‹ Les mémoires de messire Olivier de la Marche, augmentés d'un Estat particulier de la maison du duc Charles le Hardi, composé du mesme auteurChapitre 22 sur 45 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Du mariage du duc Charles de Bourgôngne avec madame Marguerite dYorch9 sœur du roy dAngle terre; et des magnificences qui lors Jurent faictes en la maison de B&irgongne. ,

En ce temps (0 l'evesque de Salsbery et Thojna$ Vaguant (qui avoyent tousjours mené le mariage de monsieur de Bourgôngne et de madame Marguerite d'Yorch, sœur du roy d'Angleterre) retournement, devers le duc r et luy aportérent le traité du mariage tel que le duc de JBourgongne le demandoit : etain$i fut jour et temps pris pour faire les noces en la vile de Bruges, qui furent les plus-belles noces où je me suis trouvé de mon temps; et ne me puis passer de mettre p^r escrit, et incorporer çn .ces presens Mémoires., les pompes, Tordre et la manière de faire desdictes noces: et commenceray à la lettre* que j'eji escrivy à Gilles Du Mas , maistre-d'hostel de monsieur le duc de Bretaigne.

ce Gilles Du Mas, maistre-d'hostel de treshautettrespuissant prince monsieur le duc de Bretaigne , mon trescher sire et frère , à vous je me recommande , tant et de si-bon cueur comtne je puis. Pourcé qu'en celle haute et triomphale maison, où Vous estes en estât pour avoir charge de conduire les grandes f estes, et recuillottes des princes et princesses quand elle&

(0 En ce temps : Charles épousa la priaces^id'AiigleUîrre en 1 468.

surviendront, je ne sçay si en la noble feste deà noces de monsieur le duc de Bourgongné pourroit avoir aucune chose dont la mémoire vous peust servir en temps et en lieu. J'ay recueilly grossement, et selon mon lourd entendement , ce que j'ay veu en ceste dicte feste, pour le vous envoyer, vous priant , tant comme je puis , que pareillement me veuille^ avertir des nobles esta ts et hautes œuvres qui surviendront en vostre quartier, et que noua puissions tousjours demeurer si-bons amis et si -familiers ensemble comme il appartient à deux nobles-hommes d'un estât et office, en deux fraternelles, alliées et amies noblesmaisons : et je prie à Dieu- qu'il- vous doint joye de vostre dame , et ce que vous desirez.

Au regard de moy, pour parler en gros, et de ce jlont par nécessité je ne me puis passer d'escrire, au regard du grand nombre de navires, richement étofees et garnies de geris-d'armes , que le roy d'Angleterre mit sus , et envoya pour amener madame Marguerite sa sœur par deçà, et de la descente que madicte dame fit à l'Escluse , je m'en passe, pour abréger escripture, et venir au gros de ma matière.

Madicte dame et sa compaignie arrivèrent à l'Escluse par un samedy vingtcinqième jour de juing : et le Tendemain madame la duchesse de Bourgongné, mère de monsieur le duc d'alors, madamoiselle de Bourgongné, aveques elle madamoiselle d'Argueil, et plusieurs autres dames et damoiselles, allèrent visiter et veoir madicte damé Marguerite, et n'y demourérent que la disnee seulement : et au regard que madicte dame la duchesse fit, çlle fut tant joueuse d'avoir veu celle belle dame, et congnu ses mœurs et ses vertus,

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qu'elle ne se pou voit saouler d'en dire lès ' biens qu'elle y avoit veus : et demoura aveques madicte dame Marguerite, de la part de madame la duchesse, monsieur le comte de Charny et madame la comtesse $a femme , messire Jehan de Rubèmpré et mesure Claude de Toulongeon , et plusieurs autres dames et damôiselles çt gentils-hommes,, pour recueillir les estrangers et estrangéres d'Angleterre, qui estoyent venus à tresbelle compaignie : et y avoyent ïedict comte et comtesse esté envoyés, pour recueillir madicte dame à la descente du bateau. Ce qu'ils firent bien et notablement , et ne bougèrent d'aveques elle jusques à ce qu'elle vinst à Bruges, comme cy^apres vous pourrez voir et entendre.

Le lendemain que madame la duchesse fut revenue de voir madicte dame Marguerite, monsieur de Bourgoiigne se retira au lieu de l'Eseluse à petite compaignie, et entra par derrière dedans le chàsteau : et après qu'il eut soupe se partit, à tout six ou sept chevaliers de l'ordre seulement, et vint assez secrètement à l'hostel de madicte dame Marguerite , combien qu'elle en estoit avertie, et s'estoit acompaignee des plus gens .-de -bien de sa compaignie: comme du signeur d'Escalles , frère delà royne d'Angleterre, et de plusieurs autres nobles Anglois qui estoyent venus à celle feste. À l'arrivée ? et quand ils se yeirent l'un l'autre , ils se feirent moult - grand honneur : et puis s'assirent sur un banc, où ils devisèrent longuement ensemble; et, après plusieurs devises, monsieur l'evesque de Salsbery (qui tousjours avbit mené ceste matière) se vint mettre à genoux entre eux deux, et les mit en plusieurs gracieux

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devis : et assez tqfst après vkit monsieur le comte k Charny, qui dît telles parolles : « Monsieur, vous <r $vez trouvé ce que vous avez tant quîs et désiré: « et puis que Dieu vous -a amené ceste noble dame «. au port de salut et à vostre désir , il me semble -« qu* vpus ne devez point départir sans monstrer la « bonne affection que vpus avez à elle, et qu'à ceste « feeure vous, la devez fiancer, et luy faire pro- « messe. » -

Mondiet signeur respondit qu'il ne tiendroit pas à: luy : /et l'èvesque de Salsbery dît à madame Marguérite le propos en quoy ils estoyent, et ce que monsieur desiroit de sa part, luy demandant quelle en vouloit faire : laquelle luy respondit que pour ceste cause, et notir autre, l'avoit envoyée le roy d*Afcgleterre" son frère pardeça; et que ceste chose, laquelle le Roy luy avoit commandée , elle estoit preste de faire et acoinplir. Et sur ce propos les prit l'èvesque par les deux mains , et les fiança : et ainsi se partit pour ceste fois mondiet signeur, et Tendemain s'en retourna à Bruges.

Madicte dame Marguerite demeura audict lieu de l'Esçlûsejusques A l'autre samedi suyvant, et fut encores visitée par mondiet signeur : et; ledict samedi, furent les bateaux richement parés pour conduire et mener madicte dame au lieu du Dan (0 : auquel lieu elle fut receue honnorablement et en grand joye, selon le cas et la faculté d'icelle petite ville. Le l'endemain,qui fut troisième de juillet, mondiet signeur le duc de Bourgongne et de Brabant se partit, à privée compaignie, entre quatre et cinq heures du matin,

(tf Dan % lisez Dam.

D OLIVIER M LA MARCHE. 3o3

et se tira au lieu du Dan, où il trouva madicte daine Marguerite et sa compaignie , préparée et avisée de le recevoir cpmme il estoit ordonné : et là mohdict signeur l'espousa comme appartenoit, pajr la main de l'evesque de Salsbery dessusdict : et après la messe chantée, mondict signeur s'en retourna en son hostel à Bruges; et croy que tandis que les- autres; cérémonies se firent il feit provision de dormir, pomme s'il eust à faire aucun guet ou eScoute pour la nui et avenir. v

Tant os t après se rendirent au lieu du Dan monsieur Adolf de Cléves, signeur de Ravastain; monsieur d'Àrgueii, monsieur de Chasteau- guion, monsieur Jaques de Sainct-Pol, monsieur de Roussy, monsieur de Fiennes, messire Jehan de Luxembourg, Ir comte de Nanso ('), messire Baudoin, bastard de Bourgongne, et tant d'autres chevaliers et nobles-hommes, que trop longue chose seroit de les racompter : et eux avoir fait la révérence à, madicte dame la nouvelle duchesse, madicte dame entra en une littiére richement parée de chevaux ^ et de couverture de riche drap d'or : et au regard de sa noble personne, elle estoit vestue d'un drap d'or blanc en habit nuptial, comme il appartient en tel cas : et sur ses cheveux avoit une riche couronne : et au regard du colier et du fermait , elle en estoit richement et pompeusement parée : et après elle avoit tréze haquenees blanches enharnachees de drap d'or cramoisy, dont les deux estoyent en main , au plus près de sa littiére : et sur les autres estoyent montées les dames d'Angleterre, qu'elle avoit amenées en sa compaignie. Apres

(0 Nanso : lisez Nassau.

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icelles haquenees venoyent cinq chariots richement couverts de drap d'oj^ dont au premier estoit la du- . chesse de Nolfolck, qui estoit une moult-belle dame d'Angleterre , laquelle estoit venue pour acompaigner et amener madicte dame pardeça; et aveques elle estoyent madame d'Escalles -, madame la comtesse de Charny, madame la vidamesse d'Amiens, et non plus. Aux autres chariots estoyent plusieurs dames etda» moiselles , tant Anglûises comme autres : et puis qu'il me vient à point, je nommeray partie desdictes dames angloises qui vindrent pour amener madicte. dame: et premièrement madicte dame la duchesse Ae Nolfolck, secondement madame d'Escalles, madame de Willebi, une tresbelle vefve; madame de Cliton , madame de Strop, mademoiselle Leonor, et plusieurs autres dames et damoiselles , jusques au nombre de quarante ou cinquante femmes.

En tel estât marcha madicte damé depuis le Dan jusques à la porte de Bruges, que l'on dit la porte Saincte Croix : et au regard du grand nombre des princes, chevaliers et ësôuyers, nobles-hommes et nations qui iceluy jour rencontréreut madicte dame, richement vestus et empoint (0, je m'en, passe pour abréger, pource que je veuil venir à l'ordre comme ils entréreoJ^çn ladicte vile. Mais toutesfois suis je cpntraint de rantentevoir un noble chevalier zeelandois qui à celle heure et entrée avoit six chevaux couvers de pareure de drap d'or, d'orfeverie, de drap de soye et de campanes tresrichement, nommé Adrian de Borsele, signeur de Bredam : lequel pour deux causes je .- ramentoy ■■ en cest article. La première,

(*) Empoint : faisant bonne contenance.

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pource qu'il fut le mietox empoint à ceste entrée. La seconde, pou rce que, par la voulante de Dieu, lé mecredy après il trépassa, à l'ocasion d'une maladie d'une jambe : dont ce fut dommage, et fut moult regrette de la signeurie.

À celle porte de Sainete Croix furent les ordonnances farctes : et marchèrent par ordonnance ceux qui acompaignérent la noble espouse', en la manière qui s'ensuit, sans y rien oublier. Premièrement tous les gens- d'Eglise et collèges, acompaignans les evesques, abbés et prélats, (fui furent ordonnés à porter les reliques et conduire les processions, et qui avoyent attendu longuement macjicte dame à içelle porte, marchèrent les premiers., et par ordre et à l'ouvert, tellement qu'entre deux pouvoyt marcher l'ordonnance et la compaignîç ainsi qu'elle veiioit.

Les premiers qui marchoyent par ordonnance estoyent le bajlly et escoutette de Bruges : et après eux venoyent deux à deux les gentils-hommes de l'hostel des priifceset signeurs, qui n'estoyent point de la re-. tepue et ordonnance de monsieur le duc: et âpres iceux venoitun gentilhomme capitaine des archers de monsieur le bâstard de Boufgongne, et douze archers après hiy, vestus de pallçtotz d'brfaverie blanche , ji un grand arbre d'or devant et derrière : qui signifiok le pas de l'arbre d'or, que monsieur le bastard com-' meitça celuy jour et maintint celle feste , dont cy après sera faicte mention.

Apres iceux archers marchoyent les gentilshommes,

deux à deux, de l'hostel de monAct signeur ; puis les

chambellans, et après les signeurs du sang, qui furent

à moult-grand nombre, et furent tous vestus des robes 10. 20

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et pareupes de mondict signeur, qui furent telles, que lçs escuyers avoyent robes de drap de damas noir, et pourpoints de satin craipoisi. Les chefs d'office avoyent longues robes de. satin noir figuré, et pourpoints de satin figuré, cramoisi : et les chevaliers et gens-de-conseîl avoyent longues robes de velours noir, et pourpoints de velours cramoisi : et leâ serviteurs et varlets de la maison tous vestus de drap noir et violet, et pourpoints de camelot. Que vous diroye je? Tant et si-largement donna Monsieur, de drap de soye et de laine, pour cette pareure, qu'il cousta plus de quarante mille francs : et certes il faisoit beau voir marcher en ordonnance les chevalier et gentils- hommes Vestus de cette pareure.

Apres iceux du sang marchoyent toutes manières d'instrumens par ordre ( quf estoyênt de diverses nations ); et après iceux venoyent clairons, menestriers et trompettes, tant anglois comme hourgongnons, qui se faisoyent moult efforcément ouyr : et après venoyent officiers - d'armes de divers pais , à grand nombre , dont il en y avpit vingt quatre portans cottes - d'armes. Apres iceux venoyent six archers portans la couronne d'or sur l'espaule , qui estoyênt des archers de la couronne du roy d'Angleterre, et avoyent chacun une longue flèche en la main : et après iceux vehoit Madame en sa littiére, comme j'ay dit devant. Au çosté deçà et delà ladicte littiére, tenant la place large, estoyênt les deux capitaines des archers dé monsieur le duc, c'est-à-sçavoir monsieur de Rosimbas, et messire Philippe, *bastard de L'a Vie vile, acompaignés de vingt archers de corps seulement, et habillés de palletots d'orfaverie. Ceux Jà furent à pie,

d'olivier de la. marche. Zoj

et avoyent leurs vovuges,et garcloyent (comme diçt est) la littiére de la presse, et que le. peuple n'y aprochast; et au regard de la littiére, elle estoit richement -adextree : car des Bourgongnons'estoyeht à pie les chevaliers de la Toison d'or richement vestus et parés , les uns vestus de drap d'or, les autres d'orfaverie moultrichement : et estoit en chef mesàircAdolf de Gléves, cousin germain de monsieur de Bourgongne , puik monsieur le bastard- de Bourgongne , monsieur le comte de Charny, monsieur de Crequi, monsieur xle La Vére, monsieur d'Auxi, messire Symon de Lalain, messire Philippe Pot, signeur de La Roche; messire Philippe de Crevecueur, signeur des Cordes; messire Jaques de Sainct-Pol , «signeur de Richebourg; et généralement tous les chevaliers de l'ordre qui se trouvèrent là : et du costé des Anglois ayoit beaucoup de gens-de-bien à pié tenans la littiére : et pource qu'ils me viennent à point} je deviseray les noms des gensde-bien envoyés pour conduire Madame pardeça.

Là estoit en chef monsieur le comté d^scalles, frère de la royne d'Angleterre; messire Jehan d'Onde vile son frère , l'un des fils de monsieur de Talbot , frère de la duchesse de Nolfolcq; messire Thomas de Mongomeri, messire Jehan Havart, le signeur d'Acres, maistre Jehan Don , maistre Thomas Vagan , maistre Salengier, maistre Jehan Auperre, et moult d'autres ^chevaliers et gentils-hommes dont je ne sçay les noms : et pouvoyent estre jueques au nombre de quatre vingts à cent nobles, qui toute la feste furent très-bien empoinct, et richement vestus : mais tous ceux cy n'estoyent point à pié au tour de ladicte littiére, sinon dix ou douze premiers nommés.

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Apres ladicte littiére .a voit encores six archers de la couromije, habillés comme les premiers : et certes c'estoyent ;beaux hommes , et. bienv empoint ; et après iceux venpyent les haquenees et chariots, dames et damoisélles, en tel estât et ordonnance que les ay une fois de visées.

Apres la compaignie des dames venpyent les ambassadeurs, tant prélats que chevaliers, qui estoyent là, chacun tenant le degré de son maistfe : et furent ordonnés, pour les acompaigner, monsieur le chancelier de BoUrgongne, et le conseil de la maison. Là estoyent l'evesque de Salsbery, l'evesque de Mets, l'evesque de Verdun, l'evesque de Cambray , l'evesque d'Utrech, l'evesque de ïournay, un chevalier de par le roy d'Arragon, trois pu quatre chevaliers, clercs et gentils -hommes de par le comte palatin, et moult d'autres dont ne me souvient ;*et après iceiix venoyent les nations par ordre, qui marchoyent en la manière qui s'ensuit.

Les Vénitiens marchoyent les ^premiers, et estoyent eux et leurs serviteurs tous à cheval, les maistres vestus tous dte velours cramoisi, et les varlets de drap vermeil : et devant eux avoyent cinquante hommes à pie vestus de vermeil, chacun tenant une torche en la main. Apres venoyent les Florentins, lesquels a voyent devant eux soixante torches , portées par soixante hommes à pié vestus de bleu : et après les torches faisoyent marcher quatre page*, l'un après l'autre, sur quatre destriers : et lesdicts pages avoyent pourpoints de drap d'argent, et mantelines de velours cramoisi : et les chevaux estoyent couverts de satin blanc, bordés de velours bleu. Devant les marchands

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florentins marcîioit Thomas Portunâire , chef de leur nation, vestu comme les conseillers de monsieur le duc (car il estoit de son conseil) ; et après luy marchoyent dix marchans deux à deux, vestus de satin noir figuré, et après dix facteurs, vestus de satin noir simple, et tous âvoyeht pourpoints cramoisi : et après eux avoit vingtquatré varlets à cheval , tous habillés et vestus de bleu. Apres^ marchoyent les Espagnarts (0, qui e9toyent trente quatre marchands à cheval, vestus de damas violet : et avoit chacun marchand son page à pie devant luy, tous pareils, vestus de pourpoints de satin noir, et de jaquettes de velours cramoisi : etfaisoyent lesdicts Espaignarts porter devant eux soixante torches par soixante hommes à pié , vestus de violet et de verd. Apres iceux venoyent les Genevois (a), qui faisoyent aler devant eux une belle fille à cheval, représentant la'pucelle, fille du Roy, que sainct George guarantit du dragon : et sainct George venoit après, armé de toutes armes,. son cheval couvert de damas blanc , et une croix de velours cramoisi : et fadicte pucelle estoit vfstue de damas tlanc , et son cheval couvert de velours cramoisi : et , après celle histoire, suyvoyent trois pages vestus de damas blanc, et leurs chevaux de damas violet : et puis suyvoyent les marchands genevois, jusques au nombre de cent et huict , tous vestus de drap violet. Et après venoyent les Ostrelins , lesquels estoyent cent et huict à cheval , vestus de robeé de violet, et plusieurs fourrées de gris : et avoyent six pages vestus de satin violet, robes de damas blanc , et leurs chevaux housses de damas violet : et faisoyent lesdicts Ostrelins

(0 Espagnarts : Espagnols. — (2) Genevois : Génois.

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porter devant eux soixante torches, les hommes portans icelles aussi vestus de violet.

En tel orldre et en telle, ordonnance entra madicte dame en sa vile de Bruges: et faut commencer à réciter les personnages qui furent monstres en sa joyeuse f venue : et au regard des rues, elles furent tendues tresrichement de drap d'or et de soye, et de tapicerié : et quant aux histoires, j'en recueilly dix en ma mémoire. La première fut comme Dieu acômpaigna Adam à Eve en paradis terrestre. La seconde, comment Gleopatra fat donnée en "mariage au roy Alexandre : et ainsi s!gntreténoyent les histoires au propos , jusques l'on vint devant l'hostel de Monsieur.

