‹ Les memoires de ParisChapitre 29 sur 48 · LE DOCTEUR DESPRÈS · texte numérisé non relu

LE DOCTEUR DESPRÈS

plus, sans compter la nourriture. A la tribune du Conseil municipal, je dirai qu'une fois j'ai constaté que quatre laïques étaient absentes; je dirai même où était lipne d'elles... Oui, « rebut de la domesticité ou filles de brasserie », telles sont les laïques.

« Voulez-vous que nous prenions encore des chiffres? Je n'ai pas à insister sur les progrès de la médecine et de la chirurgie, sur l'amélioration des hôpitaux. On devrait donc perdre moins de malades aujourd'hui qu'autrefois. Eh bien! écoutez. En 1845, on perdait 2 malades sur 27. Aujourd'hui l'ensemble des hôpitaux en perd 2 sur 22. On répliquera que, dans les salles d'accouchement, on perdait, en 18/15, une femme sur 35, tandis qu'on n'en perd aujourd'hui qu'une sur 104. C'est vrai. Seulement il faut dire qu'autrefois on considérait comme une honte d'accoucher à l'hôpital. Il n'y avait dans nos salles que de malheureuses créatures épuisées, sans ressort, ayant même, par certaines pratiques, tenté de détruire en elle la maternité. A présent, au contraire, la femme vient à l'hôpital comme le mari va au cabaret ou au café. Nous recevons — à tort, je le sais, car jamais la protection n'a commis plus de délits — nous recevons des fruitières, des épicières, de véritables petites bourgeoises qui nous arrivent

dans d'excellentes conditions et font bénéficier nos statistiques de l'état florissant de leur santé. Imputer cette amélioration aux soins des laïques ou des sœurs, ce serais mentir, ou tout au moins méconnaître les mœurs modernes.

« Oui, ces femmes qui ont abandonné — pour venir, contre toute justice, prendre à l'hôpital le lit d'une pauvresse — un milieu absolument hygiénique, y retournent en toute santé. Mais quittons la Maternité ou la clinique d'accouchement. Entrons aux Enfants- Assistés. Là, depuis le remplacement des sœurs par les laïques, la mortahté a quintuplé. C'est que les nouveaunés — surtout ceux qui sont entassés là — exigent des soins incessants et que les Sœurs, ces dignes vierges, sont des mères exquises.

« Tout le monde d'ailleurs sait cela, même ceux qui me combattent au Conseil municipal. Par malheur, cette question de laïcisation a été pour la plupart de mes collègues une plateforme électorale. J'entends encore ce mot que me disait M. Pichon, quand il était conseiller municipal :

— Vous avez absolument raison, mais, que voulez-vous! Nous ne pouvons, nous autres radicaux, lâcher la question de la laïcisation parce qu'alors « les opportunistes la prendraient... »

« Oui, pour mes collègues du Conseil muni-

LE DOCTEUll DESPRÈS. l'29

cipal, le renvoi des Sœurs, la santé de nos malades pauvres, pure affaire de politique. )>

Il est heureux pour la dignité de Paris que l'honorable docteur soit résolu, quoi qu'il arrive, à ne jamais désarmer. C'est qu'il va jusqu'à faire, du retour des Sœurs, une « véritable question de salut public ».

Et ce n'est point moi qui lui donnerai tort.

Dans les ruines

Qu'après dix-sept ans la Cour des Comptes soit encore un amoncellement de pierres calcinées; que, sur l'un des plus beaux quais de Paris, se dresse, tout mutilé, ce pénible souvenir des luttes civiles ; que, dans l'enceinte où le terrain vaut si cher, on laisse si longtemps dix mille mètres carrés improductifs, en vérité, c'est bien le comble de l'incurie, de la maladresse et de Fimpéritie.

Rien que par le cruel tableau qu'offre ce palais abandonné, on pourrait juger de l'incapacité de nos gouvernants et du défaut de nos mœurs parlementaires.

Je me suis fait raconter, en juin 1888, l'odyssée de la Cour des Comptes. Elle est piteuse.

Quatorze fois, on a essayé de prendre un parti pour la reconstitution de ce monument perdu.

Son architecte, M. Moyaux, a été chargé de faire quatorze projets successifs. Il est fatigué d'établir des plans pour des destinations tellement différentes que, après avoir dressé ceux d'un Conseil d'État, il a dû approprier, sur le papier, ce qui reste du palais pour un lycée de filles !

Et, à l'heure qu'il est, rien encore n'est décidé. Pourquoi? Hélas! on ne le sait que trop, parce que, dès qu'un ministre a pris une détermination, il est remplacé par un autre qui n'a rien de plus pressé que d'en prendre une contraire.

Et, pendant que les hommes ne font rien, ce sont les oiseaux qui travaillent, apportant sur les plates-formes, sur les pans de murs, sur les paliers supérieurs, des graines qui, elles aussi, travaillent. Et voilà, ici, un figuier ayant bel et bien trois mètres de haut, et partout des fleurs. En trois endroits, il y a, par un mystère inexpliqué, de très beaux plants d'asperges...

Ne viens-je pas de voir la chose la plus invraisemblable, la plus imprévue du monde? Goûtant le frais dans l'angle de deux murailles, un peintre, en plein Paris, entre les grilles d'un palais, fait, d'après nature, un paysage! Autour de lui courent des chats. C'est là, en effet, qu'on apporte tous ceux dont on veut se sépa-

rer. Aussi n'y a-t-il pas un rat. Ce qui permet à la Cour des Comptes, qui se trouve à l'étroit au Palais-Royal, d'empiler ses dossiers, admirablement classés, dans les caves, restées intactes, du vaste monument.

