LES COUVEUSES D'ENFANTS
Du fond de son lit, Marie Jarousse prend joyeusement part aux preuves qu'on me donne ; ses enfants sont nés à huit mois, et leur poids augmente tous les jours. La plus petite, celle qui n'a encore que le tiers du poids normal, agite tranquillement ses petites mains...
Je ne sais pas ce qu'est devenu le petit Lucien, mais les trois enfants de Marie Jarousse sont morts aujourd'hui...
Madame Huot.
Pour une fois, le dimanche, 10 octobre 1886, la science se trouva amusante. Il est vrai que ce fut grâce à des incidents dont elle eût préféré se passer.
L'immense amphithéâtre de la Sorbonne était comble. Couloirs, escalier même , tout était plein. D'après l'administration, deux mille personnes étaient entrées.
A vrai dire, on menait depuis trois semaines grand tapage autour de la conférence qu'on devait y faire et qui promettait d'être intéressante à plus d'un titre. Sous la présidence de M. Ferdinand de Lesseps, le docteur Emile Chautemps, vice-présideat du Conseil municipal , allait célébrer le laboratoire et la méthode de M. Pasteur. Or, dès la porte même de la Sorbonne, le président et le héros de la confé-
rence étaient cruellement attaqués par la distribution gratuite de deux placards, l'un contre le Panama , l'autre s'appelant ISécrologie de M, Pasteur,
Du premier je ne veux rien dire. Je me contenterai d'y relever cette phrase :
« On a beaucoup remarqué, ces temps derniers, le silence qu'on garde sur les faits et gestes de M. de Lesseps, qui serait dans sa propriété de la Chesnaye, essayant de se faire oublier... »
En vérité, le moyen de se faire oublier n'était pas de venir, le dimanche en question, présider une assemblée si nombreuse. M. de Lesseps avait évidemment connaissance des placards distribués contre lui. Beaucoup d'auditeurs en tenaient d'ailleurs un exemplaire à la main.
Très vaillamment pourtant, il gagne le bureau. On applaudit son entrée sans qu'il y ait la moindre protestation. Une voix même crie librement : Vive le Grand Français !
Dans un petit discours qu'il lit, M. de Lesseps célèbre « la récente découverte qui, selon l'expression de Vulpian, met le sceau à la gloire de Pasteur ».
<( Mais je dois laisser le docteur Chautemps étudier devant vous la méthode de l'éminent
chimiste. Je me bornerai à vous rappeler la biographie de Pasteur. »
Ici le premier incident, — gracieux, celui-là. Il paraît qu'étant tout jeune, Pasteur allait souvent chez des amis de M. de Lesseps, M. et M^« Barbey.
<c J'ai dû l'y rencontrer, ajoute le célèbre orateur. J'aperçois assis devant moi le gendre de M. Pasteur. 11 lui demandera s'il se souvient de m'avoir vu à cette époque. »
On applaudit, en se tournant vers M. Vallery-Radot que désigne le regard de M. de Lesseps.
Le docteur Chautemps a la parole et commence par <c déblayer le terrain ». Il se pourrait que le placard intitulé : Nécrologie de M, Pasteur eût mis quelque doute dans l'esprit des auditeurs.
Ce placard, en effet, publie les noms des trente-cinq personnes qui, ayant été traitées en ces dix derniers mois par M. Pasteur, sont mortes de la rage.
<c Un seul renseignement , dit M. Chautemps , donnera une idée de la confiance qu'on peut avoir en ce placard. J'y vois que le jeune Chrystin, qui a été soigné par M. Pasteur, est mort de la rage. Or, c'est matérielle-
ment faux. Je vais vous donner l'analyse de
l'autopsie. Elle démontre irréfutablement que
Chrystin est mort d'une méningite tuberculeuse. y>
M. Chautemps fait ensuite la statistique de la rage :
« A la date du l^'^ octobre, 1,583 Français avaient été traités ou étaient 'en traitement. Déduction faite de 610 individus mordus par des chiens présumés enragés, mais sans certificats de vétérinaires ni preuves expérimentales à l'appui de cette présomption, il reste 973 sujets vaccinés, qui ont été mordus par des animaux indiscutablement enragés , et dont ceux qui survivent ont traversé la période dangereuse.
(c Les statistiques de Leblanc, les moins élevées de toutes celles qui ont été publiées, donnent 160 morts pour mille mordus. D'après cette proportion, il aurait dû se produire parmi les 973 Français vaccinés 155 décès. Or, y compris un mordu du li août, il n'en est mort que 10, dont 2, arrivés au laboratoire quarante- quatre et trente-sept jours après les morsures, ne sont pas imputables à la méthode.
« M. Pasteur a donc préservé de la mort, en neuf mois, au moins ihb Français. »
On applaudit, mais tout à coup une voix de femme s'écrie :
« On n'a jamais vu, en dix mois, 155 décès d'enragés en France ! »
Tout le monde se tourne vers la femme qui a parlé. C'est une assez jolie personne de trentecinq ans à peu près qui rit très insolemment au visage du docteur. Malgré son teint mat, elle est toute rouge. Sous son chapeau de velours noir garni d'un gros bouquet de fleurs, ses cheveux châtains frisonnent sur le front. Ses yeux sont café au lait foncé. Nez et menton pointus. Bouche peu bienveillante.
On dit autour de moi :
(( C'est M"^^ Astié de Valsayre.
— Êtes-vous madame Lauth? lui demande le docteur. Pardonnez-moi, messieurs, cette question, mais j'ai reçu, avant de monter à la tribune, une lettre signée de ce nom et me menaçant d'interruption.
— Cette dame est dans son droit, dit une voix tombant des gradins.
— Je ne le nie pas, mais on me dit que madame a sifflé au convoi de Claude Bernard. Cela m'autorise à ne pas tenir compte de ses interruptions. »
On applaudit le docteur Chautemps.
Puis on se tourne vers la dame en criant:
a A la porte! n
A partir de ce moment, la conférence ne sera plus qu'un duel entre l'orateur et son interruptrice. (On n'emploie pas substantivement le niot interruptrice f mais comme c'est un tort, je ne tiens pas compte de la règle.)