Devant ledïct hostel avoit un riche tableau tout peint d or et d'asur, au milieu duquel, avoit deux lions élevés , tenans un escu armoyé des armes de monsieur de Bourgongne : et à l'entour dudict tableau avoit douze blasons des armes des pais de mondict signeur, tant des duchés que dés comtés : et au • dessus du tabernacle estoit à un des cos tés saine t Andrieu, et à l'autre sainct George : et au dessous dudict tableau estoyent les fusils pour devise, et lç mot de mondict signeur, qui dît : Je l'ay eirtprins. Deçà et delà dudict tableau avoit deux archers richement peints et élevés. L'un estoit un Grec tirant un arc turquois, et parmy le bout de son trait sailloit vin de Beaune, autant comme la féste dura; et de l'autre , costé avoit un Alemand tirant d'un crannequin, et par le bout de son mattras sailloit vin de Rin : et tous lesdicts vins tomboyent en deux grans bacs de pierre , où tout le inonde en poilvoit combler

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et prendre à son plaisir. Dedans la- court, vers l'espicerie, avoit un grand pellican qui se dohnoit en la poitrine : et en lieu de .sang qui en devoit partir, en sailloit ypocras, qui tomboit en une mande d'osier si soubtivement faicte que rien ne 's'en perdoit; mais en pouvoit chacun prendre, à qui il plaisoit.

Maintenant reviendrons à la descente de ceste belle dame, laquelle entra dedans la court, assez près de douze heures : et Madame -, la mère de monsieur de Bourgongne, Tattendoit à l'entrée de la salle, acompaignee de madamoiselle de Bourgongne et de madamoiselle d'Argueil, aveques bien cent dames et, dàmoiselles de nom : çt quand ladicte littiére aprocha, madicte dame luy ala au-devant; Mais tantost les archers de la couronne (qui estôyent à ce ordonnés) prirent la littiére sur leurs cols , et là mirent hors dés chevaux, et l'a portèrent plus-avant au devant de madicte dame : et puis mirent ladicte littiére à terre, et là fut ladicte littiére découverte, et vint madicte dame la duchesse la mère prendre madicte dame sa béllefille hors de ladicte littiére, et l'emmena par la main, à son de trompes et de clairons, jusques en sa chambre : et pour le présent nous tairons des dames et de la chevalerie , et reviendrons à - deviser ' de l'ordonnance de l'hostel. Pour commencer aux communs offices, à la cuisine avoit trois cens hommes , à la saulserie quatre vingts , à l'echansonnerieN et pânneterie pour chascune soixante hommes, et en l'espicerie quinze : et généralement tous lés offices furent fort fournis de gens.

A l'hostel avoit une petite salle ordonnée devant la chapelle, où mangéoit monsieur de Bourgongne seu-

lement; et auprès- cPicelle salle a voit une grand salle, où matigeoyent tous les chambellans; et plus -bas av'oit une autre plus grande salle ^ où mangeoyent les maistres-d'hostel et tout le commun : et se couvroit celle salle à plusieurs fois, pour le grand nombre de gentils -hommes, archers, pages , officiers- cfarmes, trompettes, menestrïers et joueurs d'iustrumens qui estoyeht à icelle fçste. Outre plus, avoit en la maison sept chambres ordonnées pour festeyer les estrangers : dont de Tune estoit chef monsieur le bastard, et l'acompaignoit monsieur de La Roche. Les autres estoyent monsieur Jaques de Sainct-Pol, messieurs d'Arcy,de Grequi, de La Gruthuse et de Bergues, et plusieurs autres qui les acompaignoyent : et en chacune chambre y avoit njaîstre-d'hostel , et gens ordonnés pour y servir : et, pour tenir le grand estât, fut faicte une salle en une grande place que l'on dit le jeu de paume de Ja court.

Cesté salle fut faicte hastivement de charpentene* moult-grande, moult- haute * et moult-spacieuse. Elle estoit enluminée de verrières si-bien et si^à-poinct, que tous disoyent que c'estoit une des belles salles qu'ils eussent veue. Ladicte salle estoit tendue par haut de drap de laine bleu et blanc , et par les costés tapicee et tendue d'une riche tapicerie faicte de l'histoire de Jason , pu estoit compris l'avènement du mUtére de Ja Toison d'or. Celle tapicerie estoit toute d'or, d'argent et de soye, et ne croy pas que l'on ait veu si-grande et si-riche tapicerie ensemble. Ladicte salie fut aidée de candélabres de bois peints de blanc et de bleu, et es deux bouts de ladicte salle pendoyent deux chandeliers moult -soubtivement faicts : car de-

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dans l'artifice de chacun pouvoit estre un homme non veu. Les dessusdîcts chandeliers estoyent en manière de chasteaux , et les pies desdicts cjiasteaux estoyent hautes roches et montai gnes moult - soubtivement faictes : et par les chemins , qui tournoyoyent au tour desdictes roches, voyoit on divers personnages à pié et à cheval, hommes ,' femmes , et diverses bestes (qui furent moult-bien faicts , et soubtivement) ; et le dessous desdicts chandeliers furent chacun de sept pièces de miroir moult- grandes, et si-bien composées qtje Ton voyoit dedans chacune pièce tout ce qui se faisoit dedans ladictè salle. Lesdictes, montaignes estoyent pleines d'arbres , d'herbes , de fueilles et de fleurs ; et certainement ils furent fort prises et regardés d'un chacun, et furent faicts delà main d'un moult subtil homme, nommé maistre Jehan Stalkin, chanoine de Sainct Pierre de L'Isle : et par aucuns purs Jedict Stalkin fit personnes mettre dedans lesdits chandeliers, qui faisoyent virer la moitié desdicts chandeliers aussi dru qu'un moulin à vent : et' saillirent, hors des roches , dragons gettans feu et flamme moult estrangement : et ne voyoit on point comment la soubtiveté se conduisoit. Au bout de ladicte salle, devant la grand'porte , furent faicts deux granshourds l'un sur l'autre, moultrgentement tapicés, pour mettre et loger les dames et damoiselles qui estoyent venues pour voir la feste, et- se tenoyent comme non-congnues.

En celle salle avoit trois tables drecees, dont l'une fut au bout de dessus , traversant à potence : et estait la table pour l'honneur. Celle table estort plus -haute que les autres, et y montait on à marches de degrés :

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et tout du long d'îcelle^table avoit un riche ciel, et dossier si-grand qu'il faisoit tapis aii banc, tout de trèsriche drap d?or. Aux deux côstés de ladicte salle, tirant du long, furent les autres deux tables drecees, moult-belles et moult-longues ; et au milieu de ladicte salle avoit un haut et riche buffet, faict a manière d'une losange. Le dessous dudict buffet estoit clos à manière d'une lice, et tout tapicé et tendu des aimes de monsieur le duc : et de là en-avant commençoyent marches et degrés chargés de Vaisselle , dont par les plus-bas, estoit la plus grosse, et par Le plus-haut estoit la plus-riche et la plus-mignote : c èstasçavoir par le bas la grosse vaisselle d'argent dorée , et par l'amont estoit la vaisselle d'or,*>garnie.de pierrerie : dont il y avoit à tresgrand nombre. Au-dessus dudict buffet avoit une riche couppe garnie de pierrerie, et par les quarres dudict buffet avoit grandes cornes de licorne toutes entières, moult- grandes et moult -belles : et de toute la vaisselle dé la pareure dudict buffet ne fut servi pour ce jour , mais avoyent autre vaisselle d'argent, de pots et de tasses, dont la salle et les chambres furent servies ce jour; et à la veritémonsieurde Bourgongné pou voit bien seryir sa fest^ largement en vaisselle d'argent : car le duc Philippe (<lont Dieu ait l'ame) luy en laissa pour provision plus de soixante mille marcs, ouvrés et prests pour servir.

Les- tables furent nôj>lfement couvertes et aprèstees pour disiïer : et tantost madame de Bourgongné la mère amena la noble espouse sa belle -fille : et

fut l'eaue cornée '(0 et l'assiette faicte, telle que cy-

(i) Et fut l'eaue cornée : et l'on sonna de la corne pour inviter à se laver les mains.

I) OLIVIER DE T,A MARCHE. 3l5

après ensuit. , L'espouse fut assise au milieu de kt table : et auprès (Telle, à la main dexire:, estoit madicte dame : et au bout de la table, d'iceluy. co'sté, es toit madamoiselle de Bourgongne : ,èt du coste senestre fut ordonnée la place de madame la duchesse de Nolfolch et de madamoiselle d'Arguel ; mais pour ce que ladicte duchesse estoit travaillée, elle disna ce jour en sa chambre : et n'y eut d'icehiy costé que madamoiselle d'Arguel. Derrière l'espousee furent ordonnées madame la comtesse d'Escalles et madame la corntesse dé Charny, pour aider à suppiorter l'espousee , comme il est de coustume de faire en tel cas. Les autres tables furent pleines de dames et damoiselles moult -richement parées et vestuesl

Au regard du service, madame la nouvelle duchesse fut servie d'eschançon et d'escuyer- tranchant, et de pannetier, tous Anglois, tous chevaliers, et gens de grand'maison ; et l'huissier de salle cria : Chevaliers, a la viande ! Et ainsi ala on au buffet la viande quérir : et au tour du buffet marchoyent tous les parens de Monsieur, et tous les chevaliers tant de l'ordre que de grand' maison , tous deux à deux, après les trompettes, devant la viande; puis grand nombre d'officiers-d'armes, leurs cottes-d'armes vestues; et puis venoyent tous les maistres-d'hoslcl, tant de monsieur que de madame : dont le dernier <es toit messire Guillaume Bisse, premier maistre-d'hoâtel, lequel avoit levé la viande au buffet : et après venoit le pannetier, et le suyvoyent dik ou douze chevaliers et gens de grand' maison , qui portoyent la viande. Et ne voulut point madame la duchesse la mère, pour celuy jour, estre servie à couvert : mais laissa l'honneur à sa

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belle -fille, comme estoit raison. Or , pour abréger l'ordonnance de la salle, on àvoit ordonné quatre gentils- hommes, et après chacun dix gentils-hommes noifrmés, lesquels quarante quatre servirent la salle de viande, qui me sembla trçsdiligemment servie : et fut le disner servi à trois fois ; et n'est pas à oublier que toutes les salles , toutes les chambrés , et la grande salle dont je parle, furent tous servis en vaisselle d'argents

Les signétirs commis emmenèrent lés signeurs, chevaliers et gentils-hommes anglois par tes chambres : et en un lieu que l'on dit la gallerie disna le légat, accompaigné des ambassadeurs des roys et des princes qui là estoyent, ensemble de tous les evesques de celle maison : et disna Monsieur en la salle pour luy ordonnée 7 et tous ses chambellans en leur reigle. Qui estoit moult-belle chose à voir, pource que tous estoyent vestus pareil de la livrée de Monsieur, et tous les serviteurs de mesmes, à leur degré ; et ne. voyoit on homme , parmy leans, que vestu de velours, et grosses chaisnes d'or, à moult -grand nombre : et atant se taist mon escriture du- disner, pour revenir à la jouste erau pas de l'arbre d'or, qui commença cehiy jour, comme çy-apres ori*fcz.

- Le disner fut faict , et se retraïrent les dames pour eux aiser en leurs chambres^un petit : et devez savoir qu'il y eut plusieurs habillémens changés et renouvelles ; et puis montèrent en leurs chariots et sur leurs haqiienees, et en moult-grand' pornpe et triomphe vindrent sur les rangs ; et tantost après vint monsieur de Bourgongnfe, son cheval harnaché de grosses

I> OLIVIER DE LA MARCHE. 3lJ

sonnettes d'or, et luy vestu d'une longue robe d'orfife-' verie, à grandes manches ouvertes. Ladicte robe estoit fourrée de moult-bonnes martres : et à la vérité ce me sembla habillement moult princial et riche. Ses chevaliers, et gentils-hommes l'accompaignoyent à moult-grand nombre, et ses archers et ses pages l'adextroyent à pie : et ainsi vint descendre devant l'hostel qui pour luy estoit préparé.

La place de la jouste fut drecee sur lé marché de Bruges; et fut toute close* qu'il n'y avoit que deux entrées : sinon pour celuy jour seulement, que monsieur Adolf de Cléves (qui devoit ouvrir et commencer lé pas ) avoit fait faire une entrée au droit de là où il se devoifarmer : et pour estre mieux averti de la cause de ceste emprise, monsieur le bastardde Bourgongne fonda son pas sur un géant qu'un nain conduisoit prisonnier, enchainé : dont la cause de sa prison est declairee en une lettre, laquelle lettre un poursuyvaijt nommé Arbre- d'or (qui se disoit serviteur de la dame de l'Isle cqjee) avoit aportee à monsieur le duc : et aussi par un chapitre baillé à mondict signeur.

Au regard de la place ordonnée pour la jouste, à l'entrée , devers la chapelle Sainct-Christofle, estoit une grande porte peinte à un arbre d'or, et y pendoit 1^11 marteau doré; et à l'autre ,boUt à l'opposite, contre l'hostel de la vile, avoit une grande porte, pareillement à l'arbre d'or : et ceste porte estoit faicte à tournelles moult -gentement : et sur icélle estoyerit les clairons de mondict signeur le bastard à grandes bannières de ses armes , et vestus de sa livrée (qui fut pour celuy jour robes rouges, à" petits arbres d'or

3l8 MEBlOIRBS

mis sur la manche, en signe dupas) ; et sur les deux tours de ladicte porte avoit deux bannières blanches à deux arbres d'or. Â l'opposite des dames, du coste des grandes halles, fut l'arbre-d'or planté, qui fut un moult-beau pin tout doré d'or, exceptées les fueilles; et d'empres iceluy pin avoit un perron à trois pilliers moult -gentement faict, où se tenôit le nain, le géant, et Arbre -d'or le poursuyvant, par qui se conduisoit le pas et le mistére de la jouste : et à l'encontre dudict pillier ayoit escrit quatre lignes, qui disoyent ainsi : " i >

, Ùé ce perron nul ne prenne merveille : C'est une emprise qui nobles cueurs réveille , Ou service de la tant honnoree N

Dame d'honneur, et de llsle celée.

Â.u plus-pces dudict perron avoit un hourd tapi ce, ou estoyent les juges commis de- par Monsieur pour garder ledict pas en justice et en raison : et furent ordonnés premièrement Chômas deLoreille, signeur d'Escoville, ambassadeur et serviteur de monsieur le duc de Normandie; messire Philippe Pot , signeur de La Roche ; messire Claude deToulongeon, signeur de La Bastie; et messire Robert, signeur de Miraumont, lieutenant de monsieur le mareschal de Bourgongne: «t avec iceux estoit le roy -d'armes de la Jartiére, le roy -d'armes de la Toison d'or, Bretaigne le héraut, Constantin le héraut , Bourgongne le héraut, et plusieurs autres : et en un autre, hourd tenant à cestui là e§toyent tous les roys-d'armes et heraux ( tant estrangers comme privés) qui estoyent à ceste assemblée. Devant le hourd des juges se ferroyent et mesuroyent

D'OLIVIER DE Lit MARCHE. 3ig

toutes les lances ? ne de tout le pas ne fut lance tenue pour rompue, qu'eMe ne fust mesurée à la mesure par lesdicts juges ordonnés : ne lance courue sans mesure. Mais fut le droit de chacun moult-bien et loyaument gardé :et je respon que j'accompaigriay lesdicts juges tout au. long de, la feste.

Les maisons, les tours, et tout à l'entour desdictes lices tant loing comme près, tout estoit si plein de gens que c'estoit belle chose à voir. Mais puisque j'ay devisé de la. tnaniére de la place , il est temps que je revienne à descrire l'entrée de monsieur de Ravastain, et celle de monsieur le bastard, chevalier gardant l'Arbre - d'or, qui pour ce jour coururent, et pon plus; et, à la vérité, l*on doit légèrement, entendre qu'il fut tard : tfar la venue de Pespouse fut longue et le disner long, et pou voit estre six heures avant. Comme dessus est dict, monsieur* de Ra vastain, environ six heures, arrivai la porte de T Arbred'or (laquelle il trouva close); et son poursuyvant, nommé Ravastain, la cotte -d'armes vestue (qui portoit le blason de ses armes), heurta trois fois d'un marteau doré à ladicte porte : et tantost luy fut la porte ouverte; et vint; Arbre -d'or le poursuyvant, ayant une cotte- d'armes blanche, à grans arbres d'or: et estoit acompaigné du capitaine des archers de monsieur le bastard, et de six de ses archers , qui deffendoyent l'entrée. Ledict Arbre -d'or dît au poursuy* vant : « Noble officier-d'armes, que demandez- vous?» Et le poursuyvant luy respondit : « A ceste porte est « arrivé haut et puissant signeur monsieur Àdolf de « Cléves, signeur de Ravastain, lequel est ici venu « pour acoinplir l'aventure de l'Arbre-d'or. Si vous

« présente le blason de ses armes , et vous prie qu'ou- « vërture luy «oit faicte , et qu'il Soit receu. » Ledict Arbre- d'or prit ùnçs tables, où il escrivit le nom du chevalier venant au pas : et puis prit en ses mains, en grande révérence et à genoux, le blason de monsieur de Bavastain , et l'emporta solemnellejnent jusques- à TÀrfire - d'or : et en passant par devant les juges, leur monstra ledict blason, et leur dît l'aventure qu il avoit trouvée à la porte. Si fut ledict blason mis et attaché à l' Arbre-d'or comme il estoit ordonné, et fut faict sçavoir au chevalier qui gardoit le pas le nom de celuy qui estoit arrivé , pour son emprise fournir. '.-'-.

A celle heure partirent du perron pour venir à la porte Arbre-d'or (qui aloit devant), et après luy le nain qui menoit le géant enchaîne : et le nain estoit vestu d'une longue robe, la moitié de drap de damas blanc, et l'autre moitié de satin figuré cramoisy , et avoit une barrette en sa teste; et lé géant estoit vestu d'une longue robe d'un drap d'or d'estrange façon, et n'avoit rien en sa teste qu'un petit chapeau de Provence. Ledict géant estoit ceiîict, parmy le faux du corps, d'une chaîne. Celle chaîne estoit longue, et traînant : et par le bout qui traînait le tenoit ledict nain, et le menoit après soy : >t ainsi arrivèrent à la porte.

Sur ce poinct fût la porte ouverte, et entrèrent premièrement les clairons de monsieur de Ravastain : et après lesdicts clairons venoyent les tabou rins, et après les tabourins les officiers-d'armes , et après iceux officiers - d'armes venoit dri chevalier, à manière d'un hofrimè-de-conseil. Ledict chevalier estoit

monté sur une petite mulle enharnachee de velours bleu : et ledict chevalier vestu d'une longue robe de velours bleu. Suyvani ledict chevalier vênoit la personne de monsieur de Ravastain, en une littiére richement couverte de drap d'or cramoisy. Les pommeaux de ladicte littiére estoyent d'argent, aux armes de mondict signeur de Ravastain , et tout le bois richement peinct, aux -devises de mondict signeur. Ladicte littiére estoit portée par deux chevaux noi?s moult-beaux et moult-fiers : lesquels chevaux estoyent enharnachés de velours bleu , à gros doux d'argent , richement : et sur iceux chevaux avoit deux pages vestus de robes de velours bleu , chargé d'orfaverie, ayans barrettes de mesmes : et estoyent housés de petits brodequins jaunes, et sans espérons : et avoyent chacun un fouet en la main. Dedans ladicte littiére estoit le chevalier , à demy assis sur grans coussins de riche velours cramoisy : et le fond de sadicte littiére estoit d'un tapis de Turquie. Le chevalier estoit vestu d'une longue robe de velours tanné, fourrée d'ermines, à un grand colet renversé , et la robe fendue de costé, et les manches fendues par telle façon , que tjuand il se drecea en sa littiére l'on voyoyt partie de son harnoi£. Il avoit une barrette de velours noir en sa teste, et tenoit toute manière de chevalier ancien , foulé et débilité des armes porter. Ladicte littiére estoit adextree de quatre cheva* liers qui marchoyent à pié, grans et beaux hommes, qui furent habillés de paletots de velours bleu, et avoyent chacun un gros batton en la main. Apres ladicte littiére venoit un varlet de pié vestu de la livrée de monsieur de Ravastain , qui menoit en sa main

un destrier en selle, couverte d'un riche drap d'or bleu chargé de grosses campanes d'argent, et bordé de grandes lettres d'or, de brôdure, à la devise du chevalier : et après icelluy destrier yenoit un sommier portant deux grans paniers , où pou voit estre le surplus de son harnois. Les deux paniers furent couverts d'une couverte' de velours noir, chargé dé grosses campantes d'argent, à bâtons et à letres de mesînes: et entre les deux paniers avoit assis un petit sot vestu de velours bleu , à la devise dudict signeur de Ravastain.