Au-dessus de nos têtes croassent des corbeaux. On n'a pas idée du nombre de ceux qui se sont installés au haut du palais, dans les parties qui ne sont accessibles qu'à eux. Mais avançons.

Encore un peintre ! Par les beaux temps, il en est toujours cinq ou six qui obtiennent la permission de reproduire ces tas de pierres où, de quelque côté qu'on se tourne, dans quelque salle qu'on se mette, on rencontre un motif. Les escaliers surtout sont étonnants à voir. Je ne parle pas seulement de l'escalier d'honneur, rendu peut-être plus grandiose encore par la ruine qu'il ne l'était du temps où y triomphaient les Chasseriau. Les escaHers de service, avec leurs marches rongées, leurs murailles grises, l'effondrement des parties supérieures, les plantes qui ont poussé partout, sont d'un pittoresque qui dépasse le rêve.

Il faudrait, parait-il, six milUons pour rendre à ce palais son ancienne splendeur. On en eût certainement gagné une bonne partie en dix-

huit ans, par le seul établissement d'un guichet dans la loge du concierge, car le concierge y est toujours... Le même, entré Jà en 1868. Mais je comprends pourquoi le gouvernement, qui a déjà décoré six communards, interdit l'accès de ces ruines. Il est impossible de s'y promener sans ressentir une impression d'horreur contre les incendiaires qui ont fait cela.

En même temps que les corbeaux gémissent, on dirait que les pierres elles-mêmes se plaignent par les étranges bouches que leur a données la flamme. Les colonnes se dressent, squelettes incomplets, et les ferrures qui en sortent, crispées, font l'effet de poings menaçants.

Six millions! Oui, telle est la somme considérable que demanderaient les architectes de l'État pour guérir ces plaies. Certain ministre avait bien présenté un devis moins gros ; il se serait contenté de h millions 300,000 francs : mais les fenêtres, les planchers eussent été en sapin au lieu d'être en chêne ; les gargouilles, innombrables, eussent été en zinc au lieu d'être en plomb. Il y aurait eu économie dans les premières dépenses; en revanche, le sapin, surtout celui des fenêtres donnant sur la Seine, le zinc, eussent nécessité des réparations incessantes. On a renoncé au projet présenté.

Aujourd'hui, il en est un qui semble rallier tous les suffrages.

Il est tout rédigé. Il n'est pas encore déposé. Il le sera demain. Quand sera-t-il discuté, voté, exécuté?...

D'après ce projet, l'État concéderait à la direction du Musée des Arts décoratifs la Cour des Comptes, pour une période de trente années, à la seule charge, par le Musée, de garder telle qu'elle est la façade du bord de l'eau.

On se souvient de la fameuse loterie des Arts décoratifs. Elle était de douze millions. Mais tous les billets n'en ont pas été pris; les frais d'émission ont été considérables; la Société a déjà consacré plus de deux millions à l'acquisition de dentelles, de meubles, de modèles, etc. Elle ne pourrait donc pas dépenser les six millions jugés indispensables pour la reconstitution absolue du palais. Elle serait autorisée à se servir du fer et à aménager à sa guise, pour ses besoins personnels, le monument. Elle a fait un projet, très joli, assure-t-on, dont l'exécution ne coûterait que deux millions et demi.

Si la Chambre votait tout de suite, on s'arrangerait de façon à être prêt pour l'Exposition de 89. Le Parlement, après que nous avons eu dixhuit ans de patience, se décidera-t-il enfin à donner du travail aux ouvriers, à rendre la vie

à ce quartier désert, à supprimer, par l'effet d'un seul vote, ces ruines déshonorantes? Il y a deux ans, une commission de la Chambre a déjà repoussé un projet semblable. La Société des Arts décoratifs serait, cette année, pleine d'espoir si les raisons qu'on a, en 1886, opposées à la mise en œuvre du premier projet ne subsistaient pas toujours. On me prie de ne pas les révéler; mais, vraiment! elles sont trop peu sérieuses pour que nous n'en fassions pas éclater l'inanité.

Oui, il y a tout un groupe de vieilles barbes qui, pleines de respect pour leur Cour des Comptes, ne veulent pas admettre que l'enceinte qui a eu l'honneur de les encadrer serve à une autre institution.

<c La Cour des Comptes sera la Cour des Comptes ou elle ne sera pas. » Voilà leur axiome, qui se peut ainsi traduire : « Votez six millions pour la reconstruction de notre palais. »

Par malheur, on sait la gêne de l'État. Ce n'est pas quand le budget va toujours se grevant qu'on votera la somme devant laquelle on a toujours reculé quand on avait cependant plus d'argent disponible.

En attendant, la Cour des Comptes délibère à côté du Conseil d'État, au Palais-Royal; mais

elle s'y trouve horriblement à l'étroit : elle a donc le plus vif désir de laisser ce palais au Conseil d'État et de se mettre plus commodément dans ses meubles.

Ce serait facile si, dans notre malheureux pays de France, la politique permettait de travailler. Depuis longtemps, la direction des Bâtiments civils, consultée par les intéressés, a désigné un monument abandonné où la Cour des Comptes serait splendidement installée.