Le docteur établit qu'à la date du i^"" octobre, 2,323 mordus de tous pays ont été traités ou étaient en" traitement chez M. Pasteur. La dame fait : (c x\h! ah! »
Il dit que, parmi ceux qui attaquent l'éminent savant, il faut d'abord citer les Allemands qui nous envient. « Oh! oh! » fait la dame.
« Mais, reprend-il, si ce siècle a eu deux glorieux sanguinaires. Napoléon Y' et Bismarck, bientôt il ne restera rien de plus de l'œuvre de Bismarck que de l'œuvre de Napoléon. Tandis qu'il est trois noms, trois noms pacifiques qui sont immortels : ceux de Victor Hugo, de Pasteur et de Lesseps. »
Pendant qu'on applaudit frénétiquement, la dame rit aux éclats.
Le docteur continue à donner des chiffres. Elle répond avec ironie : « Parfaitement. » La salle se fâche.
« Je vous en prie, messieurs, fait le docteur, ne vous inquiétez point de ces interruptions. Il
y a des formes de la rage pour lesquelles il n'existe pas de vaccin... »
Et toute la salle, la dame comprise, de rire. Le docteur, qui a plusieurs fioles devant lui, achève sa conférence qui est très intéressante, très nourrie. 11 nous montre quelques échantillons des virus rabiques dont se sert M. Pasteur. Il résume très clairement la méthode « que le savant a créée ».
A ces mots la dame, de nouveau, proteste. Quelqu'un, dans une tribune, l'approuve. On se tourne contre ce dernier.
(( C'est un Prussien! crie-t-on.
— J'arrive à la fm de ma conférence. Ces incidents étaient prévus, messieurs. Je vous prie de n'en tenir aucun compte. »
Et le docteur conclut en disant qu'aujourd'hui M. Pasteur use de procédés plus énergiques et plus sûrs. La dame lève les yeux au ciel. (( 11 n'y a guère qu'un mois et demi que M. Pasteur soumet ses blessés à un traitement aussi intensif. Auparavant, on commençait souvent par des vaccins de quatorze jours et l'on s'arrêtait à celui du quatrième ou du troisième jour. M. Pasteur n'osait pas inoculer celui du deuxième jour, encore moins celui de la veille. Très rarement les mordus subissaient deux traitements.
(( Vido, qui vient de mourir, sept mois après ses blessures, a été incomplètement traité. Le siège des inoculations étant devenu œdémateux et douloureux, l'on s'est arrêté au vaccin de six jours.
(( Mais les insuccès ont éclairé la voie et conduit M. Pasteur à plus de hardiesse. »
L'orateur termine par une grande nouvelle :
« Un médecin très influent en Allemagne, une véritable autorité médicale, a promis, il y a quatre mois, de se rallier à la méthode Pasteur, si une preuve qu'il exigeait lui était donnée. Cette preuve est obtenue aujourd'hui et fera bientôt Vohjet (Twie communication à V Académie des sciences. »
Tonnerre d'applaudissements.
Le conférencier s'assied. M. de Lesseps prend la parole :
(c Je vous félicite et je vous remercie, messieurs, d'avoir prêté une si grande attention à l'orateur. Vos applaudissements vont droit à M. Pasteur, àl'éminent savant qui a su triompher de la rage... et de la cabale. »
On applaudit, on sort, on reconnaît la dame qui est rejointe par un monsieur dont elle saisit le bras. Je me permets de demander à celui-ci :
MADAME IlUOT. 187
(( Pardon, monsieur. Madame est-elle, comme on le dit, M"^'-' Astié de Valsayre?
— Non. C'est M"^« Lauth. »
Mais voilà qu'une violente poussée nous sépare. On crie :
« A bas Louise Michel! I??? »
On suit l'interruptrice. De quelque côté qu'elle essaie de se retirer, elle rencontre du monde qui la hue! Maintenant la réaction se produit en elle. Sa figure se contracte. Il y a des larmes dans ses yeux. Elle a instinctivement peur.
Des cris de bêtes féroces retentissent, puis ces mots : « Formons un monôme!
— Au Luxembourg ! ! »
Le monsieur qui accompagne M"^^ Lauth n'ose plus protester, et il a bien raison. Dieu sait ce qui s'en serait suivi ! Et c'est ainsi tout le long de la rue de la Sorbonne, puis rue des Écoles, où heureusement, à l'angle de la rue GhampoUion, la foule se croise avec un groupe nombreux qui reconduit M. de Lesseps en criant :
— Vive le Grand Français !
Mais M. de Lesseps a l'air d'entendre moins ces acclamations que les injures dont on couvre M™® Lauth. Il s'approche d'elle, la salue, lui donne sa carte et lui offre le bi'as. D'abord on n'ose plus rien dire, mais bientôt on se remet
à crier, les uns : Vive M. de Lesseps! les autres : A bas Louise Michel!
On va ainsi jusqu'au boulevard Saint-Michel où, non sans difficulté, M. de Lesseps trouve une voiture vide. Tl y fait monter M'^^ Lauth et le monsieur qui l'accompagne, puis, debout luimême dans la voiture :
« Messieurs, dit-il, en France il faut toujours respecter les femmes. »
Et, jetant un ordre au cocher, il s'assied sur le strapontin.
Eh bien! en vérité, cette conduite, très crâne, est d'un homme de cœur. Vive le Grand Français !
Et, le soir, je me permets de faire demander à M. de Lesseps ce qui s'est passé dans la voiture.
— Naturellement, dit-il, cette dame a commencé par me remercier. Je lui ai répondu par cette question : « Où faut-il vous conduire? — 53, rue de Seine. » J'ai donné l'adresse au cocher. Alors, tout à coup , elle m'a dit : (( N'avez-vous pas fait un peu allusion à moi, quand vous avez félicité M. Pasteur d'avoir triomphé de la rage? — Oh! madame, je suis trop poli pour trouver qu'une dame soit enragée. »
J'ai envoyé en môme temps rue de Seine.
Le vrai nom de notre interruptrice est Huot. Le bras qu'elle a pris en sortant de la Sorbonne est celui d'un correspondant anglais, rencontré là par hasard.
Elle est secrétaire de la ligue antivivisectionniste qu'a présidée quelques jours Clovis Hugues.
Elle adore les animaux. Aussi son appartement est-il plein de chats.
