ÔS
MÉMOIBES d'OLIVIBB DE LA HÀBGIIE.
querre par le géant et par le nain, et se présenta en la manière qui s'ensuit.
Monsieur de Chasteauguion estoit monté et armé, le heaume en la teste, et l'escu au col , comme il appartenoit. Son cheval estoit couvert de drap d'or cramoisy : et après luy avoit deux autres chevaux , dont le premier estoit couvert de drap d'or bleu^ et le second de drap d'or violet : et sur lesdicts chevaux estoyent montés deux pages, vestus de mantelines de satin verd, et devant luy avoit sept nobles hommes , pai*eiUement vestus de mantelines de satin verd. Les chevaux estoyent enharnachés de drap, tous d'une façon : et ainsi fût par le géant pr^enté aux dames , et fit son tour , comme le premier, par-devant TArbre^'Or, et par-devant les Juges, et puis prit son rang, pour son emprise fournir. Tantost après fut la porte ouverte, par où devoit venir le chevalier à l'Arbre-d'Or : et prestement saillit dehors ledict chevalier, à tout son escu verd, et son cheval couvert d'un riche drap d*or : et avoit devant luy quatre gentils-hommes, et leurs chevaux housses de drap de Damas blanc, et pardessus semés d'arbres d'or de brodure, et lesdicts gentilshommes vestus de man-» telines de satin tanné. Le chevalier venu, leur furent leurs lances présentées , et le nain mit son horologe, et sonna sa trompe, et ainsi commença la jouste.
Durant celle demie heure coururent les chevaliers dix-huict courses : et rompit le chevalier à l'Arbre-d'Or dix lances, et ledict signeur de Chasteauguion neuf : et fut la premiélre fois , que ledict signeur de Chasteauguion avoit moins jousté; mais il se porta si-bien et si- vivement en icelie jonste , qu'il en fut moult prisé de tous. Et , après lioi demie heure achevée , coururent des planchons une course, sans atteinte : et paya ledict monsieur de Chasteauguion une verge d'or, pouroe qu'il avoit moins rompu de lances, que le chevalier à l'Arbre-d'Or.
Apres iceluy fiit présente le blason de Charles de Visan , escuyer, varlet-de-chambre de monsieur de Bourgongne : lequel Charles se fit acompaigner de douze archers du corps de mondict signeur, qui le suy voyent à pié : et avoit seulement un gentil-homme à cheval pour le servir : lequel gentilhomme avoit un palletot d'orfaverie, et son cheval enharnaché d'orfaverie , à la devise dudict Charles de Visan : et le cheval dttdict Charles de Visan estoit couvert d'une couverture d'orfaverie . assise sur un drap violet. Ladicte houssure estoit tresriche, faicte à la devise dudict Charles : et , son tour faict , comme 1^ autres , prit le bout de son rang. A 901» de trompettes et de clairons partit le che- 1
valier de l'Arbre-d'Or^ à tout son escu verd, comme il avoit de coustume. Son cheval estoit enharnaché d'un harnoisbleu, chargé d'orfaverie, et de grosses campanes d'argent : et coururent l'un contre l'autre , en celle demie heure , vingt et une courses : et rompit le chevalier, gardant le pas , neuf lances, et ledict Charles huict : et certes il y eut à celle Jouste tresdures atteintes d'un oosté et d'autre, car ils estoyent tous deux bons Jousteurs : et rompirent plusieurs bois, dont on ne faisoit nulle mention, en ce pas : car nulles lances ne furent tenues pour rompues , s'il n'y avoit quatre doigts de franc au-dessous du roquet , ou devant la grape. Ainsi fut celle Jouste tresbien Joustee : et le cor scMiné par le nain, coururent une course de planchons, qui ne fut point atteinte : et paya ledict Charles la vei^e d'or, pource qu'il avoit le moins rompu. Pour le tiers, et dernier d'iceluy Jour, se présenta monsieur de Fiennes^ neveu de monsieur le comte de Sainct-Pol, oonnestable de France : et fut son blason misa l'Arbre-d'Or, comme lesantres : et fut conduit par le nain et parle géant, entretenans l'ordonnance du pas. Il avoit devant luy quatre chevaliers : c'estasçavoir monsieur Jaques de Luxembourg, son onde, monsieur de Roussi , son cousin germain , messire Jehan de Luxembourg, son frère, et monsieur le marquis de Ferrare. Leurs chevaux estoyent harnachés de velours bleu, brodé d'orfaverie, à grosses campanes d'argent, et avoyent pailetots de velours noir , brodés de lettres , à la devise dudict signeur de Fiennes : et y avoit plusieurs autres nobles-hommes, et serviteurs, tant à pié, comme à cheval , d'icelle pareure : et mesmcs le cheval dudict signeur de Fiennes estoit couvert d'une houssure de velours noir, bordée en brodure de fil d'or, à sa devise : et sur la croupe de son cheval avoit une moult-riche fleur de brodure , toute de fil d'or. Il y avoit après luy quatre pages, vestus de robes de velours, moitié tanné « moitié bleu, chargées d'orfaverie , et avoyent petis chaperons tannés, brodés demesmes. Le cheval, surquoy estoit le premier page, estoit housse d'une housseure d'orfaverie menue, enrichie de campanes d'argent. Le second estoit couvert d'ermines, à une grande brodure de drap d'or cramoisy : et le tiers housse d^orfeverie menue, enrichi de campanes dorées, moult-richement. Le quart de velours «ramoisy, brodé d'ermines : et son pallefrenler, vestu de mesmes les pages , venoit après , monté sur un cheval, couvert de velours bleu, chargé d'orfaverie. Ledict pallefrenier menoit un destrier en main, housse et couvert de riche drap d'or cramoisy, et la selle de mesme. Esk tel es-
MÉMOIBES D*0UVI1B DB LA MARCHE.
tat fit mondict signear de Fiennes son toar par* my la lice : et tantost après se présenta le chevalier de TArbre^i'Or, son cheval couvert d'une riche couverte de drap d'or verd , brodé , pardessus le verd , d'orfaverie blanche, tresrlchement : et estoit acompaigné des signeurs et nobles-hommes, qui avoyent couru à rencontre de luy : comme contenu est par les chapitres. Les deux chevaliers coururent, en celle demie heure, vingt deux courses : et forent rompues, par le chevalier de TArbre-d'Or , onze lances, et ledict signeur de Fiennes en rompit six : et, après le cor sonné, coururent une course de bourdons, dont n'y eut atteinte nulle : et paya ledict signeur de Fiennes la verge d'or au chevalier , gardant le pas, pour avoir moins rompu. Et à tant pour ce Jour se départit la feste : et n*y eut chose qui à ramentevoir face , Jusques au banquet, qui fut conduit par la manière qui s'ensuit.
Pour mieux tenir forme de l)anquet, fut la table, qui estoit à la dextre main , ostee : et de Tantre costé fut la table ralongee, et faicte joindre et tenir à la table du prince : et de l'autre costé fut mis un grand buffet plat, et la vaisselle, pour le service, dessus : et fut assis et conduit , comme il s'ensuit. Celuy Jour fut le banquet conduit de vingt quatre plats, moult-grans et moultsomptueux : et n'y avoit autre pareure sur les tables,pour celuy soir : et assez tost après fut veu au bout de la table, en la salle, un hourd encourtiné , et sur ce hourd commencèrent trompettes à sonner : et sur ce fut la courtine tirée : et là se commencèrent à monstrer les figures des douze travaux d'Hercules, dont le premier s'ensuit.
Premièrement fut veu Hercules en son bers, et sa nourrice , qui lui donnoit la mamelle : et, au plus-près, le bers de son frère Jumeau : et sa nourrice (qui le tenoit et portoit chaufer au feu) luy donnoit le tetin, et l'emmaillotoit, et faisoit manière de nourrice à enfans : et après le remit en son bers, et commença à bercer, et le rendormir, et pareillement celle d'Hercules : et ainsi s'endormirent les enfans , et les nourrices pareillement : et tantost après entrèrent dedans ladicte salle deux serpens, si bien faicts , que chacun disoit qu'on ne les sçauroit amender. Ces deux serpens vindrent premier au bers du frère d'Hercules , et le prirent , et le dévorèrent : et puis vindrent au bers d'Hercules , pour faire le semblable : mais Hercules de force rompit ses liens , et se combatit auxdicts serpens , de coups de poings, et de telle vigueur, qu'il les occit : et fut la contenance si-bien tenue , tant des serpens, comme d'Hercules, que ce sembloit chose vive, sans mistère : et ainsi s'éveiilérent les deux nourrices , et firent un grand cry : et sur ce
poinct fiit la courtine retirée : et Ait attaché , par dehors la courtine, certain escrit, de certaines lignes, dont la teneur s'ensuit :
Hercules eo bod bers , sous pouvoir de nourrice , Tua deux grans serpens de force , sans malice. A luy donc se monstra la fortune propice : Et son trére mourut, Innocent et sans vice. Puis que sur deux bessons portés d'une ventrée. Fortune se départ par diverse livrée.
Dont l'un laisse périr ainsi qu'une fùmee , L'autre porte en ses bras croissant en renommée*. Bien devons Dieu douter, de cueur et de pensée. . Car c'est cil qui départ où il veut sa soudée.
