CHAPITRE XXX VIL
Comment le bastard Antoine de Bourgongne dla faire armes en Angleterre; et comment le bon duc Philippe son père mourut ce pendant.
Ces choses faictes, le duc envoya %m fils naturel en Angleterre, moult-bien fourny de toutes choses : et y fut messire Symon de Lalain pour son principal conduiseur, et messire Claude de Toulongeon, signeur de La Bastie ; messire Philippe, bastard de Brabant; messire Jehan de Mon tf errant, Gérard de Rossillon , le signeur de Tibayille , et plusieurs autres : et en ce temps je me trouvay en Angleterre, et m'y arrestay pour veoir icelles armes; et certes le bastard de Bourgongne tenoit tel estât et tel triomphe que peut faire le fils aisné légitime de Bourgongne. Mais nous nous tairons de toutes ces choses pour le présent, pour parler de l'exécution d'icelles-jirmes.
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Le roy Edouard d'Angleterre avoit fait préparer les lices grandes et pompeuses : et pour sa personne fut faicte une maison moult-grande et moult -spacieuse , et estoit icelle maison faicte en telle manière que Ton ymontoit par degrés, au dessus où estoit le Roy. Il estoit vestu de pourpre, la jartiére en la jambe T et un gros bâton en sa main; et certes il sembloit bien personne digne d'estre roy : car il estoit beau prince, et grand, et bien amanieré. Un comte tenoit l'espee devant luy, un peu sur costiére : et au tour de son siège ëstoyent vingt ou yingtcinq conseillers, tous blancs de cheveleures: et ressembloyerit sénateurs qui fussent là commis pour conseiller leur maistre. Le comte de Volsestre tint lieu de connestable, et estoit acompaigné du marescbal d'Angleterre, et sçavoït moult-bien faire son office. En descendant du hourd , avoit trois hourds deçà et de là desdicts degrés. Au premier ëstoyent chevaliers, au second ëstoyent escuyers, et au troisième les archers de la couronne , chacun un voulge (0 en la main : et au pié^esdicts degrés avoit deux chaizes, l'une pour le connestable, et l'autre pour le mareschal : et, à l'opposite, de l'autre costé de la lice estoit un hourd, non pas si haut que la maison du Roy , pour loger le maire de Londres, et les hondremans (*) servans pour «elle année..
Tantost après que le Roy fut assis en son trosne et en sa chaize ( qu'il faisoit moult-beau voir), le maire de Londres , acompaigné des hondremans et de ceux de la loy, entrèrent en la lice, l'espee devant luy, et
(1) Voulge : dard. — (*} Hondremans : aldermans.
tira contre son liourd : et, en passant par devant le Roy, m'y eut autre différence si-non que celuy qui portoît l'espce devant le maire, en se mettant à genoux le maire et tous les autres. , mit la pointe en bas en signe d'humilité , et puis se releva^restement: et s'en ala le maire de Londres mettre au hourd pour luy ordonné, et là demoura pour veoir lès armes, et tôusjours l'espee devant luy : et ne demeura guéres que les gardes de la lice ( asçavojr huiçt hommesd'armes, bien-montés et bien-armés) firent? leur entrée en ladicte lice, par le congé du connestable, qui leur ordonna ce qu'ils devoyent faire.
