CHAPITRE XXXVI
Comment le bon, duc Philippe envoya son fils naturel Anthoine sur les Sarrasins de Barbarie ; et
comment le comte de Charolois destruisit la vile - de Dinand , et fk venir les autres Liégeois à mercjr.
Eïï ce temps, Je duc de Bourgongne (qui avôit {[coustumé de recongnoistre envers Nostre-Signeur les biens et les grâces qu'il luy faisoit, et mesmement par estre requis par nostre,sainct-pére le Pape pour donner confort à la foy chrestienne ) éleva ses deux fils (*) bastards , et grande noblesse de ses pais, pour s'aler joindre ayeques le Pape, et servir la chrestienté: et fit fréter et.avitailler douze galees , et les armer d'environ dix mille combatans de la plus-belle jeune noblesse çt gendarmerie qui fust en ses païs: et fut messire Symon de Lalain, signeur de Montigny, lieutenant général de monsieur lé bastard, en celle armée; et estoit belle chose de voir les bannières et les pennons en chacun bateau : car chacun capitaine vouloit monstr^er quel homme il estoit en ce haut et sainct voyage. Les trompettes et clairons sonnoyent, à mon-
(0 Eleva ses deux fis : Cette expédition se fît en 1464, avant la guerre du bien public.
ter Ips gens-d'armes chacun %en son navire, et sous leur capitaine, qui dbnnoyent moult-grand réjouissement : et d'autre part tiroit l'artillerie, qui épouventoit et effrayoit toute la cômpaignie.
Ainsi montèrent les nobles hommes et gensd'armes chacun en son navire, par moult-belle ordonnance : et donna le duc Philippe, outre le ravitaillement et autres fraiz qu'il faut faire à fréter tels navires, à iftondtct signeur le bastard, son fils naturel, cent mille escus d'or content, que luy délivra Jacob de Bregilles, des deniers de l'épargne. Et ainsi se partit le bastard de Bourgongne et celle trèsbelle armée : et prirent la mer le plus-tpst qu'ils peurent, costoyérent les dunes d'Angleterre, passèrent les Raz Sainet-Mathieu , entrèrent. en la mer d'Espaigne, et tant vaucrérent, à l'aide de Dieu, du bon vent et de la bonne fortune, qu'ils abordèrent devant Sceulte (*X, qui est une vile en Barbarie que le roy de Portugal a conquise , et la tient en ses mains comme chrestienne : et avoyent les Mores et les Barbares fait une grosse armée ^ et avoyent assiégé ladicte vile de Sceulte, et la tenoyent fort à destroit. Mais Dieu y amena monsieur le bastard et son armée, qui prestement prirent terre, et se préparèrent de com- ' batre iceux Sarrasins, qui> avoyent mis ledict siège. Mais les Sarrasins, voyans le courage des chrestiens, se levèrent, et abandonnèrent leur siège, et n'y eut autre chose faicte : car les Chrestiens ii'avoyent nuls chevaux ;. pârquoy se sauvétent légèrement les Sarrasins et leur, puissance. Monsieur le baâtard ala visiter ceux de Sceulte, et les bons Chrétiens qui dedans
(l) Sceulte: Ceuta.
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stoyent, qui moult lé merciérent de son hon seours : et retourna chacun en son navire, et reprient la mer en intention de venir à Ostie, et eux joinre aveques pape iEneas : mais ils trouvèrent que le ape JEneas estoit mort, et son armée toute romue : parquoy ils prirent le chemin de Màrseilles, jquel lieu semblablement se rompit l'armée des ourgongnons : et fut celle belle assemblée rompue à etit exploit.
