‹ Les mémoires de messire Olivier de la Marche, augmentés d'un Estat particulier de la maison du duc Charles le Hardi, composé du mesme auteurChapitre 21 sur 45 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Comment le duc Charles de Bourgongne assiégea la vile de Nuz; et comment il s'en retourna par ap* ' poinctément faict avec V Empereur:

Tost après se meut dissension ' et débat entre l'archevesque de. Cbulongne et le chapitre de la grand'egljse. Cestuy archevesque estoit frère du comte palatin de la maison de Bavière, et prochain parent du duc de Bourgongne , à cause de sa grand mère : et fut requis (0 le duc de Bourgongne d'aide par son cousin l'archevesque de Coulongne ; et le duc ( qui ne demandoit que d'entretenir et empleyer ses gens - d'armes ) luy acorda libéralement : et, pour commencer sa guerre, il mit le siège devant Nuz, qui est une vile bonne et forte assise sur le Rin, En ce temps les Lombards et Italiens vindrent au service du duc de Bourgongne, et estoyent conduits par le comte

(>) El fin requis : ceci arriva en i474«

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de Gampoba^se, par Jaques Galiot,»par TVoilus, et par les deux frères de Lignane : çt se tira le duc à Pierrefort pour veoir iceùx gens-d'armes : et certes il y avoit une belle puissance d'hommes -d'armes, et tresbonne enfanterie, selon la coustumë d'Italie. Le duc recueillit ses g<ens-drarmes, et se tira contre Nuz, où il mit le siège , comme dict est*

Entre le Rin et la vile avoit une isle qui ne se pouvoit lors passer que par le Ein; et là je vey une épreuve que firent les Italiens : car ils entreprirent , montés, armés et bardés, la lancé sur la cuisse, de passer le Rin , et d'entrer en icelle isle , et la conquérir par icélle épreuve; et en vérité iceux hommesd'armes firent bien leur devoir : car ils.se gettérent libéralement, une grosse flotte, en la rivière du Rin; mais le Rin es toit si rojde et si fort à iceluy endroit, qu'ils ne peurent leur^mprise fournir, et en y eut de morts et de noyés : dont ce fut dommage : car il y avait de gentils hoinmes-d'armes. Toutesfois , par commandement du duc, ils se retirèrent au mieux qu'ils peurent , et me sembla celle epTreuve procéder de grand hardement.

Ainsi fut le siège mis devant Nuz : et ceux de GouV longue renforcèrent Nuz de bons gens - d'armes, et passoyent le Rin en petis bateaux : et n'y pouvoit on remédier, car le duc et ses gens estoyent nouveauvenus à ce siège : p^rquoy il falut qu'il endurast ce renforcement. Toutesfois à forcé de btes fit aporter tant de terre, qu'il sécha le Rin du costè de l'isle, et entra en ladicte isle à puissance : et prestement furent faiets tranchis , où se pou voyent couvrir les gens-d'armes bourgongnons ; et garda ladicte isle à

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son profit. Le duc feit tourner deux rivières, et logea ses gens au long des rivières perdues , encloant son ost : et mesmes y logea les Liégeois , que l'evesque du Liège avoit amenés au service dudict duc: et ainsi fut Nuz assiégé de toutes pars, et estoit le siège bienétofé de toutes choses. Il y avoit hosteleries , jeux de paumes et de4)illes, cabarets, tavernes, et toutes choses que Ton sceut demander.

Le siège dura par tous les tnois de Pan, et fut le plus beau siège et le mieux-étofé de toutes choses que Ion veit pieça.Les Lombards du comte de Campobassë perdirent un trenchis que les Alemans gaignérent sur çux, et en y eut beaucoup de morts et de tués : et le duc fut moult mal - content contre les Lombards, et entreprit de leur faire regaigner ce qu'ils avoyent perdu : mais il n'estoit pas conduisable.

En ce temps je fu envoyé pour ravitailler la vile de feints, qui estoit en grande nécessité; et me bailla le duc pour renfort le viscomte de Soissons, neveu de monsieur de Moreul , qui menoit une bonne bande d'archers à pie. Il me bailla environ cent hommesd'armes italiens : et. si me bailla messire Philippe de Bergues, qui menoit et conduisoit cent lances ; et en celuy païs (qui estoit hors de nostre congnoissance ) nous fusmes conduits par messire Evrard de La Marche , qui nous livra les vivres et les chevaux pour porter le ravitaillement de Liritz , comme dit est : et une froidejmatineie nous nous trouvasmes sur la montaigne •d'un vignoble , où nous tinsmes conseil qu'il estoit de fairç. Le signeur de Haremberch( qui nous avoit fait venir) ne nous osoit aventurer, et toutesfois nous voulions faire et essayer ce pourquoy nous estions

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venus : et sur le poinct du jour nous mena messire Evrard sut une haute montaigne, duquel, lieu Ion pouvoit voir la vile de lints (qui sied de l'autre costé du Hin); et si pouvoit on voir la puissance de l'Çmpire là- logée*, et qui tenoit Je siège devant lediet Lintz : et d'un costé y a voit une vile, et de l'autre- y avoit un vilage.