Pour la seconde fois fut la courtine retirée , après le son des trompettes : et pour le second travail d'Hercules, furent veus, en bateau. Hercules et Thesens, richement arm^ :-et vindrent iceux , boutans leurs navires à leurs lances, Jusques auprès d'une grande montaigne, où il y avoit des moutons qui pasturoyent. Hercules convoita iceux moutons, pource qu'au pais de Grèce n'en avoit nuls. Si descendit Jus de sou navire, et fit reculer ledict navire par Theseus : et vint au pié de ladicte montaigne, et sonna une grande trompe qu'il trouva là : et fit semblant de prendre lesdicts moutons : et tantost saillit avant un géant , merveilleusement grand, tenant une hache en sa main. Hercules courut sus audict géant , et le géant à luy ; mais en peu d'heures le déconfit lediet Hercules, et le mit à mort à la terre : et tantost saillit de la montaigne le roy Philotes , la couronne en la teste , et armé moult-richement , qui courut sus moult-vigoureusement a Hercules : et dura moult-longuement la Imtaille entre eux deux : niais, en fin de compte , Hercules desembattonna ledict Philotes, de tous ses battons : et il se rendit à luy à genoux, et Hercules le prit à mercy : et porte l'histoire que ledict Philotes demoura seif d'Hercules à sa vie. Philotes déconfit, Theseus ramena le navire : et là Hercules prit des moutons à son plaisir, et les mit audict navire : et fit entrer Philotes dedans, et puis rentra, et remit son navire en chemin : et sur ce poinct fut la courtine retirée, et remis contre la courtine un billet, contenant ainsi :
Hercules pour mener en Grèce le premier Les moutons et leur laine, comme bon chevalier, Deconflt un géant, moult cruel et moult fler. Et le roy Philotes : dont II fit soudoyer. Bien devolt Hercules estre aimé par nature» Quand pour enrichir Grèce emprlt telle aventure. Là monstra il aux princes, par raison et droicture , Qu'ils doy vent corps et veine estendre sans murmure , Et eropleyer le temps par travail, sans lasseure» Pour le publique bien : lequel Ils ont en cure.
Pour la troisième fois, au son des trompettes fut la courtine tirée : et là fut veu un navire ancré; dedans lequel avoit une pucelle, richement
MÉHOIfiES D*OLiyiBB DB LA MAHCHS.
vestae et habillée, qui tenoit manière de soy rendre à la miséricorde des Dieux : et tantost flit veu Hercules, Ttieseus, et le roy Philotes , aveques leurs moutons, qui vaucroyent en mer, comme s'ils aloyent en Grèce : et , quand ils nprocliérent de la pucelle , elle leur monstroit qu'ils n'aprochassent point : et toutesfois Hercules tira celle part , et tint manière de parlementer à la damoiselle : et quand il eut parlementé à elle, il entra dedans son bateau , et prit son escu et sa massue, et Tbeseus et Philotes reculèrent leur navire : et lors ne demoura grandement, qu'un monstre de mer, de merveilleuse façon, vint pour dévorer la pucelle, laquelle de peur tomba toute pasmee : mais Hercules frapoit de sa massue, sur la teste dudict monstre : et le monstre luy courut sus moult-asprement : et , fm de compte , tant ferit Hercules , de sa massue , qu'il occf t ledict monstre : et tantost revindrent Tbeseus et Philotes , à tout leur navire : qui atachérent ledict monstre à une corde, et l'amenèrent traînant à leur bateau : et Hercules desancra la navire de la pucelle , et s'en vint après : et sur ce poinct ftit la courtine retirée, et remis par escrit le rollet, qui s'ensuit:
Hercules conquesta de Thonneur graod moDjoye, D'occire le fier monstre qui vouloil faire proye D*Hesionne, la belle , fille au grand roy de Troye : Et mit le peuple à paix, à repos et à Joye. O nobles chevaliers , 6 tonte gentillesse , Prenez Ici exemple. Hercules vous en presse. Pour garantir les dames monstrez grand* hardiesse. Failes vous detrancher pour honneste prouesse. Deflendez leur honneur : car n*ont autre richesse. Qui autrement le fait, il offense noblesse.
Pour la quatrième et dernière fois d'iceluy Jour^ après le son des trompettes fut la courtine retirée , et là fut veu Hercules soy promenant aveques Philotes : et y avoit un païsan sur un arbre , faisant manière que ledict Hercules ny Philotes n'aprochassent : mais Hercules tira celle part ; et, quand il entendit que la place estoit dangereuse, il fit monter Philotes sur l'arbre, aveques le païsan : et tantost vindrent trois lyons, qui partirent d'une montaigne, et coururent sus à Hercules, moult- fièrement : et Hercules se deffendit de moult-bonne façon : mais lesdicts lyons le pressèrent moult-fort : et tant dura la bataille, qu'Hercules les occit tous trois, l'un après l'autre : et descendirent ledict Philotes et le paisan , pour aider à esoorcher lesdicts lyons : et sur ce poinct fut la courtine retirée, et remis le rollet, tel qu'il s'ensuit:
Hercules se trouva assailli dés lyons, Trois en occit en Theure, ainsi que nous trouvons. Fier et fort se monstra sur tous les mortels hommes. Plus trouvons ses faicts grands , pluf-avanl les lisons.
Les trois lyons terribles, par Hercules velocoa. C'est le monde, la chair, et le diable de plus. . L'un souffle, Tautre attise, et le tiers rend abus. Maints hommes ont deceus, dévorés, et perdus. Or soyons bataillans des glaives de vertus : A ce que de noz âmes Dieu ne face refus.
Assez tost après entra parmy la salle un griffon moult grand et moult-bien faîct. Ledict griffon remuoit les aelles et la teste, comme s'il fust en vie : et estoyent les plumes toutes d'or et d'asur, et le derrière du griffon si bien et parfaictement faict, qu'il sembloit en vie. La croupe du griffon estoit couverte d'une couverte de soye blanche et bleue, semée des lettres de monsieur le duc et de Madame : et , entretant que ledict griffon marchoit parmy la salle, il CHivrit le bec, dont saillirent plusieurs oiseaux en vie, qui s'envoloyent par-dessus les tables : et ainsi , à sons de trompes et de clairons , fit ledict griffon son toiir parmy la salle, et s'en retourna par où il estoit venu : et sur ce poinct furent ostees les tables , et la dance commença : ne plus n'y eut celuy Jour, qui à ramentevoir face.
Le mardy ensuivant fut ledisner, en diverses salles et chambres, richement servi : et après le disner, mondict signeur et les dames alérent sur les rangs, pour voir les Joustes : et le premier, qui se présenta pour celuy jour, fut messire Jehan de Luxembourg, frère de monsieur de Fiennes , et neveu de monsieur de Sainct-Pol , otmnestable de France. H estoit acompalgné de plusieurs notables personnages, tant ses parens, comme autres. Son cheval estoit couvert d'une couverture d'orfaverie dorée tresbelle. Il avoit cinq pages après luy, richement et gentement habillés : dont le premier des chevaux , sur quoy lesdicts pages estoyent montés , estoit couvert de velours cramolsy, à une grande brodore de drap d'argent bleu. Le second fut de drap de damas bleu, à une brodure d'orfaverie blanche, à gros tronçons , en manière de battons d'argent ^ et à grosses campanes de mesme. Le tiers cheval estoit couvert de velours noir, à grandes lettres de brodure de fil d'or , à sa devise. Le quart estoit couvert de bonnes martres , le poil dehors : et le cinqiéme de drap d'or cramoisy. Sitost que ledict messire Jehan de Luxembourg eut fait le tour acoustumé, saillit le chevalier à rArbre-d'Or,son cheval couvert de velours tanné, à grandes barbacannes de fil d'or en bro* dure, et lettres de mesme à sa devise : et dlcelles barbacannes issoyent flammes de feu. Si furent les lances baillées, et lliorologe nus en son cours : et y avoit apparence que la Jousie eost esté bien joustee, et la demie heure bien employée ; mais il n'eust guéres couru, que Farrest de messire Jehatt de Luxembourg fyoït rompu
MKHOIfiES DOLIVIEB 1>B LA MABCHE.
par tel mechef, qu'il n'y eut nul moyen d'y remédier : parquoy ledîct messire Jeban^ du consentement de mondict signeur le bastard, se partit sans achever son emprise.
Tantost après se présenta monsieur d*Arguel, fils de monsieur Le prince d*Orange, et neveu de monsieur le duc de Brctaigne. Il avoit six nobles-hommes, qui aloyent devant luy, vestus, «t harnachés leurs chevaux, de velours ti^eshonnestement : et estoyent leurs hamois de chevaux semés de grosses campanes d'argent. Son cheval estoit couvert d'un riche drap d'argent, violet. Il avoit trois pages aveques luy, sur trois chevaux couverts. Les pages estoyent >estus de paletots de velours verd : et le premier cheval estoit couvert de velours cramoisy : le second, de velours violet : et le tiers, de velours hleu, chargés de campanes d'argent : et liortolt son escu my-parti de blanc et de verd. Monsieur le bastard se présenta sur un destrier couvert de drap de damas blanc, à grosses larmes d'or, en broduré : et, pour dire la vérité, ils empleyérent celle demie heure moult-bien, et lionnorablement rpmpirent plusieurs lances, et firent plusieurs grandes atteintes, non comptées par les juges, pour les raisons cy-dessus-escriples : mais toutesvoyes, en celle demie heure, ils rompirent chacun tréze lances, deuement rompues : et, pource que le nombre fut pareil, fut jugé que l'un ne l'autre ne de voy en t point de verge : et, après la demie heure, coururent les planchons, sans faire atteinte, qni à ramentevoir face.