En ce temps, le duc Philippe de Bourgongne prit ne maladie dont il fut moult affoibli et agravé de i personne: et depuis ne fit pas grand travail, ains e trouva vieil et maladif; dont ce fut pitié et dommage : car il avoit vescu courageusement, et en prince ertueux; et le bastard de Bourgongne, averti de la tialadie de son père, s'en vint à diligence pour le serir et honnorer comme il de voit. Le duc Philippe lonna audict bastard la comté de La Roche en Arlaine : mais on y trouva des difficultés , parquoy il 'eut à moult grande peine. Grande chère fut faicte tudict bastard par le père et par le fils : car ils esoyent bien avertis qu'à luy n'a voit tenu l'exécution le la guerre. Mais tint à ce que nostre sainct-pére le Pape mourut : parquoy toutes manières dp gens-d'armes se retirèrent. Et doy bien ramëntevoir la grande :hére et bon recueil que fit le duc de Calabre à monteur le bastard et à ses gens , au lieu de Màrseilles : et >i fait à ramëntevoir que l'armée toute rompue, mesure Piètre Was et messire Frédéric de Wittem garnirent leurs bateaux le mieux qu'ils peurent, et firent un an la guerre aux Sarrasins, vaucrant la mer à leur avantage, où ils aquirent grand honneur : car ce n'est
û56 ^ MEMOIRES
pas peu de chose , après l'armée rouipue, de soustenir la guerre un an contre les Infidèles et Sarrasins, conirae dict est. ' - . ■ • .
En ce temps (0, le signeur d'Escales, frère de ta royne» d'Angleterre, chargea une emprise pour faire armes à pie et à cheval : et fit sçavoir à monsieur le bastard de Bourgongne que s'il vouloit lever son emprise, et le décharger de sa charge , il le desiroit devant tous autres. Monsieur le bastard ( qui des pieça âvoit quis' de faire armes, et combatte en champ clos) fut bien-joyeux de ces nouvelles , et les porta au duc son père, qui libéralement luy aeorda d'àcomplir lesdictes arines au frère de la royne d'Angleterre; et ainsi furent icelles armes acceptées, et se prépara chacun de son costé de ce que besoing luy estoit: et, pour acompaigner mpndict signeur le bastard, Philippe. Bouton- et Jehan de Chassa se préparèrent de faire armes en Angleterre : et lor§ madame de Bourbon, sœur du duc Philippe, et ses filles, vindrent visiter le duc : et fut audict, temps faict le mariage du jeune duc 'de Guéldres et de madamôiselle de Bourbon, nièce du duc : et ainsi se passoit la saison. - ^En celuy temps, les Liégeois de Dinand, ennuyés de leur bonne fortune et desirans xéveiller leur malheur,'s'élevèrent, et prirent Jehan Le Charpentier, un moult-notable homme de Dinand , et le firent piteusement mourir | pource qu'il avoit communiqué avec le duc Philippe, et fait traitté aveques luy, au bien et utilité de ladicte vile de Dinand. Mais ils le tour-
(*)En ce temps : Cette entreprise fut commencée en 1466 et terminée en M67, ainsi qu'il résulte du chapitre suivant.
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lièrent en un autre usage : et, comme dict est, firent mourir piteusement ledkt Jehan Le Charpentier : et ( qui plus est ) disoyent du duc de Bourgongne toutes les injurieuses parolles dont ils se pouvoyent aviser ; et mesmement boutèrent le feu en la comté de Na* mur: et fut conseillé le duc, en ses vieux jours, de prendre les armes, et d'assembler gens-d'armes de toutes pars, pour soy venger d'i ceux de Dinand : et se tira, luy et le comte son fils, à Namur : et fut conseillé le duc de demourer audict Namur, et envoya son fils à Bouvines : et l'acômpaigna le comte de Sainct-Pol, connestable de France, le mareschal de Bourgongne, et plusieurs signeurs de Brabant et de Uainaut : et conclurent d'aler mettre le siège devant Dinand, et se départirent en trois parties. / L'un des sièges tenoit le comte de Charolois :"le second , le mareschal de Bourgongne : et le tiers siège tenoit le bastard de Bourgongne : et la quarte partie estoit la rivière, où il ne faloit point de siège. Et ainji fut Dinand assiégé de tous costés : et combien que j'eusse veu plusieurs sièges de prince, toutçsfoîs fut il là faicte une chose que je n'avoye onques veue : car messire Pierre de Hacquembac, lors maistre-de- Partillerie , amena les bombardes devant les portes de Dinand à heure de plain midi : et vous declaireray comment. Il avoit afusté sa menue artillerie, dont il avoit grancl'planté (0, devant les portes et la muraille de Dinand : et quand il aprocha à tous ses bombardes, le traict à poudre voloit si dru, que ceux de la vile n'osoyent mettre la teste hors des portes ne
(*) Grand' planté : beaucoup.