Je veux parler du pavillon de Marsan, qui, réédifié en 1873, est encore inoccupé. Oui, le croira-t-on, pendant cinq ans on a travaillé au gros œuvre, maintenant terminé, de ce pavillon qui occupe un des plus jolis coins de Paris. Il n'est pas besoin de rappeler que, situé entre la rue de Rivoli et la place du Carrousel, il regarde, par l'un de ses côtés, l'admirable jardin des Tuileries, l'avenue des Champs-Elysées, l'Arc-de-Triomphe. De 1873 à 1878, on a jeté là sept millions et demi. Et pourquoi? Pour rien. Pardon. Pour loger des rats.

Sept millions et demi! Et le budget est en déficit. Et la France est fatiguée de suer des impôts. Et l'argent si péniblement amassé sert à ces inutilités. Et pas une voix, dans pas une de nos Chambres, ne s'élève pour protester contre ces vaines dilapidations. En vérité, c'est

à croire que nous sommes gouvernés par des fous!

Après la dépense d'une telle somme, tout à coup on s'est arrêté. Il fallait encore cinq millions pour parachever, pour aménager le monument. Alors on a dit : « C'est assez ! »

Vainement la direction des Bâtiments civils a protesté. Vainement elle a revisé les devis et réduit à trois millions les frais de ce qui reste à faire. Le gouvernement a répondu : « Le pavillon de Marsan est joli à l'extérieur. Cela nous suffît. »

C^est vraiment d'une logique extraordinaire. Il importe peu que les ruines de l'ancienne Cour des Comptes nous rappellent la Commune; que la cour du Carrousel, avec ses éternels échafaudages, ait l'air d'un chantier de maçon. Ce qu'on voulait, c'était que le haut de la rue de Rivoli ne fût pas trop vilain. Les façades sont terminées. On s'est cru en droit de ne plus s'occuper du pavillon de Marsan et, au lieu de voter les trois millions nécessaires à l'achèvement du monument, en vue de son appropriation à la Cour des Comptes, on a cherché les moyens de fournir six millions pour la reconstruction de l'ancienne Cour des Comptes. 0 ma tête !

Si on racontait ces choses à des Canaques,

ils répliqueraient : « Mais c'est nous qui sommes civilisés ! » Notez que tout le monde, dans l'administration, se rend compte des sottises faites. Chacun se plaint et de l'inutilité des premiers travaux accomplis et de l'encombrement de certains bureaux et de l'incurie de la Chambre ; mais, chez nous, c'est très commode, on ne trouve jamais le coupable. Les bureaux accusent la Chambre qui accuse les commissions, qui accusent les ministres, qui accusent le pays. Cela n'en finit pas.

En attendant, on ne fait rien.

Quant au pavillon de Marsan, imaginez quatre grands murs, hauts de cinq étages. Ces murs sur les quatre côtés sont doubles et encadrent cinq étages de bureaux, de salons.

Au milieu, rien. Un immense hall surmonté de deux toitures vitrées habilement superposées. ,

Un vide ayant cinq étages de haut.

Apparaît seulement la carcasse d'un gigantesque escalier qui, lorsqu'il sera terminé, partira du sol pour arriver, avec de larges paliers, dans le salon d'honneur établi au sommet du monument, du côté du jardin des Tuileries.

<c Le pavillon,de Marsan, me dit l'un des hauts

fonctionnaires de l'administration, a \^raiment l'air d'avoir été fait tout exprès pour la Cour des Comptes. Grâce à ses vastes paliers, l'escalier ne serait nullement fatigant. Par chacun de ceux-ci, on aboutirait auxbureaux, aux salons. Les soirs de fête, ce serait splendide. On aurait là comme l'escalier de l'Opéra, beaucoup plus élevé et très allongé.

Mais quand aura lieu la fête de l'inauguration?...

Au milieu de ces pierres qui attendent l'achèvement, on a la sensation du désordre et de l'incurie. On a froid, on a peur. Les ruines sont encore moins tristes à voir que les constructions abandonnées. L'enfant mort-né ne fait-il pas plus de peine que le vieillard éteint?

Et pourtant, voici bien la preuve qu'il serait nécessaire d'achever ce palais qui, depuis dix ans, est celui de la Belle au bois dormant. Dans tous les coins, sur toutes les pierres, sont des amoncellements de dossiers, les papiers qui ne peuvent tenir ni dans les étroits bureaux du Palais-Royal, ni dans les caves de l'ancienne Cour des Comptes!...

L'amiral Courbet

La journée du vendredi 28 août J885, pourtant si douloureuse, a honoré la France.

On allait célébrer les obsèques de l'amiral Courbet.

Le ministère avait pensé que, jamais, il ne rendrait, avec assez d'apparat, un assez grand hommage au vainqueur de Fou-Tcheou.

Aussi la cérémonie promettait-elle, depuis plusieurs jours, d'avoir une magnificence oubliée à Paris. La religion allait lui donner la majesté qui manquait aux funérailles de Gambetta et de Victor Hugo.

Aux Invalides, les préparatifs étaient absolument merveilleux.

La porte extérieure, garnie, sur une longueur de 30 mètres, de tapisseries et de cartouches, était surmontée d'un immense demi -cercle ayant 8 mètres de large et 5 mètres de haut sur lequel se détachait, entouré de drapeaux, le vaisseau le Bayard ramenant le corps de Courbet.

La façade de l'éghse, dans toute la largeur de la vaste cour, était tendue d'étoffes de deuil frangées d'argent et chargées d'ornements.

Entre de nombreux faisceaux de drapeaux et huit écussons rappelant les principaux combats : Kelung, Phu-Sa, Thuan-An, Sheipoo, Pescadorés, SoNTAY, Fou-TcHEOu, RïviÈRE MiN, brillait, sept fois répétée, l'initiale du nom de Courbet.