En ladicte vileestoit'iogé l'evesque de Trêves et sa puissance , et eh ce gros vilage estoit logée la puissance du duc de Zassé : mais il n'y estoit point en personne. Pource que nous ne vismes nulles assemblées entre la vile et le vilage , nous prismes conclusion, de descendre : et fut ordonné que le signeur de- Sis? tain , à tout tin nombre de cranequiniers, descendrait le premier, pource qu'il sçavoit le pais; et faloit descendre par une vigne , au plus-près du chasteau. lie viscomte de Sôissons descendit après, à tout les archers à pie : et selon qu'ils descendoyent ils se mettoyent en bataillé. Je descendy pour le tiers, à tout six vingts hommes-d'armes. Messire Philippe de Berguës descendit pour le quart à tout cent hommesd'armes ; et puis descendirent les Italiens en deux esr quadres, et en moult-belle ordonnance : et puis descendirent les vivres, chacun cheval chargé de blé ou de farine, et un homme qui menoit chacun cheval par la bride : et ainsi marchasrees contre Lints, où nous trouvasmes dès bateaux qui prestement passèrent noz: vivres en la vile de Lints (car le passage estoit plus-près); et*prestemènt les gens-d'armes alemans de la vile et du vilage ennemis coururent aux armes, et y eut de grandes écarmouches d'une part et d'autre : et tandis que les ccarmoucheurs se ba-

toyent, les vivras passoyent la rivière, comme dit est : et deçà l'eaue avdit un gros bowlovart que te Alemans avôyent fait pour garder la rivière : et ce jour \k estoyent dedans les bourgeois d'Audrenac et leurs voisins. Noz gens-de-pié perceurent ledict boulovart, et de premier sault le vindrent assaillir: mais ils furent reboutés : et ainsi que nozrdicts gensde-pié se retiroyent d'entre jceux du bottlovart , par inconvénient le feu se bouta en la poudre d'une conlevrine, qui fit tantost un grand effray parmy le boulovart , et cuidérent noz gens que ceux du boulovart eussent brûlé toute leur poudre. Si retourna chacun celle part, en criant à V assaut, a F assaut l et en peu d'heure fut le boulovart gaigné d'assaut, et tué dedans plus de cent ou six vingts hommes de deffense. Noz archers trouvèrent audict boulovart bon vin de Rin, et largement, et ne les pouvoit on retirer^de la mangeoire: et ainsi fut le boulovart gaigné, et tousjoUrs s'èntretenoit l'écarmouche grosse et planiére entre les deux forts : et , à la plus grande diligence qu'il estoit possible, je retiray eeuxduJxmlovart, et y eut chevaliers faicts , et une tresbellè besongne.

En la vile de Lints entra messire Lancelot de Barlemôftt , qui leur aporta argent pour leurs soudes, leur mena vivres <Jomme vous avez oûy , et les renforça de gens et d'artillerie r et autre secours ne leur pouvions faire, et messire Evrard passa l'eaue, pour parler et aeourager ceux de la vile ; mais rien n'y valut : car les gens de l'Empereur entrèrent $n ladicte vile à demy en parlementant : et fut ladicte vile pHlee et mise à saquemeftt, si-tost que nous fusmes élongnés du lieu.

Les Alemans du duc de Zasse avoyent gaigné la

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montaigne par où nous estions passés ; mais à nostre retour nous regaignasmes le passage sur eux , et y eut de belles armes faietes : et se retira chacun en son quartier et sous son enseigne, et remontasmes la montaigne comme nous estions venus : et ne perdismes , la grâce Dieu, nul homme; et nous en retournasmes sains et saufs celuy soir chacun gésir en son logis. Et pource que nous ôuismes dire que messire Guillaume d'AremBech ayoit contresiegé les gens du duc de Bourgongne par l'autre costé de la rivière du Rih , et battoyent noz gens d'artillerie, nous en alasmès le lendemain matin, et retournasmes devers le duc, en bon vouloir de luy faire service. Mais ledict messire Guillaume s'abusoit : car le duc de Bourgongne avoit meilleure artillerie et meilleurs canons, que n'a voit ledict messire Guillaume : et ainsi retourna chacun en son logis: et ne demoura guéres depuis nostre partement que nous fusnies avertis que ceux de Lints avoyent perdu leur vile, et que les Alemans y estoyent entrés; et y moururent beaucoup de nbz gens.

Ainsi fut la vile de Lints ravitaillée, et puis prise: et nous sceut le duc moult-grand gré de Ta diligence et exécution que nous avions faicte : et ne demoura guéres qu'un débat se meut aux logis entçe les Anglois et les Italiens ; et à la vérité les Anglois avoyent le pire : car toutes les nations se" joindoyent avecles Italiens. Mais le duc de Bourgongne chevaleureuse-» ment, l'espee au poing, se mit entre deux, et appaisa le débat, qui estoit bien dangereux.

