‹ Les mémoires de messire Olivier de la Marche, augmentés d'un Estat particulier de la maison du duc Charles le Hardi, composé du mesme auteurChapitre 14 sur 45 · CHAPITRE XXXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIII

De quelques particularités en la maison de Bourgongne; de la retraite du dauphin Louis vers le bon duc Philippe; et du courroux diceluy duc contre k comte de Charolois, son fils.

Le duc s'en retourna à L'Isle , où il fit de grandes chères et de grans festiemens : et puis se tira en Hollande, où le faict de la Toison estoit préparé. Et en ce temps devint grosse madame de Charolois , dont le pals fut moult - réjouy : et en ce mesme temps monsieur David, bastard de Bourgongne, fut éleu evesque d'Utrecht; et ne furent pas ceux de Devantel (0 obeïssans audict evesque : mais falut faire une armée, en laquelle le duc Philippe en personne, et tous les grans de, ses pais, alérent en armes, comme il appartenoit; et leur fit on forte guerre par eaue et par terre : car ledict- Devantel est fortifié d?Hne grosse* rivière , et estoit le siège des Bourgongnons deçà la rivière; et à passer celle rivière eut plusieurs vaillances faictes , et plusieurs apertises d'armes : dont je me tay, pour abréger. R

(0 Devantel y lisez Derenter.

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En ce temps , vint devers le roy Charles l'ambassade du roy Lancelot de Hongrie, pour avoir madame Magdelaine de France en mariage pour ledict roy Lancelot ; 'et fut la plus -belle et la plus -grosse ambassade qui onques vint en France : car ils portoyent le billon d'or, et par privilège du roy de France ils forgeoyeot florins d'or parmy les vilages où ils se trouvoyent ; et de trente six articles dont ils avoyent à faire au roy Charles , jamais ne voulurent ' parler du second que le premier article ne fust vuidé , fust par refus ou par acord : et ainsi de tous les autres points. Et sans faute le mariage eust esté faïct, si ne fust la mort dudict Lancelot, qui mourut durant le parlement.

Durant iceluy siège de Devantel, nouvelles vindrent au duc que monsieur Louis de France, dauphin de Viennois , venoit de pardeça , et prenoit son chemin contre Brucelles: Et à ceste cause furent moyens trouvés de sUrsearcce de guerre entre le duc Philippe et ceux de Devantel , et prit le duc son chemin pour venir au-devant de mondict signeujj 1^ Dauphin : et envoya au-devant de luy jusques à Louvain le comte d'Estampes et autres grans personnages, pour le bienviengiier ; et depuis y vint monsieur le comte de Charoloisl Et aussi y envoya madame Ysabeau de Portugal, madame de Çharplois, et madame de Ravastain, pour recevoir mondict signeur le Dauphin : et mondict signeur le Dauphin se tira à Brucelles , et fut logé au logis du duc : et ne demoura guéres après que le duc vint; et tandis qu'il parloit à madame sa femme, monsieur le Dauphin descendit les degrés : dont monsieur le duc fut moult - déplaisant : et là s'embracé-

rent , et fit le duc ïnoult-grand hottneur et révérence à mondict signeur le Dauphin ; et faire le devoit : carc'estoit l'héritier dç France. Ainsi s'entrerencofttrérent monsieur le Dauphin et monsieur, de Bourgôngne, et eurent plusieurs parolles ensemble secret tes , et: qui ne sont pas venues à ma congnoissance; et firent grandes chères ensemble ,' et y eut grandes joustes et grans festeyemens : et fut sa venue pardeça en l'an i456.