Dans la galerie supérieure, cinq lampadaires à gauche, cinq à droite; au miheu, entre les colonnes de l'église, entourées de draperies étoilées d'argent, quatre trépieds funèbres avec des flammes vertes et bleues...

Çà et là des palmes de laurier

A l'intérieur, l'église est toute tapissée de noir. Le plafond seul est resté blanc. Les tentures tombent de la haute cimaise sur laquelle s'appuient les drapeaux conquis.

Les couleurs multiples de ceux-ci se balancent, éclatantes, sur le fond noir. A droite, le pavillon triangulaire, aux couleurs de Chine, qui a été pris à Kelung.

Le catafalque, entouré de lampadaires et d'urnes, va presque jusqu'à la voûte. Aux quatre angles, devant des drapeaux frangés d'or, se détachent les statues emblématiques de la Religion, de la Foi, de l'Espérance et de la Charité.

Sur le cercueil, un drapeau voilé de crêpe.

De la porte de l'église au sarcophage surmonté d'un immense dais, avec rideaux d'hermine, est une allée de hauts lampadaires.

Et partout des écussons, rappelant les quinze campagnes du vice-amiral, son initiale, des palmes de laurier, des faisceaux de drapeaux.

En face du catafalque, la chaire est entièrement couverte d'un immense voile noir, semé d'étoiles. L'effet est saisissant.

A gauche, la chapelle du Saint-Sépulcre est transformée en chapelle ardente.

C'est là que sont déposés, depuis la veille, les restes de Courbet. Au fond, une croix. Au milieu, le lit qui porte la bière, et qui est entouré de bougies. Au pied du cercueil, sur des coussins, les décorations du défunt. A droite et à gauche, les prie-Dieu des rehgieuses qui gardent le corps. Aux quatre angles, des faisceaux de drapeaux. Jamais chapelle ardente n'a été plus imposante.

Pour qu'on se rende mieux compte du nombre de draperies et d'ornements, il me suffira de

dire qu'il n'a pas fallu moins de quatre-vingts voitures pour les transporter.

Durant tout le long trajet de Toulon à Paris, la dépouille de l'amiral Courbet, ayant pour garde d'honneur M. Foulard, beau-frère de l'amiral, le commandant Parrayon, le capitaine de frégate de Maigret, le capitaine de frégate Foret, etc., de l'état-major de l'amiral, et quatrevingts marins du Bayard, a été l'objet des manifestations les plus sympathiques.

A Brignoles, à Gardanne, à Aix, une foule énorme environnait la gare, criant : « Vive la marine ! gloire à Courbet ! »

A la gare d'Avignon, où les officiers étaient présents, le général Courty a célébré éloquemment les hauts faits, le grand caractère de l'héroïque soldat. Le préfet, les délégués de la municipalité et du conseil général ont également rendu hommage au regretté amiral. Puis les officiers de la garnison et les habitants de la ville ont déposé des couronnes dans le fourgon.

A Lyon, oli le corps est arrivé l'avant-dernière nuit, à une heure trente, les autorités ont dû, par mesure d'ordre, interdire l'accès de la voie; mais, de Lyon à Paris, à toutes les stations, les gendarmes ont rendu les honneurs, et la foule, surtout à l'approche de Paris, a acclamé

le corps, qui est arrivé la veille du matin, à dix heures et demie, à la gare de Lyon.

Sur le quai, attendaient M. Galiber, ministre de la marine ; le capitaine de frégate Maréchal, aide de camp du ministre ; M. Josse, capitaine d'artillerie; M. Poubelle, préfet de la Seine; M. Gragnon, préfet de police ; M. Caubet, chef de la pohce municipale, etc., etc., qui venaient recevoir officiellement les restes de l'amiral.

Le capitaine de frégate de Maigret met pied à terre le premier. Il se jette dans les bras du ministre qui pleure et l'embrasse. On détache du train le fourgon qui renferme le cercueil : on porte celui-ci sur la voiture des pompes funèbres. Déjà les quatre-vingts marins, au miUeu desquels est l'interprète chinois Tsi, qui ira jusqu'à Abbeville, sont descendus sur le quai; ils forment la haie et présentent les armes.

La bière, enveloppée dans un drapeau tricolore, est aussitôt transportée aux Invahdes ; tous les matelots restent à la gare où un déjeuner a été préparé pour eux. M. le colonel Poulard- Courbet et le capitaine Josse accompagnent maintenant seuls la dépouilles de l'amiral.

Dès onze heures, conformément aux ordres du gouverneur de l'Hôtel, le nouveau curé des InvaUdes, M. l'abbé de Gréteau, qui se trouve être un des derniers descendants de Montes-

quieu et de Montaigne, attendait, entouré de dix enfants de chœur, le corps de Courbet.

O-n sait qu'on n'accède à l'église qu'en montant quelques marches et en traversant un long corridor.

La descente du corps, qui n'est arrivé qu'à onze heures et demie, a été fort pénible. Le triple cercueil est extrêmement lourd. Il n'a pas fallu moins de quatorze hommes pour le porter, et encore avaient-ils une peine énorme.

Dès les premiers pas, ils crient :

— Des bancs, des bancs!

On leur en donne. De pas en pas, on glisse ceux-ci sous le cercueil. C'est ainsi que le corps est arrivé à la chapelle ardente, où deux invalides, le sabre au poing, se relèveront d'heure en heure jusqu'au moment des obsèques.

