‹ Les mémoires de messire Olivier de la Marche, augmentés d'un Estat particulier de la maison du duc Charles le Hardi, composé du mesme auteurChapitre 13 sur 45 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

D'un combat à outrance faict entre deux bourgeois de ValencièngSy en la présence du duc Philippe de Bourgongne, comte de Hainaut.

En continuant ma matière, le bon duc se partit de ses païs de Bourgongne , et vint tout droit à Valenciennes, auquel lieu il trouva la bataille preste entre deux hommes pour franchise de vile : et devez savoir que la vile de Valenciennes efet fondée sur privilèges donnés par les empereurs et par les comtes de Hainaut: et, entre autres, ils ont un privilège que quand un homme a occis un autre de beau faict (c'està-dire en son corps deffendant ), il peut venir demander la franchise de Valenciennes , et qu'il veut main-

tenir, à l'escu et au batton, qu'il a faict le faict de beau faict : et sur ce luy est acordee la franchise t et ne luy peut nul Jen demander pour ceste querelle,, sinon qu'on le pi^Re et maintienne à l'escu et au batton ( comme dict est ) , et devant la loy de la vile.

Or, pource que telles choses n'aviennent pas souvent , le bon duc s'arrêta à Y«alenciennes pour veoir celle bataille: et iiit vray<jU'un nommé Mahtïotavoit tué un parent de Jacotin Plouvier : et à ceste cause ledict Jacotin poursuy vit Içdict Mahuot devant la loy de Valenciennes, et disoit qu'il a^pit meufdry son parent par aguet, non pas de beau-faict ; et que ce luy vouloit ledict Jacotin prouver et monsîxer à l'escu et au batton, selon la franchise delagvile» Et de ce fut i grand procès tenu devant là loy : et, f^He compte, fut jugé et dit que le gage de bataille ^^stoit manifeste, et furent pris tous deux par la justice, et mis chacun en prison fermée à part : et attendirent si-longuement que le duc revint des Alemaigries, et se trouvèrent le père et le fils à Valenciennes , pour veoir l'exécution des deux champions, combien, que le duc n'estoit point juge en ceste partie : mais Festoyant, et sont ceux de la vile : et , à la vérité, ils tindrent moult belle cérémonie à la bataille des dessusdicts : et combien que j'aye parlé de ceste matière au volume que j'ay fait du gage de bataille , toutesfois ne me puis je tenir ne passer que je ne die aucune chose de ce que je vey en ceste bataille.

Les principaux aésistans furent le prevost du comte et le prevost de la vile : et fut, pour ce jour, prevost du comte messire Gilles de Harchies , signeur de

Belligniers, et prevost de la vile un notable bourgeois

nommé Merciot Du Gardin : et tetioyent ces deux la

gravité et cérémonie du camp : et, de l'ordre de la

vile, deux gentils - hommes avoyent le regard aux

portes. Le peuplé estoit grand sur le marché, et estoit

conduit par un nommé Nicolas Du Gardin, qui se te-

noit en une garne à l'hostel de la vile| à tout uri grand

batton : et s'il voydit que 1§ peuple se dérivast ou

muast eh rien (*), il feroit de soti batton, et crioyt

Guare le ban ! Et sur ce mot chacun se tenoït quoy,

et doutoit la punition de justice : et à la vérité tout

le peuple et ceux de la -vile estoyent pour Mahuot

en courage, pource qu'ir combatoit pour la quefelle

de la vile. Or avons devisé de Tordre de ladîcte

vile : et faut escrire\ du faict de la lice et du champ

clos, et comme les champions se maintindrent en

ceste bataille, v

Ce champ clos estoit rond, et n'y avoit qu'une entrée : et Jtantost ceux de la vile firent apporter deui chaizes couvertes de noir , mises et apposées à V opposite Tune de l'autre; et tantost après entra Mahuot en ladicte lice, et s'alla seoir en sa chàize , et n'arresta guéres que Jacotin Plouviér vint de l'autre part , qui semblablement s'asseit en la chaize pour luy préparée. Les champions estoyent semblables d'habillemens : ils avoyent les testes rases , les pies nuis , et les ongles coupés, des mains, et des pies : et au regard du corps, des jambes et des bras, ils estoyent vestus de cuir bouilli , cousu eâtroittement sur leurs personnes , et avoyent chacun uûe banneroilè de sa dévotion en sa main : et tantost entrèrent ceux <le la

(*) Muast en rien : remuât en arrière.