Pour le dernier d'iceluy jour se présenta messire Anthoine de Hallewin, un nohle chevalier flamand. Son cheval estoit couvert de velours noir, brodé et semé de fil d'or : et me sembloyent roses élevées : et d'icelles roses issoyent grosses campanes d'argent. La bordure d'icelie bousseure, estoit de grandes lettres de fil d'or : c'est asçavoir A , et I , lacés ensemble. Il avoit trois chevaux couverts après luy : et dessus , trois pages, vestus d'orfaverie Le premier cheval estoit couvert de drap d'or gris : le second, d'orfaverie blanche, à gros boulons d'argent : et le tiers, de velours cramoisy, à une grande bordure de drap d'argent Tost après se présenta le chevalier à l'Arhre-d'Or. Son cheval estoit couvert d'un drap d'argent cramoisy , brodé d'orfaverie dorée, tresrichement : et ne rompit celle dende heure que trois lances : et ledict messire Anthoine de Hallewin en rompit cinq : parquoy audict de Hallewin fut adjugée la verge d'or. Puis coururent la course du planchon, comme il estoit decoustume : et ainsi se passa celle jour-
née, jusques à l'heure du souper, que le banquet fut appareillé en la grande salle, à telles tables comme le jour devant, ainsi que cy-apres orrez.
Geluy mardi fut faict le troisième banquet : et furent tous couverts les plats de grandes tentes de soye, richement peintes' et étofées d'or et d'argent diversement : et pareillement furent les pastés couverts de pavillons : et par-dessus lesdictes tentes et pavillons avoit bannières des armes de mondict signeur de Bourgongne : et par les goutiéres avoit escrit, d'or, et d'argent, le root de mondict signeur, et celuy de Madame : dont le mot de mondict signeur estoit , Je Pay etnprinsy et celui de Madame, Bien en avienne : et par-dessus chacune tente, et chacun pavillon, avoit escrit , en un roliet , le nom d'une vile close, sugette à mondict signeur ; parquoy furent monstrees, à celle fols, soixante viles closes, sugettes, outre et par-dessus les trente du premier banquet. Item sur chacun pasté avoit deux marmousets d'or et d'asur, et vestus de soye : qui tenoyent manière d'enfondrer lesdicts pastés, de divers outils : les uns de boyaux, les autres de massues, et les autres de besches : et chacun faisoit diverses contenances. Au surplus, fut le banquet grand et plantureux et bien fourni : et au milieu de la salle avoit une tour, aussi haute que la salle, faicle au propos et au patron de la grosse tour , que fit commencer monsieur le duc Charles , luy estant comte de Cbarolois^ en sa vile de Gorguan (1), eu Hollande : et certes celle tour fut moult richement faicte, et bien compassée, et toute peinte d'or , d'asur, et d'argent : et tantost après que la signeurîe Ait assise à table, une guette, estant audessus d'icelie tour en l'echauguette (:2), sonna un cornet, moult-haut : et, après le cornet sonné, ladicte guette fit semblant de faire son guet, comme on a acoustumé de faire en tel cas : et, après qu'il eut longuement regardé autour de luy, voyant les tentes et pavillons qui au tour de luy estoyent, il tint manière d'ebaïssement, et comme s'il eust esté assiégé en icelle tour : mais , à bien regarder , il les congnut : et congnut que c'estoyent viles pour son aide , et non pas pour sa nuisance.
Si se commença À réjouir : et appela ses trompettes, qu'ils vinssent faire une sonnade, devant lacompaignie : et prestement s'ouvrirent quatre fenestres, au plus-haut de la tour : et de chacune fenestre saillit un gros sanglier , à tout trompettes, à grandes bannières de monsieur de Bourgongne : et sonnèrent une longue batture : et certes ce fut un estrange personnage à voir :
(f) Llseï Gorcum,
(2) Daus la guérite.
UBHOIBES D OLIVIEB DE LA HABCHE.
et puis 8'eD rctoarnérent lesdicts sangliers : et par ce furent iesdietes feuestres closes. Assez tost après recommença ladicte guette son propos : et, pour mieux festeyer la compaignie, demanda ses hauts ménestriers : et tantost ftirent les quatre fenestres ouvertes : et par là saillirent trois chèvres et un bouc, moult-bien et vivement faicts» Le bouc jouoit d'une trompette saqueboute (1) : et les trois chèvres Jouoyent de schalmayes (2) : et en ceUe manière jouèrent un motet, et puis s'en retournèrent comme ils estoyent venus. Pour la tierce fais commença la guette son propos : et dit qu'il estoit fourni de gens d'arti llerie, et de vivre, et qu'il vouloit monstrer qu'il ne se soucioit que de faire bonne chère. Si manda ses Joueurs de flustes : et prestement s'ouvrirent les fenestres : et là se comparurent quatre loups^ ayans flustes en leurs pattes : et commencèrent lesdicts loups à Jouer une chanson : et puis s'en retournèrent comme les autres. Pour la quatrième fois demanda la guette ses chantres : et là s'apparurent quatre gros asnes : moult-bien faicts : lesquels dirent une chanson de musique à quatre pars, fcdcte à ce propos, qui se disoit ainsi :
Falctes vous l'asDe, ma maistresse f Cuidez vous, par yostre rudesse.
Que je TOUS doive abandonner?
Ja pour mordre, ne pour ruer»
Ne ra'aviendra que je vous laisse.
Pour manger chardon comme asnesse , Pour porter bas, pour faix, pour presse. Laisser ne puis de vous aimer.
Faictes vous Tasne?
Soyez farsante, ou moqueresse.
Soit lascheté, ou hardiesse.
Je suis faict pour vous honnorer.
Et donc me devez vous tuer.
Pour avoir le nom de meurdresse?
Faictçs vous lasne?
Pour le chiqiéme et dernier entremets, venant de la tour, sonna un cornet , comme il avoit acoustumé à chacune fois : et la guettte recommença son propos : et manda une morisque, pour rejouir la compaignie : et maintenant par un huis, venant sur un portouer, à manière d'une galerie, alant au tour de la tour, partit un singe dehors (qui tint manière de soy ébahir de la compaignie) et tanlost après un autre, et Jusques au nombre de sept, dont il y avoit une singesse. Lesdits singes estoyent moult-bien faits auprès du vif : et y avoit» dedans les habiilemens, de très - bons corps , et qui faisoyent de bons et nouveaux tours : et n'eurent guéres marché iceux singes par celle galerie,- qu'ils trouvèrent un mercier endormi auprès de sa mereerie : et^
ri) Lance crochue.
eu tenant contenance de singes, le premier prit un tabourin et un flageol : et commença à jouer : l'autre prit un mirouer : l'autre un pîgne : et, pour conclusion, ils laissèrent au mercier petite part de sa mercerie : et le shige qui avoit le tabourin, commença à Jouer une monade : et en dançant icelle morisque, firent le tour au tour de la tour, et après plusieurs habiletés de singes, s'en retournèrent par où ils estoyent venus : et sur ce point furent les tables ostees et levées : et la danee commença : et phis n'y eut foict pour cetuy Jour. Le mercredy, quatrième Jour d'ioelle feste, les salles et les chambres, tant pour le disner comme pour le souper, furent richement servies de poisson, tant de mer, comme d'eaue douce : et ne fut cduy soir aucune assemblée faiete de dances, ne de banquets, pour le Jour : qui estoit de poisson. Mais celuy Jour la Jonste continua : et fit messire Jehan de Chassa, signeur de Monnet, un gentil chevalier boui^ngnon, le premier présenter le blason de ses armes , pour atacfaer à l'Arbre-d'Or, comme il estoit de coustnrae : et, avant que ledict chevalier envoyast son blason, il avoit envoyé aux dames une lettre dose, par manière de supplication : et, après que les dames avoyent ouy les lettres dire, et lire en leur présence, luy donnèrent licence d'entrer et venir au pas : auquel vint tresnoavellonent, comme vous orrez^ après la teneur de sa lettre : qui fût telle. « Tresexcellente, treshaute, et tres^ » puissante princesse, ma tresredoutee dame, et » vous autres princesses, dames, et damotselles, » plaisir vous soit de sçavoir qu'un chevalier es- » clave, né du royaume d'Esdavonie, est pre- » sentement arrivé en ceste noble vile, en la eoo- » duitte d'une demoiselle errant, sous qui, et en o gouvernement de laquelle, il est mis, par le » commandement et ordonnance de sa belle da- » me. Or ne veut le noble chevalier soy presen- » ter devant vostre noble signeurie, ne par de- V vant la noble, haute et belle compaignie, jus- » ques à ce que vous soyez de son cas plainement » averties. Vray est, tresnobles princesses, que » le chevalier esclave a toute sa vie servi et hoo- » noré une dame d'Esclavonnie, loyalement à 1* son pouvoir : et elle, de sa grâce, l'a «itretcna » d'espérance et de bonne chère assé^ largement, » sans , toutesvoyes , le vouloir Jamais retenir » pour serviteur : mais bien le nourriamt en » espérance de guerdon. Toutesvoyes ledict clie- » valier, par maladie d'amour agravee, longue- » ment nourrie en son cueur, a soufifert Ten- » goisseuse et travaillable pdne, qu'il n'estoit » plus puissant de porter ne souifrir : et, par
(2) Ghatnmeaui.