M"^^ Huot a déjà fait deux conférences, au théâtre d'Auxerre, sur ou plutôt contre Paul Bert et Pasteur;
Elle a voué sa haine à ces deux horribles vivisecteurs et se promet de les malmener prochainement à Paris même. Elle invitera M. Pasteur à venir discuter avec elle dans une réunion publique.
Nous croyons qu'il est du devoir de la Société protectrice des animaux de lui envoyer au moins une médaille d'or.
Quelques jours après, j'étais devenu l'ami de M"'^ Huot qui voulut bien m'initier aux travaux de sa ligue.
Parfois, sur Tentablement d'une fenêtre, est un chat perdu ou abandonné qui pousse plaintivement son miaou. Il a faim.
Presque toujours la fenêtre s'ouvre. On est généralement bon à Paris. Mais, si la fenêtre est celle d'une des dames qui font partie de la ligue populaire contre la vivisection, le chat n'a pas besoin d'être beau pour qu'on le garde. Ces dames sont les plus passionnées protectrices des animaux. Elles soignent le minet, le cajolent. S'il est malade, elles le mettent dans un joli panier tout ouaté et le portent dans l'un des hôpitaux qu'elles ont créés.
Ces dames ne sont pas les premières venues. Elles s'appellent M™^ Juliette Adam, lady Caithjiess duchesse de Pomar, M""^ Clovis Hugues, M""^ Tola Dorian, la princesse Lila Mestchersky, jVl^Q Emma Brunswick, etc.
Les etc. ne se composent point de personnages sans importance. Au milieu des députés Girodet, Duvivier et Laguerre, des docteurs Angerville et de Lostalot, était alors M"^^ Anna Kingsford, docteur de la Faculté de Paris, et sont encore aujourd'hui... M^^""' Claude Bernard.
Oui, dans sa famille même, le créateur de la vivisection, Claude Bernard, a trouvé de l'opposition. Sa femme et ses deux filles aimaient tellement les animaux qu'elles n'ont pu s'empêcher de protester contre les pratiques parfois cruelles de l'éminent physiologiste.
Les tortures infligées à des créatures vivantes
« dont l'organisation est analogue à celle de l'homme » les . ont tellement fait souffrir ellesmêmes, qu'elles n'ont pu rester au foyer commun. Elles se sont librement séparées de leur mari et père.
Retirées à la campagne, à Colombes, elles y ont fondé un refuge d'animaux. Le soin de leurs pensionnaires est aujourd'hui la seule occupation de M^^^^ Claude Bernard. Elles sont relativement riches, puisqu'elles ont ensemble vingt mille francs de rente. Elles ne se marieront jamais. Elles appartiennent corps et âme à leurs cent chats et à leurs cinquante chiens. Les premiers ont à eux toute la maison que domine un immense grenier. Les seconds ont le sous-sol qui, l'hiver, est chauffé, et la cour. Les malades ont des niches.
Dans cet Éden animal, chiens et chats pourtant, s'ils pouvaient parler, déclareraient peutêtre qu'ils ne goûtent point le bonheur parfait. Tous partagent le célibat de M^^^^ Claude Bernard.
— C'est que, dans notre ligue, me dit IVr^*^ Huot, nous sommes malthusiennes. Votre société est trop mal faite et les hommes sont trop cruels pour que nous puissions prendre la responsabilité de laisser des animaux se reproduire. Nous les abritons, nous les secourons; nous ne les niarions pas...
La profession de membre de la ligue contre la vivisection ne laisse pas d'être coûteuse.
Ainsi, on a pu voir souvent M""^ Marie Huot rôder autour de la Fourrière. Arrivait un gardien de la paix, tenant au bout d'une corde un chien. Si le chien était beau, elle le laissait passer, se disant : <c Voilà une chère petite bête qu'on réclamera certainement. » Était-il laid, malingre, voué par conséquent aux œuvres de M. Pasteur? M'''^ Huot s'élançait, criant : « Mais ce chien est à moi! » Elle payait ce qu'il fallait, emmenait l'animal et le conduisait à l'hôpital, il est advenu qu'on l'a condamnée à une amende pour avoir laissé — ô ironie ! — errer un chien sans colher... Elle n'a pas réclamé.
Outre le refuge de M"^^ Claude Bernard, qu'il n'est point permis de visiter, les membres de la ligue ont trois hôpitaux à leur disposition.
Le premier, qui est à Arcueil-Gachan, est la propriété de la Société protectrice des animaux. L'immeuble a coûté 30,000 francs. On y dépense par an une quinzaine de mille francs. Les pensionnaires y ont tous les jours du pot-au-feu composé de portions égales de viande de bœuf et de cheval et de débris de légumes. On réduit le tout en pâtée. Doit-on assez plaindre le bœuf et le cheval qui l'ont fournie !
Les deux autres refuges sont à Asnières. L'un
est la propriété de M"^^ Donon, l'autre celle de M^" Guyonnet.
Dans ces quatre hôpitaux, les animaux sont conservés indéfiniment. Ils y meurent de vieillesse, à moins qu'une âme charitable ne les adopte à l'extérieur. Hélas ! il n'y a, en dehors de la ligue, d'âmes charitables que pour les jolies bêtes...
Le grand souci de nos ligueuses est d'arracher le plus d'animaux possible aux abominables savants qui, au nom de l'humanité, leur font souffrir le martyre.
Selon M""^ Anna Kingsford, l'homme n'est pas le roi de la terre. Il en est le tyran.
— Un jour, à Paris, dit-elle, il m'est arrivé, en suivant une rue, de m'arrêter devant un magasin où l'on exposait dans la vitrine la gravure d'un tableau du moyen âge. On y voyait la représentation des peines de l'enfer, et les tortures des âmes damnées. De tous côtés, des démons armés de scies, de fers rouges, de griffes et de feu, s'agitaient autour des malheureux, dont les corps, déchirés, ensanglantés, éventrés et brûlés, présentaient un hideux spectacle. Je me détournai avec étonnement et dégoût de cet affreux tableau, quand tout à coup une idée vive s'empara de mon esprit. Si seulement^ au lieu de ces êtres de forme humaine, condamnés aux
peines infernales, on mettait là, à leur place, des figures d'animaux, on aurait, devant les yeux, une représentation fidèle du laboratoire du Yivisecteur moderne. Et cependant, il y a deux points de différence capitale à noter. L'enfer de l'Église a été imaginé comme mesure de justice pour la punition des malfaiteurs : l'enfer de la science, c'est une vérité terrible, et ses victimes sont non seulement innocentes, mais encore incapables de crime !
