‹ Les mémoires de messire Olivier de la Marche, augmentés d'un Estat particulier de la maison du duc Charles le Hardi, composé du mesme auteurChapitre 27 sur 45 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Comment madame Marie, Jïlle ef seule héritière du

Jeu duc Charles de Bourgongne , fut mariée a Var-

cheduc Maximiliam dTAustriche; et des guerres

qu'ils eurent avec le royLoids de France, onzième

de ce nom.

En ce temps, les Gandois tenoyeijt prisonniers messire Guillaume Hugopet, chancelier, et le signeur d'Imbercqurt ; et quelque requeste ou prière que leur sceust faire madicte dame pour eux,, combien qu'elle fust leur princesse, ils. firent: iceux deus mourir, et les.decapitérent (0 sur le marché de Gand : cX au regard de moy, je ne fu pas conseille de me bouteren leurs mains, et demouray à Malines aseques madame la grande, qui me traitta humainement .} et me tint tousjours compaignie un sommelier de corps du duc Charles, nommé Henry de Vers,: et , ainsi je dissimulay le femps ju^ues après* Pasques.

En ce temps, le duc Louis, de Bavière et Fevesque de Mçts (qui estoit.de Bade), par charge l'Empereur

'(») Lès décapitèrent : cette exécution fiât faite le 3 avril' 1477. ^Mministres, étoient accusés d'intelligences avec Louis x*.

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vindrent devers madame Marie, et pratiquèrent le mariage de monsieur MaximUiam d^ustriçke, fils ds l'Empereur, et de madame Marie de Bpurgong?he.; et à la vérité ils avoyent hipii porteur de poursuyvrçç ledict mariage :. car monsieur le duc Charles,, en 5011 vivant <j désira qu'içQluy mariage se fat, D'autre part, Madame estoit requise du roy d'Angleterre poqr rnonsieur d'EscalJes, fpére de la Rpyne : çt faisoit lç Roy de grandes offres , et le roy d* Frappe voujpit avoir niadicte dame pour monsieur \e Dauphin. Monteur de Çlévçs.l?. voulôit avoir pour sqn fjls^ çt pionsijBur de Ravastain pour le, sien : et ainsi estpit madicte dame pressée de toutes pars; et à ^rj conseil qui fut tenu, fut dict à madjcte dame qu'e^ç ferpit bien de déçlairer 3pn vouloir, et leqîiei d'ijceux mari$ elle voulpit (wpir; étoile resppndit froidienfent :.« J'pnten «que monsieur mon père (à qui Dieu pïirdoirjt ) çon- « sentit et acorda le mariage du fils de l'Empereur e.t « de moy : et ne suis point, délibérée d'avoir d'autre « que lç- fils de l'Empereur. » Et, par celle seconde raison, les deux ambassadeurs dessusdicts a.voyent bien cause de poursuyvre Madame: et, à la vérité^ madame la grande (0 tint fort la maiti au fils dé l'Ernpereur, et au mariage d'eux deux : lequel, averti,, descendit le Rin : et je m'en alay ayequç^ le siguçûr Pu Fqy et le signeur d'îrlajn: et furent mes aproches tellement foiptes, que je fu retenu grand et. premier maistre d'hpstçl du fils de l'Empereur, lequel vint à Coulongne, et de là se tira à Gand, où il fut h°nnorfiblemeut reçeu , et. à grand triomphe ; et le $pir%

(») Madame la grande : la duchesse douairière.

après souper, monsieur Maximiliam , archeduc d'Austriche, vint veoirinadàmoiselle Marie de Bourgongne: et à l'aborder fut si-grand'foulle et si-grand'presse, qu'on ne sçavoit où se sauver.

Si vindrent en la chambre de parade, et là fut parlé du mariage, et ne fut pas ce propos longuement tenu: car tantost Ton fit venir un evesque, qui les fiança tous deux : et prirent jour, aul'endemain, de faire les noces : et lendemain au matin fut amenée Madame, nostrë princesse, par deux chevaliers ses sugets (asçavoir le comte de Chimay et le signeur de La Gruthuse), et devant elle ( qui portoyent les cierges )estovent Min Jonckër de Gueldres , et madamoiselle de Gueldres sa sœur, qui estoyent lors deux beaux jeunes enfans : et fut toute la pompe qui fut faicte à marier le fils de l'Empereur à la plus*grande héritière du monde: et ainsi se passèrent icelles noces (0 , et n'y eut autre chose faicte pour celuy jour.