Dans la cour et autour des Invalides, il y avait toute une foule qui demandait à saluer la dépouille mortelle du héros de Fou-Tcheou et de Son-Tay.

On a envoyé chercher des agents qui, à l'aide de barrières, ont délimité un passage, et le défilé a commencé. On peut évaluer à plus de cent mille le nombre des personnes qui ont jeté, dans l'après-midi, de l'eau bénite sur le corps.

Ici se place un épisode bien humain : M. l'abbé

de Gréteau avait à marier dans une des petites chapelles de l'église la fille d'un des employés des Invalides. La mariée, par superstition, a demandé à ne point passer devant la chapelle ardente. On a dû ouvrir, à son intention, une porte latérale condamnée depuis longtemps.

Ce que je veux surtout m'efforcer de dépeindre, c'est l'attitude recueillie de la foule; c'est l'encombrement de l'église où l'on n'entendait pourtant que les prières du prêtre ; c'est Fémotion vraiment poignante des survivants du Bayard ; c'est la solennité du défilé de l'armée de Paris devant le corps du vaillant amiral.

Je ne crois pas que jamais, de mémoire d'homme, on ait pu voir un tel spectacle.

Il y a, dans les cérémonies militaires, un dignité, une rectitude, une sagesse de mise en scène qui leur donnent un caractère inoubliable.

Il est onze heures. Du monde partout, partout. Dans les rues, on ne voit que des groupes qui, tous, se dirigent vers le même but.

Déjà la garnison de Paris — dix mille hommes à peu près — est massée sur l'Esplanade. L'infanterie est en hgne de bataille devant l'Hôtel. Plus loin, les cuirassiers, puis l'artillerie, dont la pluie fait reluire les canons noirs. A l'entrée

de toutes les rues, la police, très bien dirigée par MM. Lozé, Caubet et Clément, maintient la foule.

Grâce aux mesures prises, la circulation s'opère avec le plus grand calme, à l'intérieur de l'Hôtel.

Dans les jardins, sont les invalides impotents, montés sur leurs petites voitures, mais espacés également comme s'ils étaient en faction.

Ceux qui peuvent tenir la lance feront la haie dans la cour d'honneur à l'entrée de la chapelle jusqu'à ce qu'un commandement, donné d'une voix encore ferme, leur enjoigne d'aller se placer à la gauche du catafalque. Ils seront alors remplacés dans la cour par un peloton de fusiliers du Bayard.

A notre droite, une délégation de francstireurs de Châteaudun; à notre gauche, la musique de la garde républicaine.

Nous voyons successivement arriver un grand nombre d'amiraux, de généraux, d'officiers supérieurs, en grande tenue. Voici le général Pittié, représentant le Président de la République, accompagné du commandant Dessinez, officier d'ordonnance ; l'amiral Gahber, ministre de la marine; le général Campenon, ministre de la guerre; l'amiral Conrad, le maréchal de Mac-Mahon, le général Saussier, gouverneur de

Paris ; le général Thomas, commandant la place. Alternant avec un grand nombre de civils, M. Gragnon, préfet de police; MM. de Largentaye, de Bélizal, Legonidec de Tressan, Raoul Duval, Garette et Brierre, députés; Emile Ferry, maire du IX^ arrondissement : ils entrent dans la chapelle qui doit maintenant au feu d'or des cierges, aux flammes vertes et bleues des lampadaires, un aspect nouveau, merveilleux, je dirais féerique, n'était l'endroit.

Des écriteaux qui se dressent au-dessus de portants argentés indiquent la place où chaque invité doit se rendre. On a le bon goût de les enlever quand l'église est comble.

Les couronnes ont été placées, quelques-unes contre le mur, à l'entrée de la chapelle, les autres sur l'entablement, tout en haut des tentures, sur le noir desquelles les fleurs multicolores chantent la gloire de Gourbet,

Toutes sont très belles. On se rappelle encore les suivantes : « A l'amiral Gourbet les droites de la Ghambre des députés ; » — « Mulhouse au vaillant amiral; » — a la Vendée à l'héroïque Gourbet. » Gelle-ci a été apportée par MM. Gaudineau, président du conseil général de la Vendée, et de Baudry d'Asson, délégués. Gitons

encore les couronnes du syndicat de la Presse parisienne, du Comité pour le monument de l'amiral, des Sauveteurs du Midi, des Régates marseillaises j ces deux dernières apportées d'Hyères par M. Ghaigneau, lieutenant de vaisseau en retraite; celle des Patriotes de Lotet-Garonne. Presque toutes sont emblématiques.

A la porte l'hommage allégorique, dont il est parlé plus haut, la réduction du Bayard, ayant sa coque toute d'or et de lierre. Les mâts, les cordages sont également en or, les voiles en soie.

Ce navire, qui mesure l'^,55, est entièrement garni de fleurs, comme l'eût été une corbeille. 11 est placé sur un socle en velours noir, aux quatre coins duquel sont posées des couronnes d'immortelles. Un drapeau est à l'avant, un autre à l'arrière. Sur le socle, on lit dans des guirlandes de fleurs, d'un côté : A la mémoire de l'amiral Courbet; de l'autre : Offert par ses compagnons d'armes.

Ces mots sont écrits en lettres d'or.

Mais il n'y a pas à signaler que les hommages de France. Dans l'éghse sont toutes les couronnes qu'on a recueillies dans le trajet, même en Chine. Celles des colonies de Saigon, du Caire, de Bu, sont très belles.

A midi précis, commence l'office, annoncé

par onze coups de canon, quk)n entend à peine; le vent en a porté le bruit au loin.

