LES INSTITUTRICES A TABLE
« Quelle différence entre les instituteurs d'aujourd'hui et ceux du temps passé ! Que faisait de vous la Monarchie ?
— Des fossoyeurs, s'écrie quelqu'un.
— Le curé, reprend le ministre, était le maître de l'instituteur. La République vous a vengés en vous élevant des écoles en face de l'église. Votre situation morale est agrandie. Vous avez aujourd'hui le rang que vous méritez. Aussi suis-je heureux de vous apprendre que la première loi qui sera votée à la rentrée du Sénat sera la loi que vous demandez, la loi des instituteurs. »
Alors est poussé ce cri étrange :
« A bas le Sénat ! »
11 y a vraisemblablement des instituteurs qui ne comprennent pas leur ministre. Néanmoins, tout finit par des applaudissements. Le banquet est terminé.
Si les institutrices ont regagné seules leur logis, c'est que décidément les instituteurs sont incapables d'enseigner la galanterie.
Le commandant Poisson.
Un type éminemment parisien.
Un quarante-huiteux persistant.
A la fm de l'Empire, il y eut un homme qui refusa de payer l'impôt, sous le prétexte que celui-ci servait à l'entretien d'un gouvernement infâme.
Les républicains appelèrent cet homme un héros, utilisèrent des flots d'encre à le célébrer quand le fisc eut fait vendre sa Yache.
En 1871, on le nomma membre de la Commune.
Depuis on en a fait un député. Est-ce de cela qu'il est mort?
Eh bien ! les mêmes républicains qui ont acclamé Gambon se trouvent depuis deux ans dans une singulière situation. En 1887, ils ont fait vendre sans bruit, non un réactionnaire qui
228 LES Ml^MOIRES DE PARIS.
ne voulait pas entretenir la République, mais un vieux républicaia qui ne veut pas que le Conseil municipal dilapide les finances de Paris.
Au commencement de janvier 1888, s'étant une fois de plus refusé à payer l'impôt, il a été saisi de nouveau.
Voici l'acte qui en fait foi :
« L'an 1888, le 9 janvier, je soussigné L. Moutier, porteur de contraintes, etc., etc., déclare que :
« M. François Poisson m'ayant refusé d'acquitter ses impôts, j'ai procédé à la saisie de ses meubles et effets et mis sous la main de la loi et de la justice les objets suivants :
« l'' Dans uu bureau au rez-de-chaussée, /i, rue Saint-Fiacre, à Paris :
« Une table ; une presse à copier ; un petit encrier; deux chaises ; un fauteuil; un cartel; une photographie encadrée représentant, groupés en tenue de guerre, les 8Zi officiers du 100^ bataillon de Paris; un fusil à pierre; quatre pistolets ; une éprouvette; un sabre; une czapska d'officier polonais; une coiffure de spahi; deux képis; une paire de bottes fortes garnies d'éperons, etc. , etc. , le tout très vieux et usé, etc. , etc.
« Et j'ai signifié à M. Poisson que la vente des objets saisis aura lieu le samedi 21 jan-
vier 1888, heure de midi, salle des ventes, rue Rossini rf 2, etc., etc.
(c Codt du présent procès de saisie : 7 fr. 58.
« Ont signé : Moutier, Herdy, Marchand. »
J'ai vu le lendemain M. Poisson dans le petit bureau qu'il occupe, quelques heures par jour, au fond d'une cour, rue Saint-Fiacre.
C'est un homme de soixante-cinq ans qui, habitué au travail, est encore représeqtant de commerce, mais qui n'aurait pas besoin de vendre des tissus pour vivre.
(( Je suis moins gueux, dit-il, que la plupart de nos conseillers municipaux. Seulement je ne veux pas qu'on se pocharde avec mon argent. »
Il faisait allusion au bal que nos édiles devaient donner le 28 janvier courant à l'Hôtel de Ville.
En 1887, le lendemain d'un bal, il a visité dans la matinée le palais municipal.
« Dans la buvette, ajoute-t-il, il y avait par terre cinq centimètres de pâtisserie; on avait vomi en vingt endroits; il restait au pied d'une chaise un invité, absolument ivre, qui a même voulu boire avant de s'en aller. On ne prend pas à
d'honnêtes gens le produit de leur travail pour offrir au peuple de telles orgies. »
M. Poisson a la voix brève d'un soldat. Il s'est signalé comme tel en I8/18 et en 1870. Il me montre ses états de service. Voici ce que je copie sur un vieux parchemin :
« Nous soussignés, camarades du citoyen F. Poisson, honorant en lui des sentiments républicains bien antérieurs aux 22, 23 et 24 février, et sa conduite dans ces mémorables journées, déclarons lui faire hommage d'un sabre comme preuve d'estime et de sympathie, bien certains qu'il n'emploiera jamais cette arme que pour la défense de la liberté contre l'oppression.
