière qui s'ensuit, sans y rien oublier. Premièrement tous les gens-d'eglise et collèges, acompaignans les evesques, abbés, et prélats, qui furent ordonnés à porter les reliques, et conduire les processions, et qui avoycnt attendu longuement madicte dame à icelle porte, marchèrent les premiers, et par ordre, et à l'ouvert, tellement qu'entre deux pouvoycnt marcher l'ordonnance et la compaignie , ainsi qu'elle venoit.

Les premiers, qui marchoyent par ordonnance, estoyent le bailly et escoutette de Bruges : et après eux venoyent, deux à deux, les gentilshommes de l'hostel des princes et signeurs, qui n'estoyent point de la retenue et ordonnance de monsieur le duc : et après iceux venoyent un gentilhomme, capitaine des archers de monsieur le bastard de Bourgongne, et douze archers après luy, vestus de palletotz d'orfaverie blanche, à un grand arbre d'or devant et derrière : qui signifioit le pas de l'Arbre-d'Or, que monsieur le bastard commença celuy jour, et maintint celle feste, dont ey après sera faicte mention.

Apres iceux archers marchoyent les gentilshommes, deux à deux, de l'hostel de mondict signeur, puis les chambellans, et, après, les si-

HéMOIBKS d'oLIVIEB DE Lk MABCHE.

gneurs da sang : qui furent à moult-grand nombre : et furent tous vestus des robes et pareures de mondict signeur : qui furent telles, que les escuyers avoyent robes de drap de damas noir, et pourpoints de satin cramoisi. Les cbefs d'office avoyent longues robes de satin noir, ûguré, et pourpoints de .satin figuré, cramoisi : et les chevaliers et gens -de -conseil avoyent longues robes de velours noir, et pourpoints de velours cramoisi : et les serviteurs et varlets de la maison, tous vestus de drap noir et violet, et pourpoints de camelot. Que vous diroye je? Tant et si largement donna Monsieur, de drap de soye et de laine, pour ceste pareure, qu'il cousta plus de quarante mille francs : et certes il faisoit beau voir marcher, en ordonnance, les chevaliers et gentils-hommes, vestus de ceste pareure.

Apres iceux du sang marchoyent toutes manières d'instrumens, par ordre (qui estoyent de diverses nations), et après iceux venoyent clairons, menestriers, et trompettes, tant anglois, comme bourgongnons, qui se fàisoyent moult efforcément oûyr : et après venoyent officiersd'armes de divers pais, à grand nombre : dont il en y avoit vingt quatre portans cottes-d'armes. Apres iceux venoyent six archers, portans la couronne d'or sur l'espaule : qui estoyent des archers de la couronne du roy d'Angleterre : et avoyent chacun une longue flèche en la main : et après iceux venoit Madame en sa littière : comme J'ay dit devant. Au costé, deçà et delà ladicte littière, tenant la place large, estoyent les deux capitaines des archers de monsieur le duc : c'est-â-sçavoir monsieur de Rosimbas, et messire Philippe, bastard de la Viévile, acompaignès de vingt archers de corps seulement, et habillés de palletots d'orfaverie. Ceux là furent à pié : et avoyent leurs vouges : et gardoyent (comme dict est) la littière, de la presse, et que le peuple n'y aprochast : et, au regard de la littière, elle estoit richement adextree. Car des Bourgongnons estoyent à pié les chevaliers de la Toison d'or, richement vestus et pai*ès, les uns vestus de drap d'or, les autres d'orfaverie moult-richement : et estoit en chef messire Adolf de Cléves, cousin germain de monsieur de Bourgongne, puis monsieur le bastard de Bourgongne, monsieur le comte de Charny, monsieur de Crequi, monsieur de la Yère, monsieur d'Auxi, messire Simon de Lalain, messire Philippe Pot, signeur de la Roche, messire Philippe de Crevecueur, signeur des Cordes, messire Jaques de Sainct-Pol, signeur de Richebourg, et généralement tous les chevaliers de l'ordre, qui se trouvèrent là : et, du costé des Anglois, avoit

beaucoup de gens-de-blens à pié, teoans la littière : et, pource qu'ils me viennent à poiia, je deviseray les noms des gens-de-bien envoyés pour conduire Madame, pardeça.

Là estoyent, en chef, monsieur leoamted'Escalles, frère de la royne d'Angleterre, messire Jehan d'Ondevile son frère, l'un des fils de monsieur de Talbot, frère de la duchesse de Nolfolcq, messire Thomas de Mongomeri, messire Jehan Havart, le signeur d'Acres, maistre Jehan Don, maistre Thomas Vagan, maistre Sakngîer, maistre Jehan Auperre, et moult d'autres chevaliers et gentils-hommes, dont je ne seay Ici noms : et pouvoyent estre jusques an nombre de quatre vingts à cent nobles : qui tonte la fcste furent très-bien empoinct, et richement vestos: mais tous ceux cy n'estoyent point à pié an tour de ladicte littière, sinon dix ou donze, premiers nommés.

Apres ladicte littière avoit encores six ardicis de la couronne, habillés comme les premiers : et certes c'estoyent l>eaux hommes, et bien empoint : et après iceux venoyent les haqoenées et chariots, dames et damolselies, en tel estât et ordonnance, que les ay nne f<HS devisees.

Apres la compaignie des dames Yenojent les ambas^deurs, tant prélats, que chevaliers, qui estoyent là, chacun tenant le degré de son maistre : et furent ordonnés, pour les aeompaigner, monsieur le cliancelier de Bourgcmgne, et le conseil de la maison. Là estoyent i'evesqne de Salsbery, Tevesque de Mets, l'evesqne de Verdun, l'evesque de Cambray, I evesque d'Utredi^, l'evesque de Toumay, un chevali«r de par k roy d'Arragon, trois ou quatre chevaliers, clercs, et gentils-hommes de par le comte Palatin, el moult d'autres, dont ne me souviens : et, après iceux, venoyent les nations, par ordre : qui marchoyent en la manière qui s'ensuit.