Les ligueuses répandent, d'abord en France, puis dans le monde entier, des brochures où sont reproduites des gravures extraites des ouvrages de Claude Bernard. Il est vrai qu'ainsi groupées côte à côte, ces gravures où sont ligaturés, perforés, démembrés, des animaux vivants donnent la chair de poule.
11 est surtout reproché aux vivisecteurs de ne pas se hâter, mais de pratiquer au contraire toutes les opérations lentement^ en notant chaque incident qui se produit et chaque expression de souffrance manifestée par l'animal sous l'odieux scalpel.
— On pourrait peut-être se moquer de nous, me dit M""'^ Huot, si nous ne nous occupions que des animaux, mais dites bien que, si nous les aimons, c'est surtout à cause de leur analogie
avec les hommes. En tout cas, notre pitié ne s'arrête pas aux chiens et aux chats. Nous pro-* testons de même contre la peine de mort, contre les souffrances de toute nature infligées aux hommes. Nous croyons uniquement être bonnes, et nous nous efforçons de l'être pour tout ce qui vit. Ainsi voilà plusieurs fois que vous causez avec moi. Est-ce que nos idées m'ont rendue raseuse ?
— Oh ! madame, le vilain mot, qui ne saurait en rien vous être appliqué !...
M^^ Huot est poète.
Naturellement ses sonnets, comme sa vie, sont voués aux animaux.
En voici un qui a été inspiré par un cheval et qui, malgré la bonne volonté, reste néanmoins inférieur aux admirables vers que Victor Hugo a consacrés au même animal :
Le cheval mort
Il venait de tomber, saignant de coups atroces. Ce carcan s'étalait dans un tas de crottin. Rosse, il était crevé comme crèvent les rosses, Devant son cocher soûl qui jura : Cré mâtin!
Les voyous s'arrêtaient et se faisaient des bosses De rire avec ce corps. Une dame en satin Se mit à rire aussi de leurs lazzi féroces. Vint une vieille qui, voyant ça, dit : « Gatin,
« Fais donc la mijaurée avec tes gants de perle ! « Si ça ne fait pas suer, cette grue et ce merle (( Qui jettent leur mépris à ce pauvre cheval!... »
Et la vieille, sa hotte et son croc sur l'échiné.
Soulevant doucement le front de l'animal :
—T'es maigre, pauvre ami! C'que c'est que la débine!
A plusieurs reprises, on a eu l'idée 'de montrer aux Parisiens des courses de taureaux. Chaque fois, la Société protectrice des animaux s'est émue et a même réussi à les empêcher. Or, à la fin de 1886, le Comité du Parlement et de la Presse allait décidément en donner trois au profit des inondés.
A riiorrible nouvelle, les membres de la Société protectrice des animaux se sont dressés. N'était-ce pas inévitable? A eux se sont jointes les anti-vivisectionnistes. Quelques anarchistes se sont également ralliés. Cela a donné un peu de gaieté à la protestation.
L'annonce seule du meeting que cette triple alliance avait préparé pour l'avant-dernier dimanche de décembre à la salle Favié, était assez amusante. On y lisait :
(c Le Comité des fêtes pour les inondés du Midi veut organiser, à Paris, les courses de taureaux, sous prétexte de charité. **
« Il y aura des chevaux éventrés, des taureaux égorgés — peut-être même des hommes tués ou blessés. Le sang coulera, rouge et fumant, dans l'arène, pour égayer la tourbe des cocottes et des grandes dames, des petits crevés et des bourgeois blasés.
« On empruntera à l'Espagne catholique et monarchique les jeux infâmes de la décadence romaine, dans le but, sans doute, d'en renouveler les saturnales et les massacres.
« C'est à vous, socialistes de Paris, de donner une leçon d'humanité à ceux qui l'oublient. »
Le tout était signé : Marie Huot, secrétaire de lahgue anti-vivisectionniste, Félix Pyat, Chabert, le docteur Castelnau, etc.
A une heure et demie, on forme le bureau. Le docteur Castelnau est nommé président. Il allait prendre place quand il voit entrer Félix Pyat.
(c Citoyens, s'écria-t-il, je crois répondre au désir de tous en m'effaçant devant le grand socialiste. »
M. Félix Pyat hésite.
(C Vous me mettez, citoyen, dans un grand embarras. J'ai toujours protesté contre la pré-
sidence, que je considère comme une forme, un chicot de la royauté. »
On insisfe. Il consent en disant :
« Ma seule excuse est que ma présidence ne durera pas sept ans comme celle de M. Grévy et qu'elle ne coûtera pas un million six cent mille francs par an. »
Le secrétaire lit les lettres des adhérents.
Les correspondants commettent tous la même erreur que l'affiche. Jamais le Comité n'a pensé à montrer des chevaux éventrés, des taureaux égorgés. Le sang rouge ne fumera pas dans l'arène. M. Paul de Cassagnac ne veut pas plus renouveler les saturnales que M. Clemenceau les massacres de la décadence romaine.
Les courses espagnoles, d'ailleurs, ne sauraient plaire aux Parisiens qui ont, pour la plupart, le cœur sensible. Le Comité n'a demandé au ministère que la permission de donner le spectacle très mouvementé, très amusant, des ferrades et des courses landaises. Les ferrades sont si peu criminelles, qu'au meeting royaliste de la Camargue, on nous en a fait voir entre la messe et le dîner. Les taureaux eux-mêmes semblaient y prendre un grand plaisir.
Mais telle n'est pas l'opinion de M""^ Huot !