« Paris, le 27 mars 1848. »
Suivent trente signatures.
Le sabre est saisi. M. Poisson s'en moque. Ses armes étaient également saisies l'année précédente. Gomme il ne doit à la Yille que 171 fr., patente et centimes additionnels compris, on n'enlèvera pas tout.
L'huissier ne s'est-il pas contenté de prendre, en 1887, onze nappes qui, vendues à l'hôtel Drouot, ont encore produit du boni?
En 1870, M. Poisson commandait le 100*^ bataillon. Il me montre une lettre par laquelle l'amiral du Tillot mettait à sa disposition cinq croix pour lui et ses officiers.
Des copies de lettres, je détache cette réponse :
Paris, le 2 février 1871.
<c Mon amiral,
« Au nom du 100^ bataillon, je vous remercie de votre jugement beaucoup trop flatteur et de la trop bonne opinion que vous avez toujours eue de lui.
(( En m'adressant votre honorée, hier, vous ignoriez sans nul doute, mon amiral, qu'en quittant les avant-postes de Choisy, le 29 janvier dernier, j'avais catégoriquement refusé à l'amiral commandant de ce côté, et cela par l'entremise de mon colonel, de remphr la feuille des récom* penses destinées au 100^ bataillon.
« Or, depuis ce jour, à jamais néfaste pour notre patrie, ma conscience n'a pas' varié, et quoi qu'en dise le proverbe, aujourd'hui les morts seuls ont raison et ceux qui, comme le commandant du 100^ bataillon, se portent bien, n'ont autre chose à faire que de se voiler le visage et de s'asseoir dans la cendre de leurs foyers éteints, le jour où il plaira au Prussien
insolent d'entrer dans Paris. A quoi bon, mon amiral, nous parler d'aller au bois?
<( Les lauriers sont à tout jamais coupés.
« C'est du fond du cœur, mon amiral, etc.
« Le commandant du iOO^ bataillon^
« François Poisson. »
L'amiral Pothuau, en effet, avait mis antérieurement huit décorations à la disposition de M. Poisson, qui les a refusées parce que, selon lui, les vaincus n'ont point droit au signe de l'honneur. Il me paraît, néanmoins, avoir de plus beaux états de service que Gambon, cidessus nommé.
Mais je reviens aux faits en cause.
L'an d'avant, selon l'usage, le préfet de la Seine avait adressé au contribuable vendu une lettre-circulaire dans laquelle il l'invitait à faire valoir ses titres au dégrèvement.
« Je n'y ai aucun droit, répondit M. Poisson. Je ne trouve pas d'ailleurs les impôts excessifs. Je comprends qu'il faut qu'il y en ait; je les payerai quand on ne les emploiera pas illégalement à entretenir les fils des pétroleurs et à griser les électeurs. »
Et, en 1888 encore, il s'est laissé vendre.
Seulement il s'est vengé.
Sur tous les murs de Paris, il a mis cet appel :
« 'Qu'à la très prochaine orgie votée par la séquelle municipale tous les électeurs et travailleurs de Paris qui ne connaissent que de nom et de vue les cigares de la Havane, les vins de Madère et de Champagne, les pâtés de foies gras et ceux d'alouettes désossées, se trouvent place de l'Hôtel-de-Ville à neuf heures du soir ; j'y serai ! ! et nous verrons alors quelles forces armées ou quelles forces morales nous empêcheront de prendre part au Balthazar préparé seulement pour quelques-uns avec l'argent et le travail de tous. »
Cela eût animé l'entrée du bal. Par malheur, M. Poisson, empêché par les agents, n'a pu même approcher du palais municipal.
Il s'est vengé encore de sa déconvenue en chargeant un avocat de chercher par quel moyen il pourrait contraindre les conseillers municipaux à restituer les appointements qu'ils se donnent illégalement.
11 est habitué à la bataille.
Le voilà parti en guerre. Q ne déposera les armes que quand satisfaction lui aura été donnée. Sa fortune lui permet la patience et la lutte.
Et maintenant que vont faire nos édiles? Ils ont trop applaudi Gambon pour blâmer M. Poisson.
S'ils sont logiques, ils n'ont qu'un parti à prendre : lui donner le premier siège vacant et le nommer président du Conseil municipal !
