CHAPITRE XII
Comment rarcheduc Maximilian recouvra la vile de Gandy et le comte de Flandres y son fils , dedans.
Or r^ardon comme ce bon Dieu meine les choses à son bon plaisir , et comme il fait de la guerre la paix , et de la paix la guerre. Iceluy bon Dieu inspira un gi-and doyen de Gand : qui avoit esté Tannée de devant doyen des navieurs, et avoit grande puissance en la vile : et se nom-
MEMOIBES DOLIVIEB D£ LÀ HABGUB.
moit Matis Paiart. Gestuy Matis, voyant le tort que ceux de Gand avoyent de leur prince , de luy tenir son fils contre son gré , la destraction du peuple de Flandres, et les maux qui tous les Jours avenoyeut, s'aeompaigna d'aucuns compaignons de bonne part : lesquels estoyent serviteurs de monsieur de Ravastain , et de sa maison : et ausquels Matis Paiart découvrit son intention : et chacun assembla ses amis et bienvueillans : tellement qu'ils se trouvèrent si-bon nombre de gens de bon vouloir, qu'ils furent maistre de la vile de Gand : et crioyeut, Vive Austricke et le jeune prince : tellement que nul n'osûit parler au contraire.
GoppenoUe s'enfuit en France : et demeura la vile de Gand es mains de gens, qui ne demandoyent que la paix, et l'amour de Tarcheduc, et de leur prince : et prirent en conseil d'envoyer devers l'archeduc, qui estoyent à Bruges : et y fut Matis Paiart, et autres, des meilleurs de la vile. L'archeduc leur fit bonne chère : et tellement traitèrent, que jour fut pris^ que l'archeduc devoit aler à Gand, fort et foible^ et à son plaisir : et luy devoit on amener son fils au-devant, pour le recevoir : et, quand ce vint au partir de Brages, il m'envoya querre le signeur de la Gruthuse en la prison : lequel me fut prestement délivré : et je l'amenay, par-derrière, à rhostel-verd : et trouvay deux gentilsrbommes^ à qui monsieur l'archeduc avoit baillé la charge, aveques aucuns archera, pojir garder mondict signeur de la Grathuse : et le fey venir après luy, À chariot, jusques à Gand : et le jour venu, que l'archeduc devoit faire à Gand son entrée, il assembla son armée (où il pouvoit avoir trois mille oombatans, et non plus) et les mit en ordre, comme Je vous diray : et, quand l'archeduc approcha Gand , à une lieue près , le signeur de Ravastain acompaîgna monsieur l'archeduc le jeune , à venir au-devant de spn père : et estoit fort acompaigné : et monsieur l'archeduc s'arresta tmvay les champs : et luy fut amené son fils : dont il eut moult-grande joye : car il y avoit ja huictou neuf ans, qu'il ne Tavoit veu. Le fils ne congnut point le père : si-non que, quand il aprocha, le père baisa le fils : et alors se prit le fils à larmoyer : et ainsi chacun se mit au chemin contre Ga^d : et messire George des Cornets , signeur de Meulebeck , alors grandbailly pour ceux de Gand , présenta à mondict signeur la verge de Baillieu : mais mondict signeur ne la voulut point prendre : et dit qu'il là portast encores, Jusques autrement en auroit ordonné : et ainsi se tira la compaignie contre Gand : et couduisoit monsieur de Nassau les (;ens-de-pié : ^\ estoit mondict signeur de Nassau 1
le premier en firent, oomme les autres, la pteque sur le col : et d'empres luy estoit min Joneker de Gueidres, Philippe monsieur de Ravastain, et le comte de Joingny : et , par ordonnanee faicte , ils devoyent tousjours marcher cinq ensemble : et après suivoyent barons et chevaliers, et puis les piétons Alemans : et estoyt une moult^belle bande à veoir : car ils estoyent bien deux mi Ile combatans : et puis venoyent les gensde-cheval en une grosse flotte : et entre les gensde-pié et les gens-de^heval estoyent monsieur l'archeduc, son fils, monsieur de Ravastain, et les autres grans signeurs , et les gens-de-oonseil.
Ainsi entrèrent ils à Gand, sans nul ooptredict: et fut mené monsieur l'archeduc, et monsieur son fils, en leur hostel, à Gand : lequel ils trouvèrent préparé pour les y loger : et se logea chacun : et mesmement les piétons furent logés es hostels des bourgeois ( qui n'estoyt pas au gré de tous), et, quand vint sur le soir, ceux de Gand 3e commencèrent à mutinacer : et tons d'une opinion coururent au marché : et les [netons Alemans, et autres se tirèrent à l'hostel du prince : et monsieur l'archeduc se vint loger en ma chambre (qui estoit sur la porte, devant), et ce fit il pour estre entre ses gens : là tint eraseil qu'il estoit de faire : et sembla , pour le mieux , de voir que les Gandois feroyent pour celle nuict : et chacun se tint sur sa garde : mais le comte de Nasâau , acompaigné de Wallons, avoit gaigné le pont , là où on coupe les testes : qui estoit la droite venue des Gandois, pour venir contre l'hostel du prince.