MfiMOIBES DOLIVIEB DE LA MABCUE.
une espérance désespérée, s'est enhardit ledict chevalier de requérir miséricorde , grâce , et guerdon d'amours, soy tenant indigne de l'avoir , mais toutesvoyes l'avoir loyaument mérité et desservi.
» Ladicte dame continuant en sa fierté , désobéissante à amours , et oubliant la vertu féminine de pitié, a refusé audict chevalier sa requeste, et luy^ tenu termes si-estranges , qu'il a demouré hors de toute espérance de Jamais bien avoir en ce monde : et luy, plein de déplaisir et de rage, s'est quelque temps retrait en sa maison, emmy les hois , roches, et montaignes : où il n'a vescu que de regrets, souspirs, et larmes, par l'espace de neuf mois entiers : et n'est point àdouter, que, si longuement il y fust demouré, il estoità fin de sa vie« Ladicte dame , quand elle a ouy son cas , a eu aucune repentance de son péché et ingratitude : et luy a envoyé ladicte dame une damoiselle errant , qui le conduit : par laquelle luy a fait dire plusieurs belles et grandesremonstrances, luy disant que les biens d'amours doivent estre achetés par longs désirs , par longs travaux , et par inextimables souffrettes : et que, quand aucun bien en vient , plus est chèrement acheté, plus est aimé,chertenu et gardé : et que le plus-grand péché d'amours, qui soit , si est désespérance.
» Pource a conseillé ladicte dame audict chevalier, qull prist espérance , pour desespoir , et courage pour ébaîssement : et a persuadé ladicte damoiselle, errant , audict chevalier , qu'il voyageast , et prist aucune queste, pour oublier ses melancholies , et qu'elle estoit contente de l'acompaigner en sadicte queste, un an entier , tant pour le conforter en son déplaisir , comme pour raporter à sa dame les nouvelles de son aventure. Ledict chevalier, se laissant légèrement conseiller, combien qu'il soit esclave, et d'Esclavonie , et qu'il n'ait nulle congnoissance n'habitude es marches de pardeça, s'est souvenu comment plusieurs Payens, et mesmement le preux Salhadin, estoyent^venus en France, pour louengeset vertus acquerre, et avoyent esté an noble royaume de France , si-honnorablenient recueillis et traittés , que leurs hoirs et successeurs , sans la foy, portent encores honneur et révérence audict royaume , sur tous autres royaumes chrestiens : et singulièrement a esté ledict chevalier averti du triomphe , de l'honneur , et de la vertu de ceste treslouable maison de Bourgongne , et comme lesestrangers y ont esté honnorablement recueillis, favorisés, et retenus, et que plus de vertueux
exercices, comme de faicts-d'armes , de joustes, et de tournois, sefaisoyent et entretenoyent continuellement en ceste maison tresvertueuse, qu'en nulle autre , dont il soit mémoire. » Ces choses considérées, ledict chevalier s'est retiré ceste part, enlaoonduittedc ladicte damoiselle errant, et, pour sa première et bonne aventure, il a trouvé la noble emprise du chevalier à l'Arbre-d'Or , et le pas encommencé : par quoy il supplie à vous, trèshaute et trespuissante princesse, et à vous autres princesses , dames et damoiselles, qu'il vous plaise, de vostre grâce , impetrer licence du tresexcellent , treshaut , et tresvictorieux prince , monsieur le duc de Bourgongne , et de Brabant,que ledict chevalier esclave puisse courre à ceste noble emprise, et faire son devoir , et luy donner lieu et heure pour ce faire, et l'avoir pour recommandé : et autre chose n'escrit ledict chevalier: qui prie à Dieu qu'il vous doint ce que desirez , ensemble bonne vie et longue.
>» Vostre treshumble et tresobéissant serviteur,
> Le Ghsvalieb Esclave. »
Le signeur de Monnet entra dedans la lice : et fesoit mener devant luy un sommier , portant deux paniers, couverts d'une couverte de velours bleu , brodé à grandes lettres de fil d'or , à sa devise : et dessus avoit trois personnages de Mores : qui Jouoyent de divers instruments. Apres iceluy sonmiier venoit une damoiselle , habillée estrangement , et comme une damoiselle errant : laquelle estoit montée sur une haquenee bl^che, couverte de drap d'or cramoisy , et tenoit manière de conduire et mener ledict chevalier. Apres venoit le chevalier, sur un destrier, couvert de velours noir, brodé en croisée, d'orfaverie dorée par dessus. Il avoit après luy quatre nobles-hommes à cheval , habillés de soye , les robes et les chapeaux à la façon d'Ësciavonnie : et sur leurs robes avoit escrit en grandes lettres d'or, le chevalieb esclave : et pareillement hiy-mesme estoit habillé sur son harnois. Ils avoyent longues barbes : et portoyent en leurs mains grans javelots empennés, et ferrés d'or , tresnouvellement. Certes son entrée et manière de faire fut tresplaisante. En telle ordonnance fit le chevalier esclave son tour parmy la lice : et tantost après se présenta le chevalier à l'Arbre-d'Or, son cheval couvert d'une couverte de drap d'or cramoisy, bordée d'ermines : mais ainsi avint de leur aventure , que le chevalier esclave se trouva mai-armé de sa veûe : et luy futadvis qu'il courroitsansas^
>&ÉMOIBE8 d'oLIYIEA DE LA MABCiâX.
seoir, et pourroit faire perdre ie temps aux autres coureurs sans grand fruict : parquoy il requit à mondict signeur le bastard qu'il s'en peust aler , et estre quitte de son emprise. Laquelle chose luy fut acordee.
Le second qui se présenta pour iceluy jour , fut monsieur Jaques de Luxembourg , signeur de Ricquebourg , frère de monsieur de Sainct- Pol , connestable de France : et devant luy aloyent, pour l'acompaigner , le comte d'Escalles, et messire Jehan d'Ondeviie, tous deux frères de la royne d'Angleterre , monsieur de Roussi , monsieur de Fiennes , et messire Jehan de Luxembourg , et tous cinq neveux dudlct messire Jaques. Pareillement l'acompagnoyent monsieur de Renty , et le marquis de Ferrare , tous richement vestus et montés. Son cheval estoit housse de drap bleu , à une grande bordure de drap d'argent cramoisy , et son escu de mesme. Il avoit six chevaux de pareure après luy : dont le premier estoit couvert de velours cramoisy , à une grande bordure d'ermines : et par-dessus ie cramoisy avoit gros chardons d'orfaverle dorée , élevés et moult bien apparens sur la housaeure. Le second fut couvert de velours bleu , à grandes lettres de brodure de sa devise : et fut frangée d'or. Le tiers estoit couvert de velours noir, à grandes lettres de brodure comme le premier , et semé de grandes campanes d'argent. Le quart de satin violet semé de grans chardons d'orfaverie à grandes fueilles de mesmes : et estoit celle couverture bordée de velours noir, ladicte bordure semée de larmes d'or. Ses pages estoyeut vestus de satin blanc , à lettres de brodure de sa devise : et après iceux pages , venoit un varlet,ve8tu de mesme, sur un cheval couvert de drap de damas blanc , violet, et noir, semé de brodures de lettres d'or , à sa devise , et par - dessus chargé de grosses campanes d'argent. Ledict varlet mcnoit un destrier en main, couvert de drap d'or violet : et en celuy estât fit son tour devant les dames, par-devant i'Arbre-d'Or, et pardevant les juges : puis prit son rang au bout delà toile. Monsieur ie bastard de Bourgongne se présenta à l'Arbre-d'Or , pour iceluy deffendre, sur un cheval couvert de velours bleu : et sur la croupe de son cheval avoit un gros rabot d'argent, élevé : et toute la couverte estoit semée moult-espessement de grandes rabotures d'argent , élevées : et certes la couverture me sembla merveilleusement belle et riche. Les deux chevaliers coururent leur demie heure : et gaigna mondict signeur Jaques de Sainct-Pol la verge d'or : pour ce qu'il rompit sept lances , et monsieur le bastard n'en rompit que six.
Le troisième qui se présenta pour oelay jour, fut messire Philippe de Poietiers, signeur de la Ferlé , fils du signeur d'Arci» Gestuy dievalfer se fit amener sur les rangs, par une belle fille: qui se nommoit la dame Blanche; elle estoit en cheveux, moult-gentement mise empointietfat vestue de satin blanc : et à la vérité elle esloit belle 9 et valoit bien estre regardée. Elle estoit montée sur un cheval tout erminé de son poil, naturellement. Ledict cheval estoit couvert d'un délié volet : qui ne gardoit point qu*oa ne veist lesdictes ermines : et le cheval parmy. A dextre d'elle venoit le chevalier, sur un cheval, couvert d'une courte couverte, eu manière de harnacheur^ de satin, cramoisy, frangé de firangcs d'or : et fut ladicte couverte toute chargée de grosses campanes d'argent , à façon de campanes de vache. 11 avoit deux pages après lay, vestus de cappes de satin violet : dont le cheval du premier estoit couvert de velours ooîr, àooe croisure de velours cramoisi : et le second estoit couvert de drap d'or bleu : et en cest estât vinst le chevalier devant les dames : auxquelles ladicte dame Blanche présenta une lettre, où estoit escrit ce qui s'ensuit,
Tresredoutee» excellenle princesse*.
