CHAPITRE VIÏI
dominent le duc Charles de Bourgangne se saisie de madame de Savoye et d'un sien Jils : et comment il fut déconfit et tué dC' vant la vile de Nancy y en Lorraine,
Apres que le duc de Bourgougne eut esté la deuxième fois déconfit des Suisses devant Morut, luy, cuidant conduire son faict cauteleusement, fit une emprise , pour prendre madame de Savoye et ses enfans, et les mener en Bourgougne : et, moy estant à Genève, il me manda, sur ma teste, que je prisse madame de Savoye et ses enfans, et que je les lui amenasse : car ce jour madicte danoe de Savoye revenoit à Genève. Or, pour obéir à mon prince et mon maistre, je fi ce qu'il me commanda, contre mon cueur : et pri madame de Savoye et ses enfans, au plus-près de la porte de Genève : mais le duc de Savoye me fut dérobé (car il estoit bien deux heures en la nuict) et ce par le moyen d'aucuns de nostre compaignie, qui estoyent sugets du duc ^e Savoye : et certes ils ne firent que le devoir : et ce, que j'en fi, je le fi pour sauver ma vie : car le duc, mon maistre, estoit tel, qu'il vottloit que l'on fist ce qu'il commandoit, sur peine de perdre la teste. Ainsi je me mi en chemin : et portoye madame de Savoye derrière moy : et la suy virent ses deux filles , et deux ou trois autres de ses damomelles : et prismes le chemin de la montaigne, pour tirer à Sainct- Claude. J'estoye bien-asseuré du second fils : et le faisoye porter par un gentilhomme : et «uidoye estre bien-asseuré du duc de Savoye : mais il m'avoit esté dérobé, comme j'ay dit : et, si tost que nous fusmes élongnés, les gens de la duchesse, et nommément le signeur de Manton, firent aporter torches et falots, et emmenèrent le duc de Savoye à Genève : dont ils eurent grande joye : et je, à tout madame de Savoye, et le petit-fils (qui n'estoit pas le duc) passasmes la montaigne, à la noire nuict : et vinsmes à un lieu, que l'on appelle My-Jou, et de là à Sainct-Claude : et devez sçavoir que le duc fit tresmauvaise chère à toute la compaignie, et principalement à moy : et fut en danger de ma vie, pource que je n'avoye point amené le duc de Savoye.
Si s'en ala le duc à Morat, et de lÀ à Salins, sans me rien dire , ne commander : toutesfois je menay madame de Savoye après luy : qui
ordonna qu'on Tamenast au chasteau de Rochefort : et de là fut menée à Rouvre, en la duché de Bourgongne : ne depuis je ne me meslay d'elle, ne de ses affaires : et ftit pratiqué, devers le roy de France, d'envoyer quérir sa sœur. Ce qu'il fit : et y envoya deux cens lances : qui eurent entendement au chasteau : et par ce moyen fut la duchesse de Savoye recousse de la main de monsieur de Bourgongne.
Au temps dessusdict, le comte de Varvick contraindit le roy Edouard d'Angleterre, de partir hors du royaume : et vint descendre en Zeelande, où le duc de Bourgongne l'ala voir, et le reconforta de ses biens, le mieux qu'il peut : comme l'un frère doit faire l'autre, en tel cas : et aussi y descendit le duc d'Yorck, son frère : et fiit le roy d'Angleterre grandement festeyé par messire Lois de Bruges, signeur de laGruthuse : et depuis luy donna le roy d'Angleterre une comté, et luy fit des biens largement. Le rqy Edouard estoit moult-aimé en Angleterre : et, conclusion, il retourna en son royaume , et en chacea le comte de Varvick : et ainsi je ren compte, par ce présent volume, de moult de choses avenues en six, ou en huict ans par-avant. Ainsi, et par la manière dessusdicte, se fit la paix entre le roy de France et le duc : qui donna moult-grand joye à tous leurs paîs.
