‹ Les mémoires de messire Olivier de la Marche, augmentés d'un Estat particulier de la maison du duc Charles le Hardi, composé du mesme auteurChapitre 24 sur 45 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Comment les Suisses déconfirent le duc Charles de

Bourgongne par deux fois.

En ce temps le comte Amé de Romont (0 rua jus certain nombre de chariots apartenans aux Suisses, lesquels prirent itial en gré d'avoir esté pillés par le comte de Romont, et se mirent sus à grosse puissance : et le duc de -Bourgongne vint au secours dudict de Romont, et prit aucuns Suisses qui estoyent pour garder la place de Granson, apartenant au prince d'Orange : lesquels Suisses le duc de Bourgongne fit pendçe et estrangler; et desiroit moult le duc de trouver les autres aux champs, et de les combatre : et pour leur donner amorse de venir, il envoya ses archers.de corps dedans le chastel de Vatimarcou: et le duc de Bourgongne l'endemain amena «on armée pour secourir ses archers de corps, et y eut grosse écarmouche , et fut le duc, et ses gens, rebouté : et à celle écarmouche mourut Pierre de Lignane, qui estait un moult vaillant escuyer.*Là mourut le signeur de Chasteauguyon , lé signeur du Mont-Sainct-Sorlin , Jehan de Lalain , Louis Raulin ,

(>) Ami de Romont : lisez Jacques de Romont.

signeur de Pri^ety , et plusieurs* autres gentils personnages. En un de coiftpte (0 , lé duc de Bourgongne perdit celte journée, et fut rfeboute jifeques à Joingné, où il se $auva et g^antit : et est raison que je die comment et par quelle manière se sauvèrent les archers de corps du duc. Après la bataille déconfite, le capitaine d'ice%t archers (qui estoit un jeune escuyer ♦nommé George de«Rozimbos) quand il veit la bataille perdue pour nous , il parla aux archers , et leur dît : « Vous voyez l'inconvénient qui nous est advenu, et « le danger où nous sommes. Je seroye d'opinion « qu'encores- en nuict, à, l'heure .qu'il fera la plus- « grande nuict, et que les ennemis seront le plus- « endormis , que nous saillions tous ensemble l'espee « au poing, et passions parmy l'ost: car il est' heure « de garantir nez vies. » Tous s'acordérent au conseil de leur capitaine, excepté un qui estoit blecé. Sise partirent tous ensemble du chasteau , ainsi qu'il avoit esté conclu : et fut leur fortune si bonne qu'ils passèrent franchement , et toute nuict chevauchèrent, çtse vindrent rendre a Salins , où je les vey arriver: car je ne fu point à la journée . à cause d'tt*e maladie que j'avôye. De Joingné, le duc tira à Noseret : et devez entendre que le duc estoit bien-triste et bien-melan cholieux d'avoir perdu celle journée, où ses riches bagues furent pillées, et son armée, rpmpue. ♦

Le duc se tira devant Jx>nzanne, où il se refortîfia le mieux qw'il peut, et fit venir' gens nouveaux, du pay de Hainaut, et aussi du païa de Gueldre$ ; et en peu de temps refit une grosse armée , et se tira en

(0 En fin de, compté : la bataiÛe de Granson fut livrée an mois d'avril l476' * !

d'olivier de \l mauche. 397

pais, pour trouver lesdicts Suisses : et ala mettre le siège devant Morat (qui est une vijj| de la comté de Roiftont), et yfc fit grandes bâtures et grandes ap roches: et ne faillirent point lçsdicts Suisses d'y venir, et pour la seconde fois fut déconfit (0 le duc de Bourgongne devant Morat, et luy tuèrent beaucoup de ses gens. Ainsi eut le* du* d et Bourgongne Fa forttme deux fois contre luy en peu de temps : et là mourut te comte de Marie, fils du fromte de Sainct*PoI, et ce bon çt vaillant escuyer Jaques D# Màs, Testendard du duc de Bourgongne en ses bras, qu'onques ne? voulut

abandonner.

Et afin que je n*oub!iç rien, j'ay à ramentevoir ce

que fît le duc de Bourgongne après qu'il eut gaigné

Liège , et que fe Roy se fut party de luy. Le duc ouït

dire (a) que les Liégeois s'estoyent netirés au, pais de

Franchement, et se delHbera de les aler combatre :

et vint en Franchemont par le pli* grand-froid qu'il

est pîossible de faire, et se logea en un vilage qu'on

appelle Pouleùvre, où luy et ses gens endurèrent et

faïra et froidure. Toutesfois ceux d'Àis en Alemaigne

luy envoyèrent quatre queues de ,^4n, qui luy vin-

drent Bien à pgint : et prestement en envoya l'une à

monsieur de Bresse et au signeur de Savoye (cji|i es-

«toyent aveques luy), dont ils firent gra*d'feste : et

commencèrent vivreS à tenir, q^ moylt reconfor- *

térent Tarniee. Au regard des Liégeois et de cette de

Franôhemont , quand ils sceurent la venue du duc

et de son armée* ils, s'enfhïrent tous en divers lieux,

et mesmement au plus espois des bois : et avilit quç*

(*) fut âèconfii: la bataille de Morat fut livrée dh moi de juin 1 476. . — (*) Le due ouït dire *é cet événement est de l'année 1 46S.

le signeur de Traves, botirgongnon i et de ceux de Toulongeon, se ^mirent si -avant en leur poursuitle qu'ils furent par les Liégeois merveilleusement batus et navrés , et en danger de mourir : et après que le duc de Bourgongne eut demouré certains jours à Pouleuvre, cuidant que les Liégeois luy deussent venir courre sus, il se partit d'iceluylieji, et. prit le chemin contre ses pais, et traversa les rivières de Franchemont (qui sont roides et profondes ) par si -grand froid, qu'on ne pourroit nlus-grand froid au mondç. Là vey j'im flascon d'argent plein de tizanne. La tizanne fut si-engelee dedans le flascon, que la force de la glace rompit ledict flascon : et pouvez penser si les pouvres gens-d'armes eurent pas lejur part de la grande froidure : et le duc passa outre lesdictes rivières, et se mit en chemin contre Namur, pour retourner en ses pais. *

Et après les deux fois (0 qu'avoit esté le duc rompu, nouvelles luy vindrent que le duc de Lorraine avoit mis le siège devant Nancy, et reconquis la plus-part du pais de Lorraine sur le duc de Bourgogne : et le duc (qui moult estoit courageux ), à tout les gensd'armes qu'il peut recueillir, se tira prestement en Lorraine, en intention de secourir messire Jehan de Rubempré , soji lieutenant , en la ville de Nancy. En ♦ ce temps, ou peu par-avant, les comtes de Chiiriaj et de Maigne, en intention de fortifier la paixjjui estoit entre le Roy et le duc de Bourgongne , conclurent une trêve de neuf ans pour le Roy? pour le

* (0 Et après les deux fois : l'auteur se reporte ici aux deux défaite* que Charles éprouva, en Suisse. La trêve dont il est question fut conclue au mois de septembre i^y^. *

D OLIVIER DELÀ MARCHE. 3ûQ

ii •**'

duc et leurs hoirs, où fut compris nommément monsieur le Dauphin, fils du Roy, et madame Marie de Bourgongnè, fille du duc de Bourgongnè ( car ils estoyent nés et vivans); et fut celle trêve jurée et acordee du Roy et du duc. Et afin qu'il «en soit mémoire, j'ay incorporé et enregistré ladicte trêve dç neuf ans en ces présents Mémoires, ainsi que le contenu de mot "il mot ensuit.

Page 1