LE DOCTEUR CASTELNAU
groupes révolutionnaires de nombreuses conférences sur ce qu'il appelait Y Hygiène sociale.
D'après ce qui précède, on se doute de la façon dont il la comprenait. Selon lui, l'hygiène sociale consistait tout d'abord en un renversement général des choses : les riches contraints de rendre aux pauvres tout ce qu'ils leur ont volé.
Armé de telles théories, il devait fatalement accueillir, avec reconnaissance même, les ouvertures du baron Scheurer.
On comprend le travail qui, dès la première proposition, s'est fait dans son esprit.
Deux ans avant son vol, salle Lévis, ne disaitil pas dans une réunion présidée par le général Eudes :
« Qu'est-ce qu'une compagnie d'assurances, sinon la réunion anonyme d'une bande de capitahstes, d'exploiteurs? Des milliers de nigauds donnent chacun dix francs par an, et à coup sw\ pour que de temps en temps l'un d'eux soit contraint de faire un procès en vue de jouir du bénéfice légitime de l'assurance. »
La justice s'est donc trouvée en face d'un de ces phénomènes qui relèvent surtout de l'ordre moral.
A force de ne voir partout que des voleurs et
de les dépeindre triomphants, non seulement dans ses écrits, mais encore dans ses discours, — et cela presque chaque soir — le docteur Castelnau en est certainement arrivé à se reprocher lui-même sa propre misère et à s'accuser « de ne pas avoir fait comme les autres » .
11 faut voir là positivement un cas d'auto-suggestion.
Né noble et riche, mais bientôt ruiné, victime à dix-sept ans du pistolet que l'amour lui avait mis à la main, défiguré à jamais, vaincu éternel malgré une science incontestable, tellement abîmé à l'âge de soixante-douze ans par un eczéma épouvantable que les gamins le poursuivaient à coups de pierre et qu'il dut un jour, pour se débarrasser d'eux, tirer en lair des coups de revolver, le docteur Castelnau, resté jeune malgré son âge, mais redoutant l'avenir, se fatigua d'être « exploité », comme il disait.
Chez un homme volé, le sentiment qui domine, c'est de recouvrer, par tous les moyens possibles, ce dont on l'a dépouillé. La force ou la ruse, voilà les deux seuls moyens.
Castelnau, vieux, faible et isolé, a choisi le dernier.
11 a fait de « l'hygiène sociale » à sa manière, que je constate sans la recommander.
Ce n'est pas en vaia que, pendant un demi-
LE DOCTEUR GASÏELNAU. 121
siècle, on prêche la guerre de classes; ce n'est pas en vain qu'on paraphrase, au miheu des acclamations, le mot de Proudhon : a La propriété, c'est le vol. »
Je n'ai pas à défendre Castelnau, mais certainement la justice eût dû tenir compte des théories qui l'ont amené à commettre l'acte qu'il expie aujourd'hui.
J'ai souvent parlé du danger des réunions publiques qu'autorise la loi.
Aux grandes heures, on verra pousser la graine semée dans les meetings.
Présentement, c'est l'un des semeurs, c'est le docteur Castelnau, qui est victime de son œuvre.
Et pourtant la conscience est si solide en nous que j'ai entendu ceux-là mêmes qui applaudissaient l'orateur quand, après avoir flétri les voleurs, il excitait à la revanche par le vol, dire avec stupéfaction :
— Il a volé ! Lui, lui !
« Évidemment il ne pourra, lui qui a la parole si facile, s'empêcher de parler devant la cour. »
Oui, voilà ce que, moi, je me disais.
Je m'attendais à ce que sa défense, surtout s'il avouait, fût bien curieuse !
Elle a été piteuse.
Mais je me rappelle la réflexion que faisait un jour devant moi un communard qui, lui non plus, n'avait pas été bien brillant devant ses juges :
— Le premier crime de la justice est d'amoindrir à la minute, en les terrorisant, ceux qui comparaissent devant elle...
Le docteur Desprès
Bien que sincèrement républicain, le docteur Armand Desprès s'est toujours montré dans les questions humanitaires un conservateur endurci. C'est lui, tous nos lecteurs le savent, qui, conseiller municipal du quartier de l'Odéon, a défendu si énergiquement les pauvres sœurs contre la laïcisation.
Ses efforts n'ont malheureusement pas abouti. Aujourd'hui le crime est consommé; il ne reste plus de sœurs que dans les établissements qui ont été créés par des particuliers à la condition expresse qu'ils seraient toujours administrés par des religieuses : l'Hôtel-Dieu, par exemple, et l'hôpital Saint-Louis.
De même, il y en aura statutairement dans les asiles Boucicaut, Debrousse, Galignani, Rossini, etc.
Mais cela ne saurait suffire au docteur Desprès. On a remplacé à la Pitié, à Necker, à Gochin, etc., les sœurs par des laïques; il continuera à lutter jusqu'à ce qu'on ait remplacé les laïques par des sœurs. Plus que toutes les autres, sa voix est autorisée puisque, en sa qualité de chirurgien d'un hôpital laïcisé — la Charité — il est à même de constater, chaque jour, les défauts de la laïcisation.
« Il y a, dit-il, des chiffres devant lesquels on est forcé de réfléchir. Dans mon service, du temps des sœurs, la mortalité était de 1 0/0. Depuis qu'il y a des laïques, elle est de 5 0/0. Pourquoi, parce que les sœurs ne quittaient jamais l'hôpital, parce qu'elles accouraient au premier appel des malades, parce qu'elles n'accomplissaient pas une profession, mais un devoir.
« Les laïques, au contraire, ne prennent le métier d'infirmières que parce qu'elles n'ont pu en trouver un meilleur. Elles sont, pour la plupart, « le rebut de la domesticité ». Mes collègues de l'Hôtel de Ville prétendent qu'elles font bien leur service; ils racontent qu'ils les trouvent dans les hôpitaux chaque fois qu'ils y vont. C'est la vérité, qui n'a rien d'extraordinaire. La visite des conseillers est toujours signalée. Alors, à leur approche, on fait balai