Alors le duc, averty du siège de Nancy, se hasta, à toute diligence, pour venir au secours de ses gens : et vint faire un logis es fauxbourgs de la vile de Tou : et fut averti que ses gens, qui estoyent à Nancy, avoyent rendu la vile es mains du duc Régné : et fût par les Anglois (qui estoyent les plus-forts dedans Nancy) qui contraindirent messire Jehan de Rubempré à rendre ladicte vile : et estoit mort nouvellement un gentil compaignon, Anglois, nommé Jehannin GoUepin : et, tant qu'il vescut, il tint les Àngk)is ses compaignons en telle discipline, qu'ils n'eussent jamais rendu ladicte vile, ne tenu les termes, qu'ils tindrent audict messire Jehan de Rubempré : et en ce temps revint le domte de Campobasse, des marches de Flandres, et le comte de Chimay : qui amena les fiefs de Flandres : et estoyent desja une grosse bande : et le duc de Bourgongne retourna aveques eux, et revint mettre le siège devant Nancy, et commença la bature des gros engins , de touteç pars : et ne demeura gueres que le comte de Campobasse se partit du duc, bien-mal-content, pour certains deniers , que le comte disoit que le duc luy devoit. Soit vray, ou non, il abandonna le duc : et fit son traité secrettement ave- I ques le duc de Lorraine (ce que le duc de Bour-
MÉMOIBES D*0L1VIEB DE L4 HABCHB.
gongne ne vouloit croire) et le duc de Lorraine pratiquoit les Suisses, pour les faire venir devant Nancy : et le Roy secrettement fournissoit argent au duc de Lorraine, désirant que Ton fist au duc de Bourgongne ce que luy-mesme n'osoit entreprendre : et tant fit le duc de Lorraine, qu*il amena les Suisses, bien douze mille combatans : et le duc de Bourgongne leur ala audevant : et pren , sur ma conscience , qu'il n'avoit pas deux mille combatans : et estoit le duc mal-party : et assemblèrent les deux puissances : mais les gens du duc de Bourgongne ne tindrent point : ains s'enfuirent : et se sauva qui mieux mieux : et ainsi perdit le duc de Bourgongne la troisième bataille (1) : et fut en sa personne rateint, tué, et occis de coups de masse. Aucuns ont voulu dire que le duc ne mourut pas à celle Journée : mais si fit : et fut le comte de Ghimay pris et mené en-Alemaigne : et le duc demoura mort au champ de la la bataille, et estendu, comme le plus-pauvre homme du monde : et je fu pris, la Mouche de Vere, messire Anthoine d'Oiselet, Jehan de Montfort, et autres : et fusmes menés en la vile de Fou en Barrois : et fut celle Journée par un grand froid merveilleusement : et pouvez bien entendre que, quand nons fusmes avertis de la mort de nostre maistre, nous ftismes bien deconfortés : car nous avions perdu, en celuy jour, honneur, chevance, et espérance de ressourse. Toutesfois il faut faire du mieux que l'on peut, quand l'on est en nécessité.
Si fismes aveques noz ennemis pour noz rançons, le mieux que nous peusmes : et je demouray pleige (2) pour tous les autres : lesquels s'en aiérent au païs, faire leur finance : et tant fi, que je flnay la finance, dont j'avoye respondu : et, de moy, Je demouray prisonnier toute la quaresme, et jusques environ Pasques, que ma finance fut trouvée : qui me cousta bien quatre mille escus : et avoye à faire à gentils compaignons de guerre : qui me tindrent ce qu'ils ro'avoyent promis : c'est qu'ils ne me revendirent point : et n'eu à faire qu'à un homme, nommé Jehannot le Basque : duquel je mè loue, et de sa bonne compaignie. Mon argent trouvé , mes maistres me menèrent jusques à une vile, qu'on appelle Yguis : et là me délivrèrent et quitérent de toutes choses : et en celle vile d'Yguis j'avoye bien cent chevaux de la garde (dont j'estoye capitaine) qui attendoyent mon retour de prison: et, après avoir demouré trois jours à Yguis, Je m'en party, et m'en retoumay en Flandres, devers madame Marie de Bourgongne
(i) Elle eut lieu le 5 Janvier i477.
ma princesse : qui me reeeut, de sa grâce, humainement.
OCO