Apres la mort du duc de Bourgongne, le roy Louis (qui avoit juré la trêve de neuf ans) n'en tint rien, mais assembla grosse armée, et prit des seigneuries et des biens de* madame Marie de Bourgongne, héritière, ce qu'il en pouvoit prendre et avoir. Il prit la duché et comté de Bourgongne, les comtés de Mascon, de Charolois et d'Auxerre, et tout ce mit en sa sugettion. Il prit la comté d'Artois , et rnesmement Arras : et.luy changea son nomj en l'appellant Franchise. Il gaigna des principaux du conseil de la duchesse, et fît d'icetix pais comme des siens propres , et marcha JMsques devant Sainct-Omer : mais le signeur de Chan-

(0 Icelles noces : le mariage de Maximilien et de Marie fut célébré lç 18 août 1477.

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teraihe, acompaigné des gens de l'hostel du duc Charles et autres, entra dedans Sainct-Omer, et fit grande résistance à rencontre des François; et pourcë que la duchesse de Bqurgongne n'estoit pas lors bienfournie d'argent, ledict signeur de Chanteraine fit pour dix ou douze mille escus de monnoye de plomb , et la fàisoit courre, et avoit cours parmy Sainct-Omer et à-1'environ : 'et par traitte de temps il rachapta toute icelle mauvaise monnoye, et paya ses créditeurs : qui luy'fut grand honneur et grande décharge de conscience. ' • '

Quariîl le roy de France eut demouré assez louguement devant Sainct-Omer, et il veit et congnut qu'il n'y auroit point d'entendetnerit, et que la vile estoit bien gardée, il se délogea, et s'en retourna contre Arras : et, par entendement qu'il eut aveques le signeur des Cordes, la vile luy fut rendue (0; et en ce temps monsieur Maximiliamd'Austriche, nostre prince, prit cœur et courage, et commença à congnoistre quels gens -d'armes il avoit : et, depuis sa venue, je ne trouve point que mondict signeur ne Madame perdissent aucune chose, par la puissance ou soubtiveté du roy de France : et tantost se tira l'archeduc aux champs, à bonne puissance de gensd'armes : et vint mettre son camp assez près de Valenciennes; et de là es faux -bourgs de Douay : et pendant ce temps le comte de Chimay, à la requeste du roy de France, se tira devers luy, et pratiquèrent unes trêves bricves : et par ce moyen rendit le

Rôy la vile du Quesnoy, qu'il tenoit en ses mains :

(0 La vile luy fut rendue : Louis xi prit An-as au mois de mars '477- ,

auquel estoit le comte de Daminartin et ses neveux, et beaucoup de bons gens-d'armes qui abandonnèrent le Quesnoy par le commandement du Roy : et fut icelle trêve bien entretenue, et Tarcheduc s'en retourna voir sa femme.

En ce temps, par le moyen de l'evesque de Tournay et dé maistre Antboirie Auveron, le roy de France açorda unes trêves pour Jes laboureurs et seyeurs de blé : et quand Jç roy de France veit que lesdicts seyeurs estoyent au plus grand r nombre, nonobstant la trêve il envoya ses gens. - d'armes, et fit prendre tous iceux laboureurs et seyeurs : et en tirèrent les gens- d'armes fr^pçois grqn$ deniçrs et avoir, et oneques depuis le roy de France ne voulut ouïr parler de celle trêve ne de celle .exécution. L'aixheduc d'Austriçhe se tira en sa vile de Bruges: et là furent mandés ceux qui estoyent derqourés des chevaliers de la Toison d'or, qui n 'estoyent poipt grand nombre. Mais l'prcheduc fut conseillé de relever ladicte ordre, vaquant par la mort du duc Charles; et estoit commune renomjnee qpe le roy Louis vouloit relever ladicte ordre de là Toison d'or, comme duc de Bourgongnè : et vouloit dire que par les ducs de Bourgongnè estoit celle ordre fondée : et luy sembloit qu?il se fbrtifieroit poijr relever icelle ordre, et que sa x:onqueste de . Bourgongnè, en vau* droit; de mieux. Mais l'arcbeduc anticipa .: et vous declàireray la manière qui fut tenue 3 relever icelle prdre.

