‹ Les mémoires de Messire Oliver de La MarcheChapitre 86 sur 157 · G. D. M., T. III · texte numérisé non relu

G. D. M., T. III

Quand le roy de France eut demouré assez longuement devant Sainct-Omer, et il veit et congnut qu'il n'y auroit point d'entendement, et que la vile estoit bien gardée , il se délogea, et s'en retourna contre Arras : et, par entendement qu'il eut aveques le signeur des Gordes, la vile luy fut rendue (2) : et^ en ce temps , monsieur Maximiiian d'Austriche, nostre prince, prit cœur et courage : et commença à oongnoistre quels geus-d'armes il avoit : et, depuis sa venue, je ne trouve point que mondict signeur ne Ma* dame perdissent aucune chose, par la puissance ou soubtiveté du roy de France : et tantost se tira l'archeduc aux champs , à bonne puissance de gens-d'armes : et vint mettre son camp assez près de Valenciennes, et de là es faux-bourgs de Douay : et, pendant ce temps, le comte de Ghimay, à la requeste du roy de France, se tira devers luy : et pratiquèrent une trêve briéve : et par ce moyen rendit le Boy la vile duQnesnoy, qu'il tenoit en ses mains : auquel estoit le comte de Dammartin , et ses neveux , et beaucoup de bons gens-d*armes, qui abandonnèrent le Quesnoy, par le commandement du Roy : et fut icelle trêve bien entretenue : et l'archeduc s'en retourna voir sa femme.

En ce tempS) par le moyen de l'evesque de Tournay, et de maistre Anthoine Auveron, le roy de France aoorda une trêve pour les laboureurs et seyeurs de blé : et, quand le roy de France veit que lesdicts seyeurs estoyent au plus^rand nombre , nonobstant la trêve, il envoya ses gens-d'armes, et fit prendre tous iceux laboureurs et seyeurs : et en tirèrent les gensd'armes françois grans deniers et avoir : et, onques depuis, le roy de France ne voulut ouïr parler de celle trêve, ne de celle exécution. L'archeduc d'Austriche se retira en sa ville de Bruges : et là furent mandés ceux, qui estoyent demourés des chevaliers de la Toison d'or : qui n'estoyent point grand nombre. Mais l'archeduc fut conseillé de relever ladicte ordre , vaquant par la mort du duc Gharles : et estoit commune renommée que le roy Louis vouloit relever ladicte ordre de la Toison d'or, comme duc de Bourgongne : et vouloit dire , que par les ducs de Bourgongne estoit celle ordre fondée : et luy sembloit qu'il se fortlfleroit, pour relever icelle ordre, et que sa conqueste de Bourgongne en vaudrait de mieux : mais l'archeduc uiticipa : et vous declaireray la manière, qui fut tenue à relever icelle ordre.

Les chevaliers de Fordré ,* venus en; leur con-

(3) Loali XI prit Airasiâu mois de mars 1477.

olave , trouvérciil en la place du chef (c'est à dire de monsieur le duc Charles) un coussin de velours noir : et sur iceluy avoit un colier de la Toison : et les chevaliers requirent tous à mondict signeur l'archeduc , qu'il vousist iceluy ordre renouveler, et prendre le lieu de monsieur le duc, que Dieu pardoint. Ce qu'il acorda libéralement : et marchèrent pour venir à l'église préparée à ce, par la manière qui s'ensuit. Premièrement marchoyent quatre officiers de la Toison, et après iceux toutes manières d'officiersd'armes , la cotte d'armes au dos : et les deux principaux menoyent par la bride une blanche iiaquenee, couverte de velours noir : et porloit ladicte haquenee le coussin , et le colier^ dont j'ay premier parlé : et puis venoyent les chevaliers de l'ordre, à tout leurs manteaux , deux et deux : et puis venoit monsieur l'archeduc d'Anstriche (qui ne portoit point encores l'habiilement de la Toison), et estoit ce triomphe bel, et piteux à veoir : et vindrent descendre à Nostre-Dame : et y avoit unhourd préparé, et principalement pour seoir les chevaliers : et, les chevaliers assis , monsieur de Toumay fit une harangue en latin : par laquelle il donnoit à congnoistre , à monsieur l'archeduc , que c'estoit de celle Toison, et comment il en faloituser : et fit de moultl>elles remonstrances, à mondict signeur l'archeduc d'Austriche : et, pour acomplir le mistére, monsieur de Ravastain fit chevalier .monsieur l'archeduc : et puis luy et Toison-d'or le menèrent en une chapelle : où ils luy vestirent le manteau de l'ordre , et luy mirent le colier de la Toison au col, et puis le ramenèrent à la veûe d'un chacun : et lors commença la messe , et le service de Dieu : et, la messe achevée , s'en retournèrent comme ils estôyent venus : excepté qu'il ne fut plus nouvelle ne de la haquenee, ne du coussin : et sur ce point s'en alérent disner : et tantost ttxt nouvelles aportees à l'archeduc , que le roy de France estoit entré en ses pa!s, et nvoit assiégé la vile de Condé : en laquelle estoit capitaine , pour l'archeduc , le signeur de Mingonal : qui ne tint pas la vile longuement : •mais la rendit au roy de France.

En celuyjour, qu'il avoit relevé la Toison d'or, se partit l'archeduc, acompaigné du comte de Ghimay : et rassembla ses gens-d'armes le mieux qu'il peut : et tira contre le roy de France, à toute puissance et diligence : et si-vivement marcha , que le roy de France fut contraint de mettre le feu à Condé , et mesme à Mortaigne (qui est l'ancien héritage du roy de France), et se retira le Roy à Arras et l'archeduc le suivit jusques au Pont-à-Vendin : et ainsi Tarcheduc reconquit , en peu d'heures , plus que le roy de

France ne luy a\oit pris du sien : et monslroîr bien que luy, qui n'avoitque dixneuf ans, avoit courage de prince , et d'homme cbevoleureux : et marcha contre le Pont-a-Lesaux : et eut tantost des gens-d'armes assez : et y vindrent les Brabançons, en grosse puissance : et monsieur de Romont et le bailly de Gand ameoérent les Flamans en grand nombre.