Droit c; m'envoye. envers VMtre noblene» Une moult-noble et gracieuse dame :
Et m*a requis que devers vous J*adresse Le chevalier, pour crolstre sa prouesse. Lequel aussi elle avoue et confesse Son serviteur, et seul de ce royaume. Nommer se fait, par nom, la dame Blanche. Or elle a eu n*aguéres congnoissance De cestuy pas (qui est de noble usaucc). Et du perron à T Arbre-d*Or tresricbe.
Dont, pour accroistre en gloire et en vaillance Le chevalier, qui là brandit sa lance . Son serviteur, Vj offre d*amour franche » Pour le servir en tout humble service.
Le chevalier à l'Arbre-d'Or se présenta surim cheval, couvert de velours noir, à grands fueillages d'orfaverie blanche branlant. Les deux chevaliers coururent moult-durement Tun contre l'autre : et gaigna ledict messire Philippe de Poietiers la verge d'or : pource qu'il rompit dix lances^ et monsieur ie l)astard n*en rooipit que neuf. Le dernier, qui se présenta pour oeloy Jour, fut messire Claude de Vaudrey, un jeune chevalier bourgongnon. Les nobles -hommes, qui l'acompaignoyent, avoyent mantelines de satin verd par devant, et de violet, par-derriére. Son cheval estoit couvert de velours, myparty de verd et de violet, semée sa houssure, en brodure, de coquilles d'or, et parmy de grosses campanes d'argent. Tantost se présenta mondid signeur le bastard, sur un cheval, couvert de drap d'or cramoisy, à une bordure découpée, de
HBMOIBES d'olivier DE LA HABGRE.
crezé blanc. Mondict signear le bastard gaigna la verge d'or : pource qu'il rompit plus de lances cfue ledict messire Claude de Yaudrey : et ainsi se passa celle Journée : car (comme J'ay dict dessus) on ne mangeoit point de chair : ains on mangeolt poisson : et à celle cause n'y eut nulle assemblée.
Le jeudi, cinquième jour de celle feste, fut faict le disner par chambres et par salles, ainsi que l'on avoit acoustumé : et après le disner Ton se tira sur les rangs, pour veoir les joustes ; et là se présenta, en la manière acoustumee, le comte de Psaulmes, un comte d'Alemaigne, chambellan de monsieur le duc de Bourgongne : et devant luy venoyent cinq nobles-hommes, vestus de Joumades de damas violet et noir : et estoit son cheval couvert d'un drap d'or, bleu. Son escu estoit violet, à deux lettres d'or de sa devise : et sur son heaume, en manière de ban- Derolle, portoit un atour de dame. Il avoit après luy un cheval seulement, couvert d'une couverture de velours, en couleur de pourpre : et estoit la couverture toute semée de grosses campanes d'argent, à façon de campanes de vache : et dessus le cheval avoit un petit page, tresgentement empoint. A rencontre dudict comte de Psaulmes se présenta le chevalier de l'Arbred'Or, sur un cheval couvert de satin cramoisy : et par-dessus avoit à grande foison de gorgerins d'argent, élevés, moult-bien faicts : et en celle demie heure gaigna le comte de Psaulmes la verge d'or : car il rompit sept lances : et mondict signeur le bastard n'en rompit que cinq.
Apres le comte de Psaulmes vint messire Baudoyn , bastard de Bourgongne. Il avoit devant luy quatre nobles^hommes, vestus de velours bleu, en joumades. Lesdictes journades estoyent brodées pardevant , de houppes, à façon de plumats (qui estoit la devise dudict messire Baudoyn), et par derrière de deux W, couplés ensemble, tenans à un bâton dessus, et un autre dessous, l'un des bâtons d'or, et l'autre d'argent. Il avoit trois chevaux, harnachés de velours, semé de campanes d'argent. Son cheval estoit couvert de velours bleu : et sur sa teste avoit une grande bannerolle verde, frangée de blanc. Il y avoit trois pages après luy, habillés de journades, comme ses serviteurs : dont le premier cheval, sur quoy estoit le premier page, estoit couvert de velours bleu, à grandes lettres d'or de brodure de sa devise. Le second, de drap d'or cramoisy, à une brodure de velours noir : et le troisième estoit de velours violet, semé de campanes d'argent. A rencontre de luy se présenta monsieur le bastard de Bourgongne, gardant l'Arbre-d'Or. Son cheval estoit enharnaché d'un
harnois brodé d'orfaverie blanche : et par-dessus avoit grosses campanes dorées. En celle demie heure gaigna mondict signeur le bastard la verge d'or, sur son frère : pource qu'il rompit huict lances, et ledict messire Baudoyn n'en rompit pas tant.
Le dernier, qui se présenta pour ceîuy jour, ftit monsieur de Benti, fils aisné du signeur de Crouy, comte de Portien. 11 avoit devant luy cinq chevaliers de grand maison, ses aliés : comme monsieur Jaques de Sainct-Pol, monsieur de Boussy, monsieur de Fiennes, et messire Jehan de Luxembourg, et son frère messire Jehan de Crouy : lesquels avoyent tous Journades de satin blanc : et, au rémanent, furent richement montés et enhamachés, chacun à sa devise. Son cheval estoit couvert d'une double houssure : c'estasçavoir le fond de satin blanc, . et par-dessus de velours noir, tout découpé et détranché à grandes lettres de Y Y^ grégeois, par où on voyoit le fond parmy. Son escu estoit de mesme : et avoit sur son heaume un moultbeau plumât. Il avoit deux chevaux couvers après luy : surquoy seoyent les pages, vestus de drap d'or cramoisy, en mantelines. Le premier cheval estoit couvert de velours bleu, brodé de Y Y, grégeois à grandes lettres d'or, à une . grande bordure de drap d'or verd : et le second estoit couvert de moult-riche drap d'or'cramoisy . Le chevalier, gardant le pas, se présenta à rencontre de luy, sur un cheval couvert de drap de damas jaune. La couverte estoit semée de testes de léopards d'argent, élevés, ayans en la bouche une boucle de mesme : et à la course de celle demie heure rompirent chacun cinq lances : parquoy ne gaignérent point de prix l'un sur l'autre : et, après le sablon couru, et la demie heure passée, leur furent les planchons apportés, comme il est de coustume : et d'icelle course atteindirent l'un l'autre tresdurement : et rompit ledict signeur de Benty son planchon en plusieurs pièces : et ainsi se passa celle jouste : et faut revenir au banquet : qui fut tel, que vous orrez cy-apres.
Premièrement furent les plats, et les suites, plus-grands et plus-somptueux qu'ils n'avoyent esté à nuls des autres banquets : et sur la table avoit quinze paons, revestus de col et de teste, et de queue, et les corps tous dorés de fin or : et parmy iceux paons estoyent entremeslés seize cignes, tous d'argent : lesquels paons et cignes avoyent chacun un coller de la Toison, et à leurs pies un petit blason des armes de chacun des chevaliers, vivans, de l'ordre : et, sur le dos, petites mantelines de soye, armoyees pareillement : et par cest entremets furent monstres les
HEMOIBES d'OLIVIEB DB LA MABCHB.
trente et un chevaliers de la Toison, à ce jour vivans : et furent assis lesdicts paons et cignes, sur les tables, chacun en tel degré comme ils vont à l'église, en Tordre, le jour de la solennité de leur feste.
Item et par-dessus lesdictes tables avoit plusieurs bestes, portans sommages : comme grans elephans, à tout chasteaux : dromadaires, à tout grans paniers : licornes, cerfe, et bisches, chacun portans divers sommages. Lesdictes bestes furent toutes étofees d'or, d'argent, et d'asur, et les hamachemens de fil d'or et de soye tresrichement : et estoyent leurs sommages pleins et fournis de diverses espiceries : et outre plus portoyent chacun les armes d'un signeur, suget de mondlct signeur de Bourgongne, et le nom de la vile ou signeurie : comme l'un portoit Condé, en Hainaut, au nom de Nemours : Avennes en Hainaut, au signeur de Pointiévres : Sainct-Pol, et Enguyen la Bassee, au comte de Sainct-Pol, connestable de France : Dumkerke et Bourbourg, au comte de Marie : et pareillement de tous autres grans signeurs, sugets de mondict signeur de Bourgongne, en ses divers pais. Le banquet fût bel et riche, et fort regardé, et se seirent tous les signeurs, dames, et damoiselles, à table : et, après qu'ils eurent commencé à manger, sur le hourd, où paravant on avoit monsti*é quatre des travaux d'Hercules, sonnèrent les trompettes : et là Ait veu le cinqiéme travail d'Hercules, qui fut tel qu'il s'ensuit.
