‹ Les mémoires de messire Olivier de la Marche, augmentés d'un Estat particulier de la maison du duc Charles le Hardi, composé du mesme auteurChapitre 23 sur 45 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Comment le duc Charles de Bourgongne se saisit de la duché de Gueldres 9 et de celle de Lorraine aussi.

Trois ou quatre ans devant les choses dessusdictes, le jeune duc de Gueldres avoit pris son père le duc Arnoul,et l'avoit mis en prison, lui imposant certains cas assez deshormestes : dont le duc Charles de Bourgongne ne se contentoit point du jeune duc Adolf; et avint que le jeune duc vint voir monsieur de Bourgongne, qui le fit prendre et arrester, pour le contraindre à luy rendre son père le duc Arnoul. Ce qui fut faict par traitte de temps : mais le duc Adolf fut tousjours détenu prisonnier du duc de Bourgongne.

Au temps dessusdict, le roy de France et le duc de Bourgongne prirent en haine Louis, comte de Sainct-Pol , connestable de France : et, pour conclusion, tant se continua ceste haine, qu'ils le firent mourir publiquement (0. De ceste mort je ne quier

(0 Le connétable fut décapité à Paris le 19 décembre 1475.

3g? MEMOIRES

guéres parler : tfar je np l'approuve ne eontredy , et en laisse f&ire aux nobles princes «dessusdicts, qui en ordonnèrent à Jeur plaisir,. Et en ledit temps le duc de Bourgogne linA sa feste de la Toison en la ville de Valentiennee ; et y fut le sigoeur de Croiiy , duquel le duc de Bourgongne s'estoit nouvellement contenté ; et vaut bien à rameotevoir que ceux de Crouy avoyent un neveu, nommé messire .Jehan de Rubempré, lequel fut si-bon et si-cordial parent , qu'il fit la paix de tous ses parens envers le duc : dont il eut grand honneur et bonne renommée.

Celle feste de la Toison d'or fut moult-belle et somptueuse : car quant aux manteaux des confrères (qui n'estoyent que d'escarlatte), le duc Charles les fit faire de velours cramoisy : et estoit moult-belle chose à voir, tant les chevaliers comme les pareures. Et ainsi fut celle feste moult-notablement célébrée ; et (à furent chevaliers de Tordre le signeur de Clecy, le sigoeur dlmhercourt , comte de Maigne; le comte de Cimay, ledict messire Jehan de Rubempré, messire Anglebert de Nassau, comte de Vienne, et plusieurs autres dont je n'ay point de souvenance ; et, ce jour, messire Jehan de Luxembourg tint unes joustes contre tous-venans, et fut merveilleusement pompeux et acotnpaigné de sa personne. Et gaigna ce jour le prix messire Jehan Kaolin, aisné fils du signeur d'Emeries : et, au partir d'icelle feste, le duc tira son armée au pais de Gneldres, et conque&ta tout le pais sans grande résistance , réservée la vile de Vannelock (*}, qui soustint ne sçay quants jours le siège; mais en fin ils se rendirent, comme les autres : et

(■) Fannelock r Jjgez VcnloQ,

d'olivier de Là. marche. ' 3g3

ainsi fut le duc de Bourgongne duc de Gueldres(0, et fit passer ses gens le Rin, pour aler conquérir la comté <JeZutphem. Ce qui fut légèrement faicJt : et les gougeas de l'hostel du duc aloyent tous Les jours voir les dames à Devantel , qui sont femmes moultgracieuses , et qui prennent pUisir à festeyer estrangers. Le duc laissa à Zutphem messire Baudoin de Launoy , signetir de Molembais ; Le Veau de Bousan* ton , et plusieurs autres bons genô-d'armes ; et puis repassa la rivière du Rin , et prit son chemin contre Bourgongne*

Le duc passa par Ferrette , et vint en Bourgongne : et à Sainct-Benigne de Digeon hiy fut , par l'abbé, mis au doigt un riche anneau , en l'espousant du duché de Bourgongne, ainsi que c'çst l'ancienne coustume : j

et s'en retourna le duc en son hostel , auquel il tint ;

estât de duc, et ces principaux officiers aveques luy : comme le chancelier, le premier chambellan, le ma* reschal, et le grand maisire-d'hostel. Et estoit belle chose de voir iceux en leur triomphe : et après avoir demouré à Digeon huict ou dix jours, le duc ordonna ses affaires, et ala faire un tour par la comté de Bour*. gojagne, et visiter et aorer M le corps de monsieur sainct Claude (qui est un noble reliquaire). Et s'en revint par Lyoji le Saunier (où il trouva le prince d'O^ range , qui le festeya grandement ), et de là retourna à Digeon, et n'y arresta guéres : mais disposa de s'en retourner en Flandres, et s'arresta à Luxembourg, pour aviser sur ses besongnes.

(i) Duc de Guet ares : Le droit de Charles à ce duché étoit la vente ••

qui lui en avoit été faite par Arnoul, dont il avait pris la défense. — (*) Aorer : honorer. L

3y4 MEMOIRES

En ce temps, Henry , comte de Vistemberg , vint passer près du duc, ses gens tous vestus de jaune : et fut le duc averti que c'estoit contre lûy. Si l'envoya prendre, et amener prisonnier : et en sa prison promit au duc de luy rendre le chasteau de Montbeliart, et fusmes envoyés, monsieur Du Fay et moy, pour avoir la place ; mais le comte Henry ne pouvoit fournir à sa promesse : car la coustume de Montbeliart est telle, que plus-tost verroyent les soudoyers couper la teste à leur signeur , que de rendre une telle place : mais la gardent jusques au dernier des signeurs qui demeure en vie. Et ainsi nous en revinsmes sans rien faire.

En ce temps (0 mourut le duc Nicolas , fils et seul héritier de monsieur Jehan de Calabre : et au regard du duc, il vouloit bien dissimuler le temps aveques le duc Nicolas : mais au duc Régnier, fils du comte de Vaudemont (à qui l'héritage venoit) , il ne se pouvoit accorder ne dissimuler : et quant le duc Nicolas fut trépassé, le duc de Bourgongne entra au pais à main forte, et se fit duc de Lorraine , sous la querelle que les Lorrains l'avoyent abandonné devant Nuz, à son grand besoing : et si-bien exploita, qu'il chacea le duc Régnier (2) hors du pais, et gaigna tout le pais de Lorraine en peu de temps : et se tint Nancy, qui assez tost parlementa, et fut rendue C3) par appointement. Et ainsi en une saison , ou bien près , il se fit duc de'Gueldres et de Lorraine, et establit messire Jehan de Rubempré pour gouverneur de Lorraine , et y laissa bonne garnison , et principalement

(O'ifa ce temps : an mois d'août r4j3. — (a) Le duc Régnier : le doc René. — (3) Fut rendue : en novembre 1476.

d'olivier deu marche. ' 395

d'Anglois : et de là s'en ala en Bourgongne. Et est

vray que grans languages estoyent tenus du jeune duc

de Savoye et de "madame Marie, fille du due* de Bour-

# gongne. # *

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