CHAPITRE VHI
Comment le duc Charles de Bourgongne se saisit de madame de Savoye et d'un sien fils; et comment il fut dècoàfit et. tue devant^ la vile de Nancy en Lorraine.
• Apres que le duc de Bourgongne eut esté la deuxième fois déconfit des Suisses devant Morat, luy, cuidant conduire son faict cauteuleusement, fit une emprise pour prendre madame de Savoye (*) et ses en fans, et les mener en Bourgongne : et moy estant à Genève, il me manda, &pt}r ma teste, que je prisse madame de Savoye et ses enfans, et que je les luy amenasse : car ce jour madicte dame de Savoye reyenoit à Genève. Or, pour obeïr à mon prince et mon maistre, je fi ce qu'il me commanda, contre mon cuçur : et pri madame de Savoye et ses enfans, au plus- près de la porte de Genève. Mais le duc de Savoye me fut dé-
(0 Prendre madame de Savoye : Quelque temps auparavant, Charles avoit fait la guerre aux Suisses pour défendre les droits de la maison de Savoie. Après sa défaite de Morat , il apprit que cette maison avoit traité avec Louis xi. Ce fut ce qui- lé détermina à s'assurer de madame de Savoie. Cet événement est de 1476. ■ • ,
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robe (car il èstoit bien deux heures en ta huîct), et ce par le moyen d'aucuns de hostie cornpaignie, qui estoyent sugets du duc de Sàvoye : et certes ils ne firent que le devoir* et ce que j'en fi , je le fi pour sauver ma vie : car le duc mon maistre estoit tel, qu'il vouloit que l'on fist ce qu'il commandoit, sur peine de perdre la teste. Ainsi je me mi en chemin, et portoye madame de Savoye derrière moy : et la suy virent ses deux filles, et deux ou trois autres de ses damoiselles : et prismes le chemin de la montaigne, potir tirer à Sainct-CIaude. J'estôye bien assettré du second fils, et le faisoye porter par un gentilhomme, et cuidoye estre bien-asseuré du duc de Savoye : mais il m'avoit esté dérobé , comme j'ay dit : et si tost que nous fusmes élongnés, les gens delà duchesse, et nommément le signeur de Manton, firent aporter torches et falots, et emmenèrent le duc de Savoye à Genève: dont ils eurent grande joye. Et je, à tout madame de Savoye et le petit fils (qui n'estoit pas le duc )., passasmes la montaigne à la noire nuict , et vinsmes à un lieu que l'on appelle My-Jou , et de H* à Sainct-Claude : et devez sçavoir que le duc fit tresmauvaise chère à toute la cornpaignie , et principalement à moy : et fu en danger de ma vie, pource que je n'avoye point amené le duc de Savoye.
Si s'en ala le duc à Morat, et de là à Salins, sans me rien dire ne commander. Toutesfois je inenay madame de Savoye après lui, qui ordonna qu'on l'amenas! au chasteau de Rochefôrt : et de là fut menée à ïtûuvre, en la duché de Bourgongne : ne depuis je ne me meslay d'elle, nevde ses affaires : et fut pra* tiqué, devers le roy^de France, d'envoyer quérir sa
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sœur. Ce qu'il fit : et y envoya deux cens lances, qui eurent entendement au chasteau : et par ce moyen fut Iq. duchesse de Savoye recousse de la main de monsieur de ^Bourgongne»
Au 'temps 'dessusdict ('), le comte de Varvick con trainditle, roy Edouard d'Angleterre de partir hors du royaume, et vint descendre en Zeelande, où le duc de Bourgongne l'ala voir, et le reconforta de ses biens le mieux qu'il peut, comme l'un frère doit faire Tautre, en tel cas; et aussi y descendit le duc d'Yorck son frère, et fût le roy d'Angleterre grandement festeyé par messire Loïs de Bruges, signeur de La Gruthuse : et depuis luy donna le roy d'Angleterre une comté, et luy fit des biens largement. Le roy Edouard estoit moult-aimé en Angleterre : et, conclusion, il . retourna en son royaume, et en chacèa le comte de Varvick : et ainsi je reri compte, par ce présent volume, de moult de choses avenues en six ou en^huict ans par-avant '00. Ainsi, et par la manière dessusdicte, se fit la paix entre le roy de France et le duc, qui donna moult -grand joye à tous leurs pais. •