M. l'abbé de Gréteau, curé des Invalides, dit la messe ; M^'" Richard, archevêque de Larisse, coadjuteur de l'archevêque de Paris, donne l'absoute.

L'orgue est tenu par M. Saint-Saëns, qui a accompagné M. Auguez et a improvisé, à la fin de l'office, une merveilleuse composition, aux accords de laquelle la foule s'est retirée.

A une heure moins le quart, le char funèbre vient se placer devant l'église. Le défilé va commencer.

A la porte, l'un des lieutenants du Bayard crie aux marins qui ont la mission de faire la haie :

— Présentez... armes!

Ils obéissent. On voit sortir de l'église seize hommes qui portent la lourde bière. Ils sont ployés. Ils sont en nage. Leurs veines semblent être des cordes bleues collées sur leurs mains. Je suis en ce moment témoin de l'incident le plus pénible. Le char est à 10 mètres de l'église. Les porteurs sont épuisés. Ils peuvent à peine avancer. Il va falloir qu'ils haussent le cercueil pour le mettre sur le char très élevé. Ils font des efforts inouïs et n'y parviennent pas. C'est navrant. J'ai assez loué la décoration

des Invalides, œuvre de l'administration des pompes funèbres, pour avoir le droit de parler franchement.

Comment se fait-il qu'on n'ait pas de chariots à roulettes ou d'appareils spéciaux pour faciliter de telles opérations? Il n'a pas fallu moins de neuf minutes pour mettre la bière sur le char. C'était absolument choquant. Un moment j'ai craint de la voir s'échapper des mains des hommes et se briser sur le pavé.

Même après qu'elle a été hissée sur l'extrémité du char, on ne pouvait pas la glisser et la placer convenablement.

— Elle pèse 800 kilos, nous dit un des marins.

On dispose sur le cercueil un drapeau tricolore.

Les amiraux Roussin, Ribourt et Amet, les généraux Salanson, Virgile et Bossant tiennent les cordons du poêle.

Derrière le char, un maître des cérémonies porte les décorations du défunt.

Il précède la famille en larmes.

Le cortège va défiler.

Tout d'abord la garde répubUcaine qui joue la marche funèbre de Chopin.

Non, jamais je n'oublierai le caractère grandiose de cette partie de la cérémonie. Les trois

mille personnes tout à l'heure entassées dans l'église suivent ou forment la haie. La longue galerie circulaire de la cour d'honneur est pleine de monde. Toutes les têtes sont nues, et la musique de la garde républicaine est précisément sous le portail Louis XIV au moment où elle joue la phrase de Chopin, qui nous arrive comme un sanglot...

On traverse les jardins. Les marins sont toujours aux deux côtés du corbillard. Ils ont peine à marcher. On leur a donné des souliers, et ils ont perdu l'habitude d'en porter. Ceux du Bayard, en effet, étaient toujours pieds nus. Pour se battre même, les plus délicats portaient seuls des chaussons.

Le cortège allant très lentement, j'ai le temps de regarder ces braves soldats. Tous sont très jeunes, presque des enfants. La plupart sont blonds. Ils ont dans les yeux bleus comme un reflet de la mer où ils ont tant souffert.

Ils sont là 70. Ils étaient partis /i20!

Pour 70 familles qui vont avoir le bonheur d'embrasser leurs fils, il y en a en ce moment 350 qui pleurent.

Après cela, électeurs, votez encore pour M. Jules Ferry !

On arrive à la grille. Le canon tonne. A toutes les fenêtres qui donnent sur l'Esplanade pendent des hommes, des femmes. Le char se place en long sous la porte. Du côté qui regarde l'armée de Paris se rangent les amiraux.

L'amiral Galiber pleure. Alors on entend un commandement lointain. L'avant-garde défile. Puis, derrière elle, arrive seul, à cheval, le général Bonnet, qui, de son épée, avec une dignité inimitable, salue le char et va se placer sur le trottoir qui lui fait face. La garnison défile, les hommes portent les armes, les officiers supérieurs et les drapeaux saluent. Ce qu'il faut célébrer ici, c'est l'attitude merveilleuse des troupes qui semblent mues mécaniquement.

L'infanterie marche d'abord, puis la cavalerie. L'artillerie vi«3nt ensuite. Il est deux heures. C'est fini.

Les marins du Bayard reforment leurs rangs et regagnent leur casernement du quai d'Orsay. La foule leur fait une ovation.

Les acclamations patriotiques les plus chaleureuses retentissent; deux mille personnes au moins suivent le petit détachement et ne cessent de lui faire fête.

Pendant ce temps, le char reconduit le corps à l'église, où il est de nouveau exposé dans la

chapelle ardente. D'après un ordre du gouvernement, il y restera deux jours encore, pendant lesquels le public sera autorisé à lui jeter de l'eau bénite.

Le lendemain, par ordre du cardinal archevêque de Paris, un service solennel était célébré à Notre-Dame, à dix heures du matin.

Cette cérémonie a clos dignement les honneurs rendus à Paris au vaillant amiral.

A la même heure, une escouade de quatorze hommes de l'équipage du Bayard, sous la conduite d'un officier, conduisait le corps à la gare du Nord.

Le colonel Poulard, MM. Lebel, qui sont déjà allés au-devant de lui jusqu'à Hyères, M. Haro, accompagnaient le convoi.

Et, quelques jours plus tard, s'ouvrait une souscription dans le but d'élever un monument à la mémoire de l'amiral Courbet. Cinq mois après, elle était close. Le résultat était même des plus honorables : le total des sommes recueillies a dépassé 180,000 francs.