Tantost après , monsieur d'Escalles vint, à l'entrée de la lice : et le connestâble ala au-devant de luy, et demanda qu'il queroit : et il respondit qu'il se venoit présenter devant le roy d'Angleterre son souverain signeur, pour faire et acomplir les armes qu'il avoit emprises à l'encontre du bastard de Bourgongne; et sur ce luy fut faicte ouverture : et certes il estoit monté et armé richement, et avoit dix ou douze cheyaut de pareure bien-richement couverts : et, après sa présentation faicte devant le Roy, il se tira de sa personne en une petite tente qui luy estoit ordonnée. Puis tantost après vint le bastard de Bourgongne, qui pareillement demanda entrée : ce que l'admirai luy acorda. Et se présenta ledict bastard devant le Roy, pour fournir ses armes-: et devez sçavoir qu'il estoit moult-pompeusement âcoustré, et avoit douze chevaux couverts, les uns de drap d'or, les autres d'orfaverie, les autres de velours chargés de campanes, et les autres couverts de martres, que l'on dit sables, si-belles et si-noires qu'il estoit
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possible d'en* trouver. Les autres estoyent couverts de brodures faictes moult-richement. Les pages estoyent vestus de mesmes, comme il appartenoit : et certes ce fut une riche suite, et que le Roy veit voulontiers. Sa présentation faicte , il se retira en une petite tente faicte pour Juy , et prestement se firent les cris et les deffenses açoustumees : et furent portées au Roy , par deux comtes, deux lances et deux espees d'une façon et d'ijne grandeur : car le signeur d'Escalles , par les chapitres, de voit livrer les bâtons au choix de sa partie adverse ; et envoya lesdicts bâtons le Roy au bastard de Bourgongne, pour choisir ce qui luy seroit le meilleur. Le bastard de Bourgongne choisit assez légèrement : et furent mis les deux bâtons qu'il retint es mains de deux officiers -d'armes, qui les tindrent dehors le pavillon jusques il fust prèst pour saillir : et après cris et cérémonies faictes, les charn pions furent saisis de lances et espees pour eux ordonnés.
Si mirent les lances aux arrests, et coururent celle course saps atteindre ou consuir l'un l'autre';': mais au retour qu'ils firent , et qu'ils eurent mis les espees en leurs mains , le cheval de monsieur le bastard donna de la teste contre la hâve de la selle du signeur d'Escalles, et de ce coup ledict cheval se tua tout roide ; et tomba mondict signeur le bastard sous son cheval, l'espee au poing; et tantost le" fit le roy d'Angleterre relever, et se monstra moult - courroucé à l'encontre çje mondict signeur d'Escalles, pource qu'il cuidoit qu'il eust fait fausseté en la pareure de son cheval : mais non avoit, ains a vint ce coup et ce choc par mesadventure , et comme je l'ay devisé : et
le, Roy leur donna congé pour celle fois, et s'en retourna mondict signeur le bastard en son logis, et me dît, en rentrant en sa chambre.: « Ne vous souciez. H « a aujourd'huy combatu une beste, et demain il corn- « batra un homme. »
Et à celle heure vint le connestable, par le Roy, pour sçavoir s'il estoit aucunement blecé : mais monsieur le bastard respondit qu'il merciôit le Roy, et que nulle bleceure n avoit : ains estoit prest Tendemain de faire ses. armes de pie, priant qu'ainsi le vousistde Roy acorder. Et le lendemain, à heure ordonnée , comparurent au camp monsieur le bastard et monsieur d'Escalles : et fut tousjours acompaigtié mondict signeur le bastard du duc de Suffort, qui moult cordialement l'acompaigna : et après cris et cérémonies faictes , monsieur d'Escalles envoya trois manières de bâtons présenter au Roy, pour icelles armes de pie fournir et achever : et d'iceux bâtons devoit avoir le bastard de Bourgongne le chois. Les deux premiers bâtons estoyent deux lances à getter, et les portoyent deux chevaliers. Les seconds bâtons estoyent deux haches , et les portoyent deux barons. Les troisièmes bâtons estoyent deux dagues, et les portoyent deux comtes : et quand iceux bâtons furent présentés au Roy, le Roy retint en ses mains les deux lances à getter, et les quatre autres bâtons envoya à monsieur le bastard, pour en prendre le chois selon le contenu des chapitres. Monsieur le bastard retint une hache et une dague, et le surplus fut aporté par le connestable à monsieur d'Escalles : et vindrent les es cou tes de pie: asçavoir six hommes -d armes de pié, bien - em point , chacun un bâton de bois en la main.
