QUYERTURE LE JEUDI 1" AVRIL
Les réactionnaires ont accusé les Révolutionnaires d'être anti-patriotes.
Ils ont menti ! ! !
Quelle est l'époque, dans notre histoire, où le patriotisme ait enflammé la nation entière et la plus nombreuse pléiade de héros ?
L'Époque de l'a RÉVOLUTIOI\ !
Nous sommes Patriotes à l'exemple de nos grands hommes de 89 et 93. *
Pas envahisseurs : mais résolus à défendre, jusqu'à la mort, le sol Français ; Héritiers de leurs audaces; Résolus comme eux à défendre le patrimoine des libertés qu'ils nous ont légué et à l'agrandir.
A la Taverne de la Révolution française
L'histoire, en tableaux, des grands citoyens qui ont défendu la République sera un salutaire exemple à notre nouvelle génération.
La Révolution qu'ils ont commencée, nous la continuons.
Nous, les Révolutionnaires d'aujourd'hui!
Et nous la voulons partout. Dans les Arts, dans l'Industrie, dans le Commerce.
Voilà notre Patriotisme et c'est le bon!
Assez! trop de patriotes à la Déroulède!
Patriotes! Oui! chauvins! jamais.
Maxime LISBONNE.
Mais cet appel, malgré son éloquence, ne fut pas entendu.
Paris était-il fatigué des tavernes... ou de Maxime Lisbonne?..
Le fait est que les clients ne vinrent pas.
Le fantaisiste remonta à Belleville où il se tint à peu près deux jours tranquille.
C'est le maximum de sagesse que sa femme puisse obtenir de lui.
Moins de trois mois après, la Taverne du Bagne et des Ratapoih était dédoublée.
M""^ Lisbonne continuait à tenir celle de Belleville. Quant au citoyen, il promenait ses forçats, ses boulets, ses tableaux, en province et à l'étranger.
Mais bagne qui roule n'amasse pas mousse.
Je me demande, non sans tristesse, ce que sera la vieillesse de Maxime...
En 1887, Lisbonne allait... à Lisbonne solliciter, sérieusement, du roi de Portugal son appui pour je ne sais quelle affaire d'héritage, à laquelle on ne comprend rien.
En février 1888, il m'emprunte un habit, qu'il ne m'a d'ailleurs jamais rendu, et a l'audace de se présenter à une soirée ouverte du Président de la République.
En avril 1888, il part pour Londres dans l'in-
tention d'y faire des conférences. Ayant commencé par porter sa carte au « citoyen prince de Galles, » il s'aliène du coup les sympathies des Anglais, si respectueux des monarques, et réalise des recettes de h2 francs.
Mais est-ce qu'on peut arriver à citer toutes les fantaisies de Lisbonne ?
A chaque saison, chaque avatar.
Dans l'été de 1888, il s'amourachait du Sommeil de Danton, montait à l'ancien théâtre des Nations, la pièce de Clovis Hugues, la promenait sans profit en province...
L'automne vient. Il crée les Frites révolutionnaires, une brasserie cabaret à l'usage des amateurs de pittoresque.
Cet établissement est sis, boulevard de Clichy, tout près de la place Pigale.
Les pommes de terre frites sont apportées aux garçons par des mannequins grandeur nature qui représentent ou Napoléon III, ou Louis- Philippe, ou un propriétaire, ou un huissier, ou un frère, selon que le client demande une frite à la graisse bonapartiste, à la graisse royaliste, à la graisse de propriétaire, à la graisse d'huissier, à la graisse cléricale.
Les frites boulangistes sont servies par un
cheval noir et les frites révisionnistes par un lapin.
Mais voici l'hiver. Les frites ne suffisent plus à l'activité dévorante de Lisbonne. Il s'engage dans un café-concert où il joue, le soir, dans la revue Aux Unies le rôle de... Maxime Lisbonne. A la dernière scène, il dit :
— L'heure solennelle est venue. Mon costume ne l'est pas assez. Qu'on m'apporte l'habit de mon ami Chincholle.
Alors il revêt mon habit et décore tous ses camarades de l'ordre antiwilsonnien des Frites révolutionnaires.
Ici est close momentanément la série des abracadabrances plus ou moins spirituelles de Maxime Lisbonne. Avant un mois, il y aura de nombreuses pages à ajouter.
