MATINÉE PAUVRE
malheureuses qui reculent encore devant les profits ignominieux du trottoir? Sur une table sont les cinquante gobelets que possède l'établissement. On invite les femmes à les prendre, à défiler devant une autre table où on distribue le pain, puis à aller s'asseoir sur les bancs qui garnissent la salle. Tranquillement elles mangent, quelques-unes avec gloutonnerie. Quand elles ont fini, un employé passe devant elles et emplit leurs gamelles de café. Une vieille se chauffe les mains contre son gobelet brûlant. Mais elles se hâtent, elles savent qu'il y a de l'autre côté du mur de nombreux camarades qui attendent. Elles lavent vite leurs gamelles et se sauvent.
Au tour des hommes. Il en est qui, en recevant le pain, disent : « Merci ». La plupart ont Tair honteux. Tête basse, ils vont s'asseoir silencieux.
Le silence d'ailleurs est la grande caractéristique de l'établissement. Un silence d'église. Ici jamais de scandale. La police a proposé des agents. Le directeur a répondu : « A quoi bon ! » A mon grand étonnement, ces malheureux ne sont pas trop mal mis. On voit qu'ils ont l'habitude de la propreté, mais ils n'ont pas d'ouvrage pour le moment... Sur un banc, un homme s'effondre. Il paraît qu'il y a ainsi tous les
jours deux ou trois malades. Celui-là a trop faim. Le cas est prévu. On va lui chercher un verre de vulnéraire.
Autre fournée de femmes. Une d'elles s'approche de la donneuse de pain et lui murmure quelques mots à l'oreille. A celle-ci l'employée demande son nom et va l'inscrire sur un registre, au-dessous de ces mots : « Veston ou bottines. » C'est ce que la femme a demandé pour son mari. Les membres du Comité en effet envoient là leurs vieux habits. On les donne à qui les désire, mais après renseignements.
Et, en une heure et demie, je vois ainsi passer huit cent deux personnes. Tout à coup on ferme les portes . Il n'y a plus de pain ! Et, derrière, deux cents personnes encore attendent. Je vais au milieu d'elles. Comme un glas de mort, retentit ce mot : « C'est fini! » Heureusement M. Ducourau, le président, est là. Il ne veut pas que je me retire sur cette mauvaise impression. Il envoie, de ses propres deniers, acheter cinquante livres de pain.
Mais chacun est forcé de compter avec ses ressources. Celles du Comité sont bornées. Il faudrait au moins de 4 à 5.000 francs par mois et le Comité n'en a que 2.500. Aussi, est-on forcé de fermer souvent à onze heures l'hospita-