En celle ordonnance marcha ledict signeur jusques devant les dames : et luy là arrivé, fut sa littiére ouverte par les quatre chevaliers : et là se mit le chevalier à genoux, et osta sa barrette : et le chevalier, monté sur la petite mulle, fit pour luy la présentation aux dames , dont les parolles ou semblables s'ensuyvent : « Treshautë et trespuissante princesse, ma « tresredoutee et souveraine dame ; jet vous autres a nobles princesses, dames et damoiselles, voyez cy « un ancien chevalier qui des long temps a fréquenté « et exercé les armes : lequel vous fait treshumble « révérence. Si est ainsi que par longue vie il est v%enu « à ses anciens jours, es quels il se trouve fort débilité « de sa personne : tellement qu'il ne peut plus, ne «pourrait, les armes suyvre ne porter: et à ceste (t cause a desja longuement délaissé le mestier, et « q'est pas délibéré de plus porter armes. Mais toutesce voyes, pource qu'il a sceu ceste grande et solennelle « feste du noble pas et emprise du chevalier h l'Arbre « d'or, et la tresbelle et noble assemblée de dames <c d'icelle noble compaignie, il ne s'est peu tenir,, pour

d'olivier de Là MARCHE, 323

« sa dernière main, de venir faire son devoir. Si se « présente treshumblement par-devant voiis , treshaute « et trespuissapte princesse, et vous autres rçobles a princesses, dames et damoiselles, et vous requiert « en toute humilité que le veuillez a"voir pour're- « commandé, et avoir son bon vouloir pour agréable, « et d'ores-en-avant le tenir pour excusé, à cause de « son antiquité et debilitation : et ceste emprise achète vee,il entend de soy rendre et renoncer aux armes, « en demourant tousjours vostre treshumble serviteur, « et de toutes dames. »

Apres ce que le chevalier eut présenté monsieur de Ravastain , il fut respondu par les dames qu'il fust le tresbien-venu : et alors ledict se remit en son chemin, pour faire le tour au tour de la toile : et vint passer par-devant le perron et l'Arbre d'or, où pendoit le blason de ses armes. Si fit le chevalier un enclinement, et puis se présenta devant les juges : et là s'agenouillèrent les nain et géant jusques à terre, et s'en retournèrent jusques au perrpn, où le nain rat* tacha le géant à l'arbre d'or: et puis se monta le nain sur son perron, à tout sa trompe et son horologe > pour en besongner selon qu'il en estoit ordonné par les chapitres : et mondict signeur de Ravastain partit hors de la lice, pour soy aler armer par la porte qu'il avoit fait faire, et dont cy-dessus est faicte mention.

Ne demoura guéreè après que le signeur de Ravastain vint pour fournir son emprise : et avoit les quatre chevaliers qui avoyent adextré sa littîére , et deux autres escuyers véstus comme devant, ayans

harnois de jambes, et leurs chevaux harnachés de ve-

ai.

loufs bleu , chargés de campanes d'argent : et moxidict signe ur de Ravastain venoit après sur son destrier, armé comme il appartenoit, l'escu au col et le heaume en la teste. Son cheval estoit couvert de velours bleu à grandes lettres de broddre de fil d'or, et urie grande bordure de mesme, chargée de campanes d'argent. 3on escu estoit couvert de mesmé : et après luy venoit le destrier, qu'on avoit inefté en main, après sadicte Iittiére, couvert comme il est dict dessus : et. n'y avoit autre chose à dire, si-non que dessus ledict destrier estoit monté un page habillé d'ôrfaverie 4 en maniéré de ceux qui menoyent ladicte Iittiére; et après revenoit son sommier, et puis sa Iittiére, telle que dessus est escrit.

Apres que ledict signeur de Ravastain eut fait le tour parmy la lice, en attendant la venue du chevalier** PArbre-d'or, prestement sonnèrent les trotnpettes qui estoyent dessus la porte: et fut ladicte porte ouverte par plusieurs archers de corps de mdndict signeur le bastard , qui la gardoyent : et prestement s'apparut un grand pavillon jaune tout semé d'arbres» d'ar de brodure : et au-dessus avoit une pomme d'or, ôit estoit plantée une bannière des armes de mondict signeur le bastard : et fut conduit ledict pavillon jusques au bout de la lice : et ne voyoit l'on rien de la conduite dudict pavillon , exceptés sixpetis pages à pié, vestus d'orfaverie, qui tenoyent la main audiét pavillon. Apres lp 'pavillon venoyent sept chevaliers ou nobles hommes vestus de paletots de drap de damas blanc, montés sur bons chevaux, et ayans harnois de jambes. Lesdicts chevaux estoyent couverts de courtes couvertes ae velours violet , semés

d'olivier de la. marche. 3ot5

de gros boulons dorés, auxquels pèndoyent grosses cam panes d'argent : et incontinent que le pavillon fut au bout de la lice, les lances -furent choisies d'une part et d'autre devant les juges, et- fut apporté à chacun une lance , et lors fut ouvert le pavillon où estoit le chevalier à l' Arbre-d'or, monté et armé comme il appartenoit. Ledict chevalier portoit un esou verd, lequel escu verd fut porté par le chevalier à 1' Arbred'or, {put au long de l'emprise. Son cheval estoit couvert de velours violet. f

Aussi tost qu'ils eurent d'un costé et d'autre les lances sur ]a cuisse, le nain ( qui estoit sur le perron ) dreçea son horologe ( qui estoit de verre plein de sablon , portant le cours d'une grand demye heure ) , et puis sonna sa trompe tellement que les deux chevaliers lepeurént ouyr. Si mirent les lances es arrests, et commencèrent leur jouste, laquelle fut bien courue ©trustée: et eust en cores mieux esté, si ne fustestéle cheval de mondict signeur de Ravastain, qui sur la fin ne voulut si-bien aler qu'il avoit commencé : et durant celle demie heure rompit le chevalier à l'Arbrerd'or plus de lances que le chevalier venant de dehors : -parquoy il gaigna la verge d'or, comme il estoit contenu es articles du Pas.

Ainsi se passa la demie heure que tout le sablon fut coulé : et ce faict, incontinent le nain sonna son cor, et furent toutes les lances ojstees d'une pact et d'autre : et lors Arbre-d'or le poursuyvant chargea sur son col deux gros planchons (0 blancs, et semés d'arbres d'or : et les aporta au ckevalier venant de

(0 Phtnéhons : piques ou bâtons de défense.

dehors, pour choisir lequel qu'il luy plairoit : et aporta l'autre à celuy qui gardoit le pas: *t de ces deux planchons, à sons de trompes et de clairons, firent une course sans attainte : puis se vindrent entrérencontrer les deux chevaliers, et eux toucher au départir ; et à tant s'en retourna chacun pour celuy jour : car il estoit si tard , que plus ne pouvoyent nuls des coureurs courre.

Si me passe à temps de plus en escrire pour celle journée : et faut revenir au grand banquet qui fut tenu celle nuict en la grand salle : et au regard des salles et des chambres, où des grans signeurs plusieurs soupérent celuy soir, du service et de la manière, je m'en passe pour abréger, et revien à Testât qui fut tenu en la salle dessusdicte. Premièrement furent les tables drecees en la manière de celles du disner : mais elles estoyent beaucoup plus larges , et sur lesdictes tables a voit trente nefz , chacune d'icelles portant le nom de l'une des signeuries de, mondict signeur de Bourgongne : dont il y avoit cinq duchés et quatorze comtés; et le surplus estoyent des autres signeuries, comme de Salins, de Malines, d'Àrcleet dé Bethune, qui sont grandes et nobles signeuries. Lesdictes naves estoyent toutes peintes d'or et d'asur, armoyees chacune des armes de la signeurerie, dont elle se hommoit es bannières et es targeons, et sur les hunes : dont . en chacune nave y avoit trois, où estoyent les bannières de monsieur de Bourgongne ; et au plus- haut avoit un grand estendard de soye noir et violet y semé de fusilz d'or, et de grandes lettres où estoit le mot de Monsieur : Je Vay emprins. La viande estoit dedans îcelles naves, qui faisoyent

d'olivier de la marche. 3aj

les plats. Les blasons estoyent de soye, et tout le cordage doré de fin or. Gens-darmes. et marommers (0 estoyent faicts et élevés parftiy les navires, et tout au plus-pres du vif qu'on pouvôit faire la semblance d'une carraque ou d'un grand navire. r

Ilem, sur lesdictes tables avoit trente grans pastés couverts de différentes couvertures, en manière de hauts chasteaux élevés, tous peints djor et d'asur, à grandes bannières de mondict signeur de Bourgongne : et sur chacun chasteau avoit les armes et le nom d'une bonne vile de mondict signeur : et ainsi fut monstre trente principautés et signeuries de l'héritage de mondict signeur le duc, et trente viles à luy sugettes, les non pareilles du monde. Item, pour la pareure d'icelles tables , avoit à l'entour de chacune nef quatre botequins chargés de fruictaille et espiceries, moultrichement étofés. Item , furent iceluy jour présentés trois entremets mouvans : dont l'un, et le premier, s'ensuit.

Premièrement entra dedans la salle une licorne grande comme un cheval, toute couverte d'une couverture de soye peincte aux armes d'Angleterre : et dessus icelle licorne avoit un liepard moult-bien faict, auprès du vif. Celuy liepard avoit en sa main sénestre une grande bannière d'Angleterre, et à l'autre main une fleur de marguerite moult -bien faicte : et après qu'à son de trompes et de clairons ladicte licorne eut fait son tour devant les tables , on l'amena devant mondict signeur le duc: et là un des maistres-d'liostel d'iceluy signeur, à ce ordonné, prit ladicte fleur de marguerite es mains du liepard, et se vint agenouiller

(0 Marommers : matelots.

devant mondict signeur, et luy dît telles parolles: « Tresexcellènt, tfeshaut et tresvictorieux prince, « mon tresredouté et souverain signeur, le fier et re- « douté liepard d'Angleterre vient visiter la noble « compaignie : et pour la consolation de vous et de a vos aliés, pais et sugets, vous fait présent dune « noble marguerite.» Et ainsi receut mondict signeur ladicte fleur de marguerite moult- cordialement , et ainsi s'en retourna ladicte licorne par où elle estoit venue.

Assez tost après rentra parmy la salle un grand lyon tout d'or, et d'aussi grande grandeur que le plus-grand destrier du monde. Celuy lyon estoit couvert d'une grande couverte de soye toute peinte aux armes de mondict signeur de Bourgongne : et dessus iceluy lyon estoit assise madame de Beaugrant ( c'est asçavoîr la naine de madamoiselle de Bourgongne), vestue d'un riche drap d'or, et pardessus un petit rochet de volet fin : et portoit pannetiére, houlette, et tous habillemens de bergère, et menoit derrière elle un petit lévrier en laisse : et furent ordonnés deux nobles chevaliers, monsieur de Ternant et messire Tristan de Toulongeon, poyr adextrer ladicte bergère : laquelle bergère tenpit en sa main une grande bannière de Bourgongne : et quand ledict lyon entra parmy la salle , il commença à ouvrir la gorge et à la reclorre, par si bonne façon qu'il prononçoit ce que cy-apres est escrit. Et commença ledict lyon à le chanter en chanson faicte à ce propos; à teneur et dessus , qui disoit ainsi : ,

Bien vienne la belle bergère De qui la beauté et manière

Nous rend soûlas et espérance !

Bien vienne l'espoir et fiance De ceste signeurie entière !

Bien devons celle tenir chère , Qui nous est garand et frontière Contre danger, et tant qu'il pense.

Bien vienne!

Cest la source , c'est la minière De nostre force grande et fiére ; C'est nostre paix et asseurance. Dieu louans de telle aliance , Crions , chantons à lie chère :

JBien vienne !

En chantant ceste chanson , fît ledict lyon son taur parmy la salle : et quand il fut devant madame Ja nouvelle duchesse, ledict maistre d'hostel (qui avoàt fait le présent de la marguerite) s'agenoilla devant madiçte dame la duchesse nouvelle , et dit les paroles qui s'ensuy vent :. « Ma tresredoutee dame , les pais « dont aujourd'hui par la grâce de Dieu vous estes « dame sont moult-joyeux de vostre venue : et en « souvenance des nohles bergères qui par -«y- devant <c ont esté pas tour es et gardes des brebis de pardeça , « et qui si-vertueusement s'y soot conduites que les- « dicts pais ne s'en sça vent assez louer, à ce que soyez a mieux instruictf de* leurs nobles mœurs et coadi- « tions, ils vous font présent de ceste belle bergère , a habillée et embatonnee de vertueux habillemens et « bâtons à ce sçrvans et propices, vous suppliant a que les ayez en souvenance et pour recommandés. » Et en ce disant les deux chevaliers prirent ladicte bergère , et la présentèrent sur la table , et maaicte dame la récent treshuinainement : et n'est .pas à oublier que la houlette et pannetiére servants à la ber-

33o MEMOIRES

géré estoyent tous peints et nommés de vertus. Et ainsi le lyon recommença sa chanson, et retourna par où il es toit venu.

Le tiers et dernier entremets pour celuy jour fut un grand dromadaire qui entra parmy la salle , faict auprès le vif par tel artifice, qu'il sembloit mieux le vif qu'autrement : et estoit enharnaché à la manière sarrasinoise , à grandes cajnpanes dorées, moult -riches : et sur son dos avoit deux grans paniers , et entre iceux paniers assis un homme, habillé d'estrange façon : et quand il entra en la salle, ledict dromadaire remua la teste, et tenoit une contenance sauvage : et "celuy qui estoit dessus ouvrit les paniers, et en tiroit oyseaux estrangement peints, comme s'ils veinssent d'Inde : et les gettoit parmy la salle, et par-dessus les tables; et en tenant ceste contenance, à sons de trompettes et de clairons fit le dromadaire son tour par-devant les tables , et retourna par où il estoit venu : et plus n'en fut faict pour celuy jour, et ne firent pas après souper longues danses : car avant que les tables fussent ostees, il sonna trois heures après minuict. Si fut tantost l'espouse menée coucher : et du surplus du secret de la nuict , je le laisse à l'entendement des nobles parties, et revien à deviser de l'aventure du lendemain , qui fut le lundy y second jour de la feste.

Ce lundy disna monsieur le duc en la grand salle: et avoit assis au-dessus de luy madame la duchesse de Nolfolck, et de l'autre costé Madame. Aux autres deutf tables furent en l'une toutes les dames, et en l'autre tous les chevaliers et signeurs anglois : et fut on grandement servi ; et au regard de madame de

d'olivier de la marche. 33 i

Bourgongne la mère, et la nouvelle duchesse, elles tlisnérent en chambre : et tantost qiie le disner fut passé, on se tira sur Tes rangs, pour voir la jouste. Comme dict est dessus, les dames et la signeurie alérent sur les rangs, pour la jouste voir : exceptées les deux dictes duchesses , qui pour iceluy jour n'y alérent point : et st-tost que mondict signeur le duc fut sur les rangs, fut aporté le blason de monsieur de Chasteàu-guion, frère de monsieur'le prince d'Orange, et neveu de monsieur le comte d'Armignac; et après fut allé querre par le géant et par le nain , et se présenta en la manière qui s'ensuit.

Monsieur de Chasteau-guion estoit monté et armé, le heaume en la teste et l'escu au col , comme il appartenoit. Son cheval estoit couvert de drap dWcramoisy: et après luy avoit deux autres chevaux, dont le premier estoit couvert de drap d'or bleu, et le second de drap d'or violet; et sur lesdicts chevaux estoyent montés deux pages vestus de mantelines de satin verd , et devant luy avoit sept nobles hommes,, pareillement vestus de mantelines de satin verd. Les chevaux estoyent enharnachés de drap, tous d'une façon : et ainsi fut par le géant présenté aux dames, et fit son tour, comme le premier, par-devant l'Ârbre-d'or et par-devant les juges : et puis prit son rang pour son emprise fournir. Tantost après fut la porte ouverte, par où devoit venir le chevalier à l'Arbre-d'or : et prestement saillit dehors ledict chevalier, à tout son escu verd , et son cheval couvert d'un riche drap d'or; et avoit devant luy quatre gentils-hommes, et leurs chevaux housses de drap de Damas blanc, et pardessus semés d'arbres d'or de *brodure : et lesdicts

gentils-hommes vestus de taantelines de satin tauué. Le chevalier venu ,' leur furent leurs lances présentées ; et le nain mit son horologe, et sonna sa trompe: et aipsi commença la jouste.

Durant celle demie hieure coururent ;les chevaliers dixhuict courses : et rompit le chevalier à J'Arbre-d'or dix lances, ^et ledict signeur de Chasîeau-guion neuf: et fut la première fois que ledict signeur de Chasteau-guion avoit jamais jouste. Mais il $e porta ai-bien et si- vivement en icelte jouxte , qu'il en fut moult prisé de tous : et après la demie heure achevée, coururent des planchons une course , sa&s atteinte : et paya ledict monsieur de Chasteau-gukm une verge d'or, poûrce qu'il avoit moins rompu de lances que le .chevalier à l' Arbre-d'or.

Apres iceiuy fut présenté le blason de Charles de VÂsan , un escuyer variété de -chambre de monsieur de Bourgongne : lequel Charles se fît acompaigner de douze archers du corps de mondict signeur , qui le suyvoyent à pié, et avoit seulement un gentil-homme à cheval pour le servir : lequel gentil-homme avoit -un paUetot d'orfaverie^ et son cheval enharnaché d'orfeverie, à la devise dudict Charles de Visan ; et le cheval dudict Charges de Visan estoit couvert d'une couverture d'orfaverie , assise sur un drap violet. Ladicte hous&ure estoit tresriche, faicte a la devise dudict Charles : et son tour faict comme les autres, prit le bout de son rang. A sons de trompettes et de clairons partit le cheyalier de l'Arbne^d'or , à tout son escu verd, comme il avoit de ooustume. San cheval estoit enharnaché d'un Itarnois bleu, chargé d'orfavi?rieetde grosses carapanes d'argent : et. coueurent

d'olivier de la marche. 333

l'un -contre l'autre, 'en Celle (Jemie heure, vingt et ime courses i et rompit le chevalier gardant le pas neuf lances, et lediet Charles hnict; et certes il y eut à celle jouSte tresdures atteintes d'un costé et d'autre : car ils estoyent tous deux bons jousteurs, et rompirent plusieurs bois, dont on ne faisoit nulle. mention en ce pas : car nulle» lances ne furent tenues pour rompues, s'il n'y avoit quatre doigts de francs au-dessous du roquet, ou devant la grape. Ainsi fut celle jotrste tresbien jottstee : et le 'cor sonné par le nain, coururent une course de planchons qui ne fut point atteinte : et paya lediet Charles la verge d'or , pource qu'il â voit le moins rompu.