« Le Midi, s'écrie-t-elle, a trois plaies : les superstitions religieuses, la sorcellerie et les
MADAME nUOT. 199
courses de taureaux... Le comité croit flatter le Midi en lui empruntant ses coutumes les plus barbares... Aux femmes qui jadis enfonçaient le bout de leurs ombrelles dans les plaies béantes de nos pauvres fédérés, on veut donner la satisfaction de voir des ventres de taureaux s'ouvrir... Le gouvernement lui-même est content d'abrutir le peuple en lui faisant perdre la notion du juste et de l'injuste... On vous dira qu'on ne tuera aucun animal. C'est par les parades qu'on commence. On arrivera ainsi à vous donner de vraies courses en 89... »
Parmi les spectateurs se trouve un chien, un vrai, qui aboie.
« Citoyens, dit tragiquement Félix Pyat, écoutez la voix de cet animal qui plaide lui-même la cause des animaux. »
Mais la chose va se gâter. L'anarchiste Devertus , rédacteur au Cri du peuple , monte à la tribune :
« Compagnons, s'écrie-t-il, cela tourne à la manie. Il faut toujours que vous protestiez. Et qu'en résulte-t-il? Zéro franc, zéro centime. Voilà qu'aujourd'hui vous protestez contre les courses de taureaux ! Cela vous fait plaisir, mais, pendant ce temps-là, vous empêchez les citoyens de se rendre salle Chayne où les ouvriers sans travail traitent des vraies questions sociales, bien plus intéressantes que les courses de taureaux.
Laissez les bourgeois et leurs cocottes s'amuser comme ils veulent et tâchons, sacrebleu ! de nous procurer de l'ouvrage î •>
« Oui, oui! y>
Ce discours pique Louise Michel qui vient établir que toutes les questions sont solidaires et que le cœur humain doit être assez large pour que tous les taureaux du monde y aient place.
« Quant à la réunion de la salle Chayne, j'ai également promis de m'y rendre. Maintenant que j'ai dit ce que j'avais à dire, j'y vais. »
Par malheur, toute une foule la suit. La Vierge rouge, qui avait déjà gagné la rue, revient à la tribune :
(c Citoyens, n'allons pas ainsi en bande. La police ne cherche que l'occasion de s'emparer de nous. Moi, ça m'est bien égal d'être arrêtée, mais vous, vous n'y êtes pas habitués ! »
On rit et on recommence.
Le docteur Castelnau , qui est du Midi , raconte les férocités qu'il a vues dans certaines courses de taureaux. Un anti-vivisectionniste brandit une banderille à pointe de fer et garnie de rubans.
« Voilà avec quoi on excite les taureaux !
« Oooooh î . . . »
Il y alà trop de dames zoophiles pour que des
alexandrins ne soient point de la fête. On lit des vers. Passons.
Le tout finit par cet ordre du jour, que Félix Pyat fait voter à l'unanimité :
« Les socialistes de Belleville somment le gouvernement d'interdire les Courses de taureaux, »
Mais c'est déjà fait, citoyens. Il y a longtemps que c'est fait. Votre sommation est aussi vaine que l'ordre du jour déposé au Conseil municipal par M. Delabrousse :
« Le Conseil invite M. le préfet de police à interdire dans Paris les courses de taureaux projetées. »
Faut-il répéter que le ministère n'a autorisé que les courses landaises et les ferrades ? Vous auriez dû chercher, compagnons etcompagnonnes, pour faire de la réclame, un motif plus sérieux.
Et durant les fameuses courses, elle était à FHippodrome, la pauvre M'""^ Huot. Elle y était, sifflant, sifïïée aussi.
On a dû l'expulser.
Elle s'était vengée d'avance du dédain public, comme peut le faire une femme qui ne connaît que les animaux, — par un sonnet à la fois zoophile et zooclaste. Le voici :
Devant la porte des lions au pavillon de Flore.
Les lions se dressaient sur leur socle de pierre ; Ils regardaient, altiers, dans Tinfini du soir, La prunelle figée au fond de leur paupière, Sous la lune estompant leur silhouette en noir.
En bas, le poil hirsute et sale de poussière, Un maigre chien, rôdeur affamé du trottoir, Qui vaquait sur les tas, gambillant du derrière, Étonné, tout à coup, s'arrêta pour les voir.
Ces deux sphinx l'irritaient. Une haine de race Le hérissait, lui, vil mâtin crotté de crasse. Alors, pris d'un besoin rageur d'engueulement,
Ce roquet aboya des insultes comiques Avec je ne sais quels défis voyoucratiques Et sur leur piédestal compissa largement.
Et, six mois après, nouvelle rentrée en scène.
Les lapins que Paul Bert enfermait dans une boîte chauffée à 85 degrés souffraient évidemment moins que le public qui se pressait le 7 août 1887 dans la salle de la Société d'Encouragement.
J'ai eu, ce jour-là, une idée très précise de
ce que peut être la chambre de torture, que M^^Huot reproche tant aux disciples de Pasteur.
fl est vrai que la pauvre organisatrice de cette réunion a été, selon son habitude, encore plus torturée que son public.
Elle a la rage d'interrompre. Elle sait pourtant par expérience combien les interruptions sont lancinantes, insupportables. Il lui a été impossible de dire un mot sans soulever des protestations.
Nos grands vivisecteurs, MM. Brown-Séquard, Charcot, Brouardel, Pasteur, avaient été convoqués. Naturellement, ils se sont dispensés de répondre à l'invitation, mais leurs élèves les remplaçaient.
Ils se sont chargés de les venger.
La séance avait commencé par des projections assez intéressantes. M. Félix Flandinette nous a montré en couleur, sur un drap blanc tendu, les scènes qui se passent, d'habitude, dans la chambre de torture.
<c Mettez-vous ici, vous verrez mieux, dit le président, le commandant Maréchal, aune jeune dame qui fait partie de la ligue contre la vivisection.
— Merci bien, dit-elle. Je me suis placée ici pour ne pas voir. Cela me ferait mal. »
La vérité est que les pauvres animaux, enchaî-
nés sur des claies, ayant les artères perforées ou rôtissant dans un four, ont bien piteuse mine.
Le spectacle terminé, M"^^ Marie Huot a la parole.
Ici une parenthèse charitable. La conférencière, quand elle sifflait à la Sorbonne ou à l'Hippodrome, était absolument maigre, oui, maigre comme une lame d'épée. Moins d'un an après, elle était grasse et dodue comme deux pêches. Je m'en étonne.