En ée rrçesme-temps -, madame de Ravastain acoucha d'une fijle, laquelle monsieur le Dauphin tint sur les fons : et. assez-tost-apf es madame de Charcdois acoucha d'une fille ( qui fut madame Marie^ mère de monsieur l'archeduc qui est à présent), et estoit monsieur le Dauphin aie chacer à Genespe^.mpis monsitur de Charolois, fort-acompaigné, l'ala prier et requérir d'estre son compère, et de tenir l'enfant. Ce qu'il acorda benignenlent , et retourna à Brucelles :- et furent Jes choses préparées pour le baptisement dé madamoiselle de Bourgôngne : car en ce temps on ne la disoit point Madame, poiyc^qùe monsieur n'estdit pas fils de roy. Ainsi se fit ce Uaptisement moult-solennel de prélats, de noblesse et de luminaire; et du surplus je çne passe, pour abréger. »

Le roy Charles de France voyant que son Êls ne venoit point à son obéissance, $e mécontenta, et mesmement du duc de Bourgôngne , et disoit qu'il le tenoit en ceste obstination. Mafe^H fut trouvé autremeatf: car mondict signeur le Dauphin déclaira plainement que s'il n'estoit soustenu en ceste maison, il avoit son apointement en Angleterre ^ ennemis du royaume de France; et que là il seroit soustenu et

D'OLIVIER DB LA MARCHE. 22 t

,bien*venu. Et pour l'entreténement de mondict signeur le Dauphin, monsieur de Bourgongne luy bailla trente six mille francs de pension ordinaire, pourveu qu'il espousast madame Charlote de Savoye, laquelle ilavoit pieça fiancée. Ce qui fut fâict, et vint pardeça : et leur fut baillé le chasteau* et le vile de Genespe, pour tenir leur estât ; et demoura pardeça mondiçt signeur le Dauphin bien cinq ans, pendant lequel temps il eut de beaux enfans , et mesmement monsieur Joachin^ qui fut l'aisné, et fut baptisé audict Genespe, où le duc, la duchesse et son fils furent' au baptesme : et furent le duc Philippe et le signeur de Crôuy compères, et madame de Charolois coirïmére : et^certes monsieur le duc Philippe fut si-joyeux de la nativité de ce noble enfant , tju*il donna mille lions d'or à Josselin Du Bois , quand il luy aporta les nouvelles de celle nativité; et fut nommé monsieur Joachin : mais il ne vescut guéres, ainsi qu'il .pleut à Nostre Signeur. Et depuis fut née audict Genespe madame de Bourbon d'à -présent, et autres nobles enfans : et réjouit moult le pais : et, au partir de ce premier baptesme, monsieur de Charolois, madame, et son mesnasge s'en retournèrent au Quesnoy , qui estoit lors le lieu de leur demeure ; ei le bon duc Philippe s'en fetourna en ses affaires. Et se passoit le temps en ambassades , pour obvier à la guerne d'une part et d'autre : et tellement fut pratiqué, que nulle guerre ne se meut : et, à la vérité, le duc se mettait en grand devoir devers le roy Charles pour obvier à ces inconveniens : et monsieur le Dauphin, de sa part^ se conduisoit sagement, et par conseil dudict duc Philippe : et les principaux du conseil dudict Dauphin

furent le signeur de Monta ub an et le bastard d'Armignac, avec le signeur de Craon : et avoit mondict signeur le Dauphin dé moult notables jeunes gens, comme le signeur de Cressol, le signeur de Villiers, de L'Estanc , monsieur de Lau , monsieur de La Barde, Gaston Du Lyon, et moult d'autres nobles gens, et gens eleus : car il fut prince, et aima chiens et oy seaux: et mesmes où il scavoit nobles hommes de renommée, il les achetoit à poix d'or , et avoit tresbonne condition. Mars il fut homme sou psonneux, et légèrement attrayQÎt gens, et légèrement il les reboùtoit de son service : mais il estoit large et abandonné, et entretenoit par sa largesse ceux de ses serviteurs dont il se vouloit servir, et aux autres donnait congé legâtement, et leur donnoit le bond à la guise de France.

