‹ Les mémoires de messire Olivier de la Marche, augmentés d'un Estat particulier de la maison du duc Charles le Hardi, composé du mesme auteurChapitre 19 sur 45 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Comment le duc Charles de Bourgongne , par-avant comte de Charolois , ayant succédé au bon duc Philippe de Bourgongne son père, ala de-rechej contre les Liégeois ; et comment nouvelle querelle s9 émeut entre le roy Louis et luy, tant pour les partialités d'Angleterre que pour les viles de la rivière de Somme.

V ous aVez bien entendu comment je me parti de monsieur le bastard de Bourgongne , pour alër faire ce qui pt'estoit commandé en Bretaigne. Sur mon chemin je fu averti de ia mort de monsieur le duc Philippe , mon signeur et mon prince : qui me furent piteuses nouvelles. Toutesfois je passay en Bretaigne, pource que ma charge estoit et du père et du fils :

et quand je vein en Bretaigne je trouvay que le duc se monstroit moult » troublé de la mort du duc Philippe, et avoit fait préparer un service et un oséque le plus-beau que je vey onques : car il y avoit quatorze prélats revestus , et toute la nef de l'église estoit toute parée de soye et de bougran aux armes de monsieur de Bourgongne, et non pas armes atachees à espingles, mais couchées et moulées, comme l'on fait les cottes - d'armes. Les cierges et le luminaire furent grans et planteureux : cinquante povres y eut, qui portoyënt cinquante torches : et ne voulut souffrir le duc que nuls des signeurs de Bretaigne (combien qu'il y en avoit assez, qui estoyent partis de Flandres) portassent le dueil aveques luy : et disoit qu'il ne sçavoit nul en sa duché qui fust suffisant pour porter le dueil de si -haut prince. Et ainsi porta le dueil tout seul: et, au partir du service, je l'alay mercier de l'honneur qu'il avoit fait à la maison de Bourgongne; et il me respondit qu'il le devoit bien faire. Et ainsi se passa iceluy service : et explôitay ma charge le plus-tost que je peu, et puis repassay la mer, et m'en revein devers mon mai&tre.

Quand les Liégeois, ennemis de leur bonne fortune, entendirent que ceste signeurie estoit changée de père à fils, et que le duc qui si bien les avoit chastiés estoit mort, ils vouldrerit éprouver et essayer si leur fortune ne seroit pas meilleure à l'encontre du fils que contre le père; et, pour commencer leur malheur, ils reprirent la vile de Saintron sur le duc de Bourgongne : laquelle vile, par les traités passés, le duc de Bourgongne avoit retenu en. ses mains, pour faire barrière entre Liège et ses pais. Et disoyent iceux

Liégeois: « Pourquoy ne reprendrons nous Saintron, a qui est une des filles de Liège? » ' .é

Et le duc Charles de Bourgongne ne se voulut point contenter .d'icelle prise, mais à son commencement voulut bien monstrer aux Liégeois qu'il e$toit homme pour garder le sien : et fit prestement une grosse armée, et manda par le mareschal de Bourgongne les Bourgongnons : et prestement se mit aux champs, à grande puissance d'archers et hommes-d'armes: et, par une avantveille de Toussaints , se vint loger devant Saintron, du costé de Habsbain, et trouva dedans Saintron, pour capitaine, messire Regnaud de Rouvray , dont j'ai parlé cy-dessu$ : lequel messire Regnaud se conduisit, en ce qu'il avoit de charge, sagement et honnorablement, et gardant sa loyauté et son parti.

Le duc de Bourgongne se logea celle nuict devant Saintron, comme dit est : et en vérité son logis estoit si profond et si mol, qu'à peine pou voit on alér de logis à autre; et celle nuict le noble duc ne dormit pas tousjours, mais mit par escrit les ordonnances de ses batailles, et fit faire bon guet et bonnes escouttes : car les Liégeois ont une manière de parler, qu'ils tiennent que nul ne passe le Habsbain qu'il ne soit combatu le lendemain; et bien le monstrérent : car le lendemain assez matin ils vindrent gaigner le vilage de Brustan, au plus près du duc de Bourgongne, à grosse puissance de Liégeois : et les conduisoit un chevalier de Liège nommé messire Bare, et tantost les compagnies du duc de Bourgongne se mirent aux champs : et mç souvient que le duc de Bourgongne monta sur un courtaut, et s'en ala devant ses corn. io. 18

paignies, et pôrtoit son ordonnance par escrit en ses mains, et mit ses gens-d'armes en ordre et en bataille, ainsi qu'il avoit consulté la nuict devant : et monsieur de Roussi, fils du connestable de France, et le mareschal de Bourgongne , amenèrent les fiourgongnons à moult-bel ordre, pour donner et ferir à leur bout y et à leur endroit jiè la bataille des Liégeois.