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Le bastard de Bourgongne estoit paré de sa cotted'armes de Bourgongne, à une barre de travers, pour monstrer qu'il estoit bastard : et le signeur d'Escalles avoijt sa cotte-d'armes au dos , et portoit sa hache sur son col, et en guise d'un espieu : et venoit criant Sainct George ! par trois fois. Les champions se joindîrent fièrement, et s'assaillirent l'un l'autre de grand courage : et fut moult -belle ceste bataille, ne je ne vey pnques combatre de haches si fièrement; et certes monsieur le bastard monstra bien, à celle bataille, qu'il estoit un homme, voire un chevalier, duit aux armes et au mestier : et furent tous deux pris et departis sans grand'foule l'un d'avec l'autre : et ainsi furent i celles armes faictes et acomplies : et, à la vérité, je vey depuis le harnois de monsieur d'Escalles, où monsieur le bastard avoit fait de grandes faulcees de la dague de dessous de sa hache : et au regard des dagues qui leur furent baillées , ils ne s'en aidèrent point en celle bataille. Et ainsi prirent les champions congé du Roy, et se partirent tous à une fois de la lice, leurs haches sur leurs cols, pour monsfrer qu'ils n'avoyent esté débatonnés : et se retira chacun en son logis.
Au regard du roy d'Angleterre et de la Royne, ils avoyent fait préparer le souper en la Grange des Merciers , et là vindrent les dames : et vous certifie que j'y vey soixante ou quatre vingts dames de sinoble maison , que la moindre estoit fille de baron : et fut le souper grand et planteureux, et monsieur le bastard et ses gens fejstoyés grandement et honnestement. (
Au Pendemain firent armes à pié messire Jehan de
Chassa, et un escuyer gascon nommé Louis de Bretelles , serviteur de monsieur d'Escalles : et acoraplirent icelles armes sans grand foule l'un sur l'autre : et le Tejidemain fjrent armes à cheval, esquelles messire Jefyan de Chassa eut grand honneur, et fut tenu pour qn bon coureur de lance : et le l'endemain fit armes messire Philippe Bouton, à Pencontre dun escijyer du Roy. Iceluy escuyer estoit gascon, et se nommoit Thomas de La Lande , et estoit iceluy Thomas beau co.mpaign.on ,.. et homme \ de - bien ; et entre eux soyrdit une question : car ceux qui servoyent messire Philippe Bouton disoyent que l'arrest de Thomas de La Lande estoit trop avantageux» Si fut visité par les gens du Roy, et trouvèrent qu'il estoit vray : dont le Roy ne fut pas content. Toutesfois ils conclurent de parfaire leurs armes, et fit chacun le mieux qu'il peut, comme il est coustume en tel cas : et ainsi furent les armes achevées d'une part et d'autre: et monsieur le bastard pria les dames le dimanche au disner, et nom* mément la Royne et ses seurs : et fit un grand desroy et ujie grande préparation ; et nous partismes Thomas de Loreille, bailly de Caen, et moy, pour aler en Bretaigne fournir nostre ambassade : et vinsmes à Pleuipe, attendant le vent , et navires, pour nous passer en Bretaigne : et en ce temps yindrent les nouvelles à monsieur le bastard , en Angleterre , que le duc de Bourgongne estoit trépassé : et devez croire que grand dueil eut ledict bastard quand il ouit la mort de son père, et toute la noblesse qui estoit aveques luy.
Si changèrent leurs plaisances passées à plours et à larmes : car il estoit mort comme prince de toute
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vertu, et fit en sa vie deux choses à- l'extrémité : dont Tune fut qu'il mourut le plus -riche prince de son temps : car il laissa quatre cens mille escus d'or contens , soixante douze mille marcs d'argent en vaisselle courant, sans les riches tapisseries, les riches bagues, la vaisselle dor garnie de pierreries , et sa librairie, moult- grande et moult -bien étofee, et, pour conclusion, il mourut riche de deux millions d'or en meubles seulement : et, pour la seconde extime, il mourut le plus 7 large et lé plus - libéral duc de son temps. Il maria ses nièces à ses despens; il soustint grandes guerres, et longuement; il refit par plusieurs fois, à ses despens , l'église «t la chapelle de Jérusalem ; il donna dix mille escus pour faire la tour de Bour* gongne qui est en Rodés; il donna dix mille escus au roy d'Albanie. Nul nç s'en aloit de luy qu'il ne fust bien recompense. Il tenoit grand estât , apro* chant à estât de roy. il entretint cinq ans monsieur le Dauphin en son estât, et fut prince si - renommé que tout le monde en disoit bien. Ainsi fit le duc Philippe de Bourgongne deux choses à l'extrémité, comme dit est .: car il mourut tout libéral et tout riche , et trépassa de ce siècle le quinzième jour de juin l'an 1467 : et le bastard de Bourgongne prit congé du roy d'Aiïgleterre, de la Royne et des dames , moultpiteusement : et furent ses provisions perdues : et rompit le propos du festeyement : et s'en revint à Bruges, où il trouva le comte de Gharolois ( que l'on appeloit duc de Bourgongne), lequel luy fit grand chère. Et d'oresenavant , quand je parleray dudict comte, je l'appelleray duc de Bourgongne, comme c'est raison.