Pour le tiers et dernier d'iceluy jour, se présenta monsieur de Fiennes , neveu de monsieur le comte de Sainct-Pol j cOnnestable de France : et fut son blason Unis à l'Àrbre-d'or comme les autres, et fut conduit par le nain et par le géant, entretenans Fordonnance du pas. Il avoit devant luy quatre chevaliers : c'est asçavoir monsieur Jaques^ de Luxembourg son oncle!, monsieur de Roussi son cousin germain, messire Jehan de Luxembourg son frère , et monsieur le marquis de Ferrare. Leurs dievaux estoyent harnachés de velours bleu brodé d'orfaverie , à grosses cam panes d'argent : et avoyent palletots de velours noir brodés de lettres, à la devise dudict signeur de Fiennes; et y avoit plusieurs autres nobles -hommes et serviteurs, tant à pié comme à cheval, d'icelle pareure : et mesmes le cheval dudict signeur de Fiennes estoit couvert d'une houssure de velours noir bordée en brodure de fil d'or, à sa devise : et sur la croupe de son cheval avoit une ^noult-riche fleur de

brodùre, toute, de fil d'or. Il y avoit après luy quatre pages vestus de robes de velours, moitié tanné, moitié bleu, chargées d'orfaverie : et a voyent .petits chaperons tannés, brodés de mesmes. Le cheval surquoy estoit le premier page estoit housse d'une housseure d'orfaverie menue, enrichie de campanes d'argent. Le second estoit couvert d'ermines^ à une grande broduré de drap d'or cramoisy : et le tiers, housse d'orfaverie menue , enrichie de campanes dorées moult-richement. Le quart , de velours cramoisy brodé d'ermines : et son pallefrehier, vestu de mesmes les pages, venoit après, monté sur un cheval couvert de velours bleu chargé d'orfaverie. Ledict pallefrenier menoit un destrier en main, housse et couvert de riche drap d'or cramoisy 7 et la selle de mesme. En tel estât fit mondict signeur de Fiennes son tour parmy la lice : et tantost après se présenta le chevalier à PArbre-d'or, son cheval couvert d'une riche couverte de drap d'or verd, brodé, par-dessus le verd, d'orfaverie blanche tresrichement : et estoit acorapaigné des signeurs et noblesJiommes qui avoyent couru à l'encdntre de luy, comme contenu est par les chapitres. Les deux chevaliers coururent, en celle demie heure, vingt deux courses : et furent rompues, par le chevalier à l'Arbre-d'or , onze lances : et ledict signeur de Fiennes en rompit six : et après le cor sonné, coururent une course de bourdons (0 , dont n'y eut atteinte nulle : et paya ledict signeur de Fiennes la verge d'or au chevalier gardant le pas, pour avoir moins rompu. Et à tant pour ce jour se départit la feste, et n'y eut chose qui à ra mente voir

(0 Bourdons : bâtons à grosse tête.

face, jusques au banquet ,..qui fut conduit parla manière qui s'ensuit.

Pour mieux tenir forme de banquet, fut la table qui estoit à la dextre main ostee : et de l'autre costëfut la table ralongee, et £*icte joindre et tenir ^à la table du prince : et de l'autre costé fut mis un grand buffet plat , et la vaisselle pour le service dessus : et fut assis et conduit comme il s'ensuit. Celûy jour fut le banquet conduit de vingt quatre plats; moultgrans et moult-somptueux : et n'y avoit autre pareure sur les tables pour celuy soir ; et assez tost après fut veu au bout de la table, en la salle, un hourd encourtine : et sûr ce hourd commencèrent trompettes à sonner, et sur ce fut la courtine tirée :<et là se commencèrent à monstrer les figures des douze travaux d'Hercules, dont le premier s'ensuit.

Premièrement ffft veu Hercules en son bers, et sa nourrice, qui luy donnoit la mamelle: et, au plusprès, le bers de son frère jumeau : et sa nourrice (qui le ténoit et portoit chaufer au feu) luy donnoit le tetin, et l'emmailkitoit , et faisoit manière de nourrice à enfans : et après le remit en son bers, et commença à bercer et le rendormir, et pareillement celle d'Hercules : et ainsi s'endormirent les enfans, et les nourrices pareillement : et tantost après entrèrent dedans ladicte salle deux serpens si bien faicts, que chacun disoit que l'on ne les sçauroit amender. Ces deux serpens vindrent premier au bers du frère d'Hercules, et le prirent et le dévorèrent, et puis vindrent au bers d'Hercules, pour faire le semblable : mais Hercules de force rompit ses liens, et se combatit auxdicts serpens de coups de poings , et de telle vigueur qu'il

les occit : et fut la contenance si-bien tenue, tant des serpens comme d'Hercules , que ce sembloit chose vive, sans mistére; et ainsi s'éveillèrent les deux nourrices, et firent un grand cry : et sur ce poinct fut la courtine retirée : et fut attaché, par dehors la courtine, certain escrit de certaines lignes, dont la teneur s?ensuit :

Hercules en son ners , sous pouvoir de nourrice , Tua deux grans serpens de force , sans malice. A luy donc se monstra la fortune propice , Et son frère mourut , innocent et sans vice. Puis que sur deux bessons (*) portés d'une ventrée , j Fortune se départ par diverse livrée ,

Dont l'un laisse périr ainsi qu'une fumeè , L'autre porte en ses bras croissant en renommée , Bien devons Dieu douter dé cueur et de pensée : Car c'est cil qui départ où il veut sa soudée (*).

Pour la seconde fois fut la courtine retirée, après le son des trompettes : et pour le second travail d'Hercules, furent veus en bateau Hercules et Theseus, richement armés : et viodrent iceux, boutans leurs navires à leurs lances, jusques auprès d'une grande montaigne où il y avoit des moutons qui pasturoyent. Hercules convoita iceux moutons, pource qu'au pais de Grèce n'en avoit nuls. Si descendit jus de son navire, et fit reculer ledict navire par Theseus : et vint au pie de ladicte montaigne, et sonna une grande trompe qu'il trouva là, et fit semblant de prendre lesdicts moutons : et tantost saillit avant un géant merveilleusement grand, tenant une hache en sa main. Hercules courut sus audict géant, et le

(0 Bessons : jumeaux. — {*} Soudée : récompense.

d'olivier de la marché. 33?

géant à luy : mais en peu d'heure le déconfit ledict Hercules, et le mit mort h la terré :, et. tantost saillit de la montaigne le roy Philotes, la couronne en la teste, et armé moult - richement , qui courut sus moult- vigoureusement à Hercules : et dura moultlonguement la bataille entre eux deux : mais, en fin de compte, Hercules desembattonna ledict Philotes de tous ses battons, et if se fendit à luy à genoux, et Hercules le prit à mercy : et porte l'histoire que ledict Philotes demoura serf d'Hercules à sa vie. Philotes déconfit, Theseus ramena le navire : et là Hercules prit des moutons à son plaisir, et les mit audict navire, et fit entrer Philotes dedans, et puis rentra, et remit son navire en chemin : et sur-cè poinct fut la courtine retirée, et remis contre la courtine un billet contenant ainsi :

Hercules , pour mener en Grèce le premier » Les moutons et leur laine , comme bon chevalier, Déconfit un géant moult cruel et moult fier, Et le roy Philotes : dont il fit soudoyer. Bien devoit Hercules estre aimé par nature , Quand pour enrichir Grèce emprit telle aventure. Là nionstra il aux princes , par raison et droicture , Qu'ils doy vent corps et veine estendre sans murmure , Et empleyer le temps par travail , sans lasseure, Pour le publique bien : lequel ils ont en eure.

Pour la troisième fois, au son des trompettes fut la courtine tirée, et là fut veu un navire ancré, dedans lequel avoit une pucelle richement vestue %t habillée, qui tenoit manière de soy rendre à la miséricorde des Dieux :. et tantost fut veu Hercules , Thesetis, et le roy Philotes, àveques leurs moutons, qui

vaiicroyent en mer comme s'ils aloyenten Grèce :et quand ils aprochérent de la pucelle, elle leur monstroit qu'il^ n'approchassent point : et toutesfois Hercules tira celle part, et tint. manière de parlementera la damoiselle^ et quand il eut parlementé à elle, il entra dedans son bateau, et prit son escu et sa massue, et Theseus et Philotes reculèrent leur navire: et lors ne demeura grandement qu'un monstre de mer, de merveilleuse façon, vint pour dévorer la pucelle, laquelle de peur tomba toute pasmee : mais Hercules frapoit de sa massue sur la teste dudict monstre, et le monstre luy courut sus moult- asprement : et, fin de compte, tant ferit Hercules de sa massue, qu'il occît ledict monstre. Et tantost revindrent Theseus et Philotes à tout leur navire , qui atachéfent ledict monstre à une corde, et ramenèrent traînant à leur batteau : et Hercules desancra la navire de la pucelle, et s'en vint après : et sur ce poinct fut la courtine retirée, et remis par escrit le rollet qui s'ensuit:

Hercule* conquesta de l'honneur grand monjoye D'occire le fier monstre qui vouloit faire proye D'Hesioime la belle , fille au grand roy de 1 roye : Et mit le peuple à paix , à repos et à joye, O nobles chevaliers , ô toute gentilesse , Prenez ici exemple ! Hercules vous en presse. Pour garantir les dames , monstrez grand' hardiesse, Faites vous detrancher pour honneste prouesse ; • Deffendez leur honneur : car n'ont autre richesse.

-- Qui autrement le fait, il offense noblesse.

Pour la quatrième et dernière fois d'iceluy jour, après le son des trompettes fut la courtine retiree,

d'olivier de la marche. 339

là fut veu Hercules soy promenant aveques Phi- ;es :'et y avoit un païsan sur un arbre , faisant ma- §re que ledict Hercules ny Philotes n'aprochassent; ais Hercules tira celle part : et quand il entendit e la place estoit dangereuse, il fit monter Philotes r l'arbre, aveques le païsan : et tantost vindrent ms lyons qui partirent dune montaigne, et courent sus à Hercules moult - fièrement : et Hercules deffendit de moult-bonne façon. Mais lesdicts lyons

pressèrent moult -fort : et tant dura la bataille, l'Hercules les occît tous trois l'un après l'autre :

descendirent ledict Philotes et le païsan pour 1er à escoscber lesdicts lyons. Et sur ce poinct fut

courtine retirée, et remis le roltet1 tel qu'il s'entt :

Hercules se trouva assailli des lyops : Trois en occit en l'heure , ainsi que nous trouTons. Fier et fort se monstra sur, tous les mortels hommes. Plus trouvons ses faicts grands , plus-avant les lisons. Les trois lyons terribles par Hercules veincus , v C'est le monde , la chair, et le diable de plus. L'un souffle , l'autre atise , et le tiers rend abus. . Maints hommes ont deceus , dévorés et perdus. Or soyons bataillans des glaives de vertus, A ce que de noz âmes Dieu ne face refus.

Assez tost après entra parmy la salle un griffon ouït grand et moult-bien faiet. Ledict griffon reuoit les aelles et la teste, comme s'il fust en; vie : et toyent les plumes toutes d'or et d'asur, et le derrière 11 griffon si bien et pêrfaictement faict, qu'il semk>it en vie. La croupe du griffon estoit couverte une couverte de soye blanche et bleue, semée des

34o MEMOIRES

lettres de monsieur le duc et de Madame : et, entretant que ledict griffon marchoit parmy la salle, il ouvrit le bec, dont saillirent plusieurs oiseaux en vie qui s'en voloyent par- dessous les tables : et ainsi, à sons détrompes et de, clairons, fit ledict griffon son tour parmy la salle, et s'en retourna par. où il estoit venu : et sur ce poinct furent ostees les tables, et la dance commença, ne plus n'y eut celiiy jour qui à ramentevoir face.

Le mardy ensuivant fut le disner , en diverses salles et chambres, richement servi : et, après lé disner, mondict signeur et les dames alérent sur les rangs pour voir les joustes : et le premier qui se présepta pour celuy jour fut messîre Jehan de Luxembourg, frère de monsieur de Fiennes, et neveu de monsieur de. Saine t-Pol, connestable de France. Il estoit acompaigné de plusieurs notables personnages , tant sesparens comme autres. Son cheval estoit couvert d'une couverture d'orfaverie dorée . tresbélle. Il a voit cinq pages après luy, richement et gentement habillés: dont le premier des chevaux sur quoy lesdicts pages estoyent montés estoit couvert de velours cramoisy, à une grande brodure de drap d'argent bleu. La seconde fut de drap de damas bleu, à une brodure d'orfaverie blanche, à gros tronçons, en manière de battons d'argent, et à grosses campanes de mesme. Le tiers chçyal estoit couvert de velours noir, à grandes lettres de brodure de fil d'or, à sa devise. Le quart estoit couvert de bonnes martres, le poil dehors : et le cinqiéme de drap d'or cramoisy. Si tost que ledict messire Jehan de Luxqjnbourg eut fait le tour acoustumé, saillit le chevalier à l'Arbre - d'or , son cheval

d'olivier de la marche. 34 1

couvert de velours tanné ^ à grandes barbacannes de fil d'or en brodure, et lettres de mesme, à sa devise : et d'icelles barbacannes issoyent flammes de feu. Si furent les lances baillées et l'horologe mis en: son cours : et y avoit apparence que la jouste eust esté bien joustee, et la demie heure bien empleyee <: mais il n'eust guéres couru , que l'arrest de messiie Jehan de Luxembourg fut rompu par tel mechef qu'il n'y eut nul moyen d'y remédier : parquoy ledict messire Jehan, du consentement de mondict signeur le bastard, se partit sans achever son emprise.

Tantost après se présenta monsieur d'Arguel , fils de monsieur le prince d'Orange, et neveu de. nionsieur le duc de Bretaigne. Il avoit six nobles-hommes qui aloyent devant luy, vestus, et arnàchés leurs chevaux, de velours, treshonaestement : et estoyent leurs harnois de chevaux semés de grosses campanes d'argent. Son cheval estoit couvert d'un riche drap d'argent violet. Il avoit trois pages aveques luy, sur trois chevaux couverts. Les pages estoyent vestus de paletots de velours verd, et le premier cheval estoit couvert de velours Cramoisy; le second, de velpurs violet : et le tiers, de velours bleu, chargés de campanes d'argent : et portoit son escu my-parti de blanc et de verd» Monsieur le bastard se présenta sur un destrier couvert de drap de clamas blanc, à grosses larmes d'or en brodure : et, pour dire la vérité, ils empleyérent celle demie heure moult -bien et honnor^lement, rompirent plusieurs lances, et firent plusieurs grandes atteintes, non comptées par les juges pour les raisons cy-dessus-escriptes : mais toutesvoyes en celle demie

heure ils rompirent chacun tréze lances deueraent rompues* et pource que le nombre fut pareil , fut jugé que l'un ne l'autre ne devoit point dé verge : et après là demie heure coururent les planchons, sans faire atteinte qui à raraentevôir face.

Pour le dernier d'iceluy jour se présenta messire Anthoine de Hâllewin, un noble chevalier flamand. Son clieval es toit couvert de velours noir, brodé et semé de fil d'or : et me semblqyent roses élevées, et d'icelles rpses issoyerft grosses cam panes d'argent. La bordure d'icellé housseure estoit de grandes lettres de fil d'or, c'est -asçavoir A et I, lacés ensemble. Il avoit trois chevaux couverts après luy , et dessus trois pages vestus d'orfavèrie. Le premier cheval estoit couvert de drap d'or gris :.le second, d'orfavèrie blanche, à gros boulons d'argent : et le tiers, de velours cramoisy , à une grande bordure de drap d'argent. Tost après se présenta le chevalier à l'Àrbre-d'or. Son cheval estoit couvert d'un drap d'argent cramoisy, brodé d'orfavèrie dorée tresricheinent : et ne rompit celle demie heure que trois lances, et ledict messire Anthoine de Hâllewin en rompit cinq : parquoy audict de Hâllewin fut adjugée la verge d'or. Puis coururent la course du planchon, comme il estoit de coustume : et ainsi se passa celle journée jusques à l'heure du ^souper, que le banquet fut appareillé en la grande salle, à telles tables comme le jour devant, ainsi qgte cy-apres orrez.

Celui mardi fut faict lç troisième banquet : et furent tous couverts les plats de grandes tentes de soye, richement peintes et étofées d'or et d'argent diversement : et pareillement furent les pastés couverts de

pavillons , et paF - dessus lesdicies tentes et pavillons avoit bannières des armes de mondict signeur de Bourgongne : et par les goutiéfes avoit escrit, d'or et d'argent , le mot de mondict signeur et celuy de Madame; dont le mot de mondict signeur estoit : Je Vayemprins; et oeluy de Madame : Bien en avienne; et par-dessus chacune tente et chacun pavillon avoit escrit en un rollet le nom d'une vile close, sugette à mondict signeur; parquoy furent monstrees à celle fois soixante viles closes sugettes, outre et pardessus les trente du premier banquet. flem, sur chacun pasté avoit deux marmousets d'or et d'asur , et vestus de soye, qui tenoyent manière d'enfondrer lesdicts pastés de divers outils : les uns de hoyaux, les autres de massues, et les autres de besches : et chacun faisoit diverses contenances. Au surplus 4 fut le banquet grand et plantureux, et bien fourni : et au milieu de la salle avoit une tour aussi haute que la salle, faicte au propos et au patron de la grosse tour que fit commencer monsieur le duc Charles, luy estant comte de Charolois, en sa vile de Gorguan (0 en Hollande : et certes celle tour fut moult richement faicte et bien compassée, et toute peinte d'or, d'asur et d'argent : et tantost après que la signeur ie fut assise à table r une guette estant au-dessus d'icelle tour , en l'echauguette (») , sonna un cornet moult- haut : et après Je cornet sonné, ladicte guette fit semblant de faire son guet, comme on a acoustumé de faire en tel cas : et après qu'il eut longuement regardé au tour de luy, voyant les tentes et pavillons qui autour de luy es-

(0 Gorguan : \i»ez Gorçutn. — (*) En l'echauguette ; dans la guérite.

toyent, il tint manière d'ebaïssement, et comme s'il eust esté assiégé en içelle tour : mais , à bien regarder, il les congnut, et congnut que c'estoyent viles pour son aide, et non pas pour sa nuisance.

Si se commença à réjouir : et appela ses trompettes, qu'ils vinssent faire une sonnade devant la compaignie : et prestement s'ouvrirent quatre fenestres au plus-haut de la tour, et de chacune fenestre saillit un gros sanglier, à tout trompettes, à grandes bannières de monsieur de Bourgongne, et sonnèrent une longue batture : et certes ce fut un estrange persorinage à voir : et puis s'en retournèrent lesdicfts sangliers, et par ce furent lesdictes fenestres closes.. Assez tost après recommença ladicte guette son propos : et, pour mieux festeyer la compaignie, demanda ses hauts ménestriers : et tantôst furent les quatre fenestres ouvertes, et par là saillirent trois chèvres et un bouc, mçult-bien et vivement faicts. Le bouc jouoit d'une trompette saqueboute (0, et les trois chèvres jôuoyent de sçhalmayes (a) : et en xelle manière jouèrent un motet, et puis s'en retournèrent comme ils estoyent venus. Pour la tierce fois commença la guette son propos, et dît qu'il estoit fourni de gens, d'artillerie et de vivres, et qu'il vouloit monstrer qu'ilne6esoucioit que de faire bonne chère. Si «manda ses joueurs de flustes, et prestement s'ouvrirent les fenestres : et là se comparurent quatre loups ayans flustes en leurs pattes, et commencèrent lesdicts loups à jouer une chanson , et puis s'en retournèrent comme les autres. Pour la quatrième fois demanda la

(0 Saqueboute : lance crochue. — (a) Schaànayes .'.chalumeaux.

d'olivier de la marche. 345

guette ses chaAtres, et là s'apparurent quatre gros asnes moult-bien faicts, lesquels dirent une chanson de musique à quatre pars, faicte à ce propos , qui se disoit ainsi :

Faictes vous Tasne, ma maistresse?

Guidez vous , par vostre rudesse , Que je vous doive abandonner? '

Ja pour mordre ne pour ruer Ne m'aviendra que je tous laisse. Pour manger chardon comme asnesse , , Pour porter bas , pour faix /pour presse, Laisser ne puis de vous aimer. ,

Faictes vous l'asne ?

Soyez farsante ou moqueresse , Soit lascheté ou hardiesse , Je suis faict pour vous honnorer.

' Et donc me devez vous tuer,

Pour avoir le nom de meurdresse ?

Faictes vous Fasne?