« Eh! oui, mon cher, dites cela à celles de vos lectrices qui regrettent d'être maigres. Je suis devenue végétarienne. Je ne mange que des légumes. Je ne bois que de l'eau. Vous voyez le résultat. »
Mais la voici qui monte à la tribune. A partir de ce moment, ce ne sera plus, dans le tapage, qu'un dialogue incessant.
'( J'ai le devoir de me demander tout d'abord si la vivisection est utile ou si elle est inutile.
— Elle est nécessaire ! crie un étudiant.
— L'animal a sa place marquée dans l'échelle des êtres.
— Oui, mais au-dessous de celle des hommes.
— Il est susceptible de perfectionnement physique et même moral.
— Plus de biftecks alors ?
— Les vivisecteurs taillent dans la chair vivante. Ce sont des assassins.
— Vous insultez nos professeurs !
— Ils m'appellent imbécile, folle, idiote. J'ai bien le droit de dire ce que je pense d'eux. Sur quel dogme s'appuient-ils pour commettre leurs crimes? Qui pourrait dire que leur science est infaillible?
— Faut-il brûler la Sorbonne ?
— Combien d'animaux sont plus utiles que les hommes !
— Décidément mieux vaut chanter: Vive Boulange !
— Ah! messieurs les étudiants, je ne croyais pas avoir si grand succès. La cause de vos sifflets, je vais vous la dire : Vos examinateurs seront d'autant plus indulgents que vous m'aurez plus interrompue.
— Vous les calomniez. »
Le brouhaha augmente encore. Une des plus acharnées protectrices des animaux, M^^ Nelle, se met à crier :
(( Monsieur le président, et votre sonnette? j>
Le président se lève :
(( Madame Nelle, je vous aime beaucoup...
— Ohhhhhh!...
— Mais, dans votre dévouement à notre cause, vous dépassez la note. Voilà plusieurs fois que je vous examine. Vous faites autant de bruit que les interrupteurs. »
De son côté, une autre ligueuse, W^^ Guyonnet, se démène énergiquement. Elle menace du poing les étudiants.
<c Si vous saviez le plaisir que j'aurais à vous poignarder !.. i)
Enfin, il y a une accalmie. M"^^ Huot reprend :
(c D'après vos professeurs, la science a le droit d'invoquer la souveraineté du but. Mais où allezvous avec ce système? Vous sacrifiez les animaux dont vous avez besoin, demain vous en arriverez à tuer les parents qui vous gênent. Le sentiment, d'ailleurs, naît de la sensation. L'habitude de la vivisection en arrive à vous rendre féroces. 11 en est qui attendent l'heure des expériences avec une rage de cannibales.
— C'est stupide !
— Vos professeurs eux-mêmes ne peuvent raconter leurs expériences sans que les remords les étranglent. Paul Bert a dit : « Oui, il est honteux de prendre un animal, de le clouer sur un appareil et de fouiller ses chairs. »
— C'est la première partie d'une proposition. Lisez la suite.
— Je prends dans vos livres ce qu'il me plaît d'y prendre. Je reconnais que Paul Bert a déclaré ensuite que la vivisection est nécessaire. Ce n'est pas seulement un assassin, c'est un âne.
— Vous piétinez sur un cadavre.
— J'aime mieux piétiner sur son cadavre que sur celui d'une de vos victimes. »
Le vacarme est tel que trois mandarins qui ont été invités à la conférence, Lin-Fau, Ké- Hong-Nien, Hsu-Chéou-Zen, prennent peur et se sauvent.
Le président suspend la séance.
On profite de l'entr'acte pour aller boire des bocks. Cela excite davantage les interrupteurs.
Quand M""^ Huot veut reprendre sa conférence, on crie : Vive Pasteur !
Au milieu du vacarme, elle essaie de continuer l'exposé de ses théories. Pour elle, la méthode pastorienne n'est que banquisme et charlatanisme.
On la hue.
Pourtant, le docteur Castelnau, donnant raison à M"^'^ Huot, déclare que la vivisection ne fait pas avancer la science, puisque autrefois, dans les hôpitaux, il ne mourait qu'un malade sur 8, tandis que maintenant il en meurt 1 sur 6.
Nouveau bruit. Protestations des étudiants. M. Brunsvieque, externe à la Pitié, prétend avoir la parole. Il a dix-sept ans. Les dames animophiles l'envoient acheter de la barbe.
Bref, la réunion finit dans un brouhaha indescriptible. Le président est forcé de se couvrir. M""® Huot est ravie. Elle prétend que, si on crie tant, c'est qu'elle a frappé juste.
Elle se promet de recommencer à brève échéance dans une salle encore plus vaste.
M"^^ Guyonnet, de son côté, est enchantée que la séance ait pris fin. Il y a trois heures qu'elle n'a vu ses trente-neuf chiens. Les malheureux ont peut-être soif !
Et, le lundi, 29 octobre 1888, elle réapparaissait en effet, M™^Huot, mais dans la même salle où les étudiants, provoqués d'ailleurs par ses affiches, n'avaient pas manqué de venir.
Par malheur, c'était généralement le docteur Castelnau qui présidait les séances des antivivisectionnistes. Aussi, dès qu'on a vu le citoyen Avronsart monter sur l'estrade, s'est-on mis à demander : Castelnau !
Vainement Avronsart, pour gagner les sympathies de l'assemblée, rappelle-t-il que c'est Victor Hugo qui a été le premier président de la Ligue. « La poésie n'a rien à faire avec la
MADAME HUOÏ. 209
science ! » s'écrient les étudiants qui huent cette phrase du grand homme : « La vivisection est un crime ! »
La conférencière apparaît. Les étudiants l'acclament ironiquement. La lumière électrique brille. Les étudiants applaudissent.
« Éclairez donc leur cervelle! » crie une ligueuse au président.
Pour se mettre en voix, la conférencière boit un verre d'eau.
« A votre santé! font les jeunes gens,
— A la vôtre ! répond sans se démonter M"^^ Huot, qui en a vu bien d'autres.
— Qu'avez-vous fait de Castelnau? » lui demande-t-on.
Et comme cela tout le temps. On sait, hélas! ce qu'il est advenu du docteur...