Or, pour le vous donner à entendre, ce siège de Nuz dura par tous les mois de l'an si-planteureux de tous vivres et de tous biens, que l'on y estoit comme en

une bonne vile, et y trou voit on draps de toutes sortes, espices pour médecines, et toutes choses qu'on peut demander, ^'artillerie batoit les murailles, et souvent y avoit de,grandes écarmouches.' Les ap roches faisoyent si-pres les uns des autres, qu'il n'estoit jour qu'ils ne com bâtissent. Les Àlemans vindrent logera Uquerocq , un çhasteau qui est à un quart de lieue de la vile de Nuz, et appartient au bastard de Gueldres : et là chargèrent un tas de païsans, leur faisant porter chacun deux bissacs , l'un plein de poudré et l'autre de sel v et les envoyèrent getter entre les murailles et les douves : et ceux de la vile les tirèrent dedans, et firent grand joye de leur venue (car ils avoyeiit nécessité) ; et fut ce ravitaillement faict par inconvénient , et par un grand froid. Et estoit venu le roy de Dannemarch, acompaigné de quatre ducs, pour parler au duc de Bourgongne , et pour pacifier le débat qui estoit entre l'Empereur et le duc : et luy ala le duc au-devapt bien une lieue : et fut si- tard quand les gens-d'armes revindrent en leur logis, que le guet en valut beaucoup moins : et entrèrent dedans la vile lesdicts ravi tailleurs, par un quartier qui n'estoit ne clos ne fourny de gens-d'armes^ et ainsLfut ce ravitaillement, cqui recula fort les aproches qu'a voit fait le duc de Bourgongne : car à ce siège furent les rivières détournées (comme j'ay dict), etfaictes grandes batures de bombardes, grandes mines, pour aprocher la muraille, trànchiç, roulans et engins, bastides et bastillons, et toutes choses dont on se peut deviser ou aviser pour mettre une vile à sugettion : et sans nulle faute celle vile eust esté prise par le duc, si ne fust pour trois points.

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Le premier par le ravitaillement dessusdict , le second par les eaues qui vindrent, et noyèrent ce dont le duc avoit fortifié en celle année : et le tiers fut par la venue de l'Empereur, qui descendit le Rin à bien soixante 'mille hommes; et certes l'Empereur et tous les,princes de l'Empire , voire les communs et les païsans, estoyent tous pour le chapitre de Coulongne et à Tencontre dateur evesque , excepté le duc deBoiirgongne seulement, et le comte palatin, qui monstra petit semblant d'aider son frère. Ainsi l'Empereur descendit devant Nuz, ettousjours costoyoyent la rivière du Rin : car il faut aux Àlemans grand victuaitle et grand mangeaille; et n'eust peu l'ost de l'Empereur estre fourni, se n'eust esté que vivres leur venoyent par la rivière du Rin, tant de Coulongne comme de Zoux : et se fortifia l'Empereur en son camp, et tous les princes se logèrent aveques luy. Et là estoit le marquis de Brandebourg (qui estoit le pillier et le grand conseil de l'armée de l'Empereur); et si y estoit le duc de Zasse , moult-beau jeune prince , et recommandé par tous ceux qui le congnoissoyent : et le duc de Bourgongne par un matin éleva son armée, et vint ferir sur l'osf et sur le logis de l'Empereur : et y fut le desroy si -grand qu'il falut la bannière de l'aigle mettre aux champs, laquelle portoit le duc de Zasse, comme mareschal de l'Empire. j

Toutesfois le d&c de Bourgongne n'entra point au camp de l'Empereur pour celle fois : mais l'artillerie y fit de grans outrages , et mesmes perça de pari en part les chariots de l'Empereur : dont il se mécontenta fort. Sur le jour furent de grandes armes faictes à la chace des Alemans, qui furent poursuy vis par

2p8 MEMOIRES '

messire Josse de Lalain et par le signçur de Chante— raine , un moult* vaillant chevalier de l'ordre de Rodes : et entrèrent iceux pesle-mesle dedans le Rin9 et fut faict desdicts Àlemans grande discipline celuy jour, et dura celle écarmouche jusques à lanuict, que chacun se tira en son quartier ; et, taus les jours çstoyent les écarmouches entre les deux logis sigrandes, que souvent l'evesque de Milan, le signeur d'imbercourt , et autres ambassadeurs, ne pouvoyent passer par le milieu de l'écarmouche : et faloit souvent parler aux ecarmoucheurs d'une part et d'autre, pour faire cesser les écarmouches jusques iceux ambassadeurs seroyant passée. Longuement dura ce parlement : et en fin de compte*fut conclu que le duc dç Bourgongne se léveroit de devant Nuz , et que l'Empereur delogeroit de son camp , et que tous deux à une fois se delogeroyent et partiroyent de leurs logis, et se retireroit l'Empereur en l'Empire , et le duc de Bourgongne en ses pais. Et ainsi fut faict d'une part et d'autre , et fut le delogement (0 faict de devant Nuz : £t se retira l'Empereur contre l'Enipire, et le duc de Bourgongne en ses païs.

(l) Et fut le delogement : le siège de Nuz fut levé le 3 1 mai 147$. L.

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