Les chevaliers de l'ordre, venus en leur conclave, trouvèrent en la place du chef (c'est à dire de monsieur le duc Charles) un coussin de velours noir: et sur

iceluy avoit un colier de la ïoispn ; et les chevaliers requirent tous a mondict signeur l'archeciuc qu'il vousjst iceluy ordre, renouveler, et prendre le lieu de monsieur le duc , que Dieu pardoint. Qç qu'il accorda libéralement ; et marchèrent, pour venir à l'église

Préparée à ce, par la manière qui s'ensuit. Premier rement marchoyent quatre officiers de la Toison, et après icèux toutes manières d'officièrs-d'arntes , la cotte d'arirçes au dos : et les deux principaux me-* noyent paF la bride une blanche haquen.ee couverte de velours noir : et portent ladicle haquenee le coussin et le colier dont j'ay premier parlé : et puis venoyent les chevaliers de l'ordre, à tout leurs manteaux, deux, et deux : et puis venoit monsieur l'arcbeduc d'A.ustriche^qui ne portait point encores l'habillement de. la Toison (et estoit ce triomphe bel et piteux à veoir) ; et vindrent descendre à Npstre-Dame : et y avoit un hourçl préparé, et principalement pour seoir les chevaliers : et .les chevaliers assis , monsieur de Tournay fit une harangue en latin, par laquelle il donnoit à congnoistre à monsieur larcheduc que c'estoit de celle Toison , et comment il en falloit user ; et fit de moult -belles remonstrances à mondict sir gneur l'arcbeduc d'Austriche : et^ pour accomplir le mUtére, monsieur de Ravastain fit chevalier monsieur Tarcheduc, et puis luy et Toison-d'or le menèrent en une chapelle , où ils luy vestirent le manteau de l'ordre, et luy mirent le colier de la Toison au çol, et puis le ramenèrent à la veùe d'un chacun ; et lors commença la messe et le service de Dieu : et* la messe achevée * s'en retournèrent comme ils estoyent venus , excepté qu'il ne fut plus nouvelle ne de la. Uar

quenee né du coussin : et sur ce point s'en alérent disner, et tantost furent nouvelles aportées à l'archeduc que le roy de France estoit entré en ses païs, et avoit assiégé fe. vile de Condé, en laquelle estoit capitaine pour l'archeduc le signeur de Mingonal, qui ne tint pas la vile longuement, mais la rendit au roy de France.

En celuy jour qu'il avoit relevé la Toison d'or, se partit l'archeduc, acompaigné du comte de Chimayj et rassembla ses gens-d'armes le mieux qu'il peut, et tira contre le roy de France à toute puissance et diligence : et si vivement marcha, que le roy de France fut contrainct de mettre le feu à Condé, et mesmé à Mortaigne (qui est l'ancien héritage du roy de France); et se retira le Roy à *\rras, et l'archeduc d'Austriche le suivit jiisques au Pont-à-vendin : et ainsi l'archeduc reconquit eh peu d'heure plus que le roy de France ne luy avoit pris du sien : et monstroit bien que luy, qui n'avoit que dixneuf ans, avoit courage de prince et d'homme chevaleureux : et marcha contre le Pont-à-lesaux, et eut tantost des gens-tl'armes assez: et y vindrent les Brabançons en grosse puissance : et monsieur de Romont et le bailly de Gahd amenèrent les Flamans en grand nombre. \

En ce temps , madame Tarcheduchçsse accoucha à Bruges d'ufi beau fils, qui est à-présent nostre prince, le plus bel , le mieux-adextré et adrecé que Ton pourrait nulle part trouver. Dieu le nous veuille garder! Grande joyé fut parmy l'ost de la nativité de ce noble enfant; et fut requis monsieur l'archeduc que l'enfant eust nom Philippe, en mémoire des biens et de la tranquillité que les païs eurent du temps du bon duc

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Philippe, que Dieu pârdoint (0. Le noble enfant fut baptisé à Bruges , et fut monsieur de Ravastain compère , et madame la douagiére commère : et fut porté à Sainct Donas, par - dessus un pont élevé à grand nombre de torches et lumière. Là estoyeht madame de Ravastain, madame de La Vére, et si-grand nombre de dames et de dambiselles, que c'estoit belle chose à voir. Les nations, tant estrangéres que privées, firent de celle nativité grande feste : et fut l'enfant baptisé solennellement, et eut nom Philippe, comme j'ay dit dessus. Encores vit et règne iceluy Philippe, et est nostre prince : et Dieu le nous veuille garder!