(c Des quatre savants que nous nous sommes permis d'inviter, MM. Pasteur, Ferran, Gamaleïa et Verneuil, dit tranquillement la ligueuse, un seul, M. Ferran, a bien voulu s'excuser.
— Et Castelnau, s'est-il excusé, lui?
— En présence de l'accueil qui nous est réservé par nos jeunes apprentis en médecine...
— Ah ! mâtin ! ce n'était pas un apprenti, Castelnau. »
Les ligueuses ont la réputation d'être toutes plus ou moins révolutionnaires. Une vieille dame
vêtue de noir yient s'asseoir aux places réservées.
« Vive Louise Michel ! » crient les étudiants.
La vieille dame qui n'a pourtant de commun que l'âge et la toilette avec la Vierge rouge, se contente de lever l'épaule.
Pour M""^ Huot, Pasteur n'est qu'un réclamier.
«. N'insultez pas un prince de la science, lui dit-on. Travaillez et vous l'admirerez.
— Oh ! je ne lui en veux point. S'il n'existait pas, nous devrions l'inventer pour le succès de notre cause. Quant à lui, il se contente d'inventer des microbes, de leur donner des noms extraordinaires et de les mettre en circulation dans le monde savant. Il n'en a pas fallu davantage pour que la réputation de ce Mangin de la médecine « dépasse les îles Sandv^ich ».
— Et celle de Castelnau?
— Oui, messieurs, célébrez tant que vous le voudrez l'immortel Pasteur, père de la microbie, cela ne rendra pas la vie aux 1A8 malheureux qu'il a tués. J'ai là des chiffres.
— Dites-nous celui des gens qu'il a guéris. M^^ Huot réplique en se tordant :
— Ah ! quel homme, quel génie, quel chimiste ! >>
Les lecteurs ont maintenant une idée suffisante du ton de la conférencière plus gouailleuse
que jamais, ayant parfois des gestes de comédienne, riant au nez des interrupteurs, attendrissant seulement sa voix quand elle parle des pauvres victimes de la vivisection ou des cadavres faits par M. Pasteur.
(( Mais nous sommes au théâtre ! disent les étudiants. Ce n'est pas sérieux. Si vous voulez qu'on vous écoute, travaillez, »
Le tumulte devient tel qu'à la fin M^''^ Huot s'écrie : « Eh bien! quand il vous plaira de vous taire, je continuerai », et elle s'assied, les bras croisés, silencieuse.
C'en est fini du principal intérêt de la conférence. Les étudiants se retirent. M""® Huot reste seule en compagnie de ses ligueuses, qui applaudissent frénétiquement tout ce qu'elle dit, même cette histoire plus ou moins authentique :
Dans le cours d'une mission aux Indes, le docteur Gamaleïa se serait écrié, en montrant un de ses flacons à microbes : « Il y a là de quoi tuer en vingt-quatre heures l'homme le plus robuste. » Un médecin sceptique aurait saisi le flacon, ingurgité la liqueur et serait venu, le lendemain, très bien portant, prendre des nouvelles de la santé de M. Gamaleïa !
On n'ignore pas que ce dernier, élève préféré de M. Pasteur, était en 88, un des candidats
au prix de 100,000 francs décerné par l'Académie des sciences. M"^^ Huot reproche même à M. Pasteur d'avoir été, en la circonstance, le rapporteur des travaux de son disciple...
Mais revenons à la réunion du 29 octobre; elle a fini par une quête au profit de deux antivivisectrices pauvres qui recueillent les chiens errants. Le plateau a été loin de déborder. C'est donc en vain que la conférencière a dépensé si courageusement son éloquence et son esprit. Elle a obtenu pour elle beaucoup de bravos et d'injures, peu de sous pour son œuvre.
Le Japon à Paris.
En septembre 1887, les journaux annoncèrent l'arrivée à Paris de M. Kawadji, commissaire de police à Yeddo.
Son voyage et surtout son titre surprirent. Les deux pourtant s'expliquent facilement.
Il faut d'abord savoir qu'en 1879 le gouvernement japonais était très mécontent de sa police.
Il délégua en Europe une mission composée de huit personnes, chargée d'étudier les différents systèmes spéciaux employés par les grandes puissances. La mission, qui a visité tour à tour Londres, Berlin, Vienne, etc., est restée plus de trois mois à Paris.
M. Andrieux était alors préfet et M. Caubet déjà chef de la police municipale.
Autorisés par le gouvernement, ces messieurs
se conformèrent au désir des huit membres de la mission et les mirent à même d'examiner de près les innombrables rouages de notre police.
Cinq ans se passent. Nous sommes en 1884. C'est maintenant M. Camescasse qui est préfet. Une nouvelle mission japonaise se présente.
Celle-ci ne se compose plus que de six membres, dont pas un n'est encore venu à Paris.
Parmi eux est M. Kawadji.
Les Japonais font passer leurs cartes à M. Caubet. Au grand étonnement de ce dernier, chaque nom est suivi d'une mention correspondant à l'un des titres des hauts fonctionnaires de notre administration.
Ainsi que les membres de la première mission, tous ceux de la deuxième parlent admirablement le français.
<c Mais, si j'en juge d'après vos cartes, messieurs, nous sommes entre collègues?
— Absolument. »
Ma foi, notre police, si souvent critiquée, avait besoin d'être encouragée. Or, rien ne saurait mieux la relever que le choix qu'a fait en 1879 la première mission japonaise. Entre tous les systèmes en vigueur chez les grandes nations, c'est celui que nous pratiquons qui a été
adopté par le Japon, mais adopté depuis A jusqu'à Z.
(( Tout se tient si bien chez vous, monsieur, dit le chef de la mission japonaise à M. Canbet, que nous n'avons pu rien y changer. Yeddo est divisé en quinze arrondissements. Dans chacun d'eux nous avons un oftîcier de paix. Chaque arrondissement est partagé, comme chez vous, en quatre quartiers ayant chacun son commissaire de police. Nous avons comme vous des postes d'où partent nos gardiens, qui marchent comme les vôtres. Bref, la ressemblance est telle que nos gardiens de la paix sont habillés absolument comme ceux de Paris. Le képijaponais ne diffère du képi français que par son galon qui est chez nous un peu plus large. De la sorte on le voit de plus loin. Enfin, vous pourriez venir à Yeddo, vous asseoir dans le bureau du chef de la police municipale. Écritures à part, vous vous croiriez dans ce bureau. Tout le personnel fonctionne de même. Seulement les divisionnaires se rendent à la préfecture à cheval. Nous avons dû leur fournir une monture à cause de la longueur des distances.