Le duc de Bourgongne s'arma, et forent ordonné* vingt chevaliers (dont je fu l'un) pour avoir le regard sur sa personne: et maintenant commença la bataille fiére , et bien^combatue : et furent envoyés pour renfort, en ladiçte bataille v les archers du signeur des Cordes et du signeur d'Emeries, ou il y .avoit une grosse bande d'archers (et vous le certifie) à combatte icelle bataille. Le duc de Bourgongne eut tousjours douze cens hommes- d'armes, qui ne se bougèrent, mais regardèrent la bataille oombatre devant eux: car le duc de Bourgongne estait averti que le roy de France en voyoit une grosse bande d'hommes-d armes pour rotapre l'emprise du duc : mais le duc y avoit bien pourveu» La bataille ne dura pas longuement : car les archers bourgongnons çstoyent embatonnésde grandes espees , par l'ordonnance que leur avoit faicte le duc de Bourgongne : et, après le traict passé, ils donnoyent de si-grans coups de celles espees, qu'ils coupoyent un homme par le faux du corps, et un bras et une cuisse, selon que le coup s'adonnoit : et se mirent les Liégeois (qui ne peurent la puissance des archers soustenir) à fuît et eux sauver qui mieux mieux : et me trouvèrent garant si-non en la noire nuict (qui fut tantost obscure); et le duc de Bour-

d'olivier DE UL MARCHE. 2^5

gongne voujoit aler$pres passer larnuict, et poarsuivre la chace : mais ceux qui l'avoyent en charge ne le souffrirent pas , pour les dangers qui en pouvoyent avenir.

Là fut occis messire Barre, liégeois, et maints autres Liégeois : et eu t le duc de Bourg ongne une «belle aventure pour son premier avancement, et avénement à estre duc : et a voit laissé le duc le comte de Marie et sa compaignie devant Sain tron, pour garder la saillie des ennemis : et se logea chacun , qui mieux mieux, en grande joye de là .bonne aventure : et furent gens envoyés celle mésme kâict parlementer à messire Regnaud; mais lediet messire Regnaud ne respondit onques mot, et ne fit point de semblant d'avoir veu la bataille perdue pour eux. Plusieurs Liégeois furent tués devant Sain tron , les uns de coup à poudre, et les autres autrement : mais leurs parens boutoyent les corps par pièces, et les boutoyent eh tonneaux de chaux, en intention de les mener prendre sépulture aveques leurs ancesseurs ; et certes ils monstroyent un rtierveilleux courage :f^et , fi» de compte, messire Regnaud de Rouvray tint le duc et sou armée trois jours avant qu'il vpuhist parlementer : et durant ce temps tua des gens au duc par traict a poudre et autrement : et mesmes y fut tué un de ceux de Velu , mqult-honneste gentilhomme.

En fin de compte, messire Regnaud parlementa, et fit un traitté honneste pour lui et ses compaignons liégeois : et par ce moyen fut la vile de Saintron remisées -mains du duc. de Bourgongne , et s'en ala messire Regnaud à Liège , à son grand honneur :

et monstra bien qu'il estoit chevalier de grand sens

2^6 - MEMOIBES

et de grande vertu : et le duc de Bourgongne marcha avant, et son armée : et vint devant Liège , et tellement y exploita que les Liégeois luy crièrent mercy de rechef , et abatirent leurs portes et leurs murailles : et.ainsi furent les murailles de Liège abatues et rasées, et le duc s'en retourna en son pais après celle victoire.

Si nous tairons à présent des guerres de Liège, pour deviser de ce qui avint depuis. En ce temps vint aucun discord entre le roy Edouard d'Angleterre, et le duc de Clarance son firére : et se doufjôit le roy d'Angleterre de luy> p.ource qu'il estoit beau prince, fort-aimé au royaume, et porté et soùstemi du comte de Varvich, dont il avoit espousé la fille : et en estoit le roy d'Angleterre en grande diffidence , et si grande que la guerre' se meut entre eux. Mais le roy d'Angleterre se trouva le plus -fort : et fut force au duc de Clarance et au comte de Varvich de vuider le royaume d'Angleterrg : et par un^muict traversèrent la mer, et tirèrent en France devfers le roy Louis, qui les rece,ut amiablement, bien joyeux de ce qu'ils estoyent venus à garant devers luy et ^n son royaume; Gestuy comte de Varvich fut homme sage et subtil en ses affaires , et entretint' la cité de Londres et le royaume d'Angleterre par trois voyes. La première par caperônnees (0, et par, humilité feinte au peuple de Londres, dont il estoit moult-aimé. Secondement il estoit inaistre des cinq ports d'Angleterre, où il souffroit grand dommage faire : et jamais de son temps on ne fit droit en Angleterre à aucun estran-

(0 Capêronnees : flatteries.