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loy commis à ce , qui portoyent un grand messel : et ffirent le serment l'un contre l'autre, c'estassavoir que Mahuot jura qu'il a voit tué son homme de beau faict : et Jacotin Plouvierjura le contraire. Et tantost leur furent apportés à chacun un escu peint de vermeil, à une croix de Sainct George : et- leur furent baillés les escus la pointe dessus, et me fut dict que quand le plus - noble hqpme du monde combatroit à Valenciennes , il n'auroit. autre ayantage , sinon que la pointe de son escu seroit en bas, et pourroit porter son e$pu comme un noble homme le doit porter. Item, leur furent baillés deux battons de mesplier (0, d'un pqix et d'une grandeur : et puis furent les chaizes ostees, et mises ^ors de la lice : et s'eïl retournèrent ceux de la loy, et laissèrent les champions l'un devant l'autre : et le prevost de la vile rua le grand qui avoit esté getté pour faire ladicte bataille, et cria : Chacun face son devoir!

Et prestement se levèrent lçs champions, et coururent 411s" l'un à l'autre moult - vigoureusement ; et devez entendre que les champions démaillèrent à ceux de la loy trois choses : à sçavoir sucre', cendwes' et, oincture. Et premièrement leur furent apportés deux bacins pleins de graisse , dont les habillemens , que chacun d'eux a voit vestus, furent oingts et engraissés , afin que l'un d'eux ne peust prendre prise sur l'autre. Secondement, leur furent apportés deux bacins de cendres, pour oster la graisse de leurs mains, afin qu'ils peussent mieux tenir leurs escus et leurs battons ; et tierqement fut mise en la bouche de chacun d'eux une portion de sucre , autant à l'un comme

( » ) Mesplier : néflier. '

l DOLÏVIER DE LA. MARCHE. 21?

à l'autre, pour recouvrer salive et aleine. : et de chacun des trois leur fut faict essay devant eux, commeJBevant deux princes.

Or combien que ledict Mrauot ne fust si -grand ne si-puissant de sa partie, toutesfois vigoureusement il puisa du sablon , çt le gettà aux yeux et au visage de Jacotin Plouvier : et de ce coup luy donna de son batton sur le front , dont il luy fit playe et sang. Mais ledict Jacotin ( qui estoit homme fort et" puissant) poursuivit tellement et si-aigrement sa ba* taille , que ledict Mahuot fut abatu à bouchon , et Jacotin Plouvier luy saillit dessus : et fut la bataille i ce menée, que ledict Jacotin creva les deux yeux à son adversaire , et puis luy donna un grand coup de son batton , dont il l'assomma , et le mit hors de la lice : et en ce faisant mourut ledict Mahuot, et fut condamné à estre mené au gibet , et pendu : et ainsi finit la bataille entre Jacotin Plouvier et Mahuot. Si soit pris en gré ce que j'ay sceu rartientevoir dç ceste matière.

Assez tost après se firent unes autres armes à Valenciennes , de deux nobles gommes : dont l'un fut chevalier, et l'autre fut un escuyer de l'hostel de monsieur le-bastard, et se nommoit Jehan de Rebremettes, signeur de Thibavile. Ces deux, pour aucun estrif, comparurent à jour ordonné au lieu de Valenciennes, armés comme il appartenoit pour combatre. à pié : et devoyent iceux getter un gect de lança, et puis combatre de haches, jusques à vingt cinq* coups. Les deux nobles hommes comparurent , parés de leurs cottes-d'armes, et se combatirenkche valeureusement, sans faire grande foulle l'un sur l'autre, et ainsi se

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partirent icelles armes : et disoit on que Dieu avoi envoyé ces deux nobles hommes pour faire honneurs à Valenciennes , et tenoit on la bataille faicte entr& Jacotin Plouvier et M^muot plus honte qu'honneur, et cause du meurdre perpétré en la présence du prince.

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