— Alors, messieurs, dit M. Caubet, me permettez-vous de vous demander le but de cette nouvelle mission?
— Mais nous venons étudier les améliorations que vous avez dû faire depuis cinq ans. j>
C'était un coup droit. Heureusement pour lui, M. Caubet était à même de le parer.
Il avait modifié le « roulement des gardiens », établi des rondes volantes croisant les rondes ordinaires, enfin créé ce qu'il considère comme sa grande œuvre : des rondes en bourgeois qui, comprenant trois cents gardiens, battent Paris, la nuit.
La mission étudia avec une grande minutie chacun de ces perfectionnements, bien plus compliqués qu'on ne pense.
Elle passa quinze jours à Paris et se rendit ensuite dans les autres capitales européennes.
Et voilà de nouveau chez nous, en 1887, M. Kawadji, non plus celui qui est venu en 188/i, mais le fils de celui-ci.
Cette fois, la mission ne se compose que de lui. Comme ses prédécesseurs, il restera une année en Europe et étudiera les différentes préfectures de police des grandes nations.
M. Kaw^adji fils est un jeune homme de vingtquatre ans. Il parle le français comme s'il était né à Paris. Petit comme Edouard Philippe, il est très élégant de formes et totalement imberbe. Il est vêtu à l'européenne et tellement
au courant de dos usages, qu'il avait un habit au fond de sa caisse.
Un soir, M. Caubet lui donna sa place pour Faust,
Il lui demandait le lendemain s'il avait passé une bonne soirée.
« Oh! délicieuse, c'est tout à fait splendide. Seulement il faut croire que vous exagérez quand vous dites que je parle bien le français. Je n'ai pas compris un traître mot à la pièce. »
Puis comme il n'est pas venu seulement en France pour aller à l'Opéra, M. Kaw^adji a prié M. Caubet de le prendre pour secrétaire pendant la matinée. Il a étonné au plus haut point le chef de la police municipale. Il sait tout. Il voit tout. Ce qu'on ne lui montre pas, il demande à l'examiner.
L'après-midi, M. Brocheton, inspecteur divisionnaire, lui a expliqué le fonctionnement des agents employés aux voitures publiques.
Un seul fait donnera une idée de l'esprit d'observation de M. Kaw^adji. Un manteaud'agent traînait sur un meuble.
(c Tiens, ce manteau est nouveau.
— Oui, il n'y a encore que la moitié de nos gardiens qui en ont. On est en train d'en faire
pour les autres. Voyez-vous, il a l'avantage d'être très«léger, de ne point laisser passer l'air et d'être imperméable.
— Vous m'en céderez un, dit M. Kawadji. Je le soumettrai à notre chef de la police municipale. »
Naturellement l'unique membre de la troisième mission japonaise devait trouver à Paris un troisième préfet de police.
Selon les instructions de M. Gragnon, le commissaire japonais s'est trouvé chez lui non seulement à la préfecture, mais dans tous les commissariats, dans tous les postes où il a désiré se rendre et où l'a conduit M. Brocheton.
Une conclusion s*impose.
Comment se peut-il que nous ne fassions pas, nous, ce que font les Japonais? C'est notre système administratif qu'ils ont choisi. Soit. Mais rien ne nous prouve que les représentants de notre pohce ne trouveraient pas à Londres, à Berlin ou ailleurs, l'idée de certaines améliorations dont nous n'aurions qu'à nous louer.
Je me suis permis d'en faire l'observation tout haut devant les principaux intéressés, et savezvous ce qu'ils m'ont répondu :
« Et l'argent? »
Eh bien ! que l'argent soit ménagé en pareille matière, c'est honteux.
Et si une nouvelle mission japonaise était revenue l'an d'après à Paris, elle se fût trouvée en présence d'un quatrième préfet de police, M. Lozé.
On est si stable, chez nous!
Les Institutrices à table,
C'était en 1888, à Grenoble, pendant le voyage du Président Garnot, Le très aimable M. Edouard Lockroy, alors ministre de l'instruction publique, notre confrère de naguère et de demain, a bien voulu m'inviter à prendre part au banquet qui lui était offert par les institutrices et les instituteurs de la Seine.
Ge banquet eut lieu le mercredi 25 juillet suivant.
600 couverts, s'il vous plaît.
Et d'abord, tous mes remerciements aux organisateurs. Pour la première fois, j'ai vu s'asseoir, à la table de la presse, des représentantes du journalisme féminin. Elles sont bien mieux que mes confrères ordinaires.
Il faut dire aussi qu'on a généralement le tort de calomnier les institutrices. On croit qu'elles
ressemblent toutes à W^^ Barberousse. Il en est d'exquises. Je vous jure que celles qui, avant le dîner, prenaient le madère dans les jardins du Salon des Familles étaient absolument délectables. Seulement, tout à coup, on crie : Le Cinquième ! Les voilà qui disparaissent. Ces dames et demoiselles étaient en effet classées par arrondissement. Devant la longue table d'honneur où le ministre avait à sa droite ou à sa gauche MM. Songeon, sénateur; Jacquemard, Mesureur, etc., députés; Jacques, président du Conseil général ; Longuet, Piperaud, Chautemps, Viguier, de Ménorval, conseillers municipaux; Carrieau, directeur de l'enseignement, etc., vingt et une tables, dont une par arrondissement, et celle du milieu pour la presse. Ah ! nous étions très bien! Ce que nous avons regardé ! ... A signaler surtout, à la cinquième table, la blonde aux yeux noirs, en robe violette, sans pendants aux oreilles, qui ressemblait tant à M^^^ Darlaud ! Par malheur, là aussi, les discours étaient inévitables.
C'est d'abord M. Viguier qui, sous prétexte de boire à la République, se lève. Il va jusqu'à parler de la fraternisation. Nos instituteurs du moins ne redoutent pas les néologismes. Puis c'est M. Devillers, le président de la Société, qui prend la parole. On va voir avec quelle grâce il manie l'encensoir :