En ce temps , et en celle saison , se meut uiie soupspn et une deffidence entre le comte de Charolois et les signeurs de Crouy, ses parens et aliés: etdisoiton que cette soupçon mouvoit à cause des meubles de madame de Bethune , tante de madame de Crouy, du costé de Lorraine et de Baud remont, pour ce que ledict signeur de Crouy avoit pris, et mis en ses mains, grande portion des meubles de madicte dame de Bethune; et le comte Charles disoit que son père luy avoit donné la succession de madicte dame de Bethune en héritages et en meubles : et futile premier poinct de la haine et de la soupson dudict comte de Charolois. D'autre part le signeur dte Crouy et les siens faisoyent plus-grande adréce à monsieur le Dauphin qu'il ne sembloit bon audict comte pour son profit, et avoit abandonné le faict du comte pour celuy de monsieur le Dauphin. A quoy mondict si-

gneurde Chàrolois voyoit grand dommage pour luy et pour la maison de Bourgongne; et avoit grande aliance le signeur de Crouy : car il avoit fait venir et arrester pardeça le mareschal de Bourgongne, homme actif, vindicatif, et prest pour soy venger; et hayoit le chancelier de Bourgongne Kaolin , à l'occasion de la mort du sîgnéur de Pesmes, que ledict chancelier avoit faict mourir par justice. Et ainsi ceux de Crouy et leur maison faisoyent leur faict à part, portés et aimés du duc merveilleusement : et d'autre part le chancelier Kaolin se fit serviteur du comte de Chàrolois, et ainsi entra la. maison de Bourgongne en bande et en partialité, les uns portés du père, et les autres portés du fils : dont grand dommage vint à ceste maison. .

Or de nouvel estoit faict Testât du comte de Chàrolois, auquel je fu mis et couché premier panetier du comte : et un moult honneste escuyer, nommé Philippe de Sasa , fut mon compaignon en iceluy estât par damy an, selon et par la manière que sont comptés la jplus part des nobles homrries par les escroes (0, et selpn la coustume de la maison de Bourgongne. Avint que, faisant icéluy estât, furent mis chambellans messire Philippe de Crouy, fils de messire Jehan de Crouy, et aussi messire Anthoine Kaolin, signeur d'Emeries, qui avoit espousé la sœur de madame d'Estampes. En ce temps alérent dehors et à leurs affaires le signeur d'Aussi, premier chambellan du comte, et le signeur de Formelles, second chambellan : et demouroit la place de tiers chambellan et du piaf, et vouloit le duc que ledict Phi-

(0 Escrocs : registres.

Jippe de Crbuy tinst la place de tiers chambellan , le comtp de Gharelois y vôuloit avoir le signeur d' meries : et ainsi furent en question le père pour l'un, et le fils pour l'autre; et le duc voyant qu'il n'estoit point obeï de son fils, et qu'il vouloit tenir son opinion contre luy, par un jour de Sainct George au mâtin ledict duc manda à son fils qu'il luy aportast leàdictes ordonnances en son oratoire. Ce qu'il fit : et le père (qui moult estoit de grand cueuf ) prit les ordonnances en la présence de la mère et du fils, et les getta dedans le feu, ef dît à son fils : « Or allez querre « voz ordonnancés : car il vous en faut de nouvelles. » Et là moult-furieusement fit partir son fils hors dé l'oratoire : et là duchesse se monstra^mére , et suy vit son fils. Et ainsi comniença 1? débat entre le père et le fils, et la maison entra en partialité : dont moult de maux avindrent; et avint que le duc abandonna sa maison, et s'eA ala seul parmy les champs , comme un homme troublé outre la raison : et devez croire ;que?monsieur ^ Dauphin fut moult-ébahy et epdu venté de ceste aventure, et queroit par toutes voyes d'amender ce méchef : et luy sembloit bien qu'il sèroit dict en France -et ailleurs que sa personne portoit toute malaventure, et qu'il ne viendrait en lieu où débat et question ne se meust par malheur. Grandes diligences furent faictes pour trouver le ducf et fui sceu qu'il estoit arrivé en la forest, au feu d'un charbonnier : et de là se féit emmener au lieu de Senembergue (l)f où jl trouva un sien veneur qui le logea, et le traitta de ses biens selon sa possibilité : et ainsi

*(*} Senembergue , lisez Sevenberghe. C'étoit une petite ville voisine de Breda. L.