Premièrement furent veus Theseus et Pyrithous, armés de toutes armes : et tenoit manière Theseus de soy plaindre à Pyrithous, son compaignon, de Pluto, qui avoit ravy Proserpine, son amie, et icelle menée en enfer : et Pyrithous tenoit manière de luy promettre de l'en venger, et la ravoir : et sur ses promesses vindrent, les glaives au poing, à la porte d'enfer : qui estoit moult-tien faicte. Geste porte estoit à manière d'une grand gorge de dragon, noire et flamboyant, en manière de flambe ardant, ayant deux grans yeux, rendans merveilleuse clairté : et, quand Pyritlious heurta de sa lance contre ladicte gorge, incontinent s'ouvrit, et en saillit un grand chien noir, tout difforme, et ayant trois testes, à tout un glaive noir en ses pattes. Ce chien estoit appelé Gerberus, le portier d'enfer : et tantost courut sus aux deux champions : et fut longue la bataille entre eux : mais enfin le chien tua Pyrithous : et mena Theseus à telle nécessité, qu'à peine se pouvoit plus soustenir, ne deffendre : mais Hercules y survint, par bonne aventure : et lors commença bataille à rencontre de Gerberus ; et se retrait Theseus, pour
guarir et faire médeciner ses playes : mais Gerberus assailloit Hercules de merveilleuse force, et Hercules luy livroit merveilleuse bataille : et, pour abréger ceste matière. Hercules abatit le chien par terre, et luy vouloit couper la teste^ quand Theseus se vint agenouiller devant Hercules, et luy pria qu'il luy livrast ledict Gerberus. Hercules le fit : et Theseus le prit, et attacha d'une chaîne : et puis s'en ala Hercules à la porte d'enfer, l'espee au poing : et là trouva grande re^stance de feu et de fumée : mais, ce nonobstant, il entra dedans : et là fut ooie une grande voix, et noise, comme il se eombatoit aux infernaux : mais ne demoura guéres que celle noise fut appaisee : et ramena devant soy la belle Proserpine, richement vestoe et atoarnée : et, quand Hercules fàt comme au mllieii du hourd, il prit ladicte Proserpine en une main, et son espee en l'autre : et la courtine ftit retirée, et mis le brevet dehors, tel qu'il estoit acoustumé : dont la teneur s'ensuit.
Hercules entreprit voye moultpdangereiue.
Quand ala en enfer, l'abisme périlleuse. Gerberus combalit k la porte douteuse : Et reprit Proserpine, la belle et la Joyeuse, Gerberus signifie péché, le dévoyable :
Qui garde des enfers le goufflre redoutable. Or soyons Hercules, le vaillant et louable. Combaton Gerberus, par vertu honnorable.
Porton À Proserpine un bon secours aldable. Nostre ame retirans hors de vice danmable.
Ainsi se continua le banquet , de manger et faire bonne chère : et tantost après aonnèrent les trompettes : et furent les courtines du hourd retirées : et là furent veues deux damoiselles anoazonnes à cheval, richement années, et leurs espees ceinctes , et leurs dievaux couverts richement. Leurs chefs estoyent parés de leurs cheveux , blonds et h&aax , moult-nobkment : et portoyent chapeaux de violettes par-dessus : et derrière elles avoyent fenunes à pié, ^ manière de saquemans, armées et embatonnees , pour combatre et deffendre : dont les unes portoyent les bacinets , les eseus , et les glaives desdictes damoiselles : et en ceste ordonnance firent un iour ou deux parmi le hourd. Et tan* tost après s'apparurent Hercules et Theseus, montés et armés moult richement, et après eux varlets-de-piè, armés et embatonnés ooomeil appartient : et , si-tost que les damoiselles amazonnes aperceurent lesdicts chevaliers, elles prirent leurs heaumes , leurs escus, et leurs glaives : et les deux chevaliers pareillement se préparèrent pour la jouste : et incontinent se eoururent sus les uns aux autres , et s'entrercnoontrérenttresrudement : et puis mirent les mains aux espees , et commença la bataille entre les
MEMOIRES DOLlVfEH DE LA UARCUE.
quatre de cheval, et les gens^e-pié : qui fut merveilleusement bien eombatneet vivement falote : et dura la bataille treslonguement : et fin de compte , fut la courtine retirée , sans monstrer qui eust le meilleur d'icelle bataille : et fàt le billet mis dehors , tel qu'il s'ensuit.
Ilercules le raillant, et le preax Theseus ,
En deux femmes armées trouvèrent tels vertus.
Que pour toos les périls, où se sont embatas.
Ils ne furent si près d'estre morts, ou veincus.
Puis que deux amazonnes , et deux féminins corps»
Contre deux si-puissans soustindrent tels effors.
Exemple est qu^on doit craindre et twtalUe et discords:
Son ennemy douter, folble, manchot, ou tors»
Car on a veu souvent (qui bien en est recors)
Que les victoires sont où Dieu donne les sorts.
Apres le sixième travail d'Hercules passé , assez tost après fut la courtine retirée , au son des trompettes : et là fut veu le septième travail, tel qu'il s'ensuit. Premièrement fut veu Hercules armé de toutes armes, soy promenant seul : et luy vint au-devant un monstre demy-homme et demy-serpent. Celuy monstre avoit la teste armée , et en la main dextre un gantelet et un glaive , et en l'autre main un grand \argon : et , quand Hercules aprocha, le monstre fit semblant de parlementer à luy. Hercules luy responditpar semblant : mais Hercules prestement luy courut sus , et le monstre à luy moult-fiérement : mais la bataille n'eut guéres duré qu'Hercules le Joindit de son espee , et le prit à une main , et de l'autre luy coupa la teste : mais non pourtant le monstre ne cheutà terre : dont Hercules démarcha tout ébahi : et ne se donnoit garde Hercules , qu'il veit que le monstre luy couroit sus , et avoit sept testes. Hercules getta la teste, qu'il tenoit : et courut sus au monstre, moult- vigoureusement : et Ait la bataille assez longue: mais en fin Toccit Hercules, et tint manière de brûler le corps : et à tant Ait la courtine retirée , et le roUet mis dehors : qui disoit ainsi.
Hercules es paluz trouva le fier serpent. La teste luy trencha : mats tout incontinent Sept autres luy saillirent emerveiUablement. Hais toutes les trencha Hercules le v«illant. Qui un vice rencontre d'aguet, ou d*aveoture , Sept autres en viendra par estrange figure , Et sera fort constant qui n*en aura morsure. Faison comme Hercules à l'ennemy injure. Tranchon iuy les sept testes, qui sont pleines d*ordure : Et nous^gardon de faire à vice nourriture.
Apres le serpent des paluz occis, pour monstrer le huictiéme travail d'Hercules, Ait la courtine retirée au[son des trompettes , comme devant : et là fut veu Hercules armé et embatonné^de son escu et de sa massue : et se promenoit devant une cité , remirant la beauté des
maisons et des murailles : et tantost saillirent dehors plusieurs geans, grans, fiers, et hideux, et estrangement erobatonnés. Hercules leur courut sus moult- vigoureusement, et fit tant en peu d'heures , qu'il abatit quatre d'iceux geans : et les autres se mirent à genoux devant luy : et leur vouloit les testes couper , quand deux citoyens issirent de la cité : qui se mirent à genoux :.et luy présenta l'un les clefs , l'autre luy mit une couronne d'or sur la teste : et ainsi fut Hercules roy de Cramonne : etatant Ait la courtine retirée, et mis un rollet hors, tel qu'il s'ensuit.
Hercules, remirant les hauts murs de Cramonne ,
Unie geans trouva, par manière félonne :
Mais à leur grand pouvoir n*acompta une pronne.
Tous les défit, et prit cité, et la couronne.
Hercules cy nous monstre vertueux exemplaire :
Que pour fourbe de gens, pour menace, ou pour braire.
L'homme chevaleureux ne se doit point deffaire :
Biais est digne d'avoir de couronne salaire.
Qui contre grand pouvoir ose frontière faire :
Car on voyt peu souvent bon deffendeur défaire.
Sur ce point furent les tables levées , et commencèrent les danses : et plus ne Ait faict pour celuy jour.
Le vendredy suy vaut Ait faict , et très richement servi , le disner , es chambres et es salles : mais assez tard. Pource que plusieurs jeusnoyent pour le vendredy : et mesmement les Anglois : qui en ont fort la coustume : et vindrent sur les rangs, pour la Jouste veoir : et, pource que monsieur d'Escalles devoit celuy Jour courir , monsieur lebastard de Bourgongne ( qui gardoit le pas) , considérant qu'ils estoyent fréres-d*armes, et qu'ils avoyent combatu en lices l'un contre l'autre, ne voulut point courre à rencontre de luy : mais fit mettre monsieur Adolf de Ciéves en sa place , pour garder le pas pour celle fois.
Ainsi arriva le premier sur les rangs monsieur le comte d'Escalles , Arére de la royne d'Angleterre : et estoit acompaigné de la plusgrande noblesse , qui là Ait : comme de ceux de Sainct*Pol, ses parens, et de moult d'autres chevaliers et gentils-hommes , tant Anglois , comme Bourgongnons , etmesme de monsieur le bastard de Bourgongne , son frére-d'armes , monté sur un petit cheval , à tout une robe longue d'orfaverie chargée, et en ieeluy point acompaigna mondict signeur d'Escalles. Le cheval dudict signeur d'Escalles estoit couvert de drap d'or, myparti de cramoisy et de bleu. Il avoit six pages après luy , vestus de mantelines de satin verd figuré. Le cheval , que chevauchoit le premier page , estoit couvert d'une courte houssure de velours noir, et par devant à poic-
MBHOIAES d'OLIVIBB DB LA HABCHB.