Jules Barbey d'Aurevilly
Un gentilhomme de stature élevée et aux membres bien proportionnés, portant haut hà tête, nez bourbonien, teintlégèrement doré, yeux noirs et perpétuellement allumés, cheveux de la même couleur, abondants et ondulés, moustache fournie et longue, — une tête d'Espagnol sur un corps de Normand.
Pour costume ordinaire, un pantalon de fantaisie à sous-pieds et collant, une étroite redingote noire boutonnée jusqu'aux deux tiers de la poitrine, un chapeau haute forme à bords relevés, des bottes vernies à hauts talons et à bouts arrondis, des gants blancs ou gris perle à quatre boutons, de longues manchettes et un jabot toujours frais, mais non empesé, sortant de la redingote ; à la main, une badine blanche, toujours en mouvement; la voix forte et ferme,
la voix d'un homme qui se sait honnête; dans la conversation, peu de gestes; la main droite seule jouant avec la badine ; le masque impassible, voilà bien extérieurement mon cher maître et grand ami, M. Jules Barbey d'Aurevilly.
Au moral, pas de défauts; un seul vice, élevé à la hauteur d'une vertu, un immense orgueil.
Ardent légitimiste, plus ardent catholique, il eût, pour rétablir sur le trône le fils de saint Louis, donné avec joie sa vie qu'il consacre à tâcher de mériter le ciel à sa manière.
Il fait maigre chaque fois que l'Église l'ordonne, communie quand il en sent le besoin, et n'est, les dimanches et fêtes, visible que pour Dieu. Ultramontaiu à outrance, il détestait MM. de Montalembert et de Falloux, et ht souvent Joseph de Maistre, qu'il appelle de Maistre tout court, faisant fi de Xavier.
Il ne salue jamais les morts qui s'en vont sans prêtre au cimetière. Ils ne sont pas ses frères! Protestant et républicain, pour lui, cela se vaut, c'est à jeter au même tas. La religion catholique, apostolique et romaine, avec ses vieilles croyances et ses antiques usages et l'histoire de France, de la France d'avant 89, peuvent seules le consoler d'être devenu le sujet d'une république.
Il m'écrivait un jour dans son style imagé :
— Je suis l'homme de l'immobilité en toutes choses. Quand, à Eylau, les Français entrèrent dans les carrés russes, ils tuèrent les grenadiers, mais ceux-ci restèrent debout, — et tués, il fallait les pousser pour les faire tomber. Quoique Français, je suis en tout de ces Russes-là.
Bien que ne s'étant jamais marié, il adore les femmes, mais on ne lui a pas connu de maitresse. D'aucuns assurent qu'il est vierge.
S'il était arrivé que l'on pût accoler son nom à celui d'une beauté quelconque, certes, l'indiscrétion ne fût pas venue de lui. 11 vénérait trop les femmes pour compromettre même celle qui eût désiré être compromise en sa compagnie. 11 a une façon un peu déclamatoire de dire : « Madame!.. » qui fait de ce simple mot un respectueux compliment. Il ne lui est pas possible d'aller dîner en ville sans porter un bouquet à la maîtresse de la maison, en quelque saison que ce soit. -
Du temps où il était critique dramatique, il avait sa loge aux premières.
Un soir, il l'offrit à M. et à M^« X...
En y entrant, M"'^ X... trouva un bouquet sur le siège qu'elle devait occuper, — le meilleur.-
Il fait du bien en secret, ou publiquemenE
(lès qu'il en trouve l'occasion, mais aime mieux en faire publiquement, à cause de l'exemple. Sans être riche, il a de quoi vivre à l'aise. D'abord, ses travaux sont de quelque produit, quoique rapportant beaucoup moins que les œuvres des faiseurs. Mais l'argent n'a jamais rien prouvé, — que pour les imbéciles.
Ensuite il a hérité de deux amis qui lui ont, dit-il, donné l'indépendance et permis d'écrire oii et quand il lui plaît.
Il a l'éloquence d'un orateur convaincu et la séduction d'une coquette jolie; il parle comme causaient Alexandre Dumas, Léon Gozlan ou Roger de Beauvoir; celui-ci était d'ailleurs son ami.
Il n'a qu'à dire quelques mots pour peindre, et avec un coloris d'une richesse éblouissante, engendrant les effets les plus pittoresques et toujours variés.
D'un mari qui croyait sa femme fidèle, il disait une fois : « C'est un quinze-vingts à illusions. »
Il l'appelait, une autre fois « un gobe-mouches conjugal qui avale des montagnes ».