«emeura ce grand duc celle nuict en la compaiguie uiceluy veneur, et en sa povre maison : et devez croire que ses povres serviteurs furent celle nuict en grand souci et melancholie pour leur maistre, qui s'en estoit allé, et égaré d'eux si estrangement. Mais nous reviendrons à parler comment se conduisit le fils.

Soy voyant en la male-grâce de son père, il s'en alla à Termonde, luy et son estât, escoutant et attendant nouvelles de son père : et le lendemain furent avertis monsieur le Dauphin et les gens du duc qu'il s estoit à Senembergue arresté , comme dict est : et tantost vindrent devers luy ses principaux serviteurs. Les uns le tensoyent, les autres le rejouissoyent, et faisoit chascun le mieux qu'il pouvoit : et, entre autres choses, se plaindoit le duc de sa femme la duchesse, qui l'a voit abandonné pour suyvir son fils : et je fu présent où le mareschal dît à madicte dame le regret que mondict signeur le duc avoit en ceste partie. A quoy elle respondit qu'elle congnoissoit mondict sieur son mary pour un à redouter chevalier, et en ceste fureur douta qu'il ne courust sus à son fils : parquoy elle le mit hors de l'oratoire, et s'en alla après, priant à mondict signeur qu'il luy vousist pardonner , et qu'elle estoit une estrangere pardeça , et n'avoit point de soustenue que de sondict fils.

Ainsi se faisoyent allées et venues : et fut ordonné que de-par monsieur le Dauphin, monsieur de Ravastain, et le roy-d'armes de la Toison d'or, iroyent h Termonde pour entendre la voulonté du comte de Charolois et de ses pratiques, dont je sçavoye à parler : car je fu par plusieurs-fois envoyé à Bru-

celles de par mondict signeur de Charolois, pour avoir l'avis du chancelier Kaolin , comment il se devoit conduire en ce présent affaire. Les dessusdicts monsieur de Ravastain et Toison d'or demandèrent à mondict signeur de Charolois s'il vouloit demourer ^n ceste obstination envers son père : mais ledict comte leur respondit qu'il ne vouloit point demourer obstiné , mais tout humble et tout obéissant au <luc son père, comme c'estoit raison; et sur ce point y eut alees et venues : car le duc fut content de se contenter de son fils , pourveu qu'il envoyeroyt deux hommes hors de son hostél , ayant le duc imagination que ceux estoyent cause de tenir en fîereté le fils contre le flére. L'un des, deux fut Guillaume Biche, et l'autre fut Guillot Dusie. Iceluy Guillaume Biche ^e tira à Soissons et à Paris , et Guillot Dusie se tira en sa maison en Bourgongne : et à ces deux fit le comte de grans biens en leur exil , et mesmes le roy de Frande retint de son hostel ledict Guiot Dusie : et, à la vérité , ledict Guiot estoit pour lors un des gentils escuyers de la maison: Et ainsi fut le duc obeï : et Guillaume Biche ( qui estoit un homme sage et subtil ) s'acointa de ceux de Paris , tellement qu'il sçavoit les secrets des consaux tenus par les gens du roy de France : et moymesme fu par plusieurs fois envoyé devers luy, pour avertir monsieur le duc et monsieur le Dauphin de choses qui grandement leur touchoyent : et par telles manières se commença à bander le royaume de France , les uns pour le roy Charles le père , et les autres pour monsieur le Dauphin , le fils : et se concluoit en France bien peu •de matières de grand effect , dont monsieur le Dau-

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pUin ne fust averti. Ainsi se dissimulent le temps par ambassades et par grans personnages envoyés de-par le duc devers le roy de France, qui moult profitèrent que la guerre ne commença point pour ceste matière, mais demoura chacun en son entier : et au regard du comte de Charolois, il retourna à Brucelles, où il trouva le duc son père : et par le moyen de monsieur le Dauphin furent ces choses appaisees , et aussi moyenant les choses dessus-dictes.

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