Pour le cinqiéme et dernier entremets venant de la tour ,, sonna un cornet comme il a voit acoustumé à chacune fois, et la guette recommença son propos, et manda une moriçque pour rejouir la compaignie : et maintenant par un huis venant sur un portouer, à manière d'une galerie alant au tour de la tour, partit un singe. dehors (qui tint manière de soy ébahir de la. compaignie); et tantost après un autre, et jusques au, n,ombre de sept, dont il y avoit une singesse. Lesdits singes estoyènt moult-bien faits auprès du vif : et y avoit dedans les habillemens de trèsbons cofys, et qui faisoyent de bons et nouveaux tours : et n'eurent guéres marché iceux singes par celle galerie, qu'ils trouvèrent un mercier endormi auprès de sa mercerie : et, en tenant contenance de

singes, le premier prit un tabourin et un flageol, et commença à jouer : l'autre prit un mirouer, l'autre un pigne : et pour conclusion ils laissèrent au mercier petite part de sa mercerie : et le singe qui avoit le tabourin commença à jouer- une morisque : et, en dançant icelle morisque, firent le tour au tour de la tour, et après plusieurs habiletés de singes s'en retournèrent par où ils estoyeftt venus : et sur ce point furent les tables ostees et levées, et la dance commença : et plus n'y eut faict pour celuy jour.

Le mecredy quatrième joué* d'icelle feste, les salles et les chambres , tant pour le disner comme pour le souper, furent richement servies de poisson,, tant de mer comme d'eaue douce : et ne fut celuy soir aucune assemblée faiçte de dances ne de banquets pour le jour, qui estoit de poisson. Mais celuy jour la j ouste continua, et fit messire Jehan de Chassa, signeur de Monnet, un gentil chevalier bourgongnon le premier présenter le blason de ses armes , pour atacher à l'Arbre - d'or comme il estoit de coustume : et avant que ledict chevalier envoyast son blason, il avoit envoyé aux dames unes lettres closes, par manière de supplication : et après que les dames avoyent ouy les lettres dire et lire en leur présence, luy donnèrent licence d'entrer et venir au pas : auquel vint tresnouvellemertt, comme vous orrez , aprts la teneur de sa lettre, qui fut telle : « Tresexcellente, « treshaute et trespuissante princesse, ma* tresre- « doutée dame, et vous autres princesses, dames et « dainoiselles* plaisir vous soit de sçavoir qu'un che- « valier esclave, né du royaume d'Esclavonie , est « présentement arrivé en ceste noble vile , en la con-

d'olivier de la marche. 347

if duite d'une damoiselle errant , sous qui et en « gouvernement de laquelle il est mis, par le coin* « mandement et ordonnance de sa belle dame. Or « ne veut le noble chevalier soy présenter devant « vostre noble signeurîe, ne par -devant la noble, « haute et belle cqmpaignie, jusques à ce que vous « soyez de son cas plaînement averties. Vrayest, tres- « nobles princesses, que le chevalier esclave a toute « sa vie servi et honnoré une dame d'Esclavonilie -, « loyalement à son pouvoir : et elle, de sa grâce, l'a « entretenu d'espérance et de bonne chère assez lar- « gement, sans toutesvoyes le vouloir jamais retenir a pour serviteur : mais bien" le nourrissoit en espèce rancede guerdon. Toutesvoyes ledict chevalier, par « maladie d'amour agravee , longuement nourrie en « son cùeur , a souffert l'angoisséuse et travaillable « peine qu*il n'estoit plus puissant de porter ne « souffrir : et, par une espérance désespérée, s'est « enhardi ledict chevalier de requérir miséricorde, « grâce et guerdon d'amours , soy tenant indigne cfe ce l'avoir, mais toutesvoyes l'avoir' loyaument mérité a et desservi.

ce Ladicte dame continuant en sa fïereté, desobeïs- « sànte à amours , et oubliant la vertu féminine de a pitié, a refusé audict chevalier sa requeste, et luy ce a tenu termes si-estranges, qu'il a demouré hors « de toute espérance de jamais hien avoir en, ce ce monde : et luy, plein de tléplaisir et de rage, s'est ce quelque temps retrait en sa maison, emmy les ce bois, roches et montaignes, où il n'a vescu/que de « regrets, souspirs et larmes, par l'espace de neuf <c mois entiers : et n'est point à douter que si Ion-

« guement il y fust demeuré, il estoit à fin de sa vie. « Ladicte dame, quand elle a ouy son cas, a eu au- « cune repentance de son peclié et ingratitude : et luy « a envoyé ladicte dame une damoiselle errant qui le « conduit, par laquelle luy a fait dire plusieurs belles « et grandes remonstrances, luy disant que les biens « d'amours doivent estre achetés par longs désirs, « par longs travaux, et par inextimables souffrettes: « et qqe quand aucun bien en vient, plus est ché- « rement acheté, plus est aimé, cher tenu et gatdé: « et que le plus-grand péché d'amours qui soit, si est « désespérance.

« Pource a conseillé ladicte dame audict chevalier « qu'il prist espérance pour désespoir, et courage ce pour ébaïssement : et a -persuadé ladicte damoiselle « errant, aqdict chevalier , qu'il voyageast , et prist « aqcune queste pour oublier ses melancholies ; et « qu'elle estoit contente de Pacompaigrier en sadicte « queste un an entier, tant pour lé conforter en son ce déplaisir, comme pour raporter à sa dame les ce nouvelles de son aventure. Ledict chevalier, se « laissant légèrement conseiller, combien qu'il soit « esclave et d'Esclavonie , et qu'il n'ait nulle con- « gnoissançe n'habitude es marches de pardeça, s'est « souvenu comment plusieurs payens, et mesmement « le preux Sàlhadin, estoyent venus en France pour « louenges et vertus acquerre, et avoyent esté au ce noble royaume de France si-honnorablement re- « cueillis et traittés, que leurs hoirs et successeurs, ce sans la foy , portent encores honneur et révérence e< audict royaume , sur tous autres royaumes chres- « tiens : et singulièrement a esté ledict chevalier

d'olivibr de la. marche. 349

« averti du triomphe, de l'honneur et de la vertu de

«N ceste treslouable maison de Bourgongne, et comme

« les estrangers y ont esté honnorablemerit recueillis,

« favorisés et retenus;, et que plus de vertueux exer-

« cices, comme,vde faicts- d'armes, de joustes et de

tt tournois se faisoyent et entretenoyent continuel-

« lement en ceste maison tresvertueuse , qu'en nulle

« autre dont il soif mémoire.

« Ces choses considérées , ledict chevalier s'est fe- « tiré ceste part en Ja cohduitté de ladicte damoi- « selle errant; et, poijr sa première et bonne aven- « ture, il a trouvé la noble emprise du chevalier à « l'Arbre - d'or , et le pas encômmencé : parquoy il a supplie à vous , treshaute et trespuissante princesse, a et à vous autres princesses, dames et damoiselles, « qu'il vous plaide de vostre grâce impetrer licence « du tresexcellent , treshaut et tresvictorieux prince « monsieur le duc de Bourgongne et de Brabant, que « ledict chevalier esclave puisse courre à ceste noble « emprise, et faire son devoir, et luy donner lieu et « heure pour ce faire, et l'avoir pour recommandé: « et autre chose n'escrit ledict chevalier i qui prie à <c Dieu qu'il vous doint ce que desirez, ensemble « bonne vie et longue.

a Vostre treshumble et trësobéissant serviteur,

« le Chevalier esclave. »

Le signeur de Monnet entra dedans la lice, et faisoit mener devant luy un sommier, portant deux paniers couverts d'une couverte de velours bleu, brodé à grandes lettres de fil d'or à sa devise : et dessus a voit trois personnages de Mores , qui jouoyent

de divers instruments. Apres iceluy sommier venoit une da moi selle habillée estrangement, et comme une damoiselle errarit : laquelle estoit montée sur une . haquenee blanche couverte de drap d'or crameisy, et tenoit manière de conduire et mener ledict chevalier. Apres ï venoit le chevalier sur lin destrier couvert de velours noir , brodé en croisée d'orfaverie dorée par- dessus. Il avoit après luy quatre nobleshommes à cheval, habillés de soye, tes robes et les chapeaux à la façon d'Esclavonnie : et sur leurs robes avoit escrit en grandes lettres d'or : le chevalier esclave; et pareillement luy-mesme estoit habillé sur son harnois. Ils avoyent longues barbes, e,t portoyent en leurs mains grans javelots empennés, etferrésd'or tresnouvellement. Certes son entrée et manière de faire fut trcsplaisante. En telle ordonnance /fit le chevalier esclave $on tour,parmy la lice : et tantost après £*e présenta le chevalier à l' Arbre-d'or, son cheval couvert d'une couverte de drap d'or cramôisy , bofdee d'ermines : mais ainsi avint de leur aventure que le chevalier esclave se trouva mal -armé de sa veiie, et luy fut ad vis qu'il courroit sans asseoir, etpourroit faire perdre le temps aux autres coureurs sans grand fruict: parquoy il requit à mondict signeur le bastard qu'il s'en peust aler, et estre quitte de son emprise. Laquelle chose luy fut accordée.

Le second qui se présenta pour iceluy jour fut monsieur Jaques de Luxembourg, signeur de Rioquebourg, frère de monsieur de Sainct-Pol , connestable de France : et devant luy aloyent , pour l'acompaigner,,le comte d'EscalIes et messire Jehan d'Ondevile, tous deux frères de la royne d'Angleterre; mon-

d'olivier de là marche. 35 I

sieur de Roussi, monsieur de Fiejnnes , ,et messire Jehan de Luxembourg, et fous cinq neveux dudict messire Jaques. Pareillement l'acompaignoyent monsieur de Renty et le marquis de Ferrare, tous richement vestus et montés. Son cheval estoit housse, de drap hlçu, à une grande bordure de drap d'argent cramoisy,. et son escu de mesme. Il avoit six chevaux de pareure après luy : dont le premier estoit couvert de velours cramoisy, à »Jne grande bordure d'erminés, et par-dessus le cramoisy avoit gros chardons d'orfaverie dorée, élevés et moult bien apparens sur la housseure. Le second fût couvert de velours bleu , à grandes lettres de brodure de sa devise : et fut frangée d'or. Le tiers estoit couvert de velours noir, à grandes lettres de brodure comme le premier, et semé de grandes cam panes d'argent. Le quart, de satin violet semé de grans chardons d'orfaverie à grandes fueilles de ineçmes : et estoit celle couverture bordée de Velours noir, ladicte bordure semée de larmes d'or. Ses pages estoyent vestus de satin blanc-, à lettres de brodure de sa devise : et & près iceux pages venoit un varlèt vesttf de mesme , sur un cheval couvert de xirap de damas blanc, violet et noii*, semé dé brodures de lettres d'or à sa devise , et par-dessus chargé de grosses campanes d'argent. Lediçt varlet menôit uti destrier en main, couvert de drap d'or violet: et en celuy estât fit son tour devant les dames, pardevant l'Àrbre-d'or et pardevant les juges : puis prit son rang au bout de la toile. Monsieur le bastard de Bourgongne se présenta à l'Arbre-d'or, pour iceluy, defïendre, sur un cheval couvert de velours bleii : et * sur la croupe de son cheval avoit un gros rabot d'ar-

35 a MEMOIRES

gent élevé : et toiite la couverte estait semée moultçspessement de grandes rabot ures d'argent élevées: et certes la couverture me sembla merveilleusement belle et riche. Les deux chevaliers coururent leur demie heure, et gaigna mondict signeur Jaques de Sainct-Pol la verge d'or , pource qu'il rompit sept lances, et monsieur le bastard n'en rompit que six.

Le troisième qui se présenta pour celuy jour fut messire Philippe de Poictiers , signeur de La Ferté, fik du signeur d'Arci. Cestuy chevalier se fît amener sur les rangs par une belle fille qui se nommoit la dame Blanche. Elle estait en cheveux, moult - getitement mise em point, et fut vestue de satin blanc : et à la vérité elle estait belle, et valoit bien estre regardée. Elle ëstoit montée sur un cheval tout erminé de son poil naturellement. Ledict cheval estait couvert d'un délié volet, qui rie gardoit point qu'oij ne veist lesdictes ermines , et le cheval parmy. A dextre d'elle venoit le chevalier, sur un cheval couvert d'une courte couverte, en manière de harnacheure de satin cramoisy, frangé de franges d'or : et fut ladicte couverte toute chargée de grosses campanes d'argent, à façon de campanes de vache. Ilavoit deux pages après luy, vestus de cappes de satin violet : dont le cheval du premier estait couvert <àe velours noir, à une croisure de velours cramoisi : et le second estait couvert de drap d'or bleu ; et en cest estât vint le chevalier devant les dames, auxquelles ladicte dame Blanche présenta une lettre où estait escrit ce qui s'ensuit : , ',

•, Tresredoutee , excellente princesse ,

Droit cy m'envoye envers rostre noblesse

d'olivier de la. marche. 353

Une moult-noble et gracieuse dame ; Et m'a requis que devers tous j'adresse Le chevalier, pour croistre sa prouesse : " Lequel aussi elle avoue et confesse , ' Son serviteur, et seul de ce royaume. Nommer se fait par nom , la dame Blanche. Or elle a eu n'aguéres congnoissance De cestuy pas (qui est de noble usance) , Et du perron à TArbre-d'or tresriche.

Dont , pour acroistre en gloire et en vaillauoe Le chevalier qui là brandit sa lance , Son serviteur l'y offre d'amour franche. Pour le servir en tout humble service.

Le chevalier à l' Arbre-d'or se présenta sur un che- 1 couvert de velours noir y à grand fueillage d'ûu> erie blanche branlant. Les deux chevaliers courent moult-durement l'un contre l'autre, et gaigna iict niessire Philippe de Poictiers la verge d'or, urce qu'il rompit dix lancer, et monsieur le basd n'en rompit que neuf. Le dernier qui se présenta ur celuy jour fut rtiessire Claude de Vâudrey, un me chevalier bourgongnôn. Les nobles - hommes i Tacompaignoyent avoyent mantelines de satin :d par devant , et de violet par-derriére. Spn cheval oit couvert de velours myparty de verd et de >let, semée sa houssure en brpdure de coquilles >r, et parmy de grosses fcampanes d'argent. Tantost présenta monditt signeur le bastard sur un cheval uvert de drap d'or cramoisy, k une bordure deupee de crezé blanc* Mondict signeur le bastard igna la verge d'or, pource qu'il rompit plus de ices que ledict messire Claude de Vaudrey ; et ainsi passa celle journée : car (comme j'ay dict dessus) ne mangeait point de chair, ains on mangeoit*

poisson : et à celle cause n'y eut nulle assemblée.

Le jeudi cinqiéme jour de celle feste, fut faictle disner par chambres et par salles, ainsi que l'on avoit acoustumé , et après le disner Ton se tira sur les rangs pour voir les joustes : et là se présenta', en la manière acoustumee , le comte de Psaulmes , un comte d'Àlemaigne , chambellan de monsieur le duc de Bourgongne : et devant luy venoyent cinq nobles-hommes vestus de journàdes de damas violet» et, noir, et estoit son cheval couvert d'un drap d'or bleu. Son escu estoit violet, à deux lettres d'or de sa devise : et sur son heaume, en manière de bannerolle , por toit un atour de dame. Il avoit après luy un cheval seulement, couvert d'une couverture de velours en couleur de pourpre : et estoit la couverture toute semée de grosses campanes d'argent , à façon de campanes de vache : et dessus le cheval avoit un petit page tresgentement impoint. A l'encontre dudict comte de Psaulmes se présenta le chevalier de l'Arbre-d'or, sur un cheval couvert de satin cramoisy : et par - dessus avoit à grande foison de gorgerins d'argent, élevés, moult-bien faicts ; et en celle demie heure gaigna le comte de Psaulmes la verge d'or : car il rompit sept lances , et mondict signetir le bastard n'en rompit que cinq.

Apres le comte de Psaulmes vint messire BaudoUyn, bastard de Bourgongne. Il avoit devant luy quatre nobles-hommes vestus de velours bleu, en journàdes. Lesdictes journàdes estoyent brodées pardevant de houppes à façon de plumais ( qui eçtoit la devise dudict messire jtaudoin), et par derrière de deux W couplés ensemble , tenans à un bâton dessus et un autre

D OLIVIER DE Ll. MARCHE. 355

dessous, fun des bâtons d'or, et l'autre d'argent. Il avoit trois chevaux harnachés de velours, semé de. campayies d'argent. Son cheval estoit couvert de velours- bleu , et sur sa teste avoit une grande bannerolle verde, frangée de blanc. Il y avoit trois pages après luy, habillés. de journades, comme ses serviteurs : dont le premier cheval sur quoy estoit le premier page estoit couvert de velours bleu, à grandes lettres d'or de brodure de sa devise. Le second, de drap d'or cramoisy^ à une brodure de velours noir ; et le troisième estoit de velours violet, semé de cam panes d'argent. À l'éncontre de luy se présenta monsieur le bastard de Bourgongtie, gardant l'Arbre- d'or. Son cheval estoit enharnachd d'un harnois brodé d'orfâverie blanche, et par-dessus avoït grosses campanes dorées. En celle demie heure gaigna mondict signeur le bastard la verge d'où sur son frère , pource qu'il rompit huict lances,' et ledict messire Baudoin n'en rompit pas tant.

Le dernier qui se présenta pour celuy, jour fut monsieur de Renti, fils aisné du signeur de Crouy, comte de Portien. Il avoit devant luy cinq chevaliers de grand maison, ses allés ! comme monsieur Jaques de Sainct-Pol, monsieur de Rôussy, monsieur de Fiennes, et messire Jehan de Luxembourg, et son frère messire Jehan de Crouy : lesquels avoyent tous journades de satin blanc, et, au rémanent, furent richement montés et enharnachés, chacun à sa devise. Son cheval estoit couvert d'une double houssure : c'estasçavoir le fond de satin blanc, et par-dessus de velours .. noir tout découpé et *détranché à grandes

lettres de Y Y grégeois, par où on voyoit le fond

356 MJ&MOIRBS

parmy. Son escu estoit de mesme, et a voit sur son heaume un niouJt-beau plumats. Il a voit deux chevaux cou vers âpre» luy : surquoy seoyent les pages, yestus de drap d'or cramoisy en mantelines. Le premier cheval estoit couvert de velours bleu , brodé de Y Y grégeois à grandes lettres d'or , à une grande bordure de drap d'or(verd r et le second estoit couvert de moult-riche drap d'or cramoisy. Le chevalier gardant le pas se présenta, à l'encontre de luy, sur un cheval couvert de drap de damas jaune. La couverte estoit semée dfe testes de léopards d'argent élevés, ayans en la bouche une boucle de mesme : et à la course de celle demie heure rompirent chacun cinq lances : parquoy ne gaignérent point de prix l'un sur l'autre; et après le'sablon couru et la demie heure passée, leur furent les planchons apportés comme il est de coustume, et d'icelle course attendirent l'un l'autre tresdurement, et rompit ledict signeur de Renty son planclion en plusieurs pièces : et ainsi se passa celle j ouste, et faut revenir au banquet, qui fut t,el que vous orrez cy-apres. .

Premièrement furent les plats et les suites plusgrands- et plus-somptueux qu'ils n'avoyent esté à nuls des autres banquets: et sur la table a voit quinze paons revestus de col et de teste et. de queue, et les corps tous dorés de fin or : et parmy iceux paons estoyeot enjtremeslés seize cîgnes tous d'argent, lesquels paons et cignes avoyent chacun un colier de la Toison, et à leurs pies tin petit hlason des armes de chacun des chevaliers vivans de l'ordre : et sûr le dos petites mantelines de soye, «rmoyees pareillement : et par cest entremets furent monstres les trente .:çt un che-

D^LIYIEa DE LA MAtlCHE. 35 7

valters de la Toison, à ce jour vi vans; et furent assis lesdicts paons et cignes sur les tables , chacun en tel degré comme ils vont à l'église en l'ordre, le jour de 1^ solennité de leur feste. »

Item y et par-dessus lesdictes tables avoit plusieurs bes tes portans sommages M : corairçe grans elepbans , à tout chasteaux; dromadaires, à tout gratis paniers»; licornes, cerfs, et bisches, chacun portans divers sommages. Lesdictes bestes furent toutes étofees d'or, d'argent etdasur,et les harnachemens de fil d'or et de soye tresrichement,etestoyent leurs sommages pleins et fournis de diverses espiceries :et outreplus portoyent chacun les armes d'un signeur suget de mondict signeur de Bourgongne , et le nom de ja ville ou signeurie : comme l'un portoit Condé en Hainaut, au nain deNemours; Avennes en Hainaut, au signeur de Pointiévres; Sainct-Pol et Enguyen la Bassee,, bu comte de Sàinct-Pol, contestable de France; Dumkerke et Bourbourg , au comte de "Marie ; et pareillement de tous autres grans signeurs, sugets de mondict signôur de Bourgongne, en ses divers pais. Lettanquet fut bel et riche , et fort regardé ; et se seirent tous4es signeurs, dames et damoisèlles , à table : et après qu'ils eurent commencé à manger, sur 4e hourd où paravant on avoit monstre quatre des travaux d'Hercules, sonnèrent les trompettes : et là fut veu le cinqiéme travail d'Hercules , qui fut tel qu'il s'ensuit.