Les Vénitiens marchoyent les premiers : et estoyent eux, et leurs serviteurs, tous à cheval, les maistres vestus tous de velours cramoisî, et les varlets de drap vermeil : et devant eux avoyent cinquante hommes à pié vestns de vermeil, chacun tenant une tordie en la main. Apres venoyent les Florentins, lesqpiels avoyeiÉt devant eux soixante torches, portées par soixante hommes à pié, vestus de bleu : et, après les torches, faisoyent marcher quatre pages. Fan après l'autre, sur quatre destriers : et lesdicls pages avoyent pourpoints de drap d'argent, et mantelines de velours cramoisi : et les chevua estoyent couverts de satin blanc , bordé de velours bleu. Devant les marchands florentins marchoit Thomas Portunaûre, chef de Icnr na-

1IS1I0I11B8 DOLIVISB DB LA lIAfiCHE.

tion, vestu comme les conseillers de monsieur le duc (car il estoit de son conseil), et après luy marehoyent dix marchans, deux à deux, vestus de satin noir figuré, et, après, dix facteurs, vestus de satin noir simple, et tous avoyent pourpoints cramoisi : et après eux avoit vingtquatre varlets achevai, tous habillés et vestus de bleu. Apres marehoyent les Espaignarts qui estoyent trente quatre marchands à cheval, vestus de damas violet : et avoit chacun marchand son page à pié devant luy, tous pareils, vestus de pourpoints de satin noir, et de jaquettes de velours crainoi^ : et faisoyent lesdicts Espaignarts porter > devant eux, soixante torches, par soixante homjnes à pié, vestus de violet et de verd. Apres iceux, venoyent les Genevois qui faisoyent aler devant eux, une belle fille à cheval, représentant la pucelle, fille du Roy, que sainct George guarantit du dragon : et sainct George venoit après, armé de toutes armes, son cheval couvert de damas blanc, et une croix de velours cramoisi : et ladicte pucelle estoit vestue de damas blanc, et son cheval couvert de velours cramoisi : et, après celle histoire, suyvoyent trois pages, vestus de damas blanc, et leurs che> vaux de damas violet : et puis suyvoyent les marchands genevois, Jusquesau nombre de cent et huict, tous vestus de drap violet. Et après venoyent les Ostrelins : lesquels estoyent cent et huict à cheval, vestus de robes de violet, et plusieurs fourrées de gris : et avoyent six pages, vestus de satin violet, robes de damas blanc, et leurs chevaux housses de damas violet : et faisoyent lesdicts Ostrelins porter, devant eux, soixante torches, les hommes portans icelles aussi vestus de violet.

En tel ordre, et en telle ordonnance , entra madjcte dame en sa vile de Bruges : et faut commencer à réciter les personnages , qui furent monstres en sa Joyeuse venue : et , au regard des rues , elles furent tendues tresrichement , de drap d'or et de soye , et de tapicerie : et, quant aux histoires , j'en recueiily dix en ma mémoire. La première ftit comme Dieu acompaigna Adam à Eve , en Paradis terrestre. La seconde, comment Cleopatra ftit donnée en mariage au roy Alexandre : et ainsi s'entretenoyentles histoires au propos , jusques l'on vint devant Thostel de Monsieur.

Devant ledict hostel avoit un riche tableau , tout peintd'or et d*asur : au milieu duquel avoit deux lions élevés , tenans un escu armoyé des armes de monsieur de Bourgongne : et à Tentourdudiet tableau avoit douze blasons des armes des paîs de mondict signeur , tant des duchés , que des comtés : et au-dessus du taber-

nacle estoit , à un des costés , sainct Andrieu , et à l'autre saint George : et au-dessous dudict tableau estoyent les fusils , pour devise , et le mot de mondict signeur, qui dit : Je Vay emprins. Deçà et delà dudict tableau avoit deux archers , richement peints et élevés. L'un estoit un grec , tirant un arc turquois : et parmy le bout de son trait sailloit vin de Beaune , autant comme la feste dura^: et de l'autre costé avoit un Alemand , tirant d'un crannequin : et par le bout de son matlras sailloit vin de Rin : et tous lesdicts vins tomboyent en deux grans bacs de pierre : où tout le monde en pou voit combler et prendre à son plaisir. Dedans la court , vers l'espicerie , avoit un grand pellican , qui se donnoit en la poitrine : et, en lieu de sang qui en devoit partir , en sailloit ypocras : qui tomboit en une mande d'osier , si soubtivement/aicte, que rien ne s'en perdoit , mais en pouvoit chacun prendre à qui il plaisoit.

Maintenant reviendrons à la descente de ceste belle dame : laquelle entra dedans la court , assez près de douze heures : et Madame , la mère de monsieur de Bourgongne , i'attendoit à l'entrée de la salle , acompaignee de madamolselle de Bourgongne, et de madamoiselle d'Argudl , aveques bien cent dames et damoiselles de nom : et, quand ladicte littiére aprocha , madicte dame luy ala au-devant : mais tantost les archers de la couronne ( qui estoyent à ce ordonnés) prirent la littiére sur leurs cols , et la mirent hors des chevaux , et Taportérent plusavant ) au devant de madicte dame: et puis mirent ladicte littiére à terre : et là Ait ladicte littiére découverte : et vint madicte dame la duchesse, la mère, prendre madicte dame, sa bell&41le , hors de ladicte littiére , et l'emmena par la main, à son de trompes et de clairons ^ jusques en sa chambre : et pour le présent nous tairons des dames et de la chevalerie , et reviendrons à deviser de l'ordonnance de l'hostel.Pour commencer aux communs offices, à la cuisine avoit trois cens honunes, à la saulserie quatre vingts, à l'echansonnerie et panneterie , pour chascune soixante hommes , et en l'espicerie quinze : et généralement tous les offices furent fort fournis de gens.