D'OLiyiER DE Lit MARCHE. ZJJ

gér, de perte. qtii lui; fust faicte : parquoy il estoit aimé par les pillars d'Angleterre, qu'il vouloit bien entretenir. Et tierçemçnt il entretint la vile de Londres par tousjours y devoir trois ou quatre cens mille escus à diverses gens et à diverses parties : et ceux à qui il devéttt desiroyent sa vie et sa prospérité , afin d'estre une fois. payés de feur deu. .

En ce temps firent le roy d'Angleterre et le duc de Bouxgongne une grosse armée par mer ; dont fut chef pour les Anglois le signeur d'Escalles , et pour le duc de Bouirgongne le signeur de La.Vérey comte* de Grandpré , lequel estoit moult expérimenté en la mer. Et certes le duc de Boufgonghe fit son armée par mer( si t grande et si -puissante de gens et de navires, que c'estoit moult-fiére chose à voir .* et tira cêstç armée à la Hogue-Sainct- Vas en Normandie, pource que les navires du duc de Clarance et du comte de Varvich s'y estoyent retirées : et estoit l'intention "du duc de Bourgongne »de leur détourber leur retour en Angleterre. Le roy Edouard et le due de Bourgongne conclurent ensemble de retirer icelle armée : et ainsi fut icelle armée rompue pour celle saison, et depuis le roy d'Angleterre trouva manière dé r'avoir sofi frère, et le fit mourir en un bain g, comme Ton disoit : et au regard du comte de Varvich', il demoura en France assez longuement, et jusques à ce qu'il descendit aveques la royne Marguerite , 'fille du roy de Cécile, et aveques son fils, qui se disoit prince de Galles. Mais le roy Edouard les déconfit en bataille : et là mourut le comte de Varvich, le prince de Galles et le duc de Sombresset, et plusieurs autres grands perspnnages : et ainsi fut celle guerre achevée ,

et le roy Edouard asseuré tant du prince de Galles qtie du duc de Garance, et de ses autres principaux ennemis.

-, En ce temps le roy de 'France , par moyen , et principalement par le moyen du connestable de France^ fit tant que les yiles d'Amiens et de Sâinct- Quentin (0 se mirent en l'obeïssancfe du ftoy, et abandonnèrent lé duc de Bourgongne (combien quelles fussent de terres enclavées sous le traitté d'Arras); .et preste* ment comme le duc de Bourgongne en fut averti, luy, comme prince courageux et de Vertu, fit une grosse armée, et jse vint logefc devant Amiens : et se logea de sa personne à Saipct- Acheu , et fortifia son camp tellement qu'il estoit périlleux à y entrer : et le connectable de Fraude , à tout quinze cens hommesd'armes des ordonnances , se bouta a Amiens. Et ainsi se commença la guerre de tous costés et de toutes pars.

Le duc de Bôurgongne, qui faisoit tirer son artillerie .contre Amiens, deffendit expressément que Ton ne tirast point contre l'église : ce qui fut bien gardé; et tint toute une quaresmè Je duc de Bourgongne icèluy logis : jet là furent faictes plusieurs armes de nobles-hommes* d'un costé et d'autre. Le signeur de Molembais, messire Baudoin de Launoy, fit armes à-1'eneontre du signeur de Sa^nct-Simén , de certains nombres de courses de lancés à fers émoulus,. lesquelles armes furent Jrien-acomplies. Messire Claude de Vaudrey fit armes à-1'encontre du Cadat de Buéil, et estoyent d'une course de lance, et puis

(?) Sainct-Quentim ; ce renouvellement d'hostilités eut lieu en décembre 1470»