Premièrement furent veus Theseus et Pyritheus , armés de toutes armes : et tenoit manière Theseus de soy plaindre à Pyrithous, son çoinjpàigtion , de Pluto, qui avoit ravy Proserpine son amie , et iceilo

(0 Sommages : fardeaux de bétes de somme.

menée en enfer : et Pyrithpus tenoit manière de foy promette de l'en venger, et la ravoir : et sur ses promesses vindrent, les glaives au poing, à la porte d'enfer, qui estoit moult-bien faicte. Ceite porte éstoit à manière d'une grand gorge de dragon noire et flamboyant , en manière de flambe ardant , ayant deux grans yeux rendans merveilleuse clairté : et quand PyritHous heurta de sa lance contre ladicte gorge, incontinent s'ouvrit , et en saillit un grand chien noir tout difforme, et ayant trois testes, à tout un glaive noir en ses pattes* Ce chien estoit appelé Cerberus, le portier d'enfer : et tantost courut sus aux deux champions , et fut longue la bataille entre eux : mais en fin le chien tua Pyrithous,etmena Theseus à telle nécessité, qu'à peine se pouvoit plus soustenirne deffehdre; mais Hercules y survint, par bonne aventure : et lors commença bataille à l'en contre de Cerberus : et se retrait Theseus, pour guarir et faire médeciner ses playes. Mais Cerberus assailloit Hercules de merveilleuse force, et Hercules luy livroit merveilleuse bataille : et , pour abréger çeste matière, Hercules abatit le chien par terre, et luy vouloit couper la teste , quand Theseus se vint agenouiller devant Hercules, et luy pria qu'il luy livrast ledict Cerberus. Hercules le fit : et Theseus le prit, et attacha d'une chaine : et puis s'en ala Hercules à la porte d'enfer, l'éspee ail poing, et là trouva grande résistance de feu -et de fumée : mais ce nonobstant, il entra dedans ; et là fut ouïe une grande voix et noise, comme il se combatoit aux infernaux : mais ne deraoura guéres que celle noise fut appaisee , et ramena devant soy la belle Proserpine , richement vestue et

3umée : et quand Hercules fut comme au milieu i hourd , il prît ladicte Proserpine en une main, et n espee en l'autre : et la Courtine fut retirée, et mis^ brevet dehors , tel qu'il estoit acoustumé : dont la neur s'ensuit :

Hercules entreprit voye moult-dangereuse Quand ala en enfer, l'abisme périlleuse. Cerberus combatif à la porte douteuse , Et reprit Proserpine , la belle et la joyeuse. Cerberus signifie péché , le dévoyable, Qui garde des enfers le gouffre redoutable. Or soyons Hercules, le vaillant et louable. Combaton Cerberus par vertu honnorable ; Porton à Proserpine un bon secours aidable , Nostre ame retirans hors de vice damnable.

Ainsi se continua le banquet de manger et faire mtie. chère : et tantost après sonnèrent les tromîttes, et furent les courtines du hourd retirées : et

furent veues deux damoiselles s amazqgmes à ched, richement armées, et leurs espees ceinctes, et urs chevaux couverts richement. Leurs chefs estoyent irés de leurs cheveux, blonds et beaux, moult-nt)ement, et portoyent chapeaux de violettes parîssus, et derrière elles avoyent femmes à pie,. en tanière de saquemans (0, armées et embatonnees, jur combatre et deffendre : dont les unes portoyent s bacinets , les escus et les glaives desdictes damoilles : et en ceste ordonnance firent un tour ou deux irmy le hourd. Et tantost après s'apparurent Herîles etTheseils, montés et armés moult-richement,

après, eux varlets-de-pié, armés et embatonnés

(0 Saquemans : vagabondes.

36o MBMOJU&ES

comme il appartient *r et si-tost que les damoiselle* amazonnes aperceurent lesdicts chevaliers, elles prirent leurs heaumes, leurçescus et leurs glaives, et les 'deux chevaliers pareillement se préparèrent pour la jouste : et incontinent se coururent sus les uns aux autres, et s'entrerencôntrérent tresrudemènt : et puis mirent les mains aux espees , et commença la bataille entre les ^ quatre de cheval et les gen^-de-pié, qui fut merveilleusement bien combatue et vivement faicte : et dura la bataille treslonguement : et , fin de compte, fut la courtine retirée, sans monstrèr qui eust le meilleur, d'icelle bataille; et (\\t le billet mis dehors, tel qu'il s'ensuit :

Hercules le Taillant , et le preux Theseus , Eu deux femmes armées trouvèrent tels vertus , Que pour tous les périls où se sont emhatus , . Us ne furent si près d'estre morts ou veincus. Puis que deux amazonnes et deux féminins-corps ContJc deux si-puissans soustindrent tels effors , Exemple est qu'on doit craindre et bataille et discords ; Son ennemy douter, foible, manchot ou tors : Car on a veu souvent (qui bien en est recors) Que les victoires sont où Dieu donne les sorts.

Apres le sixième travail d'Hercules passé , assez tost après fut la courtine retirée au son des trompettes, et là fut veu le septième travail , tel qu'il s'ensuit. Premièrement fut veu Hercules armé de toutes armes, soy promenant seul : et luy vint au«levani un monstre demy-homme et demy- serpent. Celuy monstre avoit la teste armée , et en la main dextre un gantelet et un glaive , et en l'autre main un grand targon : et quand Hercules aprochtf\ le monstre fit semblant

BOLIVIE* BB LJL MARCHE. 36 f

de parlementer à lu y. Hercules luy respondit par semblant : mais Hercules prestement luy courut sus, et le monstre à luy moult fièrement. Mais la bataille n'eut guéres duré, qu'Hercules le pindit dç son espee, et le pri$ à une main , et de l'autre luy coupa la teste : maisL non pourtant le monstre ne cheut à terre : dont Hercules démarcha, tout ébahi; et ne se donnoit garde Hercules qu'il veit que le nionstre luy courojt sus, et avoit sept testes. Hercules getta la leste qu'il tenoit, et courut sus au monstre moult - vigoureusement, et fut la bataille assez longue : mais en fin Toccît Hercules, et tint manière de brûler, le corps: et à tant fut la courtine retirée , et leroflet iùh dehors, qui disoit ainsi :

Hercules es pal uz trouva le fïçr serpent , La teste luy trencha : mais tout incontinent Sept autres lay jaillirent emerveillablement ; Mais toutes les trencha Hercules le vaillant. Qui un vice rencontre d'aguet ou d'aventure , - -Sept autres en viendra par estrange figure , Et sera fort constant qui n'en aura morsure. Faison comme Hercules à l'ennemy injure : Tranchons luy les sept testes , qui sont pleines d'ordure : Et nous gardon de faire à vice nourriture.

Âpres le serpent des paluz occis, pour montrer le huictiéme travail d'Hercules , fut la courtine retirée au son des. trompettes, comme devant : et là fut veu Hercules armé et embattonné de son escu et de sa massue : et se promenoit devant une cité , remirant la beauté des maisons et des murailles ; et tantost saillirent dehors plusieurs geans grans, fi^rs et hideux, et estrangement embatonnéi. Hercules • leur courut

36a v MEMOIRES

sus moult-vigoureusement , et fit tant en peu d'eure qu'il abatit quatre d'iceux geans, et les autres se mirent à genoux devant luy : et leur voulôit les testes jcouper, quand deux citoyens- issirent dé la cité, qui se mirent à genoux : et luy présenta l'un les clefs, et l'autre lûy mit une couronne d'or sur la teste : et ainsi fut Hercules roy de Cramonne : et atant fut la courtine retirée , et mis un rollet hors , tel qu'il s'ensuit :

Hercules , remirant les hauts murs de Cramonne ,

Unze geans trouva , par manière felçnne :

Mais à leur grand pouvoir n'acompta une pronne.

Tous les défît, et prit cité , et la couronne.

Hercules cy nous monstre vertueux exemplaire

Que , pour tourbe de gens , pour menace , ou pour braire,

L'homme chevaleureux ne se doit point deffaire ,

Mais est digne d'avoir de couronne salaire ,

Qui contre grand pouvoir ose frontière faire :

Car on voyt peu souvent bon deffendeur défaire.

Sur ce point furent les tables levées, et commencèrent les danses : et plus ne. fut faict pour celuy jour.

Le vendredy suyvant fut faict \ et tresrichement servi, le disner, es chambres et es salles : mais lassez tard, pource que plusieurs jeusnoyent pour le vendredy : et mesmement les Anglois, qui en ont fort la coustume , et vindrent sur les rangs pour la jouste voir ; et pource que monsieur d'Escalles devoit celuy jour; courir, monsieur le bastard de Bourgongne (qui gar^oitijle' pas) considérant qu'ils estoyept fréresd'^rm es vét qu'ils avoyent combatu en lices l'un contre j l'autre,} ne voulut point courre à l'encontre de

d'olivier de là marcûe. 363

luy : mais fit mettre monsieur Àdolf de Cléves eh sa place, pour garder le pas pour celle fois. ' . Ainsi arriva le premier sur les rangs \ monsieur le comte d'Escalles, frère de la roytie d'Angleterre: et estoit acompàigné de la plus-grande noblesse qui là fut : comme de ceux de Sainct-Pol ses parensy et de moult -d'autres chevaliers et gentils- hommes, tant anglois , comme bourgongnons , et mesmes de monsieur le bastard de Bourgongne son frére-d'armes, monté sur un petit cheval, à tout une robe longue d'orfaverie chargée : et en iceluy point acompaigna mondict signeur d'Esçalles. Le. cheval dudict signeur d'Escalles estoit couvert de drap d'or, myparti de cramoisy et de bleu. Il avoit six pages après luy-, vestus de. mantelines de satin verd figuré. Le cheval que chevauchoit le premier page estoit couvert d'une courte houssure de velours noir, et pardevant à poictral et à rênes : et estoit chargé de campanes d'argent, à façon d'ancoljes. Le second estoit couvert' de drap d'or cramoisy , à une bordure de velours noir brodée. Le troisième estoit d'une couverture de ve- . lours cendré. Le quatrième estoit couvert d'un drap d'or dehaché , à façon de brodure, à lettres d'or par- -..

dessus, oîi tenoyent campanes d'argent. Le cinqiéme u

estoit couvert; de pourpre en velours, à une bordure édentee de drap d'argent : et sur ledict pourpre avoit brodure de deux EE acolés ensemble. Le sixième estoit couvert de drap d'argent et de velours cramoisy édenté, et estoit semé de grosses campanes 'd'argent. Le septième estoit mené en main , et estoit coîivert de velours bleu, à deux faces d'ermines chargées de grosses poires d'argfent : et estoit celle couverte bor-

364 i MEMOI&ES

dee de damas violet , brodée de deux EEà sa devise: et certes le chevalier esteit bel 'homme -d'armes, et bien seoit sur son cheval. Pour les causes que j'ay devant dictes se présenta monsieur Âdolf de Cléves , signeur de Ravastain , à rencontra du chevalier anglais, son cheval couvert d'une riche couverte d'orfavçrje d'or et d'argent , à manière de figures , sur velours cramais y; et h la vérité celle demie heure fut bien jotastee^t employée: car lç chevalier anglais rompit onze lances ; mais il perdit la verge d'or , pource que mondict signeur de Ravastain «en rompît dixsfept, franchement rompues : et n'est pas à oublier le meohef qui avint à celle heure et jouste : car mondict signeur le bastard de Bourgongne eut un grand coup de pié de cheval au-dessus du genouil : dont il fut tresgriévement blecé, et en tresgrand danger, s'il n'eust esté bien secovru par bons chirurgiens; et par cest empeschement ne peut fournir son emprise : mais tout felecé qu'il estoit, fit maintenir et garder le pas, à ses despens , de houssures et de toutes autres choses ? comme il avait en commencé : et ne courut homme pour la garde dudict pas, ne mondict signeur de Ravastain, ny autre j qu'il ne courust, es. -couvertes et pareures, à la despense de mondict signeur le bastard, Qui fui grande et coustable chose , comme chacun peut légèrement voir. Mais à tant se tait le compte de ceste matière : et revient à la fourniture du pas, et comment il fut entresuyvi.

Le second qui se présente p<wir céluy jour fut monsieur ie comte de Roussi, fils de monsieur fe comte de Sainct-Pol , opnweBUble de France. 11 avok devant luy trompettes et clairons, à grande foison, et

officiers - d'armes qui l'acomp^ignoyent : et celuy qui venoit droit devant luy estait un petit nain de Constantinoble, serviteur du roy d'Angleterre, que madame de Boùigongne a voit amené aveques elle pour voir la feste, Cestuy nain estoit monté sur un petit cheval,, et vestù d'une robe de velours noir à une bande blanche, et portôit.en sa main dextre un papier, en manière d'une requeste; et en son bras, ataché à un lasset, une clef, qui servoit au mistére qui s'ensuit. Âpres venoit un grand çhasteàu , richement paré et étofe. Tceluy chasteau estoit faict à quatre tours, et à quatre pans de murailles , et à une grànd'porte qui se pouvoît fermer et ouvrir : et là dedans estoît monsieur de Roussy> sur son cheval , armé de toutes armes. Il avait après luy six chevaux de pareure. Le premier estoit couvert de velours noir t chargé , moult - espes , de eampanes d'argent en manière de poires. Le second , de satin cramoisy , à grans feuillages , en brodure d'or, et gros boutons demesme : dont la pareure delà fleur estoit argentée, et estoit celle housseure frangée de franges noires. Le troisième estoit de brodure semée et massonnee d'or et d'argent , et par - dessus semée de larmes d'argent de brodure : et la brodure' d'icelle estoît entassée d'or tresrichement : et, pour enrichir la massonnerie, y a voit grans violiers de romarins, vermeils et blancs, à grandes lettres de sa devise parmy : et certes la couverture me sembla tresriche. La quatrième couverte estoit chargée d'orfaverie blanche ; la cînqiéme de brodure, à grandes fueillages d'or, aveques lettres meslees, et semées de larmes d'argent tet fut celle ciqqiéme couverte de satin noir, brodée en lettres

gréques de brodurq. La sixième estoit de drap d'or cramoisy , frangée de franges noires : >et n'est pas à oublier que tous ses pages furent) habillés de mante- Unes, chacun à la pareure de la houssure : et pour vous donner à entendre le mistére du nain , de sa requeste et de sa clef, il sembloit qu'il tinst le chevalier prisonnier, par le commandement d'aucune dame , et qu'il desirast sa délivrance : et 'à celle fin, quand le chastel fut au-devant dés dames , se partit le ïiai6, et ala devers les dames preseritei\sa requeste, qui disoit ainsi : « Excellentes', hautes et nobles prin- <( cesses, dames etdamoiselles, le chevalier, prisonnier « de sa dame , vous fait treshumble révérence. Son cas « est tel que Danger tient la clef de ceste prison , et ce l'a mis es mains de Betit-Espoir , son serviteur : et « n'en sera jamais tiré ne délivrée, si ce n'est par la « bonté et pitié de vous. Parquoy supplie ledict che- « valier prisonnier , à vous tresexcellentes, treshautes «et trespuissantes princesses, dames et damoiselles, « qu'il vous plaise, de vostre grâce, assembler vostre « tresnoble et tresvértueux collège féminin (car entre « plusieurs s'en pourra trouver la voix d'une, et telle « que Danger ne voudroit ne pouroit luy faire refus ce de la délivrance du chevalier), à celle fin qu'il soit ce commandé à PetitrEspoir, qui le ineine , qu'il le de* « ferme et délivre de ^este prison tant douloureuse : a car autrement ( s'il n'estoit àgpoh délivre) il ne pource royt courre à celuy noble pas , n'achever ne fournir « l'aventure de l'Arbre d'or. Ce qu'il désire de tout ce son cueur,,et de demoûrer treshumble serviteur de « yous, et de toutes nobles dames. »

Apres la requeste ouye par les dames , le congé fut

donné de deprigonner le chevalier; et vint le nain à tout sa clef, et en ouvrit là porte : et saillit ledict chevalier dehors, armé de toutes armes, son cheval couvert de satin blanc, brodé de grandes lettres d'or à sa devise, et son escu estoit de mesme : et en tel estât et ordonnance vint prendre le bout de la lice. A l'ehçontre de luy se présenta Charles de Visan i gardant l'Arbre-d'or pour celuy jour, en l'absence de monsieur le bastard. Son cheval estoit couvert de satin. blanc, semé et brodé d'arbres d'or : et coururent leur demie heure ; mais monsieur de Roussi gaigna la verge d'or: car il rompit huict lances, et ledict Charles n'en rompit pas tant.

île troisième qui se présenta pour celuy jour fdt Roskin de Rochefay , premier escuyier d'escuyejrie. de monsieur le duc de Bourgongne. Il avoit devant luy deux chevaliers de ia Toison : c'estasçavoir monsieur d'Auxi et messire Philippe de Crévecueur, et deux autres escuyers. Ils estoyent habillés de palletots d'orfaverie à sa devise , et pareillement ceux qui le servoyçnt.à pié. Son cheval estoit couvert d'une couverte de velours verd brodée de blanche orfaverie, à grandes lettres à sa devise, tresricheiftent. A Fencontre de hiy se présenta ledict Charles de Visan , garde du pas. Son cheval estoit couvert d'errïnnes, à une grande brôdure de martres : et coururent leur demie heure tresbien et roi dément, l'un contre l'autre; mais ledict Roskin gaigna la verge d'or : car il rompit onze lances, et ledict Charles n'en rompit que dix : et à la course des planchons firent une trésdure atteinte , et rompit ledict Roskin le sien. Ainsi se partit la jouste pour celuy jour, sans autre feste n'assemblée, pource

que la pluspart des gens jeusnoyent, et estoit jour de poisson, qui ne sont point jours propres pour banquets ne festimens. ,

Lç samedi septième jour d'icellefeste, se fit le disneiv comme celuy de devant : et vindrent les dames sur les rangs pour voir la jouste, et là furent; plantés deux blasons à une fois : c'estasçaVoir celui de messire Jehan de Ligne et celuy de messire Jaques de Harchies, deux chevaliers deHainaut, tous deux chambellans de monsieur le duc. Les deux chevaliers entrèrent en la lice à une fois , par le congé des juges. Leurs chevaux estoyent couverts tous pareils (car, fustà la guerre ou à la paix , ils ont tpusjours esté compaignons); et estoit leur pareure de velours violât aune bordure de velours noir, chargée de campanës d'argent tresrichement, et de. lettres de brodûre d'or à leurs devises : et courut ledict messire Jehan de Ligne premier. A Tencontre de luy se présenta messire Philippe de Poictiers, qui garda le\ pas pour celuy jour. Son cheval estoit enharnaché d'un harnois d'orfaverie blanche : et gaigna ledict messire Philippe la verge d'or, pource qu'il rompit neuf lances, et Jehan de Ligne n'en rompit pas tant;. et prestement retourna ledict messire Philippe, garde du pas, dedans la porte dont il estoit issu, pour changer la pareure de son chey&l, comme il estoit accoustumé : et tantost revint après, dehors, sur un cheval couvert de satin, à couleur de fleur de pescher, brodé à grands arbres d'or : et ledict messire Jaques de Harchies (qui avoit attendu son compaignon) se présenta d'autre costé, pour son emprise fournir: et coururent moult -bien et deûement d'un costé et d'autre. Si y eut plusieurs

grandes atteintes, et rompirent plusieurs lances non comptées : et n'y eut homme qui si-pres marchandast le prix sur monsieur. d'Arguel, é[ue fit ledict messire Jaques de Harchies : car il rompit douze lances; mais toutesvoyes pendit il la verge d'or, polirce. que ledict de Poïctiers en rompit t't^ze : et, à la course des planchons, rompit ledict de Poictiers le sien : et ainsi firent les deux chevaliers une belle jouste. \

Apres entra messire Philippe de Crévecueyr, signeùr des Cordes. Il af oit .devant luy dix chevaliers de la Toison, et deux autres escuyers vestus de pàlletots de drap d'or cramoisy. Le cheval de luy estoit couvert d'un di^ap d'or cramoisy, et son escu de mesme : et après luy avoit' trois chevaux de pareuré, dont le premier eàtoit couvert de drap d'or cramoisy comme lfe sien : le second, de drap d'ôr verd : et le tiers , de drap d'or bleu. Ainsi fut sa pareure de quatre chevaux, -de drap d'or : et dessus les trois chevaux qui le suyvoyent a voit Irois petits pages vestus de satin cramoisy», et par-dessus de • mantelines blanches et verdes, semées de larmes d'er en broduré : et estoyent en manière de gorgerins de fil d'or, brochés'autour dé leur col. Il avoit onze ou douze hommes -de- pie, à journades de mesme * et fit son tour parmi lès rangs, mené par le géant, comme il estoit de coustume. A ^'encontre de luy se présenta messire PhUippe deToictiers, garde du pas. Son cheval estoit couvert de velours bleu, chargé elfe grosses

: ca m panes, moitié dorées et moitié blanches, et sur la croupe de son cheval une grosse pomme d'argent dorée : et d'icelle emprise gaigna ledict messire

; Philippe de- Crévtfcueur la verge d'or : car il rompit 10. 24

neuf lances , etledict de Pbictiers^'en rompit que six.