L'amant d'une adultère est pour lui « un cocufiant ». A quelqu'un lui demandant, au milieu d'un salon, ce qu'il pensait d'une très belle femme décolletée qui chantait, il répondit : « C'est une
cantatrice pour les sculpteurs ! » Un soir, il entrait chez une mère prête à aller au bal, au moment où elle avait les bras nus autour du cou de son fils : <•< Déjà le collier de la Toison-d'Or! » dit-il au petit bonhomme.
Les gens qui ont commencé par se moquer de sa toilette très démodée, de son contentement de soi-même, de son respect infini pour les femmes, de ses mœurs étranges et de ses opinions extrêmement réactionnaires, il les conquiert en un instant par sa distinction, son amabilité, sa science, son esprit. Il lit beaucoup, sait retenir et s'approprier les choses qui, passantpar ses lèvres, deviennenttoutes attrayantes. 11 est plus qu'un charmeur, c'est une charmeresse. Il n'y avait jadis, au faubourg Saint- Germain, ni grand dîner, ni fête sans lui. A table, on se taisait pour qu'il parlât. En soirée, on l'entoure, on se fait, pour ainsi dire, son public. Alors il tire un feu d'artifice de mots spontanés, drôles ou charmants.
Son âge? A voir Barbey d'Aurevilly, on ne lui donnerait pas plus de soixante ans. Cependant, il a davantage. Ceux qui prétendent, à faux, qu'il porte un corset ajoutent qu'il consacre à sa toilette des soins de petite maîtresse. En ceci, ils ont raison.
Barbey déclare volontiers qu'il a le devoir de soigner son corps puisque celui-ci est la maison de son âme.
Pour expliquer l'absence de rides, il faut surtout dire que le Temps, qui a ses préférés et qui égratigne les autres, a, d'une main respectueuse, caressé l'auteur d'Une vieille Maîtresse avec le même amour qu'il avait jadis pour Ninon et, récemment encore, pour l'artiste Laferrière.
Gela fait comprendre pourquoi, si d'Aurevilly adore les femmes, elles sont, de leur côté, très loin de le traiter en vieillard sans conséquence.
11 ne pourrait pas dresser la liste de toutes les veuves, de toutes les jeunes filles, qui lui ont laissé sentir qu'elles s'appelleraient volontiers, celle-ci ou celle-là. M""® d'Aurevilly...
Les lecteurs qui ont la bonté de suivre mes travaux ont déjà reconnu, dans cette étude, les grands traits physiques et moraux du principal personnage d'un roman que j'ai publié en 188^, la Ceinture de Clotilde.
C'est d'après Barbey d'Aurevilly que je me ^uis permis de faire vivre et mourir le comte Guy d'Averland. Son caractère méritait d'être fixé, étudié, développé dans un roman.
J'ai l'honneur de connaître Barbey depuis
1869. Nous écrivions ensemble au Parlement^ de Grégory Ganesco. Nous y faisions, lui, la critique dramatique, moi, la soirée théâtrale sous ce titre : Au Foyer. Nous ne nous quittions guère. Gomme le Parlement était un journal du soir, Barbey ne travaillait à ses comptes rendus que le lendemain matin, dans son lit. 11 écrivait alors en tenant sur sa main gauche son large papier très glacé et très fort. De la main droite, il trempait sa plume dans ce qu'il appelait son piano, un jeu de bouteilles contenant des encres de couleurs différentes. De l'encre bleue pour l'amour éthéré, rouge pour l'amour passionné, noire pour les phrases sans caractère, jaune pour l'adultère, etc. Quand il avait un mot à chercher, il ornait d'or les majuscules. Ses manuscrits auront quelque jour un prix inestimable. On se les dispute dans les imprimeries.
Vers deux heures, il venait au journal corriger ses épreuves. Jamais je ne l'ai vu quitter ses gants blancs pour cette besogne pénible et quelquefois peu propre, à cause de Thumidité de l'encre d'imprimerie, mais il s'arrangeait de façon à ce que le bout seul de sa plume touchât le papier.
Un jour, un prote se permit d'attirer son attention sur une ligne qui, vraisemblablement, ne lui plaisait pas«
De l'oDgle, il la mettait sous les yeux de Barbey.
— Que me montrez-vous là?
— Ce mot...
— Eh bien?
L'autre, maintenant, n'osait plus parler. 11 finit pourtant par bégayer :
— La grammaire... l'interdit.
Dédaigneusement, Barbey lui rendit l'épreuve :
— Gardez votre grammaire, monsieur. J'ai la mienne!