D OLIVIER DE LA MARCHE. 2jg

combatre d'espees tranchantes et -aiguës : et avint -, en icelles armes faisant , que, la course de lance passée , ils mirent les mains aux espees^ et se coururent sus fièrement et vigoureusement : mais, ainsi que la fortune racine les choses, roessire Claude de Vaudrey atteindit de la pointe de l'espee lediet Cadat, et luy perça le bras : et ainsi furent icelles armes aconv plies. Et tousjours se continuoit le siège : et a vint un jour que le§ François estoyent aies jouer dehors Amiens , en iptention de revenir le soir, et ce jour le duc de Bourgongne faisoit ses reveûes : et les François cuidans rentrer paisiblement en la ville d'Amiens, rencontrèrent des gens du duc, et y en eut de pris et de tués : et cuidérent les gens du duc gaigner une porte sur les François; mais elle leur fut bien def fendue, et jà fut blecé d'une flèche , au visage , messire Philippe de Crouy, signeur de Sainct-Py , et fils du comte de Cimay, qui môuhvbieri se porta à l'assaut (ficelle, porte; Et ainsi se4 passa celle journée, et retournèrent chacun eu son logis : et le roy de France faisoit pratiquer unes trêves pour celle saison : et quand le duc de Bourgongne entendit l'intention du Roy , il envoya devers luy un sien grand page nommé Simon de Quingeay , lequel ala . tant et vint d'une part et d'autre, qu'icelles trêves furent acordees, publiées et criées , tant en l'ost du duc de Bourgongne comme à Amiens : et ainsi se rompit celle armée pour celle fois, et le duc de Bourgongne vint faire ses pasques à Corbie : et là luy vindrent nouvelles de la mort dt| comte de Varvich , dont les François furent troublés , et Jes Bourgorrgnons réjouis : car il nous estoit grand ennemy.

En ce temps (0 fut pratiquée la descente du roy d'Angleterre èii France : et passa la mer le roy d'Angleterre, bien acompaigné : et descendit en France, et marcha jusques outre la rivière de Somme ; mais il n'y aresta guéres : car le roy de France pratiqua les Anglois si - subtilement et par telle manière , que moyennant trente six mille escus que devoit payer chacun an le roy de France au roy d'Angleterre, il fut content de s'en retourner : et ainsi fut celle descente abolie, et mise à. néant.

En ce temps .(*) le duc de Bourgongne mit sus douze £ens lances : et fusmes envoyés, messire- Jaques de Montmartin, le bastard de Vie vile, capitaine des archers, et moy , pour passer les reveûes des hommesd'armes et archers qui se pfesenteroyent en icelles ordonnances : et en trouvasmes assez et largement, et de gens -de- bien, qui furent retenus et passés : et me fit le duc cest hpnneur, qu'il me fit capitaine de la première compaignie d'icelles ordonnances; et pour la seureté de la vile d'Abbevile, que le signeur des GordeSs avoit nouvellement conquise, il ordonna trois cens hommes - d'armes : et entrèrent en celle vile à sçavoir le haiïly de Sainct- Quentin, messire Jaques, signeur de Harchies, et moy : et , pour le vous donner à entendre, chacun homme-d'armes et chacune lance d'icelles ordonnances estoyent huict combatans : à sçavoir l'homme-d armes, le coustillierà cheval, deux archers, deux coulevriniers , et dçux piquenaires à pie : et faisoit les compaignies moult -beau voir. Et ainsi fusmes nous logés à Abbe ville, où nouft entre-

(0 En ce temps : cette expédition du roi d'Angleterre eut lieu en 1 475. — (*) En ce temps ; i47*«

d'olivier dis la marche. 281

tinsmes noz gens en si -bon ordre, et en telle discipline de guerre, que nous eusmes plus d'honneur que de honte : et en <*e temps nous courusmes le pais de Viméu , et ramenasmes grand butin en la vile : et mesmement nous courusmes Gamaches et Loupy , et prismes le signeur de Loupy et ses enfans prisonniers. Et au regard de Gamaches, elle fut pillée et brulee, pource que le mareschal Jpachin Rouaut s'estoit bouté à JBeauvais contre monsieur de Bourgongne, qui mit le siège devant Beau vais, comme vous orrez. . .

En ce temps (O'-se traittoit le mariage de monsieur de Bourgongrie et de madame Margufrite d'Yorch : et pour ce faire furent longuement à Bruges, et devers le duc, un ëvesquë d'Angleterre nommé l'evesque de Salsbery, et Thomas Vagajit, urt gentilhomme serviteur du roy, d'Angleterre, né de la nation de Galles, et treshomme- de-bien : et tant traitèrent iceux ambassadeurs, que le mariage fut fait et conclu : et se partirent pour rétourner en Angleterre devers le Roy , pour faire leur rapôrt. .

(1) En ce temps : 1 464. j

28? MEMOIMES

Page 1