Apres se* présenta messire Jehan d'Qridevile, un chevalier anglois, frère dé la royhé d'Angleterre et de monsieur d'Escalles. Il av'oit devant lujypour l'acompaîgrier, dix nobles- hommes vestttfr de journades, my* parties d'une part de satin figuré, comme cramoisy, et d'autre part d'un satitt figure, assez sur estrange couleur» Son cheval estoit couvert de drap d'or blanc, h une brodure de drap d'ôr cramoisy. Il avoit après iuy quatre èhêvaux de pareure, dont le premier estoit couvert de dtfap d'ôr, my^panfti de cramoisy et; de bleu : le second, de drap d'or noir : et le tiers, de drap d'or-cnâmoisy ; et faisoit- mener un destrier1 en main par un gentilhomme vestu de velours noir, monté sur un cheval1 couvert de velônrs violety chargé de poireà d'argent blanches et dorées: efc le cheval que iledict gentilhomme menoit en main estait achevai dessu&dicty couvert de drap <Tor noir. Ses pages estoyieitt vestw& de uiàriteKnés, comme ses serviteurs. À Teiicoiitre de luysc présenta ledtet messirei Philippe de Poictiers, sur tin cheval couvert de martres sebelmeav à une bordure {Termines;, de la longueur de la beste. Ils coururent Pufi contre l'autre moult-vivemenb»: etgaigna krdict de Poictiérs la verge dWfpource qu'il rompit sept latf ces, et ledtct messire Jehan d'Ondevillè?n'e*i roitipft que<*irtq.

Le dernier qui se* présenta pour eeluy jour fut le signeur de Teriiant , lequel entra dedans l'es lices sur un cheval couvert d'un riche drap d'6r cramoisv, semé de grosses»campa*ies d'argénti II éstôit'acompaigné de cinq nobles -hommes 'V^estu^^de journades de satin violet : et tantost se présentera l'en contre de luv

d'olivier de la marche. 3y I

ledict; messire Philippe de.Poictiérçs, sur un cheval couvert de drap d'argent : et quanc^ ledict signeur de Ternant eut couru trois courses à l encontre dudict de Poictiçrs, il tînt manière que Ja couverte de son cheval 4e d^tourboit de courir» Si fit son cheval à&harnacher, et demoura le destrier harnaché de drdp d'or cramoisy, semé de campanes d'argent de mesme la houssurç : et en cest estât acheva son emprise « et gaigna la verge d'or ; car il rompit plus de lances que ledict p!e Poictiers. Ainsi se passa celuy jour de samedy, sans autre çfyosp faire qui à ramentevoir face, pource qu'il estoit jour maigre comme le jour précèdent, et n'y fit* on nulle assemblée celuy soir.

Le dimanche, huictiéme jour d'icelle feste, fut le disner par les chambres, et par les salles, grand et plantureux,- et tousjours de plus en plus : et après lé disner on ala sur les rangs pour vepir le pas et la jouste, qui se continua en grandes pompes : (dont le premier qui se présenta pour iceluy jour fut un escuyec de noble maison, nommé Pierre de Bourbon, signeur de Carenci, cousin germain du comfe dé Vendosme, Il envoya présenter son blason (qui estoit armoyé des armes de Bourbon ,. à petite di fer eiice: car il en portait ,1e nom et les, armes), et Jant,ost se présenta ledict signeur de Carençi sur un cheval couvert de velours, cramoisy, borde dedrap d'or noîfr. r*

Son esou estoit de mesmé, et àvoit dedans deux os en brodure de fini or; dont l'un estoit un O d'une lettre, et l'autre l'os d'un' cheval, qui estoit sàcdevise. Il a voit trois chevaux de pareure après luy, dont le premier esloit cquvert dedrapdfornoii:, le second de yelours bleu: et avoit le cheval un riche chanfrain dfe

$JÏ a MEMOIRES

brodure, et im plumas de mesme : et estait ladictt couverture chargée de cam panes d'argent faictes à la façon des deux os de son escu. Le tiers estoit couvert . dé drap d'or violet, et dessus, iceux estoyent ses pages, vestus de mantelines de satin figuré bleu, et pourpoints de velours noirl et estoit acompaigné de quatre nobles-hommes vestus de mantelines de satin violet, brodé, devant et derrière, à* sa devise dessusdicte. A l'encontre de luy se présenta ledict de Poictiers sur, un cheval couvert de drap d'or bleu , bordé et santonné de velours cramoisy ;,et gaigna. ledict de Poictiers la verge d'or : car il rompit sept lances, et ledict signeur de Carency n'en rompit pas tant.

Le second qui se présenta pour icejuy jour fut le signeur de Contay, un chevalier de. Picardie, chambellan de monsieur de Bourgongne. Son cheval estoit couvert de drap d'or noir, et son escu de mesmes. Il avoit après lui un page seulement , monté sur un cheval couvert d'un riche drap d'or cramoisy : et prestement se présenta à l'encontre de luy ledict messire Philippe de Poictiers sur un cheval couvert de drap d'or, à une croix de Sainct Andri de danias blanc , et bordé de mesme ; et avint .que lesdiçls chevaliers ne coururent guéres l'un contre l'autre : car ledict signeur de Contay blecea, d'une atteinte, ledict de Poictiers, tellement qu'il le convint desarmer.

Et, en ensuyvant l'ordctanance du pas, fut l'horologe couché, afin que le sablon ne coùrust à perte; et ne sçavoit on comment faire : car le jour s'en aloit, et ledict de Contay n'a voit point achevé son temps, et ne pouvoit estre un autre armé pour la garde du £as, qu'il ne fust bien tard. Si fut avisé par les juges

d'olivier de la marche. 3^3

que le marquis de Ferrare (qui e&oit À 'jTentr.ee de la lice, et ai voit son tour de courir après ifeèict de Contay) fourniroit, comme garde du pas, le demourant des courses audict dé Contay, par tel convenant que, les courses achevées , ledict de Contay fourniroit audict marquis, comme garde du pas, l'emprise dudict marquis : et ainsi fut faict.

Le marquis de ïerrarç, entra dedans les lices, à douze chevaux de pareure : c'estasçavoir six couverts de riches couvertures, et six harnachés* de harnois d'orfaverie. Ses pages et ses serviteurs * qui chevauchoyent sesdicts chevaux, estoyent habillés de palletots d'orfaverie : dont le cheval surquoy ilestoit estoit couvert de drap d'or bleu , chargé de grandes lettres à sa devise, et brodé d'orfaverie blanche et dorée. La seconde estoit de velours verd, à grande brodure de fleur de glay, et par-dessus la housse grosses campaaes d'argent élevées. La tierce estoit de velours violet, chargée de roses d'argent, ^t à Icelles roses peudoyent gros anneaux d'huis d'argent, élevés et dorés, et blancs. La quatrième estoit de velours noir à pommés de feu ei>brodure, et à grandes esteincelles, et semé- de pommes d'argent élevées.. La cinqiéme estoit de drap de damas, jaune, brodée d'esteincelles d'orfaverie d'argent doré, et de grans croissans, et de raiz de souleil estincelant. La sixième, de velours noir, toute chargée de gros réchauffoers d'argent, gettans flambe : et les. autres six chevaux estoyent en harnachés comme dict est. Il avoit devant )uy quatre nobles-hommes vestusdè satin bleu, brodé à lettres d'or de sa devise. ïl fit son tour parmy les rangs : et fut telle son aventure, que son cheval ne

3j4 MEMOIRES ''

voulut aller, lie joihdre à la lice ', combien que par pluéiëufs fois il se mist en son devoir : et par ce convint que lès deux chevaliers se départissent gans faire rieç, pour celle emprise, qui à ràmentevoir fece.

• Le dernier qui se présenta pour celtiy joui* fut un chevalier anglois, nommé messire Claude Waure. Son cheval estoit couvert d'un richcdrap d'or verd , et son escu de mçsme, et courut (i i'encontre dudict signéur de Contay : mais, son aventure fut telle, qu'il ne rompit qu'une lance qu'il né fust desarmé : et ne se fit autre chose à la jouste pour cèluy jour * ains s'en partit on des rang* , et vint on au banquet , qui fut tel que cy après ensuit. '

Celuy dimanche fut le banquet moult-bien fourni de grand plats et de grandes suites : mais sur les tables n'y eut- aucun entremets : et quand on fut assis sur lé hourd, ou se monstroyent lés travaux d'Hercules, fut la courtine retirée : et pour le neuvième trâvaird'HércuIes fiit veu Hercules armé d'une peau de lion, à tout son targon et sa massue. Ledict Hercules chaceoit devant soy plusieurs beufs, et les mena jusques devant une montftigne , oii lesdicts beufs timbrent tpaniére de pasturer; et Hercules fit sembkuit dé sojr endormir, "et tantost après partit hors de la montaigne le -grand larron nommé Cacus, à tout grandes cordes z et Juy voyant qu^HercuIes dormoit, tira tous lesdicts beufs, l'un après l'autre, dedans sa caverne : et tantost après ledict Hercules se réveilla, et regarda au tour de ïuy , et ne vit nuls de ses beufs : car le larron ne luy avoit laissé qu'un petit veau seulement i et lié sçavôit quel chemin * lesdicts beufs avoyent tiré, pourcte que le fort-larron "Cacus

par sa grande fprce les avait traiqés, en sa; caverme /à reçubn. Si cljacea Hercules 411 long de M'm^niaigne le veau, qui tenoitinaiiié^e de braire; : et Herey les, monstrant semblant d'avoirouy respoo^re lesdits beufs en la ^nont^g«efkmanta ampnt^etaraGha-uue grosse pierrç pour regarder dedans la caverne : et Jllec vit Çacus et ses beufs. Si -getfa ^dict Ç^wsiJe;grjQ8s^s pierres, et Cacus Jui gfcttoit feu et flamme au visage : mais en fin Cacus fut contraint saillir hors de sa caverne à tout une grande hache, et Hercules luy courut sus mQultrfiéreraent, et fut la bataille n^didt-grande cl'entre eux deux : mais en'ia fki fat Gacusabatu et occis par Hercules': et atant futja courtine retirée, et lé rollet mis, dçhors., disant :

Hercules endormi , Cacus , le fort larron , Ses bèufs luy déroba , traînant à reculon. Mais (quelque fort qu'il fust ) Toccît le champion , Et Çt de. luy justice sans mercy ne ranson. Empereurs , roys et ducs , princes en général , * , Faites somme Hercules , le -toesespecial ; ' Soyez prompts, en j ustiçe , çt 4 chacun égal. Instruisez les tyrans , dont il ne vient que mal ; * Et vous souvienne biftr de çevers principal : Justice, /ait aimer et douter le vassal.

Assez tost après sonnèrent les trompettes, et fut la courline fetiree : et là furent veus plusieurs païsans, lès uns cou pans bois, et les autres labourans la terre: et tout à coup survint sur eux un sanglier merveilleusement grand. Lesdicts paisans s'enfuirent : mois le sanglier en porta un à terre, et le fou Ha merveilleusement ï et les <fuyans rencontrèrent Hercules armé de toutes armes, à tout son targon, et un

grand espieu sur, son col : et tindrënt manière de monstrer à Hercules ledict sanglier. Hercules alla celle part, et le sanglier prestement kiy courut sus, de merveilleuse force : dont il a vint qu'a celuy aborder ledict sanglier port% jus le targon d'Hercules , et Hercules se deffendoit de son espieu, et fut moult longue la bataille : mais' en fin l'occît Hercules, et fut la courtine retirée , et mis hors le rollet, contenant :

Hercules le trespreux , qui de son temps n'eut per (0, Trouva en Arcadie un merveilleux sanglier ; Les hommes destruisoit, chacun faisoit trembler. Mais le vaillant l'occît , pour le peuple sauver. Faites comme Hercules , princes de haut parafe. Si vous sçavez Faux us en vôstre baronnage , N'en voz sugets régir, chacun se monstre sage . De les bien tost destruire , pour echever dommage. Car certes le sanglier, merveilleux et sauvage , Ne fait pas tant à craindre que le mauvais usage.

Le dixième travail d'Hercules monstre^ jouèrent les trompettes pour la tiercé fois dlceluy jour : et là fut veu Hercules, soy proumsnant par un désert, à tout son escuet sa grosse massue : et des deux costés luy coururent sus plusieurs sagittaires* qui tiroyent flèches de tous costés, tellement qu'Hercules fut long espace qu'ilr ne faisoit autre chose que soy couvrir ' de son escu, à rencontre du trait : mais, en fin de compte,. Hercules prit sa massue à deux mains, et ferit à dextre et à senestre sur lés sagittaires, tellement qu'en peu d'heure ]/s$ déconfit et mit en fuitte : et les rateindoit à force de courir, et les occioit :

(z) N'eut per : n'eut pas son pareil.

D^OLiyER DE LÀ MARCHE. SjJ

et, la déconfiture faicte, fut la courtine retirée,- et

mis le rollet dqjit la teneur s'enâuit :

Hercules es déserts trouva les sagittaires , ' ,. ->

Qui de leurs fortes flèches luy firent mains contraires : Mais tous les déconfit , par monceaux et par paires , Et ceux qui échapérent priva'de leurs Tepaires. Les grans flèches agues , qui Hercules bâtirent , J Furent les faulses langues qui côqtre luy médirent. Les grans valeurs de luy les bourde* contredirent , Et fit tant par vertu qu'eu le blasmant mentirent : Et n'eut pas tant à faire à tous ceux quinasquirent, Qu'à combatte parolles : mais d'elles se veinquirenj.

Or fut passé l'onzième travatf d'Hercules : et tantost après res$ohnérent les trompettes, et furent les courtines retirées ; et là fut veu un navire auquel avoit deux mariniers, dont l'un tenoit le gouvernail, et l'autre tiroit à deux avirons : et êstoit chargé ce navire de deux bôrpèst o,u coulomiies en manière de marbre, de moult -grande grandeur et grosseur : et au milieu dudîct navire estoit Hercules, vestu d'une robe, longue de drap d'or, ses cheveux blancs, et longue barbe :et avoit une couronne d'or en sa teste, et mônstra à ses mariniers le pais où il vouloit aler : et quand il fut un peu ayant il fit arrester $on navire, et prit une de ces coulomnes sur son col, par apparence de grand faix et de grande pesanteur : la* planta dedans la mer, et puis fit tirer plus avant son navire, et replanta par pareille façon l'autre coulomne : et, en graciant Dieu de son œuvre , fut la courtine retirée, et furent par ces trois jours monstres, les douze travaux, d'Hercules, comme drct est,: et pour ce douzième et dernier travail fut remis le rollet dehors, qui disoit ainsi : h ' ,.

3?8 .MEMOIRES <t

^Hercules, en, son temps , où, tant de renom a , Entre ses grans prouesses, douze fois, travailla : Dont le dernier fut tel , que les bornes planta En la grand mer d'Espaigne , dont sa gloire monta. Or, vous tous qui lisez ceste signi&uice., Mettez borne à voz faicts : si monstrerez prudence. Faites comme Hercules en vostre desirancè : Aborrrez voz désirs en mondaine espérance. Car le jour estprescript (et faut que l'on y pense) Que passer ne pouvons pour or ne pour çheyance.

Et pour celuy joui; n'y eut autre chose qui à ramentevoir face : fors que les tables furent ostees, et après commencèrent les dances.

Lç l'undy neufiéme jour de ceste feste , fut le disner richement et solennellement faict, comme deyant : et tantost après Ton se tira sur les rangs pour veoir clorre le pas, tant de la jouste que du tournoy : et combien /que monsieur le bastard de Bourgongne, entrepreneur en ceste partie, et garde de PArbre-d'or., eust esté blecé ( comme dict est dessus) tellement que lors, ne grand temps après \ ne se pou voit sbustenir sur sa jambe, toutesfoisil se fit aporter en unelitiére couverte de drap d'or cramoisy : et les chevaux qui portoyent la litière estoyent eriharnaehés de mesme, à gros boulions d'argent dorés. Il estoit dedans sa litière, vestu d'une moùlt riche robe d'orfaverie. Ses archers marchoyent au tour de sa littiére, etses chevaliers et gentils-hommes au tourdeluy; et certes il entra dedans la lice, selon le cas, si-pompeusement et par si bel ordre , qu'il ne sembloit pas estreun bastard de Bourgônghe, mais héritier d'une des plusgrandes. signej^ries du inonde. En ceste ordonnance se fit amener jusques, à un hourd ^u'il avoit fait faire

DOMVIER pK LA MARCHE. 3jg

à ce propos au bout de la lrce : sur lequel, hourd fut sa littjére posée, et fut soudainement close et baillée : tellement qu'il fut hors du danger de toute presse de chevaux/ Tantost* api*es arriva le roy-d'arm es de la Toison- .d'or, ; acompaigné de degx chevaliers de l'.ordre : c'estasçavoir de monsieur de Crequi et de monsieur de La Gruthuse. Ledict Toisori-d'or avoit sa cotte-d'armes vestue, et portoit en sa main dextre le blason des armés de monsieur le duc de Bourgongne : lequel blason, fut a taché à i'Arbred'or, au dessus de tous jes autres. Ne demoura gtiéres âpres que mqgdict ^signeur le duc arriva sur les rangs. <. '

Il avoit devant luy forces trompettes et heraux, et grand nombre» de chevaliers et nobles -hommes de grand maison, tous vestusWe paletots d'orfaverie, harnaché chacun à sa plaisance tresrichëment. Il estoit armé de toutes armes,' le heaume en la teste, l'escu au col (lequel escu estoit tout couvert de florins de ,Rin brairians ), et seoyt sur un cheval couvert de velours cramoisy, brodé' d'orfaverie, à manière de fusils. Il avoit après luy neuf pages, sur neuf chevaux couverts : le premier de velours cendré, la couverte toute batue de grans fueillages d'or élevé , moult-riche. La seconde fut de drap d?or noir ; la tierce, de drap d'or cramoisy : la 'quatrième , de drap d'or violet : la cinqiéme, toute couverte d'orr faverie d'or moult-riche : la sixième, d'un drap d*or vermeil, toute chargée de fusils d*or, aveques cailloux et éstincelles de feu élevés, moult-riche. La septième fut d'orfaverie blanche; la huitième fut d'orfaverie dorée ; et fa neufiéme d'orfaverie meslee , blanche et

38o M&M<H%ES

dorée. Apres iceux neuf pages vendit un pallef renier, monté sur un cheval couvert de velours brodé des lettres de mondict, signeur : et menoit un cheval en main , chargé d'orfavérie d'or braillant , moult-riche. Les pages et le varlet ayoyent pourpoitUs de velours noir, çt dessus mantelines de,veloursrtoy tes couvertes d'ôrfayçriè à fusils : et avoyent sur leurs testes carmignoles de velours bleu , aveques plumes, d'ans* ruches blanches.

