LES VIEILLES LUNES
« Art. 2. — Les Commissions militaires d'arrondissement seront chargées de l'enquête et de l'exécution du présent décret.
<c Signé : Dereure. »
Le 24 mai, le membre de la Commune trouvait le moyen d'échapper à la répression et se réfugiait en Amérique, à la colonie Icarienne.
L'amnistie lui rouvrit les portes de Paris, où il ne tarda pas à devenir un des apôtres les plus actifs du nouveau culte : le collectivisme.
Pour que Dereure marchât demain, Jules Guesde n'aurait qu'à faire un signe. Mais il parait que la Révolution ne nourrit pas ses enfants.
Un soir d'août 1888, je me trouvais au Jardin de Paris. Je regardais le tir japonais installé à l'entrée. Un des employés ayant dans les mains une douzaine de flèches invitait le public à en mettre la pointe dans la cible. Où avais-je déjà vu cette figure ? Cheveux bouclés, grisonnants, rejetés en arrière; moustache de vieux grognard ; yeux bleus d'enfant timide. C'était la douceur même de ceux-ci qui me troublait. Je reconnaissais bien les traits, mais pas les yeux. C'est que je les avais vus farouches, pendant que leur propriétaire tonitruait dans une réunion pubhque contre son ennemi, le possibiliste Joffrin.
L'aimable cinquantenaire qui, le soir, un sourire aux lèvres, engage les gracieuses habituées du Jardin de Paris à s'approcher du tir, c'est, en effets l'ancien membre de la Commune, celui qu'on avait délégué successivement aux subsistances, à la justice, au conseil de revision et à l'armée, c'est Dereure.
Je l'interrogeai. Il n'est pas heureux. Le jour, il végète en faisant ce que le peuple appelle du <c dix-huit ». Pour faire du « dix-huit », on achète au carreau du Temple un stock de vieux souliers, on les retape et on les revend comme deux fois neufs.
Il se pouvait que la révélation du passé de son employé désobhgeât le propriétaire du tir. Je ne manquai pas de le pressentir à ce sujet.
— Oh ! fit-il, je ne demande pas à mes employés ce qu'ils pensent en politique. Ne blaguez pas trop Dereure, c'est tout ce que je désire. En temps ordinaire, il travaille dix-huit heures par jour. Il y a beaucoup de gens qui n'en font pas autant. Il ne court les réunions que quand la pluie obhge la direction à fermer le Jardin. Ça lui est bien permis. Il y a pourtant une chose que vous auriez raison de dire : Je laisse ma caisse ouverte devant lui et je sais bien que je n'aurai jamais à le regretter. ^ -Jk
Et, pendant que le patron parlait, le signataire