Alors le duc, averty du $iége de Nancy , se hasta , 5 toute diligence, pour venir au secours de ses gens: et vint faire un logis es fauxbourgs de la vile de Tou (3) , et fut averti que ses gens , qui estoyent à Nancy, avoyent rendu la vile es mains du duc Règne : et fut par les Auglois (qui estoyent les j)lus-forts dedans Nancy ), qui contraindirent messire Jehan de
(0 Au temps ckssusdict : l'auteur se reporte à 1470. — •(*) Phravant : avant la trêve qui se trouve dans le chapitre vu de ce livre. — (3) Tou : lisez Toul. • ■ • V; -;J
Rubempré à rendre ladicte yile : et estoit mort bouvellement un gentil compaignôn anglois, nommé Jehannin Collepjp': et, tafit qu'il vescut, il tint les Anglois ses compaignons en telle discipline, qu'ils n'eussent jamais rendu ladicte vile, ne tenu les termes qu'ils tindrent audict messire Jehan dç Rubempré : et en ce temps revint le comte de Campobasse des marches de Flandres, et le comte de Chimay, qui amena les fîefs de Flandres : et estoyent desja une grosse bande; et le duc de Bourgongne retourna aveques eux, et devint mettre le siège devant Nancy : et commença la bature des gros engins de toutes pars : et ne demoura gueres que le comte de Campobasse se partit du duc biçn-mal-content, pour certains deniers que le comte disoit'que le duc luy devoit. Soit vrày ou non, il abandonna le duc, et fît son traité secrettement aveques- le duc de Lorraine ( ce que le duc de Bourgongne ne voulait croire); et le duc de Lorraine pratiquoit les Suisses, pour les faire venir devant Nancy : et le Roy secrettement fournissoit argent au duc de Lorraine, désirant que l'on fist au duc de Bourgongne ce.que luy-mesme n'osoit entreprendre : et tant fit le duc de Lorraine, qu'il amena les Suisses bien .douze milîç combat^ns, et le duc de Bourgongne leur ala audevant : et pren , sur ma conscience, qu'il n'avoit pas deux mille combatans: et estoit le duc mal-party : et assemblèrent les deux puissances. Mais les gens du duc de Bourgongne ne thidrent^ point, ains. s'enfuirent, et se sauva qui mieux mieux : et ainsi perdit le duc de Bourgongne la .troisième' bataille (Oj ; et fbf en sa personne ra-
(>)Za troisième bataille : elle eut lieuîe 5 janvier 1477.
d'olivier »e là marche. 4^ I
teint, tué et occis de coups de masse. Aucuns ont voulu dire que le duc ne mourut pas à celle journée : mais si fit, et fut le comte de Chimay pris et nierré en Alemaigrie : et le duc dçmoura mort au champ de la bataille, et eslendu comme le plus-pauvre homme du monde : et je fu pris, La Mouche de Vere, messire Anthoine d'Oiselet, Jehan de .Monfort, et autres, et fusmek menés en 4a vile de Fou en Barrois : et fut celle journée par un grand froid, merveilleusement: et pouvez bien entendre que quand nous fusmes avertis de la mort de nostrè maistre, nous fusmes bien deconfortés : car nous avions perdu en celuy Jour honneur, chevance, et espérance de ressourse. Toutesfois il faut faire du mieux que l'on peut, quand l'on est en nécessité.
Si fismes aveques noz ennemis, pour noz rançons, le mieux que nous peusmes : et je demouray pleigeCO pour tous lés autres, lesquels s'en alérent au psiïs faire leulr finance : et tant ii, que je finay la finance dont j'avoye respondu : et, de moy, je demouray prisonnier toute la quaresme, et jusques environ Pasques, que ma finance fut trouvée, qui me cousta bien quatre mille escus : et avoyé à fqire à gentils, compaignons- de guerre , qui me tindrent ce qu'ils m'avoîent promis : c'est qu'ils ne me revendirent point, et n'eu à faire qu'à un homme, nommé Jehannot le Basque, duquel je me loue, et de sa bonne compaignïe. Mon argent trouvé, mes maistres raé menèrent jusques à une vile qu'on appelle Yguis, et là me délivrèrent et quitérent de toutes choses*: et en celle vile d'Yguis j'avoye bien centchevaux de la garde (dont j'esr
(0 Pîeige : caution, otage.
tpye capitaine.), qui atlendoyent mon retour de prison : et après avoir demouré trois, jours à Yguis, je m'en party, et m'en rçtournay en Flandres, devers madame Marie de Bourgongne ma princesse, qui me récent de sa grâce humainement.