En ce temps madame l'archeduchesse acoucha, à Bruges, d'un beau fils : qui est à-present nostre prince, le plus-bel , le mieux-adextré . et adrecè , que l'on pourroit nulle part trouver. Dieu le nous veuille garder. Grande joye fut , pnrmy l'ost, de la nativité de ce noble enfant : et fut requis monsieur l'archeduc, que l'enfant eust nom Philippe , en mémoire des biens et de la tranquillité , que les pais eurent do temps du bon duc Philippe , que Dieu pardoint. Le noble enfant (^t baptisé à Bruges : et fbt nioiisleur de Ravastain compère , et madame la Douagiêre commère : et fut porté à Sainct-Donas, pardessus un pont élevé , à grand nombre de torches et lumière. Là estôyent madame de Ravastain , madame de la Vère , et si-grand nombre de dames et damoiselles , que c'estoyoit belle chose à voir. Les nations, tant estrangéres que privées, firent de celle nativité grande feste: et fut l'enfant baptisé solennellement, et eut nom Pliilippe comme J'ay dit dessus. Enoores vît et règne iceluy Philippe , et est nostre prince : et Dieu le nous veuille garder.

Or laisserons à parler du faict dn boptesme : et retournerons à la conduite de la guerre, et du logis de monsieur l'archeduc, qu'il fit au Pont-à-Lessault. L'archeduc estoit fort acompaigné : car il avoit Flamans et Brabançons en grand nombre : et si avoit une bonne poissaner de ceux de Juiliiers : que le duc de Jnillîen luy avoit baillés pour ce voyage. Il avmt une bonne esquadre de Lansquenets : et se ment un débat entre lesdicts de Juiliiers et les Lansquenets : mais l'archeduc les appaisa : et ne fot pas sans grand' peine. Ainsi ftat longoement nostre prince attendant la bataille : car le roy de France estoit à Arras, àr grosse poissance de gens aveques luy : et faisoit le Roy pratiquer une trêve de dix mois : laquelle, après plnsiom journées tenues, luy ùxt aoordee , en espérance que, pendant iceluy temps, un bon a^potntement de paix se trouveroit« Les trêves jurées d me part et d'autre, l'archeduc s'en retourna à Bruges, «t destendit ^son armée : et, an relèvement de celle noble princesse, forent faictesjoostes, tournois^ banquets, danses, et carolles, et toutes manières de bonne chère : et se retirèrent Vêtcheduc et l'archeduchesse h Gand : et, certains

VEHOIBES U'OLIVIEB DB LA 1UUCH£.

jours après, ils firent venir l'enfant au maillolet, et es mains de sa nonrrice : et devez eroire que Ton luy fit bonne chère, et principalemmt madame sa mère : et de Gand tirèrent à Brucelles : et l'archeduc sollicita de ses affaires : car il voyoit la trêve faillir : et estoit besoin qu'il pourveust à son faict.

£n ce temps, sous le port et faveur du prince d*Orange , les Bourgongnons mirent les François hors de la comté de Bourgongne : mais le roy de France fut diligent, et bien servi : et, si tost que la trêve ftit passée, il reconquit la comté sur les Bourgongnons : et disoit on que c'estoit le signeur d'Arban, qui avoit vendu au Roy le ehasteau de Jou, quatorze mille escus ( lequel chastel madame Marie luy avoit baillé en garde) et que par celle entrée la comté de Bourgongne fut légèrement par les François reconquise : et, sur la fin d'icelles trêves, le roy de France fit SCS aprestes , de son costé , pour courre sus à Tarcheduc :. et Farcheduc faisoit semblabiement ses aprestes, pour courre au Roy : et se tira Tarcbeduc à Tlsle, et de là au Pont-à- Vendin : et estoit fort acompaignè de Flamans, et plus que je n'en vey onques ensemble : et certes le baiily de Gand, messire Jehan, signeur d'Adizelle , les tenoit en bon ordre , et en grande crainte : et estoit fort-aimé en Flandres. L'archeduc avoit une bonne bande d'Alemans, Lansquenets, et bonne et grosse armée de' nobles-hommes de ses paîs : et le Roy envoya au Pont-à-Vendiu, devers luy, monsieur de Courton, neveu du comte de Dammartin, et un escuyer de sa chambre, nommé Brandely de Champaigne : et tendoit à fin de ralonger lesdictes trêves : mais l'archeduc n'y vouloit entendre : et se partit ledict signeur de Courton, sans rien faire, pour celle fois : et je fù envoyé devers le Roy, pour luy parler de ceste matière,en luy persuadant et requérant qu'ils se péussent voir eux deux, et qu'ils acorderoyent bien ensemble : mais le roy de France s'excusa, et à ceste veùe ne voulut point entendre : parquoy l'archeduc passa le Pont-à-Vendin, et luy, et son armée, à moult-belle ordonnance, et vint prendre camp, et se mettre en bataille, demie lieue outre leP(mt-à-Nendin : dont le roy de France fut inoult-mal-content : car il n'avoit voulonté de combatre : et tant pratiqua le Roy,, que trêves nouvelles furent acordees, et jurées d'une part et d'autre : et l'archeduc repassa le pont : et donna congé à toutes manières de gens d'armes, et s'ala festeyer à l'isle, à son privé estât (1).

(i) Là iMUille de Gainegate, gagnée par Maximilien, manque au récil.

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