Un Meurtrier
Un simple jugement civil est rendu, et voilà que, soudain, un drame sanglant, qui remonte déjà à quelques années, est remis en lumière.
Ce Paul Roussilhe, que l'on a interdit comme aliéné, au commencement de février 1888, était, en effet, l'auteur du meurtre de LaFage, près de Clermont-Ferrand .
En septembre 1885, il déjeunait là-bas, avec sa maîtresse, quand tout à coup une querelle éclata entre les deux amants. Paul Roussilhe saisit un immense couteau à découper et tua net la jeune femme.
Le lendemain, il se livrait lui-même aux gendarmes. Reconnu fou, il ne comparut point devant les assises. Il est aujourd'hui à Charenton, d'où il adressait, le 6 février 88, un pressant appel au Figaro,
Le lendemain matin, je me présentais dans la célèbre maison, qui est maintenant dirigée par un homme que j'ai souvent approché jadis, M. Dumangin, le plus vieil ami de Gambetta, l'ancien chef de cabinet du Président de la Chambre.
— A quoi bon voir Roussilhe? me dit-il. Pourquoi aggraver son cas en le faisant parler?
Et puis l'éternelle raison :
— Mais si tous les journalistes désiraient entrer?
Enfin, M. Dumangin, qui n'a pas cessé d'être aimable, malgré son air bougon, comprend qu'en la circonstance, puisque c'est M. Roussilhe lui-même qui adresse un appel au Figaro^ il vaut mieux, pour l'administration, que je puisse dire que son pensionnaire n'est pas séquestré.
Il fait demander pour moi au médecin l'autorisation nécessaire. Guidé par un gardien, je traverse les premiers bâtiments. Un autre gardien me conduit dans la chambre même de M. Roussilhe.
Il n'y est pas. Il se promène dans la cour. En l'attendant, j'examine la petite chambre. Elle est très propre, suffisamment confortable. Le parquet est ciré. Dans la cheminée brûle un feu de bois. Sur une table, du papier à écrire. Au-dessus de la toilette, un miroir à trois faces.
Fixée au mur, une carte militaire, celle du Cantal, où sont encadrées de bleu les propriétés de M. Roussilhe, qui est venu au monde avec cent mille francs de rente, — plus qu'il ne fallait pour être heureux; c'est peut-être pour cela qu'il l'a été si peu.
La porte s'ouvre. Un monsieur apparaît, seul, un homme de trente-six ans, très correctement vêtu. Il salue, ferme la porte, et dit sèchement:
— Permettez, monsieur, je n'ai pas l'honneur de vous connaître.
Je lui tends ma carte.
— Ah! parfaitement, dit-il. Je remercie le Figaro d'avoir répondu à mon appel. Prenez la peine de vous asseoir.
Et il s'appuie contre la cheminée, le dos au feu. Je l'observe attentivement, cherchant à me rappeler Lavater et son admirable division des facultés.
Le bas de la figure est très distingué, le menton effilé. Peu de penchants matériels. Le nez est fort, très énergique; les facultés morales sont plus que suffisantes. Mais au-dessus des yeux, d'un brillant d'alcoolique, le front, plus que développé, surplombe exagérément le visage.
On dirait que le cerveau veut faire éclater la boîte osseuse. De ce côté, il y a dispropor-
92 LES MÉiVlOIRES DE PARIS.
tion réelle. Mais M. Roussilhe prend la parole : — Tout d'abord, monsieur, je vous prierai de publier in extenso la lettre que j'ai eu l'honneur d'écrire à M. votre rédacteur en chef. Les lecteurs du Figaro, parmi lesquels je compte beaucoup d'amis, verront que celui qui l'a écrite ne peut être fou.
Voici cette lettre :
Saint-Maurice, k février 1888.
« Monsieur le Rédacteur en chef,
« En publiant certains détails sur le drame exceptionnel dont je suis la victime, vous pouvez égarer Topinion publique.
(c Quelques personnes et moi seulement pouvons faire jaillir la lumière et triompher la vérité; mais nous ne le pouvons qu'à condition d'obtenir qu'on traduise devant la cour d'assises d'autres personnes qui, toutes à des degrés divers, consciemment ou inconsciemment, ont été compromises dans cette affaire.
« Ceci explique ma séquestration aussi légale {sic) qu'arbitraire, ainsi que le jugement d'interdiction dont je viens, sans beaucoup d'espoir, d'interjeter appel.