tral et à rênes et estoit chargé de campanes d'ar^ gent , à façon d'ancolies. Le second estoit couvert de drap d'or cramoisy , à une bordure de velours noir, brodée. Le troisième estoit d'une couverture de velours cendré. Le quatrième estoit couvert d'un drap d'or, débâché, à façon de brodure, à lettres d'or pardessus : où tenoyent campanes d'argent. Le cinquième estoit couvert de pourpre en velours, à une bordure èdentee de drap d'argent; et sur le dict pourpre avoit brodure de deux EE , acolés ensemble. Le sixième estoit couvert de drap d'argent et de velours cramoisy édenté : et estoit semé de grosses campanes d'argent. Le septième estoit mené en main, et estoit couvert de velours bleu , à deux faces d'ermines, charges de grosses poires d'ar^ gent : et estoit celle couverte bordée de damas violet , brodee.de deux EE , à sa devise : et certes le chevalier estoit bel homme-d'armes, et bien seoit sur son cheval. Pour les causes , que J'ay devant dictes, se présenta monsieur Âdolf de Gléves, signeur de Ravastain, à rencontre du chevalier anglois , son cheval couvert d'une riche couverte d'orfaverie d'or et d'argent , à manière de figures , sur velours cramoisy : et à la vérité celfe demie heure tut bien Joustee et empleyee : car le chevalier anglois rompit onze lances , mais il perdit la verge d'or : pource que mondict signeur de Ravastain en rompit dixsept, Ihinchement rompues : et n'est pas à oublier le mechef , qui avint.à celle heure et Jouste : car mondict signeur le bastard de Bourgongne eut un grand coup de p^ de cheval au-dessus du genouil : dont ii fut tresgrièvement blecè, et en tresgrand danger, s'il n'eust esté bien secouru par bons chirurgiens, et par cest empeschement ne peut fournir son emprise : mais , tout blecè, qu'il estoit, fit maintenir et garder le pas à ses despens , de houssures, et de toutes autres choses , comme H avoit encommencé : et ne courut homme , pour la garde dudict pas , ne mondict signeur de Ravastain , ny autre , qu'il ne courust , es couvertes et pareures , à la despense de mondict signeur le bastard. Qui fut grande et coustable chose , comme chacun peut légèrement voir. Mais à tant se tait le compte de ceste matière : et revient à la fourniture du pas , et comment il fut eutresuyvi.
Le second , qui se présenta pour celuy Jour , fût monsieur le comte de Roussi , fils de monsieur le comte de Sainct-Pol , connestable de France. Il avoit devant luy trompettes et clairons à grande foison , et ofQciers-d'armes , qui l'acompaignoyent : et celuy , qui venolt droit devant luy, estoit un petit nain de Constantinoble , serviteur du roy d'Angleterre : que ma-
dame de Bourgongne avoit amené avetiaes eilf, pour voir la feste. Gestuy nain estoit monté sor un petit dieval , et vestn d'une robe de veloun noir , à une bande blanche : et portoit en u main dextré un papier , en manière d'one requeste , et en son bras , ataché à on lasset^Qoe clef, qui servoit au mistére, qui s'ensuit. Apres venoit un grand chasteau, richement paré , et étofè. Iceluy chasteau estoit faictà quatre toon, et à quatre pans de murailles , et à une graud' porte , qui se pouvoit fermer et ouvrir : et la i dedans estoit monsieur de Roussi sur son cheval , armé de toutes armes. 11 avoit après iuy six chevaux de pareure. Le premier estoit coqvert de velours noir , chargé , moult-espes, de campanes d'argent , en manière de poires. Le second , de satin cramoisy , à grans feuillages , en brodure d'or, et gros boutons demesme: dont la pareure de la fleur estoit argentée: et estoit celle housseure frangée de franges noirei Le troisième estoit de brodure , semée et massonnée d'or et d'argent , et par-dessos semée de larmes d'argent de brodure : et la brodoredlcelle estoit entassée d'or tresTichement: et, pour enrichir la massonnerie, y avoit grans vloliers de romarins , vermeils et blancs, à grandes lettres de sa devise parroy : et certes la couverture me sembla tresriche. La quatrième couverte estoit chargée d'orfaverie blanche. La cinqième de brodure , à grands feuilb^ d'or, aveques lettres meslees, et semées de lûmes d'argent : et tat celle cinquième eouTCrte de satin noir , brodée en lettres gréques de brodure. La sixième estoit de drap d'or cramoisy* frangée de franges noires : et n'est pas à oublier que tous ses pages furent habillés de maatelinci, chacune la pareure de lahous8ure:et, pour vous donner à entendre le mistère du nain, de sa requeste , et de sa clef, il sembloit qu'il tisst le chevalier prisonnier, par le commandement d'aucune dame , et qu'jl desirast sa délivrance : et à celle fin , quand le chastel fut ao^oant des dames , se partit le nain , et ala devers les dames, présenter sa requeste : qui disait ainsi: « Excellentes, hautes, et nobles pnocess»! » dames et damoiselles, le chevalier, prisonnier » de sa dame, vous fait treshumble révérence. » Son cas est tel , que Danger tient ladefdc » de ceste prison , et l'a mis es mains de Petit* » Espoir, son serviteur : et n'en sera jamais tire, » ne délivré, si ce n'est par la bonté et pitié <i« » vous. Parquoy supplie ledict chevalier prison-
» nier à vous tresexcellentes, treshautes,ettt«- » puissantes princesses , dames et damoiselles i n qu'il vous plaise , de vostre grâce, assembiff »» vostre tres-noble et tresvertueux collège fr"""
MEMOIRES D OLIVIER DE LA MARCllB.
Bit
» nin (cor entre plusieurs s'en pourra trouver « la voix d'une, et telle, que Danger ne vou- » droit , ne pouroit luy faire reAis de la deli- » vrance du chevalier), à celle fin qu'il soit com- » mandé à Petit-Espoir, qui le roeine, qu*il le » deferitie et délivre de ceste prison, tant dou- » loareuse : car autrement (s'il n'estoit à son « délivre ) il ne pourroyt courre à celuy noble » pas , n'achever ne fournir l'aveciture de l'Ar- » brend'Or. Ce qu'il désire de tout son cueur , et *• de demonrer treshumble serviteur de vous , » et de toutes nobles dames. »
Apres la requeste ouye par ies dames, le congé fVit donné de deprisonner le chevalier : et vint le nain à tout sa clef, et en ouvrit la porte : et saillit ledict chevalier dehors , armé de toutes armes , ^u cheval couvert de satin blanc, brodé de grandes lettres d'or, à sa devise, «t son escu estoit de mesme : et en tel estât et ordonnance vint prendre le bout de la lice. A i'encontre de luy se présenta Charles de Yisan, gardant TArbred'Or pour cehiy jour, en l'absence de monsieur le bastard. Son cheval estoit couvert de satin blanc ^ semé et brodé d'arbres d'or : et coururent leur demie heure : mais monsieur de Boussi gaigna la verge d'or : car il rompit huict lances : et ledict Charles n'en rompit pas tant.
' Le troisième, qui se présenta pour celuy Jour fut Bosiiin de Rochefay, premier escuyer d'escuyerie de monsieur le duc de Bourgongne. 11 avoit devant luy deux chevaliers de la Toison : c'estasçavoir monsieur d'Auxi, et messire Philippe de Crévecueur, et deux antres escuyers. Ils estoyent habillés de palletots d'orfaverie à sa devise, et pareillement ceux qui le servoyent à pie. Son cheval estoit couvert d'une couverte de velours verd , brodée de blanche orfaverie, à grandes lettres à sa devise , tresrichement. A rencontre de luy se présenta ledict Charles de Visan, garde du pas. Son cheval estoit couvert d'ermines, à une grande brodure de martres : et coururent leur demie heure, trèsbien et roidement, l'un contre l'autre : mais ledict Roskin gaigna la verge d'or : car il rompit onze lances, et ledict Charles n'en rompit que dix : et à la course des planchons firent une tresdure atteinte , et rompit ledict Roskin le sien. Ainsi se partit la Jouste pour celuy Jour, sans autre feste n'assemblée : pource que la pluspart des gens Jeusnoyent, et estoit Jour de poisson : qui ne sont point Jours propres pour banquets ne festimens.
Le samedy, septième Jour d'icelle feste, se fit le disner, comme celuy de devant : et vindrent les dames sur les rangs, pour voir la Jouste:
et là furent plantés deux blasons, à une fois : c'estasçavoir celuy de messire Jehan de Ligne, et celuy de messire Jaques de Harchies, deux chevaliers de Hainaut, tous deux chamliellans de monsieur le duc. Les deux chevaliers entrèrent en la lice À une fois, par le congé des Juges. Leurs chevaux estoyent couverts, tous pa» reils (car, fùst à la guerre ou à la paix, ils ont tousjours esté compaignons), et estoit leur pareure de velours violet à une i>ordure de velours noir, chargée de campanes d'argent, tresrichement, et de lettres de brodure d'or, à leurs devises : et courut ledict messire Jehan de Ligne, premier. A rencontre de luy se présenta messire Philippe de Poictiers : qui garda le pas pour celuy Jour. Son cheval estoit enhamaché d'un hamois d'orfaverie blanche, tt gaigna ledict messire Philippe la verge d'or : pource qu'il rompit neuf lances, et Jehan de Ligne n'en rompit pas tant : et prestement retourna ledict messire Phiiippe, garde du pas, dedans la porte dont il estoit issu, pour changer la pareure de son cheval, comme il estoit acoustumé : et tan* tost revint après, dehors, sur un cheval couvert de satin, à couleur de fleur de pescher, brodé à grans arbres d'or : et ledict messire Jaques de Harchies (qui avoit attendu son compaignon) se présenta d'autre costé, pour son emprise fournir : et coururent moult-bien et deûement d'un costé et d'autre. Si y eut plusieurs grandes atteintes : et rompirent plusieurs lances non comptées : et n'y eut homme, qui sl-pres marchandast le pri|( sur monsieur d'Argueil, que fit ledict messire Jaques de Harchies : car il rompit douze lances : mais toutesvoyes perdit il la verge d'or : pource que ledict de Poictiers en rompit tréze : et, à la course des planchons, rompit ledict de Poictiers le sien : et ainsi firent les deux chevaliers une belle Jouste.