En outre, le ministère de la marine a offert trois canons de bronze conquis sur les Chinois.

L'œuvre de MM. Mercié et Falguière est très

belle. Sur la proue du Boyard se dresse l'amiral, que couronne une Victoire. Au premier plan, deux statues allégoriques sortent des flots. Comme on ne saurait montrer un vaisseau en entier, et que, derrière Tamiral, le bâtiment se trouve déchiqueté, les deux artistes ont masqué la brisure en utilisant les trois canons habilement placés en faisceau.

Quelques-uns rêvaient d'élever ce monument à Paris. Mais c'est à Abbeville qu'est né, le jour même des obsèques, le projet de monument. La ville qui avait déjà offert à son vaillant enfant une épée d'honneur — celle-là même qui était sur le cercueil — décida que la partie centrale de sa plus belle place serait mise à la disposition du comité qui se chargerait d'ouvrir une souscription pour l'érection d'une statue.

Le comité fut composé de trente-deux membres , parmi lesquels l'amiral de Dompierre d'Hornoy, qui fut nommé président; MM. Jules Simon, l'amiral Jurien de la Gravière, le général Lebrun, le baron de Mackau, l'amiral Ribourt, le baron de Lareinty, l'amiral baron Roussin, Oscar de Vallée, le baron de Kerdrel, l'amiral Amet, Edouard Hervé, etc.

Appelé à se prononcer, le comité, à la majorité de 29 voix sur 32 votants, se rangea au désir de la ville d'Abbeville et de M""^ Cornet, sœur de

l'amiral Courbet; il décida que le monument serait élevé à Abbeville.

Trois votants seulement, MM. le baron deLareinty, Guyon, directeur de la Patrie, et le général Lebrun, étaient d'avis de le placer à Paris. Après le vote, ils se rallièrent à l'opinion générale.

C'est donc à Abbeville que se dresse aujourd'hui la belle œuvre de MM. Mercié et Falguière, juste hommage rendu à la mémoire d'une de nos gloires miUtaires les plus éclatantes, les plus pures.

L'autopsie de Pranzini

Je recevais, dans la soirée du mardi 30 août 1887, une dépêche qui m'invitait à être le lendemain, à six heures du matin, à l'École pratique de la Faculté de médecine.

Cela voulait dire :

— On exécutera Pranzini cette nuit.

Quand j'arrivai à l'École pratique, le corps de Pranzini y était déjà depuis un quart d'heure. Il avait été reçu par M. Brouardel, membre de l'Académie de médecine, et par M. Rémy, chef des travaux d'histologie.

Jadis on se livrait, sur le corps des suppliciés, à des expériences physiologiques.

On en a reconnu l'inutilité.

Ces expériences ne peuvent rendre service à la science que quand elles sont faites un quart

d'heure au plus après la mort. Il y a certaines villes de province où le corps est livré aux médecins dans ce laps de temps ; mais, à Paris, une heure au moins s'écoule entre l'exécution et le commencement des études médicales. Il est trop tard pour les révélations physiologiques. En revanche, l'occasion est belle pour messieurs les dissecteurs. Rarement ils ont sous le scalpel un corps aussi frais, aussi sain.

Je pourrais essayer de faire une description émouvante. Par malheur, je ne sais pas mentir. Puis ce n'est pas quand on a vu, trois mois auparavant, les cadavres de l'Opéra-Comique, qu'on est saisi de commisération à la vue d'un corps de condamné étendu sur un lit de fer.

Ils avaient été également frappés en pleine vie, en pleine jeunesse, ceux que tout à coup la fumée a étouffés à la fin du premier acte de Mignon,

Et l'on n'avait rien à leur reprocher. Ils étaient absolument inattaquables, tandis que celui qui était là, le corps sur un lit, la tête sur une table, était un viveur sans ressources, un débauché vulgaire, un receleur, un meurtrier.

Nous étions dans la grande salle d'histologie

normale, située au quatrième étage des nouveaux bâtiments.

Le mouleur vint tout d'abord. Il emporta la tête, qu'il devait rapporter quelques instants après.

Chose étrange, elle souriait, cette tête. L'œil se relevait à demi clos, comme dans un spasme d'amour. Les cheveux, presque bruns, étaient encore assez longs, même près du cou ; les joues fraîchement rasées. Aussi la figure ne ressemblait-elle plus du tout au portrait qu'on a pubhé dans les journaux. Le bas du menton manquait. 11 a été enlevé par le couperet, qui, passant par la sixième vertèbre cervicale, a tranché «le sommet du menton », ce qui s'explique par le retrait instinctif de la tête entrée dans la lunette.

Une première fois, cinq ou six ans auparavant, j'ai vu un corps de supplicié, celui de Barré.

Pranzini avait, comme lui, toute la chair du cou épaissie, unie; vainement on eût cherché un interstice. C'est, parait-il, la rapidité du coup qui enfle tous les vaisseaux.

En attendant que le mouleur ait rapporté la tête, on travaille le corps.

On commence par détacher un bras, le bras droit, qu'on envoie avec sa main à l'atelier de moulage.

Puis on ouvre le corps.

11 est très beau. Les jambes sont superbes. Les mollets, bien dessinés, sont presque des mollets de femme. Tout le corps est gras. Au bas des reins, ily a six centimètres de graisse.

Un carabin dit :

— C'est un beau cadavre de paysan.

Les attaches, en effet, bien que petites, sont sans élégance. L'ensemble est harmonieux, mais sans distinction.