Or laisserons à parler du faict du baptesme, et retournerons à la conduite de la guerre et du logis de monsieur l'archeduc, qu'il fit au pont-à-Lessault. L'archeduc estoit fort acompaigné : car il avoit Flai^ans et Brabançons en g^and nombre ^ et si avoit une bonne puissance de ceux de Juilliers, que le duc de Juilliers luy avoit baillés pour ce voyagé. Il avoit une bonne esquadre de lansquenets : et se meut un débat entre lesdicts de Juilliers et les lansquenets : mais l'archeduc les appalsa, et ne fut pas sans grand'peine. Ainsi fut longuement jiostre prince attendant la bataille : car le roy de France estoit à Arras, à grosse puissance de gens aveques luy, et faisoit le Roy pratiquer une trêve de dix mois : laquelle, après plusieurs journées tenues, luy fut acorcjee, en espérance qye pendant iceluy temps un bon appointement de paix se trouverait/ Les trêves jurées (») d'une part et d'autre, l'archeduc s'en retourna à Bruges, et destendit

(*) Pardoint : pardonne. — (a) Les trêves jurées : ces trêves sont du mois de juillet 1478.

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son armée : et, au relèvement de celle noble princesse, furent faictes joustes, tournois, banquets, danses et carolles, et toutes manières de bonne chère : et se retirèrent Tarchedtic et l'areheduchesse à Gand : et certains jours après, ils firent venir l'enfant (0 au maillolët, et es mains de sa nourrice : et devez croire que Ton luy fit bonne chère, et principalement madame sa tnére; et de Gand tirèrent à Èrucelles , et l'archeduc sollicita de ses affaires : car il voyoit la trêve faillir, et estoit besoin qu'il pourveust à son faict.

En ce temps , sou$ le port et faveur du prince d'Orange, les Bourgonghons mirent les François hors de la comté de Bourgongne : mais le roy de France fut diligent et bien servi : et si tost que la trêve fut passée 00, il reconquit la comté sur les Bourgôngnons: et disôit on que c'estoit le signeur d'Arbaiî qui avoit vendu au Roy lé chasteau de Jou quatorze mille éscus (lequel chastel madame Marie luy avoit baillé en garde), et que par celle entrée là comté de Bourgpngne fut légèrement par les François reconquise : et sur la fin d'icelles trêves, le roy de France fit ses aprestes, de son costé, pour courre sus à l'archeduc: et l'archeduc faisoit semblablement ses aprestes pour courre sus au Boy : et tira l'archeduc à L'IsIe, et de là ^u Pont-à-vendin : et estoit fort acompaigné de Flamans, et plus que je n'en vey ônques ensemble : et certes le bailly de Gand, messire Jehan, signeur d'Adizelle, les tenoit en bon ordre et en grafnde crainte,

(0 Venir l'enfant ; Cet enfant fut porté à Gand au mois d'août 1478. Les Gandois allèrent an devant de lui avec trois mille chevaux ; il fol reçu à la porte par une dépuration de deux cents enfans des meilleur» familles. — (a) La trêve fut passée : en i479«

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et estoit fort-aimé en Flandres. L'archeducavoit une bonne bande d'Alemans, lansquenets, et bonne et grosse armée des nobles -hommes de ses pais : et le Roy envoya au. Pont-à-vendin , devers luy, monsieur de Çourtôn, neveu dû comte de Damm&rtin, et un escuyer de sa chambre nonimé Brandely de Champaigne : et tendoit à fin de ralonger lesdîctes trêves : mais Farcheduc n'y vouloit entendre; et se partit ledict signeur de Courton, sans rien faire pour celle fois : et je fu envoyé devers le Roy pour luy parler de ceste matière, en luy persuadant et requérant qu'ils se peussent voir eux deux, et qu'ils acorderoyent bien ensemble. Mais le roy de France s'excusa, et à ceste veûe né voulut point entendre : parquoy Farcheduc passa le Pont-à-wndin , et luy et son armée, à moult-belle ordonnance, et vint prendre camp, et se mettre en bataillé demie lieue outre le Pont-à-vendin ; dont le roy de France fut moult-mal-content, car il n'avoit voulonté de combatre : et tant pratiqua le Roy, que trêves nouvelles furent acordees et jurées d'une part et d'autre : et Farcheduc repassa le pont, et donna congé à toutes manières de gens-d'armes, et s'ala festeyer à L'Isle, à son privé estât (0.

(x) j4 son privé estât : La bataille de Guinegate, gagnée par Maximilien 9 est omise dans ce récit : ce qui fait croire-que le texte a été mutilé.

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