MATINÉE PAUVRE
lière maison qui, réglementairement, ne devrait l'être qu'à midi.
Grâce à M. Ducourau, les portes ont donc été rouvertes. Du milieu des ouvriers sans travail, se détache un homme à la redingote très propre, au chapeau haute forme. Le directeur le prend à part. Il trouve, peut-être, que l'établissement n'est pas fait pour des gens si bien mis. L'homme se contente de dénouer son foulard. Il a une chemise de quinze jours dont la boutonnière ne tient plus. C'est un professeur de français qu'on a remercié...
Sur une table est un registre que les visiteurs ont le droit de feuilleter. La maison a été ouverte le 20 novembre. Ce jour-là, on a reçu 190 personnes. En décembre, on en a reçu 20,377. En janvier, 21,668. Et j'ai expliqué comment, presque chaque jour, on a été forcé de fermer les portes avant l'heure...
Non. L'effet que m'a produit ce mot : « C'est fini! » je ne l'oubHerai jamais. Aussi serais-je vraiment heureux d'apprendre que, grâce à la charité privée, le réfectoire populaire créé à Montmartre par les habitants du neuvième arrondissement, au n° ^ bis de la rue des Grandes- Carrières, n'a plus besoin d'être fermé.
Le Comité, d'ailleurs, caresse le rêve de l'ouvrir même la nuit aux sans-logis.
11 suffit, après tout, de bien peu d'argent pour transformer en amis les souffreteux de Paris. Un seul client s'est permis de tracer une inscription dans la salle d'attente, et la voici : <( C'est ici la maison de la fraternité! » Il ne doit pas être bien méchant, l'homme qui a écrit cela...
Le docteur Gastelnau
En apprenant à la fin de septembre 1887 que leur ami, le docteur Gastelnau, venait d'être arrêté sous l'inculpation de substitution de cadavre au préjudice d'une compagnie d'assurances, Henri Roche fort, Benoît Malon, Alphonse Humbert, la citoyenne Séverine, tous les membres enfin du parti révolutionnaire commencèrent par douter de ce qu'avaient lu leurs yeux, entendu leurs oreilles.
— Quoi! le docteur Gastelnau, ce brave homme qui depuis cinquante ans soigne gratuitement les pauvres, un voleur! Non, ce n'est pas possible.
J'avoue que, moi-même, j'ai douté.
Depuis quelque dix ans, je connaissais celui qu'on appelait « le docteur », bien que, d'après quelques-uns, il ne le fût pas.
Après avoir souvent rendu compte de ses discours dans les réunions publiques, je me trouvai un soir assis devant lui au banquet du 18 mars.
Il me reprocha gaiement de l'avoir parfois malmené.
— Mais je ne vous en veux pas, dit-il. Je suis pour la liberté absolue, même quand je lui sers de cible.
Il avait l'air d'un brave homme. Sa poignée de main semblait pleine de franchise et de loyauté.
Dans une réunion qui avait produit 270 francs et 011 il avait parlé presque tout le temps, je demandai à l'organisateur combien il donnerait là-dessus au citoyen Gastelnau, que je savais pauvre :
— Mais pas un sou. Il n'accepterait rien, pas même l'omnibus.
En vérité, j'aurais confié au docteur la fortune de MM. de Rothschild. Oui, j'ai été très étonné. lia bien fallu toutefois m'avouer vaincu parles preuves. Alors je me suis dit :
— Il doit y avoir au fond de cette affaire quelque acte de justice extra-légale. Quand on connaîtra mieux les choses, on apprendra des faits qui réhabiliteront le docteur.
Eh bien! pas du tout. Il est clair aujourd'hui
LE DOCTEUR GASTELNAlr. 117
que Castelnau a volé, bien volé, rien que pour voler.
Et dans ma tête bourdonnent encore toutes les phrases sonores qu'avec son accent méridional il se plaisait à lancer contre les voleurs.
Les voleurs, selon lui, c'étaient tous ceux qu'on voyait au sommet de l'échelle sociale.
Un brigand de grand chemin : Napoléon III, dont il avait, très habile dans l'art de diagnostiquer, deviné la maladie, prévu la mort dès 1870. Le docteur a fait, à ce sujet, deux articles très circonstanciés dans le Réveil de Delescluze.
Un pillard : M. Thiers.
Des voleurs : Gambetta, Ferry, Rouvier.
Le futur condamné pour vol avait une marotte. Pour lui, tous ceux qui sur terre possèdent quelque chose ne sont que des escrocs.
« Vous habitez des logements insalubres, infects, disait-il aux ouvriers, pourquoi? Parce que des gens qui s'appellent capitalistes et qui vous ont exploités habitent d'immenses hôtels que vos mains ont édifiés. Le remède? Chassez ces intrus et prenez leur place.
« Vos femmes, vos enfants vont s'étioler dans les fabriques, vos petits sont rachitiques, vos épouses poitrinaires. Pourquoi? Parce qu'il faut que les femmes des voleurs portent des dentelles et passent leurs soirées à sourire aux
damoiseaux. Remède : Suppression du luxe et retour de la femme à la vie de famille. »
En bon blanquiste, Castelnau concluait :
« La force seule vous rendra les biens que l'on vous a enlevés. Jusqu'au jour où vous aurez cette force, tous les moyens seront bons pour dépouiller les spoliateurs. »
Écoutez ce qu'il disait, le dimanche 16 octobre 1881, au Tivoli Vaux-Hall, dans un meeting contre ce qu'on appelait alors le grand ministère :
(c Les apôtres de l'Évangile selon saint Léon raconteront que nous sommes ici quelques douzaines d'esclaves ivres et de souteneurs de filles. Comptons-nous. Nous sommes quatre mille. Quand un pays est conduit par un idiot comme celui qui nous préside; quand il a vu un autre citoyen surgir, pauvre, de la foule et avoir, après dix années, les poches pleines d'or et de la graisse à en revendre à tous les charcutiers de Paris, des réunions comme celle-ci sont rigoureusement nécessaires. Il y a tous les Jours dam les cités des brigands quon arrête. En matière financière, on les appelle un syndicat. . . »
Outre ses rares articles dans V Intransigeant et ses travaux gratuits dans la Revue socialiste et au journal le Peuple, organe hebdomadaire blanquiste, le docteur Castelnau faisait dans les