En tel estât fit mondict signeur de Bburgongne son tour en la lice ^ en la conduite du géant et du nain : et quand il eut pris son rang, les trompettes cjui eçtoyent sur la porte du chevalier à l 'Arbred'or commencèrent à sonner •. et tanto&t saillit hors de ladicte porte un graïkt pavillon de drap de damas blanc et violet, : et, à ce que j'entendy, ainsi que le chevalier à l'Arbre-d'or avok ouvert son pas par un pavillon jaune, ainsi pareillement vouloit qu'il fust clos par un autre pavillon. ,Apïes cestuy pavillon marchoyent les pages de mondict signeur le bastard, vestus d'brfaverie, sur chevaux couverts de plusieurs riches housseures, en quoy il a voit couru en celuy pas : et après plusieurs gentils 7 hommes couverts de mesme ; et , à Ta vérité , il a voit beau couvrir chevaux : car à celle heuçe il avoit dépleyé vingt quatre, que couvertures, que harnois d'orfavérie et de çampanes. Quand le pavillon eut fait son tour au tour des licés, on ouvrit le pavillon : et là fut veu ijionsievjr Adolf de Cléves, signeur de\Eta vastain , qui pour celle fois garda le pas contre monsieur de Bour* goilgrie. Son cheval fut couvert de la vingt quatrième couverte d'orfaverje, à grandes lettres, à la devise

de monsieur 1e- bastard, entrepreneur. Il avoit l'escu verd, tel qp'il avoit esté porté à la garde du pas : et quand ils eurent les lances sur les cuisses, leiiain laissa courre le sablon, et sonna sa trompe : et à présent commencèrent lés chevaliers à. courre : et, pour abréger, celle demie heure fut durement bien courue et atteinte par lesdicts deux princes :• et y eut plusieurs dures atteintes et lances rompues^ qui ne sont point mises en compte, pource que Ton garda tousjours le droit de la mesure telle qu'elle devoit estre : mais, pour lances deûement et franchement rompues, monsieur de Bourgongne rompit huit Lances, et monsieur de Ravastain en rompit onze : parquoy il gaigna la verge d'or. Les courses faictes, ils touchèrent ensemble,: et en ce point fut le pas pour la jouste achevé, et à tant se fit monsieur de Bourgongne dehéaqmer. Monsieur de Bourgongne , sa jouste achevée, se dehéàuma : et tandis les roysd'armes et heraux se tirèrent devers les juges pour sçavoir à qui ta prix devoit 'estre donné : lesquels juges les renvoyèrent aux dames, pour eri ordonner à leur bon «plaisir : mais les dames les renvoyèrent aux juges, et s'en raportérent à l'ordonnance des chapitres.

Si fut regardé, par les livres et escritures des roysd'armes et heraux, qui plus avoit rompu de lancée en la demie heure : et fufe trouvé que s'a voit esté monsieur d'Arguel, lequel avoit rompu treize lances. Si fut par Arbre-d'or, acompaigné d'autres officiersd'armes, à grand bruit et à grans sons de trompettes et de clairons, amené le prix sur les rangs pour le délivrer. Lequel prix estoit un dextrier couvert d'upe

couverture de satin noir figuré :>et par. tes figures estoit brodée d'orfaverie blanche, houssee et branlant: et dessus le destrier avoit deux paniers , esquels estoit le harnois de jouste, tput complet, de rnondict signeur le bastard : et, à la vérité , ledict harnois estoit l'un des beaux harnois de jouste qu'on peust voir; et ainsi ledict Àrbrerd'or mena ^on prix au tour ie la lice, et puis vint trouyèr rnondict signeur d' Argué! , et luy présenta le prix , de-par les dames et de-par les juges, pour avoir Fe plus rompu de lances à ce noble pus. Et ainsi fut le prix présenté, et lé pas achevé, quant à la jouste.

Incontinent après, les manotivriers à ce ordonnés abatirent la toile et la loge des juges, et firent la place la plus-unie q^'on.peiit faire : et tantost furent envoyés les vingt, cinq blasons des chevaliers et nobleshommes qui çlevoyent fournir, le t&urnoy à l'encontre du chevalier à l' Arbre-d'or et Ses compaignons : et furent mis et ajttachés". à l'Arbre-d'or semb laidement, comment les autres. Toutes choses achevées , arrivèrent lesdicts ftftgt cinq nobles hommes,* dont messire Charles de Challoa, comte de Jokîgity, cousin germain de monsieur le prince d'Orange, estoit le chef. Il avoit son cheval richement couvert de veloutfs et brodures, à sa devise : et après luy un page chevauchant un cheval couvert de velours myparti de bleu et de violet, tout chargé de ."grosses campanes blanches et doreesj^et après luy verioyent les autres: c'cstasçavoir messire Philippe de Commines, dom Petre, messire Jaques d'Emeries ,. monsieur de Mousures, messire t Anthoine de Trappesônde, nïêssire Hugesde Torcy, monsieur de Lens, Dru de~Humié-

DoliyiER de la Marche. 383

res, R&bmet de Mannevile, Hervé Garldt, Hierosme de Cambray; Antlioine, bastafdd'Aîixi; George,* bastard d'Audi; Jehan Haufort, l'un des fils Talebot; le fils mtssire Jehan Auvaft, tous trois Anglois;' Charles d'Haplaincourt , Piètre Metenay, Prerre de Salins, Jehan Le Tourneur, Frederik le Palatin ;.ArithoineDusy, et Anthoine Dpiselet, tous richetnent couverts ôû harnachés, les uns de soye, les autres de brodure où d'orfayerie. Ijs. «stoyent armés et emplumés coitime en tel cas appartient, et; portoit chacun d'eux une espee rabat ue en sa main : lesquelles espèces ^furent ^présentées aux juges, pour sçavoir si elles estoyent rabatues et coupées ^en- pointe v, comtiie* il appartenoit.

» Apresla présentation du comte de Jolrignyét de sefc compagnons sus-nommés, fut la porte de l'Arbred'or ouverte:, à grans sons de trompettes et clarrotts ': et de là saillirent les princes , chevaliers , et noblesliommes, qui avôyent joùsté à l'encontre du chevialier à l'Arbre d'or, et couru à iceluy pas^ et dont les noms sont enregistrés Cy-dëssus> en la foi&e de leur* venue;. Lesquels princes, chevaliers et nobles^hoiiïnlefe acompaignoyent le chevalier à PArbre-d'or, et, en lieu de luy, celuy qu'il -avoît commis en sa placé : et furent tous leurs; chevaux cqu verts à la parenre dtfditft chevalier , et semblable de luy : qui estoyettt toutes couvertes de velours' violet brodées à l'Arbre -d'or : et , par ceste dernière couverte du chevalier à T Arbred'or, trouverez en son pas avoir dépleyé vingt-cinq couvertes et pareures, dont celle tlerîiiérë fut àe * moindre prix. Ainsi partirent1 lesf dessàtfdteté de la porte à l'Arbre-d'or, et se mirent en bataille au long

de la licè, sdon qu'ils venoyent : et le dernier'qui entra fut monsieur dé Bdurgôngne, habillé comme les autres : et après qu'il eût veu la forme de sa bataille, il reprit son rang et sa place : et furent leurs espees envoyées présenter, comme les autres, aux juges, qui après les leur renvoyèrent, etvà chascun une lance garnie comme il appartenait : et quand ils eurent tous leurs lances sur les cuisses, il esta croire que la place estoit richement paree.de cinquante personnages tels, et ainsi armés et montés qu'ils estoyent : et incontinent que la trompette eut sonné, couchèrent leurs lances d'une part et d'autre : et à celle rencontre eutmainte atteinte de lances et maintes rompues, et plusieurs chevaux portés par terre ; et de tels y eut affolés C1) et blecés pour à tousjours.

Apres la course des lances passée, ils mirent la main aux espees , et commença le tournoy d'une part et d'autre : lequel tourqoy fut féru et batu si longuement et par telle vigueur^ qu'on ne les pouvoit départir : et convint que mondict signeur de Bourgongne (qui iceluy ]\>\lt avoit tournoyé et jousté, et qui à la vérité s'estoit grandement porté à toutes les deux fois) se desarmast de la te#e, poi^r estrè congnu : et vint l'espèe au poing, pour départir la meslée qui recommejnçoit puis de l'qn* des bouts, puis de l'autre ;N et à les départir n'épargna ne cousin, n'Ànglois , ne Bourgongnon, qu'il ne les fist par maistrrse départir : et ledict tournoy rompu , se mirent en bataille les uns devant les autres, et par requeste combat irent par plusieurs fois un à un, deux ^ deux, et trois à trois: mais toutesfois mondict signeur tousjours les depar-

(«) Affolés : estropiés.

toit : et ainsi fat ce pas achevé, tant de la jousfe comme du tournoy : et à tant reconduirent mondict signettr en son hoçtel , qui chevattcba le dernier d'eq± tous : et alors? le suyvit sa pareure, qui fut telle qu'il avoit dix pages après luy, ses dix chevaux couverts de velours cramoisy, tous pareils, et un cheval qu'on menoit en main tout de mesme, et toutes les couvertures chargées de campanesd'or, à moult grand nombre. Le cheval que èhevauchoit le varlet qui menoit le destrier en maiû estoit couvert de velours et de brodure d'autre sorte. Les pages estoyent vestus de velours cramoisy, chacun ayant une grande echarpe d'or au col; et, à la vérité, celle pompe fut moultgrande et riche .' car il y avoit es campannes et es echarpes huit cens marcs d?or : et ainsi avoit eu mondict signeur, pour iceluy jour , tant à la jouste comme au tournoy, vingt- cinq couvertes : et en Testât dessusdict s'en afa en son hostel, et se retrait chacun pour revenir,; au souper , qui fut tel qu'il é'ensuit.

Celuy mesme jour de lundy fut le dernier banquet «Ficelle feste : lequel fut en croissante en multipliant de plus en plus, tant de mets que de suittes. Sur les tables avoit trente plats, lesquels plats furent feicts à manière de jardins, dont le pié desdicts jardins estoit faict de bresil m assonné d'argent, et la haye du jardin estoit toute d'or. Au milieu d'icelle closture avoit tfn grand arbre-d'or, et à l'encontre d'iceluy arbre estoit la viande. Les arbres furent de divers fruits, de diverses fueilles, et de diverses fleurs. L'uh fbt un oranger, l'autre un pommier, et par conséquent de toutes autres sortes : dont les fruits et fueilles, et

fleurs, furent si-proprement faicts, qu'ils sembloyent proprement arbres et propres fruits, et les faisoit tresbeau voir: Au tour de chacun arbre avoit un roîlet , où estoit escrit le nom d'une abbaïe : et ainsi furent monstrees trente abbaïes, sugettes de monsieur de Bourgongne , dont Tune fut Clugny , et l'autre Cisteaux, chacune mère et chef de leur ordre en chrestienté.

Item, parmy la table, et au tour d'iceux arbres, avoit plusieurs personnages, tant hommes que femmes, étofés d'or, d'asuretde soye, qui tenoyent diverses contenances. Les uns tenoient manière de getter battons contre les arbres, et les autres avoyent dç grandes perches pour abatre des fruicts. Aucunes femmes tenoyent leurs chapeaux pour recueillir les fruits, et autres tendoyent les mains par bonne contenance.

Item.y avoit pareillement parmy les tables autres personnages d'hommes et de femmes, richement étofés , dont il y avoit les aucuns , deux à deux , portans une rivière : autres portans crétins (i) et panniers sur leurs testes : autres portans panniers en leurs mains: autres portans la hotte : et autres portans panniers à merciers en leur col; et furent iceux panniers et portages chargés d'espices , d'oranges et autres fruits: et d'iceux personnages estoy ent les tables tresrichement parées.

Item, et sur lesdict es tables avoit trente pastcs, dont sur chacun avoit un chapeau de vigne plein defueilles et de grappes blanches et vermeilles , si-bien faictes que ce sembloit proprement raisin. Ilern, et au plusbeau de ladicte table , et à l'endroit de Monsieur, avoit

(0 Crétins : petites corbeilles.

DOÊIVIER DE LA MARCHE. * 3g*

ton riche édifice, fait des. mains de, maistre Stakin chanoine^deSainct-Pierre de L'Isle. Cestuy édifice estoit haut et somptueux, et moult soubtivement faiot : car il y a voit un pakis, et un haut mirouer où Ton voyoit personnages incongnus. Il y avoit personnages et morisques «mouvans , moûlt-bien et soubtivement faicts, roches, arbres , fueilles et fleurs : et devant iceluy palais avoit une fontaine qui sourdoit du doigt' d'un petit sainct Jehan. Celle fontaine rendoit eaue rose moult-soubtivement cont remont, et sembloit que celle fontaine arrosast les arbres et jardins d'iceluy banquet : et certes la fontaine fut moplt-bien et soubtivement faicte; et après que la signeurieeut regardé les tables et ordonnances bien au long, chascun. s'alla seoir qui mieux mieux. * -

Assez tost après entra parmy la salle deux geans de merveilleuse grandeur, richement et estrangement habillés en armes, et estoyeut embatonnés de merveilleux bâtons : et après eux venoit, en leur .conduite , une baleine la plus-grande et la plus-grosse qui fat jamais veue par nuls entremets et presens en un personnage. Geste baleine avoit bien soixante pies* de long % et de Hauteur si grande que deux hommes à cheval ne se fussent point veus l'un l'autre aux costés d'elle : ses deux yeux estoyent des deux plus - grans mirouers que l'on avoit sceu trouver. Elle mouvoit les aellerons , le corps et la queue par si - bonne façon , que ce sembloit chose vive : et en celle ordonnance marcha parmy la salle, au son de trompettes et' de clairons, jusques à tant qu'elle eut fait un tçur parmy la salje, et qu'elle fut retournée devant la table où mangeoit mon signeur, et la plus grapde

388 « i MEMOIRES *

signeurie : et prestement «ouvrit ladicte baleine gorge (qui estoit moult- grande), et «tantost «en saillit doux sirènes, ayans pignes et mirouers à leurs mains, qui commencement une cftanson estrange emmy la place,: et au son de celle chanson saillirent l'un après l'autre, en manière de morisque, jusques au nombre de douze chevaliers de mer, ajans en l'une des igains **talloches, et en l'autre buttons deffensables. Et tantost après commença un tabourin à jouer dedans le ventre de la baleine, et à tant cessèrent les sirènes de chanter , et comthenp érent à damer aveques les chevaliers de mer : mais 4fttre eux se meut une amoureuse jalousie , tellement que le débat et tournoy commença entre les chevaliers, qui dura assez longuement : mais les geans, à tous leut^^rans battons, les vindrent départir, et les rechacèrent dedans le ventre de la baleine, et pareillement les sirènes : et puis recloït la baleine la gorge, et en la cônduitte des deux geans reprit $on chemin, pour s'fft. retourner par où elle estoit venue* Et certes ce fut un moult-bel entremets : car il y avoit , dedans , plus de quarante personnes*

Sur ce point furent les tables levées, et commencèrent 'les danses : et tantost après (pource qu'il estoit tard ) les roys-d'armes et les heraux se mirent en la queste pour sçavdîr à qui le prix; se roi t donné. À quoy il y eut de grandes différences : car le chaplis (0 des especs avoit esté grand et bien-combatu , et s'y e&oye&t tant de grans ej bons personnages si-bien 'ntonstrés, qu'à la vérité on ne sçavoit à qui donner le prix. Les dames , toutes d'un acord , dïsoyent que monsieur de Bourgongne le 'dévoit avoir, pource

(4 Chaplis : combat.

7 d'olivier de ha, marche. 38g

qu'il s'estoit moùlt-bien éprouvé à cèluy tournoy, et considèrent, en «outre qu'il avoit ee jour tres~rudeipent jousté : parquoy , mis ensemble le tournoy et la jousft^ leur avis estoit tel que dit est. Mais mondîct sigoeur ne le ^voulut accepter : et,, pour finale conclusion, fut avisé que messire Jehan ad'Ondeville, frère dp la royne d'Angleterre, auroit le prix : et fut faict pour trois raisons. La^ première, pource qu'il estoit estranger, et qu'aux estrarîgers, en toutes nobles maisons , doit on faire l'honneur. La seconde, pource qu'il estoit bel et jeune chevalier, %t aux jeunes gens doit on donner courage de persévérer en bleu faire ; et la tierce raison , pource que, tant à la jouste qu'au tournoy, il s'estoit bien et honnorablement aquité* Si luy fut présenti le pri* par une des dames de- pardeçà, et 'par une autre d'Angleterre, des plus-grandes et des meilleures «maisons, comme il est de coustumè en tel cas. #

Monsieur d'Argueil (qui avoit eu le prix de la j ouste) vint requérir à Monsieur qu'il peust faire crier une jouste au lendemain : et ç'acompaigna de plusieurs nobles,- hommes apris'au mestier. Laquelle jouste fut merveilleureusement-bien joustee, et de bon bois; et gsfigna mondict signeur d'Argueil le prix de ceux de dedans; et un jeune escuyer /nommé Billecocq 9 eut le prix de ceux de dehors. Et pource que c'est chose commune de jouster à ht foulle, jg n'en fay autre relation*

Le ii^rdy, dixième et dernier jouir de celle feste, fut la grand salle parée en tel estM comme le premier jour des noces, excepté du grand buffet, qui estoit au milieu de la salle. Les trois grandes tables y furent

3t}Q MEMOIRES '

drecees et couvertes, et fut assis mondict signeurde Bourgongne au milieu de la haute table : et à sa main dextre est oit assis monsieur le légat, et puis l'évesque de Verdun et monsieur l'evesque de Mets. A la main senestre estoit monsieur de Bavastain, et après luv monsieur d'pscalles. La table de la dextre main estoit toute pleine de barons , chevaliers et nobles-hommes anglois ; et celle du senestre costé pareillement des gens de l'hostel de Monsieur. Au milieu d'icelle salle avoit trois tables drecees, mises du long. En la première estoyent asSis huissiers et sergens-d'armes : en l'autre, roys-d'armes et heraux; et en la tierce trompettes et ménestriers : et au regard du service , il fut grand et sollennel, et de plus en plus en multiplication de plats et de viande* Et sur la fin du disner se levèrent roys-d'armes et heraux , et yestirent leurs cottes-d'armes : et puis prirent deux roys-d'armes un batton, et le mirent sur leurs espaules : et sur iceluy batton portoyent les deux roys-d'armes un grand sac plein d'argent , et vindrent crier , devant la personne de monsieur le duc, Largesse! comme il est de coustume , et pareillement es deux bouts de la haute table: et puis s'en allèrent parmy la salle, et trompettes et clairons sonnèrent, tellement que tout retentissoit. Apres les tables levées et grâces dictes, tandis qu'on ala quérir les espices , vindrent les officiers d'armes de sa maison devant luy : et là publiquement il changea les noms de plusieurs, et fit, de heraux, roys-d'armes et mareschaux, et, de poursuivans, héraut : et de nouveaux poursuivans baptisa il, comme il est de coustume. Et ainsi se passa la solennité et triomphe d'icelle feste : car" l'endemain, pour une affaire qui

d'olivier de la marche. 3o,î

survint à mpndict signeur au païs de Holande ,. il se tira celle part, et prit congé de la duchesse de Nolfolck et des autres signeurs et dames d'Angleterre , et leur donna dons, chacun selon sa qualité, et aux nobles-hommes et aux dames. Et à tant se taist le compte de ceste noble feste, et ne say pour le présent chose digne de vous escrire, fors que je suis le vôstre.

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