A l'hostel avoit une petite salle ordonnée de* vaut la chapelle (où mangeoit monsieur de Bourgongne seulement ), et auprès d'icelle salle avoit une grand salle (où mangeoyent tous les ehambellans), et plus-bas avoit une autre plus grande salle , où mangeoyent les maistres-dlios» tel , et* tout le commun : et se oouvroit celle salle à plusieurs fois, pour le grand nombre de gentils-hommes , archers , pages , officiers-d'ar-

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mes , trompettes , menestriers, et joueurs d'ins^ truineDS,qui estoyent à icelle feste. Outreplus avoit y en la maison , sept chambres , ordonnées pour festoyer les estrangers : dont de i*une estoit chef monsieur le bastard : et Tacompaignoit monsieur de la Roche. Les autres estoyent mon- ' sieur Jaques de Sainct-Pol, messieurs d'Arcy, de Grequi; de la Gruthuse , et de Bergues, et plusieurs autres , qui les acompagnoyent : et en chacune chambre y avoit maistre-d'hostel , et gens ordonnés pour y servir : et , pour tenir le grand estât , fut faicte une salie en une grande place , que l'on dit le jeu de paume de la court. Geste salle fut faicte hastivement de charpenterie , moult-grande , moult-haute , et moultspacieuse. Elle estoit enluminée de verrières , sibien et si-à-poinct, que tous disoyent que c*estoitune des belles salles, qu'ils eussent veue. Ladicte salle estoit tendue , par haut , de drap de laine , bleu et blanc, et par les costés tapicee et tendue d'une riche tapicerie , faicte de l'histoire de Jason : où estoit compris l'avènement du mistère de la Toison d'or. Gelle tapicerie estoit toute d'or, d'argent et de soye : et ne croy pas que l'on ait veu si-grande et si-riche tapicerie ensemble. Ladicte salle fut aidée de candélabres de bois peints de blanc et de bleu : et es deux bouts de ladicte salle pendoyent deu3^ chandeliers, moult - soubtivement faicts : car dedans l'artifice de chacun pouvoit estre un homme , non veu. Les dessusdicts chandeliers estoyent en manière de chasteaux : et les pies desdlcts chasteaux estoyent hautes roches et montaignes , moult-soubtivement faictes et par les chemins qui tournoyoyent autour desdictes roches , voyoit on divers personnages à pié et à cheval , hommes , femmes , et diverses bestes ( qui furent moult-bien faicts, et soubtivement ), et le dessous desdits chandeliers furent chacuji de sept pièces de miroir , moult- grandes , et si-biçn composées, que l'on voyoit, dedans chacune pièce , tout ce qui se falsoit dedant ladicte salle. Lesdictes montaignes estoyent pleines d'arbres , dlierhes, de fueilles, et de fleurs : et certtanement ils furent fort prises et regardés d'un chacun : et furent faicts de la main d'un moult-subtil homme,nommè maistre Jehan Stalkin , chanoine de Sainct Pierre de l'Isle : et par aucuns Jours ledict Stalkin fit personnes mettre dedans lesdicts chandeliers : qui faisoyent virer la moitié desdits chandeliers , aus^l dru qu'un moulin à vent : et saillirent, hors des roches, dragons , gettans feu et flamme, moult-estrangement : et ne voyoit on point comment la soubtiveté se conduisolt. Au bout de ladicte salle, devant la grand'porte , furent I

faicts deux grans hourds l'un sur Tautre, mooUgentement tapicés, pour mettre et loger le« dames et damoiselles , qui estoyent venues poar voir la feste, et se tenoy ent comme non-congaun.

En celle salie avoit trois tables drecees : dont l'une fut au bout de dessus , traversant à potence : et estoit la table poqr l'honneur. Celle table estoit plus-haute que les autres : et y montoit on à marches de degrés : et tout do long d'icelle table avoit un riche ciel, et'doœier, si-grand, qu'il faisoit tapis au banc, tout de tresriche drap d'or. Aux deux costés de ladicte salle , tirant du long , furent les autres deux tables drecees, moult-belles et moult-longues , et au milieu de ladicte salle avoit un haut et riche buffet , fait à manière d'une losange. Le dessous dudict buffet estoit clos à manière d'une lice , et tout tapicé et tendu des armes de OKmsieur le duc : et de la en-avant comroençoyent marches et degrés , chargés de vaisselle : doat par les plus bas estoit la plus grosse, et par le plus-haut estoit la plus-riche et la plus-mignote : c'estasçavoir par le bas la grosse vaisselle d'argent, dorée , et par l'amont estoit la vaisselle d'or , garnie de pierrerie : dont il y avoit à fanesgrand nombre. Au-dessus dudict buffet avoit une riche couppe , garnie de pierrerie : et par les quarres dudict buffet avoit grandes ooroes de licorne , toutes entières , moult-grandes et moult-belles : et de toute la vaisselle de la pareure dudict buffet ne fut servi pour ce jour : mais avoyent autre vaisselle d'argent , dépôts, et de tasses : dont la salle et les chambres firent servies ce jour : et à la vérité, monsieur de Bourgongne pouvoit bien servir sa feste largement , en vaisselle d argent : car le due Philippe (dont Dieu ait i'ame) luy en laissa , pour provision, plus de soixante mille marcs, ouvrés et prests pour servir.