Ainsi se passa celle nuict ; et, le lendemain n^atin, l'archeduc, acompaigné des piétons d*Alemaigne , marcha contre l'hostel de la vile : et fit arresler ses gens en un coing de rue, vers la poissonnerie : et ala parler à ceux de la vile ; et leur offrit de prestement déloger ce peuple : mais ils luy prièrent qu'il n'en fist rien, et qu'ils trouveroyent manière que chacun s'en retouneroit en sa maison : et alérent deux des notables de l'hostel de la vile parler au peuple : et leur remonstrérent comment le prince ne pouvoit vohr, ne souffrir iceux , assemblés contre luy, et qu'ils mettroyent la ville en grand péril : car, s'ils estoyent déconfits, ils estoyent oriurts, et la vile perdue : et leur conseilloyent d'eux retirer, chacun ei^ son hostel : et qu'ils estoyent bienasseurès du prince, et qu'il ne leur denumderoit rien. Ce peuple promit d'eux en retourner en leur maison, priant à l'archeduc qu'il se retirast en la sienne , et retirast ses gens-d'armes. Ce que l'archeduc fit : et ramena tous ses gms en sa maison : et se repeut chacun de ce qull pouvoit avoir : mais les Gandois ne bougèrent
MB&lOiaSS DOLIVIEB LE LA HABCUE.
du marché : et, à ]a vérité, ils estoyent si effrayés, qu'ils ne sçavoyent qu'ils devoyent faire : car ils estoyent peu de gens mai-conduits , et roal-empoint : et le comte de Nassau offroit tousjours de leur courre sus, et de les deffaire : et par ce moyen estoit le prince perpétuellement signeur et maistre de Gand, et de toute Flandres : mais monsieur Phili{^ de Gléves favorisoit les Gandois : et disoit à monsieur l'archeduc, qu'il ne se pouvoit faire, sans destruire Gand r et , quand Gand seroit destruite , il perdroit la fleur et la perle de tous ses pais : et ainsi ne sçavoit l'archeduc que faire : et dissimula jusques à la nuict : et les Gandois se délogèrent du grand marché ( pource qu-'iis estoyent trop peu de gens) et se vindrent loger au petit marché (qui est entre le chasteau et saincte yairle).et fut une fois conclu de les assaillir parderrière, du costé de la coppe, et de rompre les maisons, pour passer les gens-d'armes : et ne demandoit monsieur de Nassau autre chose : et persuadoit toujours que Ton flst celle exécution : et au regard des Alemans , qui estoyent en la court, à l'hostel du prince, ils estoyent en bonne voulonté de bien besongner : et estoit belle chose de voir faire les dévotions, et eux recommander à Dieu : et ^'estendoyent tous sur la terre, en baisant icelle : et , en vérité , je vey voulontiers leur manière de faire : et ainsi vint le noir de la nuict : et ne peut estre monsieur de Nassau creu, au conseil qu'il donnoit : et par celle noir nuict les Gandois se dérobèrent de la eompaignie, et se retira chacun en sa maison.
Au poinct du Jour les notables de l'hostel de la vile vindrent à monsieur l'archeduc : et luy remonstrérent que ce peuple estoit retiré, et qpi'il luy pleust avoir pitié d'eux. Ge que l'archeduc acorda : et ordonna à monsieur de Ravastain, et à moy, de conduire monsieur son fils, à Termonde. Ge qui fut faict : et l'archeduc vînt convoyer son fils , Jusques hors de la vile de Gand : et avoit ses gens-d'armes aveques luy : mais ils ne partirent point hors de la vile de Gand : et ainsi fut monsieur le jeune prince tiré de la vile de Gand , et hors de leur pouvoir, et mené en sa vile de Termonde : où il fut receu à grande joye : et l'archeduc s'en retourna à Gand : et furent aucuns pris des plus-coupables de celle émotion : et furent décapités : et le tout pai'donnè à Gand, moyennant une certaine sonmie de deniers.
L'archeduc envoya messire Baudoin de Launoy, et messire Jehan de Bruges, pour mener monsieur l'archeduc son fils à Brucelles. Ge qui fut faict : et puis l'archeduc vint après : et fut l'armée destendue pour celle fois : et se tira l'ar-
cheduc, en sa vile d'Utrecht sur Meuse : où il séjourna assez longuement : et là eut nouvelles d'Alemaigne ( qui luy furent fort-agreables) , et se tira en son païs de Brabant : et s'en ala tenir en un petit chasteau, qui est à l'abbé de Sainct- Michel d'Anvers, et hors de la vile : et là n'avoit que ceux de son secret conseil : et fit plusieurs lettres en Alemaigne, pour gaigner les électeurs et princes du pais : et là fît préparer secrètement les dons et presens qu'il vouloit faire : et , à son partement d'Utrecht, il ordonna l'evesque de Gambray, l'abbé de Sainct-Bertin , et moy, pour demourer audict lieu d'Utrecht , et parlamenter aveques les Liégeois : et y demourasmes bien six mois à peu d'exploit, et à gratides paroles : car messire Guillaume d'Aremberch tenoit la vile de Liège sous sa main : et ainsi y perdismes le temps.
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