des înurailles : et ainsi aprocha ses bombardes, et mena le premier cheval par la: bride : et, les bombardes assises, la vile de Dinand ne dura .pas longuement, ains se rendit à voulonté. Et les Liégeois (qui leur estoyent venus à secours) s'enfuirent, et s'elonèrnérent de ce lieu : et le comte de Charolois et ses gens entrèrent dedans la vile, comme maistres et signeurs : et fut la vile pillée de toutes pars , et puis fut mis le feu dedans : et fut brûlé Dinand par telle façon qu'il sembloit qu'il y eust cent ans que la vile estoit en ruine : et le comte (qui moult estoit grand justicier) fut averti que troife archers de sa compaignié avoyent dérobé une femme, et qu'ils l'emmenoyent derrière les montaignès, afin qu'elle ne fustouye par les cris qu'elle feroit à son efforcement: mais le noble comte tira celle part, prit les malfaictèurs, et prestement les fit pendre et estrangler au premier arbre qu'il trouva : et à la femme fit des biens, comme il appartenoit : et signifia à son père , par le signeur d'Iiiibercourt, la victoire qu'il avoit de ses ennemis, et l|jxecution qu'il avoit faicte; luy priant qu'il se voulsist contenter (car il estoit bien vengé de ceux de Dinand ), et aussi demandoit congé de ipoursuivre ses ennemis liégeois : car il les avoit fait chevaucher, et sçavoit où ils estoyent arrestés.
De son exécution se contenta le duc Philippe, et luy donna congé de poursuivre ses ennemis : et. s'en retourna le duc à Brucelles le plus-tost qu'il le peut faire, et le comte et sa compaignie tirèrent après leurs ennemis : et les trouvèrent qu'ils se reppsoyent de l'autre costé de la rivière de Haubsbaing : et les eust le comte défaicts sans nulle faute : mais un che-
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valier liégeois , nommé messire Regnaud Du Rouvray, inoult-vaillant et sage chevalier, eut grand'pitié de veoir le peuple dé sa nation en danger : car il congnoissoit bien que les gens-d'armes les déferoyent. Si prit un asseuré» courage, et dît aux Liégeois r « Mes a amis, ne vous bougez : mais attendez que j/aye « parlé au comte de Charolois; et peut estre que je « trouveray le moyen que vous ne vous combatrez « point légèrement. » Et sur ce départit ledict messire Regnaud , et dît à monsieur le comte : « Monsieur^ ce « povre peuple ne vous demande rien. Ils entendent « d'avoir traité aveques vous , et vous prient que les « veuillez tenir paisibles. » Mais le comte (qui moult estoit fier) respbndit qu'il ne sçavoit nulle cause de leur venue en ce lieu, si non pour luy porter dommage : et qu'il n'avoit pas intention de les laisser partir sans bataille. Messire Regnaud prit congé, et s'en retourna devers les Liégeois, et leur dît qu'il avoit bien parlé au comte à l'avantage des Liégeois, et luy avoit «reniQnstré qu'ils , ne luy demandoyent rien : mais ils se défendroyent s'il estoit besoing. Et ainsi parlait sagement messire Regnaud de Rouvray : et par ses alees et venues pratiqua tellement, que le jour faillit : et convint chacun soy retirer d'une part et d'autre, salis bataille, pour ce jour: et se logea chacun qui mieux mieux v comme il est coustume de loger devant ses ennemis* Si furent grans feux faicts d'une part et d'autre : mais la rivière de Habsbaing estoit entre deux, qui garda la vie ce jour à maint Liégeois : et quand le jour fut venu, et que le comte et son année perceurent que les Liégeois s'estoyent retirés, le comte fit chacun tirer aux champs, k la
poursuite dësdicts Liégeois; mais pour celle fois il ne peut atteindre leur puissance : car ils s'estoyent ja retirés es bonnes viles. Toutes fois il marcha avant, et espouventa tellement iceux Liégeois , qu'ils furent contrains de luy venir crier mercy : voire eux mesmes abatirent les murailles et les portes de leur vile. Et ainsi se départit celle armée : et s'en retourna le comte de Charolois, et le bastard de Bourgongne, devers le duc leur père, qui les recueillit à grande joye.
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