Les tables furent noblement couvertes et aprestees pour disner : et tantost madame de Bourgongne , la mère, amena la noble espouse, sa belle-fille : et fut l'eaue cornée , et Tassîette faicte , telle que cy-apres ensuit. L'espoose fîit assise au milieu de la table : et auprès d'elle, à la main dextre , estoit madicte dame : et a» bout de la table , d'iceluy costé, estoit madamoiselle de Bourgongne : et du costé sencstre fut ordonnée la place de madame la duchesse de Norfoich, et de madamoiselle d'Argoel: mais , pource que ladicte duchesse estent travaillée , elle disna ce jour en sa chambre : et n'y eut d'iceluy costé , que madamoiselle d'Argnel. Derrière l'espousee furent ordonnées madame la comtesse d'Escalles , et madame la comtesse de Charny, pour aidera supporter fVs-

MBMOIIIES d'olivier DE L4 MARCHE.

pousee : comme il est de coustume de faire en tel cas. Les autres tables forent pleines de dames et damoiseiles, moult-richement parées et vestues.

Au regard du service, madame la nouvelle duchesse fut servie d'eschançon et d'escuyertranchant, et de pannetier, tous Anglois, totis chevaliers , et gens de grand'maison : et l'huissier de salle cria , Chevaliers à la viande : et ainsi ala on au buffet la viande quérir : et au tour du buffet marchoyent tous les parens de Monsieur, et tous les chevaliers, tant de l'ordre, que de grand' maison, tous deux à deux, après les trompettes, devant la viande : puis grand nombre d'odiciers-d'armes, leurs cottes-d'armes vestues : et puis venoyent tous les maistresd'hostel, tant de Monsieur, que de Madame : dont le dernier estoit messire Guillaume Bisse, premier maistre-d'hostel : lequel avoit levé la viande au buffet : et après venoit le pannelier : et le suivoyent dix ou douze chevaliers, et gens de grand' maison : qui portoyent la viande : et ne . voulut point madame la duchesse, la mère, pour celny jour estre servie à couvert : mais laissa l'honneur à sa belle-ôlle : comme estoit raison. Or, pour abréger l'ordonnance de la salle , on avoit ordonné quatre gentils-hommes, et, après chacun dix gentils-hommes nommés : lesquels quarante quatre servirent la salle de viande : qui me sembla tresdiligemment servie : et fut le disner servi à trois fols : et n'est pas à oublier , que toutes les salles, toutes les chambres, et la grande salle, dont Je parle, furent toutes servies en vaisselle d'argent.

Les signeurs commis, emmenèrent les signeurs chevaliers, et gentils-hommes Anglois, par les chambres : et en un lieu, que l'on dit la galerie, disna le légat, aoompaigné des ambassadeurs des roys et des princes qui là estoyent, ensemble de tous les evesques de celle maison : et disna Monsieur en la salle , pour luy ordonnée, et tous ses chambellans en leur reigle. Qui estoit moult-belle chose à veoir : pource que tous estoyent vestus pareil, de la livrée de Monsieur : et tous les serviteurs de mesmes à leur degré : et ne v(^oit on homme, parmi leans, que vestu de velours, et grosses chaînes d'or, à moultgrand nombre : et atant se taist mon escriture du disner^ pour revenir à la Jouste et au pas de l'Arbre-d'Or : qui commença celny Jour : comme cy-apres orrez.

Le disner fût Caict : et se retralrent les dames, pour eux alser en leurs chambres, un petit : et devez savoir qu'il y eut plusieurs habillemens changés et renouvelles : et puis montèrent en leurs chariots, et sur leurs haquenees , et en moult-grand' pompe et triomphe vindrent sur les

rangs : et tantost après vint monsieur de Bourgongne,son cheval harnaché de grosses sonnettes d'or, et luy vestu d'une longue robe d'orfaverie, à grandes manches ouvertes. Ladicte robe estoit fourrée de moult-bonnes martres : et à la vérité ce me sembla habillement moult princial et riche. Ses chevaliers et gentils-hommes l'acompaignoyent à moult-grand nombre : et ses archers et ses pages l'adextroyent à pié : et ainsi vint descendre devant l'hostel, qui pour luy estoit préparé.

La place de la Jouste fût drecee sur le marché de Bruges : et fut toute close, qu'il n'y avoit que deux entrées : sinon pour celuy Jour seulement, que monsieur Adolf de Cléves ( qui devoit ouvrir et commencer le pas ) avoit fait faire une entrée, au droit de là où il se devoit armer : et pour estre mieux averti de la cause de ceste emprise, monsieur le bastard de Bourgongne fonda son pas sur un géant, qu'un nain oonduisoit prisonnier, enchaîné : dont la cause de sa prison est dedairee en une lettre, laquelle lettre un poursuyvant nommé Arbre-d'Or (qui se disoit serviteur de la dame de l'Isle oelee ) avoit aportee à monsieur le duc : et aussi par un chapitre baillé à mondict signeur.

Au regard de la place, ordonnée pour la Jouste, à l'entrée devers la chapelle Sainct-Christofle, estoit une grande porte, peincte à un arbre d'or : et y pendoit un marteau doré : et à l'autre bout, a Fopposite, contre l'hostel de la vile, avoit une grande porte, pareillement à Tarbre d'or : et ceste porte estoit faicte à tournelles, moultgentement : et sur icellc estoyent les clairons de mondict signeur le bastard, à grandes bannières de ses armes, et vestus de sa livrée ( qui fut pour celny Jour, robes rouges, à petits arbres d'or , mis sur la manche, en signe du pas ) et, sur les deux tours de ladicte porte, avoit deux bannières blanches à deux arbres d'or. A l'opposite des dames, du costé des grandes halles , fut l'Arbre-d'Or planté : qui fut un moult-beau pin, tout doré d'or, exceptées les fueilles : et d'empres iceluy pin avoit un perron, à trois pilliers, moult-gentement faict : où se tenoyent le nain, le géant, et Arbre-d'Or, le poursuyvant par qui se conduisoit le pas, et le mistére de la Jouste : et à rencontre dudict pillier avoit escrit quatre lignes, qui disoyent ainsi ,

De ce perron nul ne preone merveille.

