VERDI
la rue, il courait au Théâtre-Italien; il inspectait les décors, les costumes ; il expliquait au régisseur la mise en scène qu'il rêvait.
On se souvient que, chaque soir, il dirigeait lui-même l'orchestre. Les musiciens l'adoraient et disaient à qui voulait l'entendre que nul ne conduit aussi magistralement, aussi clairement que lui.
Après être resté deux mois au milieu de nous, il est retourné à Bussetto, près de Parme, où il possède d'immenses propriétés dont il est très soucieux. Il les fait valoir lui-même et ne dédaigne point d'aller causer avec ses fermiers, qui lui réservent d'ailleurs les plus douces flatteries. Ils savent par cœur ses mélodies et c'est sur des airs de son répertoire que leurs bœufs traînent la charrue.
En avril et mai 1876, deux de ses interprètes, M"^^^ Stolz et Wadman, habitaient comme lui l'hôtel de Bade. Trop heureux s'il n'y avait rencontré qu'elles ! Mais on n'imagine pas à quel point il était assailli dans cette osteria de visites sans motif sérieux.
Il y a un type qui ne sera jamais éteint, celui du possesseur d'album. Chaque jour, on venait dix fois demander un autographe à Verdi. Fatigué de ces sollicitations absorbantes, il avait
imaginé un moyen ingénieux d'en diminuer le nombre.
Il faisait demander par le garçon d'hôtel 25 francs aux gens non titrés et 50 francs aux gens titrés, — pour les pauvres. Hélas! presque tous les porteurs d'albums demandaient à réfléchir.
Alexandre Dumas disait à ces gêneurs en pareille occurrence :
— Vous voulez un autographe de moi? Il y en a à votre service chez tous les huissiers de Paris, et vous pouvez être sur de leur authenticité, puisqu'ils sont protestés.
XIÏ
Matinée pauvre
Chaque jour, au milieu des artistes ou des bourgeois cossus, on voit descendre de Montmartre, par les rues Blanche, Notre-Dame-de;- Lorette et des Martyrs, une véritable armée de pauvres diables, grelottant le froid, ayant le pantalon frangé, les bottes éculées, qui viennent demander à la grand' ville ou une place ou au moins la nourriture de la journée.
On sent, à les voir, que beaucoup ont le ventre vide.
— Non, il ne se peut pas que, dans une cité comme Paris, un être humain ait faim! se sont dit quelques-uns de ceux qui les rencontraient le plus souvent, — des habitants du neuvième arrondissement.
Et ils se sont concertés, ont formé un comité, ont cherché les moyens de donner des forces à ces malheureux.
Puissamment aidés par leur président, M. Ducourau, ils ont loué un terrain à Tangle des rues de Maistre et des Grandes-Carrières. A peu de frais, sans bénéfice, M. Loiseau, architecte diplômé du gouvernement, a construit un hall fort bien aménagé, divisé en quatre parties : une cuisine, un réfectoire, une salle d'attente pour les hommes, une autre pour les femmes. L'établissement est ouvert, chaque matin, à neuf heures.
A toute personne qui se présente, on donne une ration de pain de 250 grammes et une pleine gamelle de café chaud. Entrez, entrez, les pauvres! On ne vous demandera ni votre opinion, ni même votre nom. Tant qu'il y aura, vous aurez.
Dans le courant de l'hiver de 87-88, j'ai passé là une matinée en compagnie de MM. Souviron et Heiser, membres du comité. Si j'ai été ému, qu'on en juge.
Les deux salles d'attente, absolument combles. Au dehors, les pieds dans la neige, des centaines d'individus s'entassant, pour avoir moins froid. L'emplacement ne permet que de faire entrer cinquante personnes à la fois. On commence par ouvrir la porte des femmes. Les voilà. Il en est de tous les âges. Deux, très jeunes, sont fort jolies. Il y a donc des