« Si vous voulez bien m'honorer d'une visite, monsieur, vous comprendrez qu'il a été publié
à mon égard des appréciations inexactes et des récits erronés ; vous augmenterez d'autre part, j'en demeure convaincu, le nombre des honnêtes gens qui m'honorent de leur estime et de leur sympathie, qui me plaignent sincèrement, mais qui, hélas! ne peuvent rien oser pour changer une situation aussi cruelle qu'imméritée.
« En attendant votre visite, veuillez agréer, monsieur le Rédacteur en chef, mes salutations.
<( Paul Roussilhe »
Détenu à la maison nationale de Saint-Maurice, près Charenton (Seine).
— Non, je ne suis pas fou, continue M. Roussilhe, je le deviendrai peut-être ; mais je ne le suis pas encore et je veux être à même de le prouver. Je veux rentrer dans le monde, y occuper le rang auquel j'ai droit. C'est quand on se sent condamné par l'opinion pubHque qu'on comprend toute l'importance de celle-ci. Mon plus vif espoir serait de reconquérir la faveur qu'elle m'accordait jadis.
Il disait cela d'une voix saccadée, mettant une sorte de han après chaque membre de phrase, ayant toujours les mains derrière le dos, — comme pour ne pas voir celle qui a tué.
A côté du lit, il y a sur le mur un carré de papier sur lequel sont écrits au crayon bleu les mots suivants :
Mort démon père (suit une date dont je ne me souviens plus).
Drame de La Fage : 17 septembre 1885.
Mort civile : l\ février 1888.
Mort réelle : (Ici, naturellement, pas de date).
— Ce que vous regardez là, me dit-il, c'est toute ma vie. Avec la mort de mon père commence le plus épouvantable des drames, un drame que je ne peux pas révéler parce qu'il ferait trop de victimes, un drame tel que jamais le Figaro n'en a raconté de semblable. Mais je me tairai, dusse- je éternellement rester ici. Ce qu'il faut voir en toul^ monsieur, ce sont les causes. Les discerne-t-on jamais? Je suis ici, par exemple, en vertu d'une loi, celle de 1838. Mais cette loi, qui l'a faite ? On ne peut même pas dire que ce soient ceux des législateurs qui l'ont votée. Elle émane d'un courant d'opinion dont la source même est inconnue, de réclamations multiples. Ses auteurs sont innombrables. De même, il y a plus de cent personnes qui sont responsables du drame de La Fage. Si c'est un grand malheur d'être pauvre, c'en est un plus grand d'être trop riche. En tout cas, monsieur, dites bien que je ne suis pas un assassin. J'ai
pris un couteau et j'ai tué ma maîtresse. C'est un fait. Mais de là à être un assassin, il y a loin. Je suis un meurtrier. C'est tout. C'est trop. Et toujours le han pour finir chaque phrase.
— J'ai le malheur d'être très violent. C'est peut-être mon seul défaut. Ma maîtresse était là devant moi...
— Vous l'aimiez ardemment, paraît-il?
— Jamais femme n'a été plus aimée qu'elle. Je l'eusse certainement épousée. Mais cela, pas seulement par amour. Mes ennemis lui reprochaient sa conduite antérieure. J'aurais été heureux de leur faire pièce. Oui, je l'aimais.
J'écoutais bien la voix. J'aurais été heureux de trouver dans les intonations l'émotion qu'eussent dû amener de tels souvenirs.
— Oui, reprit M. Roussilhe, une querelle terrible a éclaté. Valentine m'a dit des choses... qui devaient me rendre jaloux, des choses qui (^^^'vrtîV?!^ absolument m'exaspérer...
— Vous avez l'air de croire qu'elle répétait une leçon enseignée?
— Je ne dis rien, je ne veux rien dire, sinon que j'ai pris un couteau et que j'ai frappé, comme je prendrais instinctivement un objet quelconque pour vous frapper si une querelle éclatait entre nous. Où voyez-vous là un assassinat? L'assas-
sinat est prémédité, voulu. J'aurais donné ma vie pour que Valentine n'eût pas une égratignure. Le juge d'instruction d'ailleurs l'a bien compris. Il n'eût pu m'inculper que de coups et blessures ayant occasionné la mort. Ou plutôt...
Et ici la voix s'assombrit.