â68 MEMOIRES
Si fut le corps de ce noble prince porté solennellement, à grand dueil, souspirs et larmes, en l'église de Sainct Donat, audict Bruges, où il reposa, et fut gardé, jusques on le mena en Bourgongne, pour estre sépulture es Chartreux de Digeon, aveques ses prédécesseurs. Les préparations furent faictes pour mener le corps du duc Philippe en Bourgongne, et aussi le corps de madame Ysabel de Portugal, duchesse de Bourgongne, laquelle, après son trépas, gisoit à Gonnaut. Et fut la préparation du duc moult bien ordonnée et faicte : les chevaiix du chariot couvert de velours;, et pennons, bannières et cottes - d'armes estoyent bien-ordonnés. Le corps gisoit en son chariot, et par dessus avoit un paisle élevé : et après venoit le corps de madame de Bourgongne en son chafriot, et chevaux couverts de velours : et sembloit bien que leans gisoit le corps d'une grande dame, et de noble recommandation.
Le duc leur fils estoit desja eh Bourgongne, et en sa vile de Digeon : et conduisirent les corps dessusdicts le signeur de Ravastain et messire Jaques de Sainct -Pol : et ne me puis passer de deviser comment iceux deux nobles corps entrèrent à Digeon , et la manière : et pour monstrer et donner à entendre les cérémonies et les pompes qui furent tenues à iceluy enterrement, et mesmes à celle entrée de Digeon , mondict signeur voulut que l'on fist honneur à là nation de Bourgongne : et premièrement marchoit le signeur d'Irelain , qui portoit le pennon armoyé des armes du duc : et puis venoyent les deux frères de Toulongeon, qui menoyent le cheval, couvert des plaines armes du duc : et puis venoit le signeur de Ray, qui
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portoit l'espee du duc : et après venoit, à costiére l'un de l'autre, le sigàeur de Givry (qui estoit de Vienne), portant l'escu des armes du duc : et empres luy marchoit messire Guillaume, signeur de Vergy , portant le heaume et le tymbre du duc : et puis venoyent messire Charles de Challon , neveu du prince d'Orange , qui portoit la bannière : et après venoit le roy- d'armes de la Toison d'or, vestu de sa cotte - d'armes , et portoit la cotte - d'armes du duc dépleyee entre ses deux mains. Et puis venoit le duc Charles, à tout son habillement de dueil : et le suyvoyent les grans de son sang, qui estoyent ordonnés pour faire le dueil aveques luy ; et puis si -grand nombre de chevaliers, escuyers et nobles - hommes , que c'estoit belle chose à voir. Les églises aloyent devant , par ordre. Les chevaliers de l'ordre qui ne portèrent point le dueil estoyent tous à pie, adextrans le chariot, et tenans le poisle couchant. Le poisle, élevé, fut sbustenu par quatre des plus grans du pais de Bourgongne : et n'ay; point de souvenance pour les nommer. Apres venoit le corps de Madame en son chariot , et estoit adextré (0 de huict ou de dix personnages des plus -nobles du pais : et ainsi et en telle manière furent ces deux nobles corps menés h Digeon, et reposèrent celle nuict en la chapelle de l'ordre : et toute nuict y eut grand luminaire , grandes prières et grandes oraisons. Et le Pendemairi, en ce mesme estât et triomphe, furent les deux nobles corps menés es Chartreux de Digeon , et logés en leur sépulture : et là fut faict grand et notable service : et, après le service faict,
(0 Adextrc : accompagné.
s'en retourna le duc en sa maison dinsi qu'il estoit venu, excepté que les deux corps demourérent en leur sépulture : et je prie à Dieu qu'il en veille avoir les armes en son sainct paradis.