C'est ane emprise , qui nobles cueurs reveUle , Ou service de la tant honnoree Dame d'honneur , et de Tlsle celée.

Au plus -près dudict perron avoit un honrd I tapicé : où estoyent les Juges, commis de-par

MBIIOIBES D OLIVIER DB LA MABCHC.

Monsieur , pour garder lediet pas en Justice et en raison, et furent ordonnés premièrement Thomas de Loreille , signeur d^Escoville , ambassadeur et serviteur de monsieur le duc de Normandie, messire Philippe Pot, signeur de la Roche, messire Claude de Toulongeon, signeur de la Bastie, et messire Robert, signeur de Miraumont, lieutenant de monsieur le mareschal de Bourgongne : et avec iceux estoyent le roy-d'armes de la Jartiére, le roy-d'armes de la Toison d'or, Bretaigne le héraut, Constantin le héraut, Bourgongne le héraut, et plusieurs autres : et en un autre hourd, tenant à cestui là, estoyent tous les roys-d'armes et heraux ( tant estrangers , comme privés), qui estoyent à ceste assemblée. Devant le hourd des juges se ferroyent et mesuroyent toutes les lances : ne de tout le pas ne fut lance tenue pour rompue, qu'elle ne fust mesurée à la mesure par lesdicts juges, ordonnés : ne lance courue sans mesure : mais fut le droit de chacun mot[lt4)ien et loyaument gardé : et je respon que j'acompaignay lesdicts juges, tout au long de la feste.

Les maisons, les tours, et tout à l'entour desdictes lices, tant loing comme près, tout estoit si plein de gens, que c'estoit belle chose à veoir. Mais puisque j'ay devisé de la manière de la place , il est temps que Je revienne à descrire rentrée de monsieur de Ravastàin, et celle de monsieur le bastard chevalier gardant l'Arbred'Or : qui pour ce jour coururent, et non plus : et, à la vérité, Ton doit légèrement entendre qu'il fut tard : car la venue de l'espouse fût longue , et le disner long , et pouvoit estre six heures avant. Comme dessus est dict, monsieur de Ravastàin , environ six heures , arriva à la porte de l'Arbre-d'Or ( laquelle il trouva close) et son poursuyvant, nommé Ravastàin, la cotted'armes vestue (qui poitoit le blason de ses armes), heurta trois fois d'un marteau doré, àla* dicte porte : et tantost luy fut la porte ouverte : et vint Ârbre-d'Or le poursuyvant, ayant une ootte-d'armes blanche, à grans arbres d'or : et estoit acompaigné du capitaine des archers de monsieur le bastard, et de six de ses archers : qui deffendoyent l'entrée. Lediet Arbre-d'Or dit an poursuyvant, « Noble officier-d'armes, que » demandez-vous ?» Et le poursuyvant luy respondit, « A ceste porte est arrivé haut et puis- » sant signeur, monsieur Adolf de Clèves, si- » gneur de Ravastàin : lequel est ici venu pour « acomplir l'aventure de TArbre-d'Or. Si vous » présente le blason de ses armes : et vous , Il prie qu'ouverture luy soit faicte, et qu'il soit n receu. » Lediet Arbre-d'Or ijrit une table : où escrivit le nom du chevalier, venant au pas :

et puis prit en ses mains, en grande réverenoe, et à genoux, le blason de monsieur de Ravastàin : et l'emporta solemnellemrat Jusques à TArbre d'Or : et, en passant par devant les Juges, Icar monstra lediet blason : et leur dit Taventore qu'il avoit trouvée t la porte. Si fut lediet blason mis et attaché à TArbre-d'Or, comme il estoit ordonné : et fut faict sçavoir an chevalier qui gardoit le pas, le nom de cehiy qui estmt arrivé, pour son emprise fournir.

A celle heure partirent du perron, pour venir à la porte , Arbre-d'Or ( qui aloit devant ), et après luy, le nain, qui menoit le géant enchaîné : et le nain estoit vestu d*une longue robe , la moitié de drap de damas blanc, et l'autre moitié de satin figuré, cramoisy : et avoit une barrette en sa teste : et le géant estoit vestn d'une longue robe, d'un drap d'or d'estrange façon : et p'avoit rien en sa teste, qu'un petit ciu^n de Provence. Ledit géant estoit ceinci, panny le faux du corps, d'une chaîne. Celle diaine estoit longue , et traînant : et par le boot , qui trainoit, le tenoit lediet nain, et le menoit après soy : et ainsi arrivèrent à la porte.

Sur ce poinct fût la porte ouverte : et entrèrent premièrement les clairons de monsicar de Ravastàin : et, après lesdicts dairons, venoyent les tabourlns, et après les tabourina, les offiden d'armes, et , après iceux officiers-d'armes, venoit un chevalier, à manière d'un homme-deconseil. Lediet chevalier estoit monté sur une petite muUe, enharnachee de velours bien : et lediet chevalier vestu d'une longue rùbe de velours bleu. Suy vaut lediet ehevalier venoit la personne de monsieur de Ravastàin, en une liltière, richement couverte de drap d*or cramoisy. Les pommeaux de ladicte lititére estoyent d'argent, aux armes de mondict signeur de Bavastain, et tout le bois richement peind, aux devises de mondict signeur. Ladicte littiérc estait portée par deux chevaux noirs , moult-beonx, cl moultrflers: lesquels dievaux estoyent enhamachés de Velours bleu , à gros doux d'argent , richement : et sur iceux chevaux avoit deux pages, vestus de robes de velours bleu , char|!é d'orfaverie, ayans barrettes de mesmes, et estoyent housses de petis brodequins Jumes, et sans espérons : et avoyent chacun on lîNiet en la main. Dedans ladicte littiére estoit le ehevalier, à deroy assis, sur grans coussins de riehe velours cramoisy : et le fond de sadiete littiére estoit d'un tapis de Turquie. Le chevalier estoit vestu d'une longue robe de velours tanné, fourrée d'ermines, à un grand oolet renversé, et la robe fendue de costé, et les mandies fendues, par telle façon , que , quand il se dreoea en sa

