LES COUVEUSES D'ENFANTS
la même; le petit garçon est seul dans la sienne. Ainsi, disent les étudiants, la morale est sauve.
Et toutefois Marie Jarousse pleure. Il n'y a pas de sort plus malheureux que le sien. Elle était à peine grosse de quelques semaines que son mari, charretier de son état, était tamponné entre deux wagons. La voilà veuve, n'ayant pour nourrir ses trois jumeaux, qu'elle ne perd pas des yeux, que sa place de cuisinière.
Elle s'informe du progrès des petits.
La fillette qui pesait en naissant 1,075 grammes pesait dès le lendemain, grâce au gavage, 1,550. Le jour suivant, le poids était de 1,560. Peu à peu elle arrivera au poids normal de 3,000 gr. qu'une petite fille doit avoir en venant au monde.
Marie Jarousse s'intéressait en même temps à un autre enfant qui, né à six mois et demi et élevé dans la couveuse, allait alors tout à fait bien. Il y avait sept mois qu'il était né; gentil comme tout, il était la preuve vivante du succès des éminents docteurs de la Clinique. On l'appelait Lucien. Ses grands yeux noirs riaient sans cesse, toujours. Pourtant il était de père inconnu et sa mère était morte en le mettant au jour...
On ne pouvait guère, hélas ! le considérer que comme un objet de curiosité. Quelques semaines encore et il faudra qu'il parte d'ici où toutes les lois d'hygiène, de chaleur, de nourriture, sont
observées avec une telle minutie qu'aucun enfant de millionnaire n'est soigné comme ces pauvres. Notez qu'avant d'entrer dans cette salle, on doit retirer son pardessus qui pourrait contenir ces germes de maladie qu'on cueille dans les rues. Les sages-femmes, les nourrices, les gaveuses, les étudiants, les docteurs euxmêmes, toutes les personnes exposées à toucher les enfants se lavent préalablement les mains avec la liqueur antiseptique de Van Swieten, qui contient un gramme de bi-chlorure de mercure par mille grammes d'eau.
Mais, en vertu du règlement, Lucien, sans famille, va aller aux Enfants-Assistés où il y a trop de pensionnaires pour que les soins puissent être les mêmes. Là-bas les enfants ne sont pas isolés. Là-bas régnent dans les salles, en souveraines maîtresses, la rougeole, la diphtérie, l'ophtalmie, etc. Le fils de la couveuse mourra.
Cela ne dérange nullement les chiffres du docteur Budin. Ainsi que me le démontre le moniteur de service, M. Balaillard, qui m'ouvre les registres delà Clinique, avant 1880, tous les enfants nés trois mois avant terme mouraient. Aujourd'hui on en sauve trente sur cent et la proportion augmente avec la durée des grossesses.