— Ou plutôt je rentrais dans les cas, prévus par la loi, où l'homme n'est pas responsable du meurtre. Mais ne parlons plus de ces choses. Il y a eu ordonnance de non-lieu. Le meurtre n'est plus en cause. Ne parlons que de mon interdiction, absolument illégale, puisque je ne suis pas fou. On n'a le droit d'interdire que ceux qui ne sont pas à même de gérer leurs affaires. Or, qu'on m'en rende le gouvernement et l'on verra. Sorti de ce tombeau à l'usage des vivants, j'aurai pour premier soin de chercher à effacer, et par ma parole, puisque je suis avocat, et par ma fortune, puisqu'elle me sera rendue, cette épouvantable loi de 1838, en vertu de laquelle des parents ont le droit de nous enterrer vifs, des médecins ont le droit de nous tuer au nom de la science et par la science.
La porte s'ouvrit. C'était un ami, M. de... qui s'écria en entrant :
— Tu as reçu ma dépêche, Paul?
- — Oui, et elle m'a coûté cher!
— Comment cela?
— Tu m'avais dit que tu viendrais hier à deux heures. C'était un rendez-vous ferme. Quand on donne un rendez-vous ferme à quelqu'un qui est ici, on y vient, ou on l'expose...
— A quoi?
— Je ne veux point le dire. Sache seulement que le moindre détail transforme une maison comme celle-ci en enfer du Dante. Heureusement, j'en sortirai. Je vais créer un grand mouvement de presse. J'inviterai les journalistes à venir me voir. Ils jugeront.
Ai-je dit tout? J'ai tâché de me rappeler les phrases principales d'une conversation qui a duré une longue heure. J'en ai cité un assez grand nombre pour qu'on puisse juger du cas de M. Paul Roussilhe. Évidemment,. sa conversation n'est pas celle d'un aliéné vulgaire ; on pourrait causer longtemps avec lui sans le croire malade. Toutefois, on a certainement remarqué avec quelle facihté il admet l'ordonnance de non-lieu en se refusant à comprendre qu'on ne l'a prononcée qu'après la déclaration des médecins.
Maintenant, est-il assez malade pour être privé de la liberté, pour être enfermé dans une maison qu'il sait être Charenton ?
On a le droit de se demander si, dans le cas où il pourrait être retenu par une amitié solide dans ses grandes propriétés du Cantal, il ne recouvrerait point entièrement la raison...
Je prends congé de lui. Par la porte entrebâillée, il me jette ces derniers mots :
— Vous allez librement rentrer à Paris, monsieur. Dites bien à vos amis, dites bien à vos lecteurs que la loi de 1838 les menace tous...
Madame Dieulafoy
Le mercredi, 20 octobre 1886, à deux heures, le ministre de l'instruction publique, qui s'appelait alors M. Goblet, se rendait au Louvre, entrait dans le musée assyrien et se faisait ouvrir la petite porte d'un des ateliers qui dépendent du musée.
Il était accompagné de M'''^ Goblet, de son sous-secrétaire d'État, de M. de Ronchaud, directeur des musées du Louvre, aujourd'hui décédé, des conservateurs du Louvre, etc.
Dans l'ateher se tenaient M. et M""^ Dieulafoy, MM. Babin, ingénieur des ponts et chaussées, et Houssay, docteur es sciences, quatre explorateurs qui, récemment revenus d'une mission en Susiane, étaient occupés à classer les reliques artistiques qu'ils en ont rapportées.
Le travail n'était pas facile. Il fallait prendre
une à une de nombreuses pierres détachées de trois frises ayant quatre mètres sur douze, chercher sur des aquarelles la place qu'elles devaient occuper, enfin les y faire mettre. Deux des frises, pourtant, étaient déjà à peu près terminées.
Bien que les pierres ne fussent pas encore nettoyées, Teffet était déjà surprenant. On avait
(devant soi, sur deux murailles du palais des rois f perses, huit guerriers de grandeur nature au
teint brun, au profil régulier, au grand œil noir, à la barbe en spirale, aux vêtements merveilleux.
Chacun d'eux tient en main une lance gigantesque.
Après avoir admiré ces frises, M. Goblet félicitâtes explorateurs, particulièrement M""^ Dieu- L lafoy qui, avec un courage viril, une expérience
consommée, a su, sous la haute direction de son mari, conduire à son tour les travaux de déblaiement, poussés à huit mètres sous terre, suivre les filons, prendre à l'aquarelle le dessin de chaque pierre trouvée, réunir ensuite tous les dessins, reconstituer le palais antique.
C'est au péril de sa vie que M^^ Dieulafoy a pu accomplir cette œuvre savante. Vêtue en homme, montée sur un mulet, le fusil en bandouhère, elle a dû, pour se rendre en Susiane, accompa-