M«MO)BRS DOLÏVIEB DB LA MÀBCHE.

litière , Ton voyoyt partie de son hamois. 11 avoit une barrette de velours noir en sa teste : tenoit toute manière de chevalier ancien, foulé et débilité des armes porter. Ladicte littiérc estoit adextree de quatre chevaliers : qui marchoyent à pié , grans et beaux hommes : qui furent habillés de paletots de velours bleu , et avoyent chacun un grosbatton en la main. Apres ladicte littiére venoit un varletdepié, vestu.de la livrée de monsieur de Ravastain : qui menoit en sa main un destrier en selle , couverte d'un riche drap d'or bleu, chargé de grosses campanes d^argent, et bordé de grandes lettres d*or , de brodure , à la devise du chevalier : et , après iceluy destrier venoit un sonunier, portant deux grans panniers : où pouvoit estre le surplus de son hamois. Les deux panniers ftirent couverts d'une couverte de velours noir, chargé de grosses campanes d'argent, à bâtons et à lettres de mesmes : et entre les deux paniers avoit assis un petit sot , vestu de velours bleu, et à la devise dudict signeur de Ravastain.

En celle ordonnance marcha ledict signeur, jusques devant les dames : et, luy là arrivé, fût sa littiére ouverte par les quatre chevaliers : et là se mit le chevalier à genoux , et osta sa barrette : et le chevalier, monté sur la petite mulie, fit pour luy la présentation aux dames : dont les parolles, ou semblables s'ensuy vent « Treshaute » et trespuissante princesse, ma tresredoutee et u souvmdne dame, et vous autres nobles prin- » cesser dames, et damoiselles, voyez cy un » ancien chevalier , qui des long temps a Are- » quenté et exercé les armes : lequel vous fait u treshumble révérence. Si est ainsi que par » longue vie il est venu à ses anciens Jours : es » quels il se trouve fort débilité de sa personne : » tellement qu'il ne peut plus, ne pourroit, les » armes suy vre , ne porter : et à ceste cause

• a desja longuement délaissé le mestier, et n'est » pas délibéré de plus porter armes. Mais tou- » tesvoyes, pource qu'il a sceu ceste grande et » solennelle feste du noble pas et emprise du •• chevaliar à l'Arbre^'Or et la tresbelle et noble » assemblée de dames d'icelle noble oompai- » gnie , il ne s'est peu tenir, pour sa dernière

* main, de venir faire son devoir. Si se présente » treshumblement par-devant vous, treshaute et » trespuissante princesse, et vous autres nobles » princesses, dames, et damoiselles, et vous » requiert , en toute humilité , que le veuillez ** avoir pour recommandé , et avoir son bon » vouloir pour agréable, et d'ores-en-avant le » tenir pour excusé, à cause de son antiquité et <• debilitation : et, ceste emprise achevée, il en- » tend de soy rendre, et de renoncer aux ar-

» mes, en demeurant tousjours vostre treshum- » ble serviteur, et de toutes dames. »

Apres ce que le chevalier eut présenté mon-, sieur de Ravastain, il fut respondu par les dames , qu'il fust, le tresbien-venu : et aioris ledict se remit eu son chemin , pour fairç le tour au . tour de la toile : et vint passer par-devant le perron , et l'Arbre d'or, on pendoit le blas6n de ses armes. Si fit le chevalier un enclinement , et puis se présenta devant les Juges : et là s'agenouillèrent les nain et géant Jusques à terre : et s'en retournèrent jusques au perron : où le nain ratacha le géant à l'Arbre d'or : et puisse monta le nain sur son perron, à tout sa trompe et son horologe, pour en besongner, selon qu'il en estoit ordonné par les chapitres : et mondict signeur de Ravastain partit hors de la lice , pour soy aler armer, par la porte qu'il avoit fait faire, et dont cy-dessus est faicte mention.

Ne demeura guères après , que le signeur de Ravastain vint , pour fournir son emprise : et avoit les quatre chevaliers, qui avoyent adextré sa littiére, et deux autresescuyers, vestus comme devant, ayans hamois de Jambes, et leurs chevaux harnachés de velours bleu, chaînés de campanes d'argent : et mondict signeur de Ravastain venoit après, sur son destrier, armé comme il appartenoit, Tescu au col et le heaume en la teste. Son cheval estolt couvert de velours bleu, à grandes lettres de brodure de fil d'or, et une grande bordure de mesme, chargée de campanes d'argent. Son escu estolt couvert de mesme : et après luy venoit le destrier, qu'on avoit • mené en main , après sadicte littiére , couvert comme il est dict dessus : et n'y avoit autre chose à dire, si-non que dessus ledict destrier estoit monté un page, habillé d'orfaverie, en manière de ceux, qui mmoyent ladicte littiére : et après revenoit son sommier, et puis sa littiére , telle que dessus est escrit.