Les pieds ne sont pas propres. Les ongles des mains sont noirs.

Pour établir l'irresponsabilité de Pranzini, on a donné certains détails sur lesquels il est inutile d'insister. Ce renseignement suffira : aucun des organes ne présente de développement exagéré.

L'anatomie est absolument régulière.

La rate et les reins, tous les tissus sont normaux.

Le cœur est contracté, mais il l'est toujours chez les suppliciés.

Le foie, seul, est légèrement malade.

Les muscles sont remarquablement développés; ils se contractent encore, six heures après la mort, sous l'influence d'une seule chiquenaude.

On s'attendait à trouver, chez un vénusiaque

tel que Pranzini, trace de maladie particulière ou de vice. Or, jamais, de mémoire de chirurgien^ on n'a eu à examiner organes plus sains.

Déjà l'épine dorsale est mise à nu. On enlève les chairs qui l'entourent et qui n'ont pas d'importance chirurgicale. Selon l'usage, on les jette à terre. On les ramassera plus tard.

Or, il faut noter ici un incident pénible.

Un carabin avait été, à son insu, suivi par sa chienne.

Celle-ci s'élance et, en trois coups de gueule, dévore quelques lambeaux de chairs.

Le mouleur rapporte la tête. On enlève le crâne à la scie.

C'est à partir de ce moment que les expériences deviennent particulièrement intéressantes.

Le cerveau n'est ni lourd, ni léger. Il pèse 1,280 grammes.

— Une honnête moyenne!... dit un carabin.

Les méninges sont saines et souples. Il n'y a adhérence ni entre elles ni avec le cerveau. Les médecins concluent par ces mots : Aucun signe d'alcoolisme ni d'aliénation.

Le cerveau est remis à M. Chudzenski, chef du laboratoire d'anthropologie.

Le docteur Chudzenski est un vrai médecin.

C*est un athée qui croit que rame n'est que la résultante des forces du corps. En vertu de cette théorie, il doit savoir ce que vaut la fameuse maxime : Mens sana in cor pore sano.

On examine la mâchoire. Les dents sont au grand complet. Toutes sont absolument saines, quoique peu soignées.

Puis un physiologue étudie la main.

Il n'y découvre aucun des caractères que Ton assigne aux assassins. Le pouce est ordinaire. Les doigts sont sensuels, mais non spatules. La pulpe dépasse l'ongle.

Détail important pour les partisans de Desbarolles : la ligne de vie est coupée juste en son milieu ! Or, Pranzini n'avait que trente-deux ans.

Maintenant le corps, selon l'expression d'un carabin, est absolument « débité en morceaux ». Chacun d'eux est mis dans un flacon spécial, plein du « liquide MuUer », qui a la mission de le conserver intact.

Les yeux sont envoyés à l'Hôtel-Dieu. Les dents à l'École dentaire. Le corps, dépouillé de ses organes, est remis à M. le docteur Poirier, chef des travaux anatomiques, qui est chargé de reconstituer le squelette pour le mettre au Musée d'anthropologie. Certains organes sont remis à M. le docteur Mathias Duval.

Les dilTérents morceaux seront présentés, l'hiver, dans les cours, comme spécimens de tissus normaux.

On me fait monter dans l'atelier de moulage.

Le bras droit est encore dans le plâtre, mais le moulage de la tête est terminé.

Il est vraiment beau.

Un dernier sourire éclaire toute la physionomie. La tête est très fine, très jolie. Jamais on ne la prendrait pour celle d'un criminel. Il y a une contradiction flagrante entre ce visage si calme, si doux, et le drame de la rue Montaigne.

Si l'on n'en croyait que ses yeux, ce serait le corps d'un innocent qu'on viendrait de dépecer.

Les vieilles lunes

En 1870, il se trouvait un homme, tout jeune encore, qui avait eu l'honneur d'être arrêté sous l'Empire pour avoir propagé V Internationale . La République venait d'être proclamée; il avait, été condamné à six mois de prison ; on le nomma adjoint au maire de Montmartre.

Le 18 mars, l/i,661 voix l'envoyaient siéger à l'Hôtel de Ville en qualité de membre de la Commune.

Il s'appelait Dereure et avait débuté dans la vie politique comme gérant du journal la Marseillaise^ dirigé par Rochefort.

On marchait vite au temps de la Commune.

Le 30 mars, Dereure était délégué aux subsistances; le 22 avril, à la Commission de la justice; six jours après, c'est-dire le 28 avril, il était bombardé membre du Conseil de revision

des jugements de la Cour martiale. Encore quelques jours, et le voilà délégué civil auprès de Dombrowski. Nouveau Garnot, il organisa la victoire. Cela ne lui réussit pas.

On a de lui deux décrets qui prouvent qu'il n'était pas ennemi des mesures radicales. Voici le premier :

« Article 1*='. — Les listes électorales seront revisées en date du 15 mai.

« Art. 2. — La publication de la revision aura lieu immédiatement.

(c Art. 3. — Seront rayés des listes électorales tous les individus de vingt à quarante ans, qui ont quitté Paris depuis le 18 mars, et de quarante à soixante, qui ont refusé de faire le service de la garde nationale.

« Art. h. — Les municipalités seront chargées de l'exécution du présent décret.

« Signé : Dereure. »

Le second décret n'a pas eu plus d'effet que le premier :

(( Art. 1^^ — Une amende proportionnelle de 5 à 50 francs par jour sera applicable à tous individus {sic) de dix-neuf à quarante ans, qui ont quitté Paris depuis le 18 mars.

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