MADAME DIEULAFOY
moins une virago aux membres de fer, au corps indomptable, se tromperaient étrangement.
M""^ Dieulafoy qui, tout dernièrement, en escortant à cheval sur près de 1,600 kilomètres les 300 caisses de la mission, a supporté des chaleurs de ko degrés à l'ombre et de 72 degrés au soleil, est âgée de trente-six ans à peine. C'est une blonde, à la physionomie délicate. Elle est tellement sensible que l'apparat avec lequel le ministre lui a remis le ruban si bien mérité l'a rendue malade et qu'elle n'a pu recevoir, le lendemain, les innombrables visiteurs qui eussent voulu se faire gloire de la féliciter.
Nous saluons en elle un confrère qui, dans le Tour du monde, a publié des travaux remarquables.
Elle a fait paraître, depuis, le récit de sa mission, qui est des plus intéressants. Elle y a ressuscité les splendeurs persanes, reconstitué le règne de Darius et sa vie somptueuse.
Nous pouvons maintenant contrôler au Louvre, en visitant les merveilles qu'elle y a mises, la véracité des récits grecs qu'on prenait pour des fables. A la vue des très beaux guerriers qui ornaient les murailles de l'ancien palais de Darius, on est forcé de convenir qu'Homère n'avait point tort de vanter la beauté des « Ethio-
piens du Levant, ces fils du Soleil ». Quand nous penserons aux moyens que devaient avoir les sujets de Darius pour élever de semblables palais, nous deviendrons plus modestes. Aucun édifice n'a jamais valu en magnificence celui que huit mètres de terre recouvraient encore il y a trois ans. Qui nous dit que la Tour de Babel , hélas ! n'était pas autrement belle que celle de M. Eiffel? Celle-ci est en fer; l'autre devait être, comme les bas-reliefs rapportés par la mission, en terre cuite, en briques émaillées, étincelant au soleil.
Verdi
Le collaborateur musical de la Bame aux Camélias (la Travîata) et du Roi s*amuse (Rigoletto) ne saurait être pour nous un étranger; c'est un Français de Paris. Et il est même plus Parisien qu'on ne le pourrait supposer...
Souvent, en effet, l'auteur à' Aida vient à Paris : il descend chaque fois à l'Hôtel de Bade où il vit, non point à l'italienne, mais à la française. « Il mange, dit-il, assez de macaroni audelà des Alpes! »
Très matinal, il sort dès qu'il est habillé et se promène jusqu'à l'instant du déjeuner, qui a lieu à dix heures. Où va-t-il? Nul ne le sait, car il est muet comme une « pause )> sur ses faits et gestes. On l'a cependant rencontré, dans la même journée, au Bois, à la Bastille, au Panthéon. On le soupçonne de se livrer aux tournées du pro-
vincial. Parfois il s'avance, tête nue, humant à pleins poumons l'air peu oxygéné de la capitale. Qui ne le connaîtrait point et le verrait alors, se refuserait à croire qu'il a devant lui l'illustre maître italien. Son âge — soixante-quatorze ans — n'est un mystère pour personne; mais jamais visage n'a plus gaillardement menti à son extrait de naissance. Verdi a tous ses cheveux, qui grisonnent à peine. Sa figure, qu'on dirait taillée dans le marbre, ignore encore les rides. Son œil, d'un noir bleu, a l'ardeur de la vingtième année et les éclairs du lyrisme.
Après le déjeuner, il se met au piano, pressé qu'il est de profiter, Parisien pur sang, de tout ce que Paris a mis en lui. La vue de nos monuments, de nos hautes maisons, de nos longues avenues, l'a toujours inspiré. Paris est pour lui un bienfaiteur. C'est au milieu de nous, dans un voyage d'agrément remontant à quinze années, qu'il écrivit cette admirable messe de Requiem, qu'on a entendue, en 1876, à la salle Ventadour après les représentations à' Aida.
Le maestro n'a pas ce seul point de ressemblance avec Sardou, qui vient fouler du pied l'asphalte du boulevard dès qu'à Marly-le-Roy l'inspiration lui fait défaut. Quand, avant la première représentation à' Aida, Verdi avait transcrit sur le papier les mélodies rencontrées dans