Apres que ledict signeur de Ravastain eut fait le tour parmy la lice, en attendant la venue du chevalier à rArbre-d*Or, prestement scmnérent les trompettes, qui estoyent dessus la porte : et fut ladicte porte ouverte par plusieurs archers de corps de mondict signeur le Rastard, qui lagardoyent : et prestement s'apparat un grand pavillon Jaune, tout semé d'arbres d'or de brodure : et au-dessus avoit une pomme d'or, où estoit plantée une bannière des armes de mondict signeur le Rastard : et fut conduit ledict pavillon Jusques au bout de la lice : et ne voyoit l'on rten de la conduite dudict pavillon, exceptés six petis pages à pié, vestus d'orfaverie , qui tenoyent la main audict pavillon. Apres le pavillon venoyent sept chevaliers, ou nobles hommes, vestus de

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IIKMOIRKS D*OLIVIER DE LA MARCHE

paletots de drap de damas blanc , montés sar bons chevaux , et ayans harnois de jambes. Lesdicts chevaux estoyent couverts de courtes couvertes de velours violet , semé de gros boulons dorés : auxquels pendoyent grosses campaae s d'argent : et, incontinent que le pavillon fut au bout de la lice, les lances furent choisies d'une part et d'autre, devant les juges : et Ait apportée à chacun une lance : et lors fut ouvert le pavillon : où estoit le chevalier à TArbre-d'Or monté et armé comme il appartenoit. Ledict chevalier portoit un escu verd : lequel escu verd fut porté par le chevalier à TArbre-d'Or, tout au long de l'emprise. Son cheval estoit couvert de velours violet.

Aussi tost qu'ils eurent d'un costé et d'autre les lances sur la cuisse , le nain ( qui estoit sur le perron) drecea son horologe (qui estoit de verre , plein de sablon , portant le cours d'une grand demye heure) et puis sonna sa trompe, tellement que les deux chevaliers le peurent ouyr. Si mirent les lances es arrests : et commencèrent leurs jouste : laquelle fut bien courue et joustee : et eust encores mieux esté , si ne fust esté le cheval de mondict signeur de Ravastain : qui sur la fin ne voulut si bien-aler, qu'il avoit commencé : et durant celle demie heure rompit le chevalier à l'Arbre-d'Or plus de lances, que le chevalier venant de dehors : parquoy il gaigna la verge d'or : comme il estoit contenu es articles du Pas.

Ainsi se passa la demie heure, que tout le sablon fut coulé : et, ce faict, incontinent le nain sonna son cor : et furent toutes les lances ostces d'une part et d'autre : et lors Arbre-d'Or, le poursuyvant , chargea sur son col deux gros planchons blancs , et semés d'arbres d'or : et les aporta au chevalier, venant de dehors,^ pour choisir lequel qu'il luy plairoit : et aporta l'auv tre à celuy qui gardoit le pas : et de ces deux planchons , à sons de trompes et de clairons, firent une course, sans attainte : puis se vindrent entrerencontrer les deux chevaliers, et eux toucher au départir : et à tant s'en retourna chacun pour celuy jour : car il estoit si tard , que plus ne pouvoyent nuls des coureurs courre.

Si me passe à temps de plus en escrire pour celle journée : et faut revenir au grand banquet, qui fût tenu ceMe nuict en la grande salle : et , au regard des salles et des chambres , où des grans signeurs plusieurs soupérent celuy soir, du service, et de la manière, je m'en passe pour abréger : et revien à Testât , qui fut tenu en la salle dessusdicte. Premièrement furent les tables dmeees en la manière de celles du disner : mais elles estoyent beaucoup plus larges, et sur les-

dictes tables avoit trente nefz, chacune d'icelles portant le nom de l'une des signeuries de mondict signeur de Bourgongne : dont il y avoit cinq duchés et quatorze comtés : et le surplus estoyent des autres signeuries , comme de Salins , de Malines , d'Arcle , et de Bethune : qui sont grandes et nobles signeuries. Lesdides naves estoyent toutes peintes d'or et d'asar, armoyees chacune des armes de la signeurie, dont elle se nommoit , e& bannières et es targeons , et sur les hunes : dont en chacune nave y avdt trois : où estoyent les bannières de monsieur de Bourgongne : et au plu»-haut avoit un grand estendarddesoye, noir et violet, semé de fusils d'or, et de grandes lettres : où estoit le mot de monsieur. Je Vay emprins, La viande estoit dedans icelles naves : qui faisoyent les plats. Les blasons estoyent de soye , et tout le cordage doré de fin or. Gens-d'armes et marommers (f) estoyent faicts et élevés parmy les navires, et tout an plus-près du vif qu'on pou voit faire la semMance d'une carraque, ou d'un grand navire.

Item > sur lesdictes tables, avoit trente grans pastès, couverts de différentes couvertures, en manière de hauts chasteaux, élevés, tous peints d'or et d'asur , à grandes bannières de mondict signeur de Bourgongne : et sur chacun chasteau avoit les armes et le nom d'une bonne vile de mondict signeur : et ainsi fut monstre trente principautés et signeuries de l'héritage de mondict signeur le duc , et trente viles à lui sugettes , les non pareilles du monde. Item ^ pour la pareure d'icelles tables , avoit à Tentour de diacune nef quatre botequins, chargés de fmlctaille et espiceries, moult richement étofiés. Item furent iceluy jour présentés trois entremets moavans : dont l'un, et le premier, s'ensuit.

Premièrement entra dedans la salle une licorne, grande comme un cheval, toute couverte d'une couverture de soye , peincte aux armes d'Angleterre : et dessus icelle licorne avoit un liepard moult-bien faict , auprès du vif. Celuy liepard avoit en sa main senestre une grande lianniére d'Angleterre, et à l'autre main une fleur de marguerite, moult-bien faicte : et, après qu*À son de trompes et de clairons ladicte licorne eut fait son tour devant les tables , on l'amena devant mondict signeur le duc : et là un des maistres-d'hostel d'iceluy signeur, à ce ordonné, prît ladicte fleur de marguerite es mains du liepard, et se vint agenouiller devant mondict signeur , et luy dît telle parolles : « Tresexcellcnt , tres- »' haut , et tresvictorieux prince , mon tresre- « douté et souverain signeur, le fier et redoute

(1) Matelots.