Apres entra messire Philippe de Crévecueur, signeur des Cordes. Il avoit devant luy dix chevaliers de la Toison , et deux antres escuyers, vestus de palletots de drap d'or cramoisy. Le cheval de luy estoit couvert d'un drap d'orcra-' moisy, et son escu de mesme : et après luy avoit trois chevaux de pareure : dont le premier estoit couvert de drap d'or cramoisy : comme le sien : le second, de drap d'or verd : et le tiers, de drap d'or bleu. Ainsi fut sa pareure de quatre chevaux, de drap d'or*: et dessus les trois chevaux, qui le suyvoyent, avoit trois petits pages, vestus de satin cramoisy, et, par-dessus, de mantelines blanches et verdes, semées de larmes d'or en brodure : et estoyent en manière de gorgerins de fil d'or, brochés autour de leur col. Il avoit onze ou douze hommes^e-plé , à
UEUOIAES D OLIVIEB OB L\ MAROHB.
journades de luesme : et fit son tour parmy les rangs, mené par le géant, comme il estoit de coastume. A rencontre de luy se présenta messire Philippe de Poictieis, garde du pas. Son cheval estoit couvert de velours bleu, chargé de grosses campanes, moitié dorées, et moitié blanches, et sur la croupe de son cheval une grosse pomme d*argent dorée : et d'icelle emprise gaigna ledict messire Philippe de Grévecueur la verge d^or : car il rompit neuf lances, et ledict de Poictiers n'en rompit que six.
Apres se présenta messire Jaques d'Ondevile, un chevalier anglois, frère deja royne d'Angleterre et de monsieur d*Escalles. Il avoit devant luy, pour Tacompaigner, dix nobleshommes, vestus de journades, my-parties, d'une part, de satin figuré, comme cramoisi, et, d'autre part, d'un satin figuré, assez sur estrange couleur. Son cheval estoit couvert de drap d'or blanc, à une brodure de drap d'or cramoisy. Il avoit après luy quatre chevaux de pareure : dont le premier estoit couvert de drap d'or, mypartie de cramoisy et de bleu : le second, de drap d'or noir : et le tiers, de drap d'or cramoisy : et faisoit mener un destrier en main, par un gentilhomme vestu de velours noir, monté sur un cheval , couvert de velours violet, chargé de poires d'argent, blanches et dorées : et le cheval, que ledict gentilhomme menoit en main, estoit le cheval dessusdict, couvert de drap d'or noir. Ses pages estoyent vestus de mantelines, comme se^ serviteurs. A rencontre de luy se présenta ledict messire Philippe de Poictiers, sur un cheval couvert de martres sebellnes, à un^ bordure d'ermines, de la longueur de la beste. Ils coururent l'un contre l'autre moultvivement : et gaigna ledict Poictiers la verge d'or : pource qu'il rompit sept lances, et ledict messire Jehan d'Ondevile n'en rompit que cinq.
Le dernier, qui se présenta pour celuy jour, fut le signeur de Ternant : lequel entra dedans les lices, sur un cheval, couvert d'un riche drap d'or cramoisy, semé de grosses campanes d'argent Il estoit acompaigné de cinq nobles-hommes , vestus de journades de satin violet : et tantost se présenta à rencontre de luy ledict messire Philippe de Poictiers, sur un cheval, couvert de drap d'argent : et, quand ledict signeur de Ternant eut coura trois courses à rencontre dudict de Poictiers, il tint manière que la couverte de son cheval le détourboit de courir. Si fit son cheval déharnacher : et demoura le destrier harnaché de drap d'or cramoisy, semé de campanes d'argent, de mesme la houssure : et en cest estât acheva son emprise, et gaigna la verge d'or : car il rompit plus de lan-
ces que ledict de Poictiers. Ainsi se passa etluy jour de samedy, sans autre chose faire, qai à ramentevoir face : pource qu'il estoit joormaigre, comme le jour précèdent, et n'y fit on oolle assemblée celuy soir.
Le dimanche, huictiéme jour d'icelle teste, fut le disner par les chambres, et par les salles, grand et plantureux, et tousjours de plos en plus : et, après le disner, on ala snr les rangs, pour veoir le pas et la jouste : qui se cootinDi en grandes pompes : dont le premier, qui se présenta pour iceluy jour, fut un escayerdeDoble maison, nommé Pierre de Bourbon, signeur de Garenci, cousin germain du comte de Venâonie. Il envoya présenter son blason ( qui estoit srmoyé des armes de Bourbon, à petite difereoee: car il en portoit le nom et les armes), et tantost se présenta ledict signeur de Garenci, sorno cheval, couvert de velours cramoisy, bordé de drap d'or noir. Son escu estoit de mesme: et avoit, dedans , deux os , en brodure de fln or: dont l'un estoit un O, d'une lettre, et l'antre l'os d'un cheval : qui estoit sa devise. 11 avoit trois chevaux de pareure après luy: dont le premier estoit couvert de drap d'or noir : le second, de velours bleu : et avoit le cheval on riche chanfrain de brodure, et un plumât de mesme : et estoit ladicte couverture chargée de campanes d'argent, faictes à la façon des deux os de son escu. Le tiers estoit couvert de drap d'or violet : et dessus iceux estoyent ses pages, vestus de mantelines de satin figuré, Ua^ ^ pourpoints de velours noir : et estoit acoopai* gné de quatre nobles-hommes, vestos de mantelines de satin violet, brodé, devant et derrière, à sa devise dessusdicte. A rencontre de luy se présenta ledict de Poictiers, sur on clivai couvert de drap d'or bleu, bordé et santomé de velours cramoisy : et gaigna ledict dePoi^ tiers la verge d'or : car il rompit sept lan«i et ledict signeur de Garency n'en rompitpMtint
Le second, qui se présenta pour iceluy jov^ fut le signeur de Gontay, un chevalier de Picardie, chambellan de monsieur deBoorgoogne. Son cheval estoit couvert de drap d* noir, et son escu de mesmes. Il avoit après hj un page seulement, monté sur un cheval coqvert d'un riche drap d'or cramoisy : et preslfment se présenta à rencontre de luy ledirt n* sire Philippe de Poictiers, sur un cheval cmvert de drap d'or, à une croix deSainctAnoni de damas blanc, et bordé de mesme : et ajint que lesdicts chevaliers ne coururent gnéres m contre l'autre : car ledict signeur de Cootjy blecca, d'une atteinte, ledict de Poictieis, tellement qu'il le convint desarmer.
MEMOTBKS D*0L1VIER Dfi LA UARCItC.
Et, en ensuyvant Fordonnance du pas, Ait rhorologe couché, afin que le sablon ne courust à perte : et ne sçayoit on comment faire : car le jour s'en aloit, et ledict de Contay n'avoit point achevé son temps : et ne pouToit estre un autre armé, pour la garde du pas, qu'il ne ûist bien tard. Si fut avisé par les Juges, que ie marquis de Ferrare (qui estolt à l'entrée de la lice, et avoit son tour de courir après ledict de Contay ) foumiroit, comme garde du pas, le demourant des courses audict de Contay, par tel convenant, que, les courses achevées, ledict de Contay fourniroit audict marquis, comme garde du pas, l'emprise dudict marquis : et ainsi fut faict.
Le marquis de Ferrare entra dedans les lices, à douze chevaux de pareure : c'estascavoir six, couverts de riches couvertures, et six harnachés de harnois d'orfaverle. Ses pages et ses serviteurs, qui chevauchoyent sesdicts chevaux, estoyent habillés de palletots d'orfaverie : dont le cheval, surquoy il estoit, estoît couvert de drap d'or, bleu, chargé de grandes lettres à sa devise, et brodé d'orfaverle blanche et dorée. La seconde estoit de velours verd, à grande brodure de fleur de glay, et, par-dessus la housse, grosses campanes d'argent élevées. La tierce estolt de velours violet, chargée de roses d'argent, et à icelles roses pendoyent gros anneaux d'huis, d'argent, élevés, et dorés, et blancs. La quatrième estoit de velours noir, à pommes de feu en brodure^ et à grandes esteincelles, et semé de pommes d'argent élevées. La cinqiéme estoit de drap de damas, jaune, brodée d'esteincelles d'orfaverle d'argent doré, et de grans croissans, et de raiz de souleil estincelant. LasiJciéme, de velours noir, toute chargée de gros réchauffoers d'argent, gettans flambe : et les autres six chevaux estoyent enhamachés, comme dict est. Il avoit devant luy quatre nobles-hommes, vestus de satin bleu, brodé à lettres d'or de sa devise. Il fit son tour parmy les rangs : et fut telle son aventure, que son cheval ne voulut aler, ne Joindre à la lice : combien que par plusieurs fois il se mist en son devoir : et par ce convint que les deux chevaliers se départissent sans faire lien , pour celle emprise , qui à ramentevoir face.
Le dernier, qui se présenta pour celuy jour, ftit un chevalier anglois, nommé messire Claude Waure. Son cheval estoit couvert d'un riche drap d'or verd, et son escu de mesme : et courut à rencontre dudict signeur de Contay : mais son aventure fut telle, qu'il ne rompit qu'une lance, qu'il ne ftist desarmé : et ne se fit autre chose à la Jouste pour celuy Jour : ains s'en par-