KBII0IBS8 d'OLIYIBB DB LA MABCBB.

» Ueimrd d'Angleterre , vient visiter la noble » oompaignie : et pour la consolation de vous , > et de vos allés, pais, et sugets, vous fait pre- » sent d'une noble marguerite. » Et ainsi receut mondict signeur ladicte fleur de marguerite moult-cordlalement : et ainsi s'en retourna ladicte licorne, par où elle estoit venue.

Assez tost après rentra parmy la salle un grand lyon tout d'or, et d'aussi grande grandeur que le plus -grand destrier du monde. Geluy iyon estoit couvert d'une grande couverte de soye , toute peinte aux armes de mondict signeur de Bourgongne : et dessus iceluy lyon estoit assise madame de Beaugrant (c'est asça- Yoir la naine de madamoiselie de Bourgongne), vestue d'un riche drap d'or , et , pardessus , un petit rochet de volet fin, et portoit pannetiére, houlette, et tous habillemensde bergère, et menoit derrière elle un petit lévrier en laisse : et furent ordonnés deux nobles chevaliers , monsieur de Temant et messire Tristan de Toulongeon, pour adextrer ladicte bergère: laquelle bergère tenoit en sa main une grande bannière de Bourgongne : et , quand ledict lyon entra parmy la salle, il commença À ouvrir la gorge, et à la redorre , par si bonne façon , qu'il prononçoit ce que cy-apres est escrit : et commença ledict lyon à le chanter en chanson , faicte à ce propos, à teneur et dessus, qui disoit ainsi :

Bien vienne la belle bergère :

De qui la beauté et manière Nous rend soûlas et espérance.

Bien vienne Tespolr et flanco De ceste slgneurle entière.

Bien devons celle tenir cbère , Qui nous est garand et frontière Contre danger , et tant quMl pense

Bien vienne.

G*est la source , c'est la minière , De nostre force grande et flère.

G*ett nostre paix et asseurance.

Dieu louans de telle allance , Crions, chantons» à lie chère ,

Bien vienne.

En chantant ceste chanson, fit ledict lyon son tour parmy la salle : et, quau(^ il fut devant madame la nouvelle duchesse , ledict maistre d'hostel (qui avoit fait le présent de la marguerite ) s'agenoilla devant madicte dame la duchesse nouvelle , et dit les paroles qui s'ensuyvent : « Ma tresredoutee dame, les païs, dont » aujourdhuy par la grâce de Dieu vous estes » dame, sont moult-Joyeux de vostre venue : et » en souvenance des nobles bergères , qui par- » cy-devant ont esté pastoures et gardes des bre- * bis de pardeça , et qui si-vertueusement s'y » sont conduites , que lesdicts païs ne s'en sça- » vent assez louer, à ce que soyez mieux ins-

» truicte de leurs nobles mœurs et conditions , » ils vous font présent de ceste belle bergère , » habillée et embatonnee de vertueux habille- « mens et bâtons, à ce servans et propices, vous » suppliant que les ayez en souvenance et pour » recommandés. » £t, en ce disant, les deux chevaliers prirent ladicte l>ergère, et la présentèrent sur la table , et madicte dame la receut treshuroainement : et n'est pas à oublier que la houlette et pannetiére , servants à la bergère , estoyent tous peints et nommés de vertus : et ainsi le lyon recommença sa chanson , et retourna par où il estoit venu.

Le tiers et dernier entremets, pour celuyjour fut un grand dromadaire, qui entra parmy la salle, faict auprès le vif, par tel artifice, qu'il sembloit mieux le vif qu'autrement : et estoit enharnaché à la manière sarrasinoise , à grandes campanes dorées , moult-riches , et sur son dos avoit deux grans paniers, et, entre iceux paniers, assis un homme , habillé d*estrange façon : et , quand il entra en la salle , ledict dromadaire remua la teste, et tenoit une contenance sauvage : et celuy qui estoit dessus ouvrit les panniers , et en tiroit oyseaux , estrangement peints, comme s'ils veinssent d'Inde, et les gettoit parmy la salle, et par-dessus les tables : et, en tenant ceste contenance, à sons de trompettes et de clairons , fit le dromadaire son tour par-devant les tables, et retourna par où il estoit venu : et plus n'en fut faict pour celuy Jour : et ne firent pas après souper longues danses, car, avant que les tables fussent ostees, Il sonna trois heures après minuict. Si fust tantost l'espouse menée coucher : et du surplus du secret de la nuict. Je le laisse à l'entendement des nobles parties : et revien à deviser de l'aventure du Tendemain, qui fut le lundy, second jour de la feste.

Ce lundy disna monsieur le duc eu la grand salle , et avoit assis, au-dessus de luy, madame la duchesse de Nolfolck, et de l'autre costé Madame. Aux autres deux tables furent, en Tune toutes les dames, et en l'autre tous les chevaliers et signeurs anglois : et fut on grandement servi : et, au regard de madame de Bourgongne la mère et la nouvelle duchesse, elles disnèrent en chambre : et , tantost que le disner Ait passé , on se tira sur les rangs , pour voir la Jouste. Ck>mme dict est dessusr, les dames, et la signeurie, alèrent sur les rangs , pour la jouste voir, exceptées les deux dictes duchesses , qui pour iceluy Jour n'y alèrent point. Et, si-tost que mondict signeur le duc fût sur les rangs, fut apoiié le blason de monsieur de Ghasteauguion , frère de monsieur le prince d'Orange, et neveu de monsieur le comte d'Armignac : et après fut allé

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