Mais il faut croire que ce moyen n'est pas de leur goût-
Ils ont laissé l'affaire suivre son cours. La Yille a continué à poursuivre le protestataire, à la porte de qui M. Louis Moutier, huissier, a fait coller, dans la soirée du 19 janvier, une affiche de vente.
Le commandant n'a point bronché.
Deux jours après, il s'attendait à ce que, le matin, l'huissier selon l'usage, vînt procéder au récolement des objets saisis. M. Moutier n'est pas venu.
L'affiche fixait la vente à l'heure de midi. Plusieurs amateurs des armes du poursuivi, quelques amis du commandant s'étaient, en dépit du temps, rendus à l'heure dite à l'Hôtel des Ventes. Fatigués d'attendre vainement, ils en sont partis deux heures après.
Le préfet de la Seine renonçait-il donc à vendre M. Poisson?
Pas du tout. Mais, à deux heures et demie seulement, des commissionnaires se présentaient
chez le commandant et enlevaient, contre son attente, tous les objets à vendre.
A trois heures et quart, ces objets : table, bureau, presse à copier, dix pièces de toile d'une valeur de quinze cents francs en fabrique, fusil, sabre d'honneur, pistolets, souvenirs commémoratifs, etc., gisaient dans la cour de l'Hôtel Drouot.
Le commandant, qui accomplit ses actes jusqu'au bout, avait résolu, je l'ai dit plus haut, d'assister à la vente. A son grand étonnement, le commissaire-priseur, désigné sur l'affiche, M® Boulant, ne savait même pas, à quatre heures de l'après-midi, qu'il aurait cette vente à effectuer.
Pour le commandant Poisson, l'affaire s'élargissait. Ce n'était plus seulement contre l'emploi de l'impôt qu'il avait à protester, c'était encore contre la procédure administrative.
Vers cinq heures, il s'est rendu à cet effet chez M. Vercoutère, huissier, 33 , faubourg Montmartre, et l'a prié de notifier à M^ Boulant, commissaire-priseur, un acte aux termes duquel le poursuivi, alléguant la façon extra-légale dont l'enlèvement des objets a été opéré, fait toutes ses réserves quant au résultat de la vente. Coût de l'acte : 8 fr. 55.
Mais, en vérité, M. Poisson jouait de malheur.
Immédiatement après la rédaction de cet acte, il retournait à l'Hôtel Drouot.
On venait d'y vendre, en l'absence de M^ Boulant, une partie des objets saisis, jusqu'à concurrence de l'impôt et des frais. Soit : sept pièces de toile qui, payées en fabrique 800 francs, ont été vendues 150 francs.
Il avait le droit de reprendre les autres objets, ce qu'il a fait.
Il a ensuite poursuivi à son tour le préfet de la Seine, qu'il rend responsable du préjudice qui lui a été causé et auquel il a demandé, mais vainement, des dommages-intérêts.
Fusil à piston contre fusil à aiguille, il sait qu'il perdra; il tient toutefois à donner l'exemple et, vieux soldat, marchera, dit-il, jusqu'à la fin de la bataille.
Et, huit mois après, nouvelle protestation publique.
Voici, à titre documentaire, l'affiche qu'on a pu lire sur tous les murs de Paris :
Avis aux Contribuables
REFUS MOTIVÉ DACOUITTER L'IllPOT
Ainsi qu'en 1875, 1886 et 1887, je refuse l'impôt ; le Conseil Municipal de Paris, persistant à l'enipioyer en dépenses aussi inutiles, aussi dangereuses qu'illégales, et les votes de ce Conseil puant plus fort que jamais la caque delà plus infecte démagogie! Ces dépenses, vrais vols faits aux travailleurs, sont : 10 Le pourboire de 4,000 fr. annuels que, malgré la loi, prend chaque conseiller ;
2** Les sommes qui, mensuellement, sont allouées aux corporations, ainsi qu'aux soi-disant Prud'hommes ; celles que sans compter, des deux mains, le Conseil fait distribuer aux meneurs des grèves et de guerre civile en France; meneurs dont la plupart sont des agents d'outre-Rhin, comme en 1859 et 1871;
3° Les énormes sommes dépensées pour bâtir des Palais, baptisés : Bourses du Travail el du Commerce, alors qu'en fait, ce sont des antres oii la démagogie broie et broiera toujours le travail et le commerce, en attendant le tour de la France et de la République. — Non ! je i;e veux pas que mon travail serve à des êtres sans foi et sans patrie, à prêcher journellement le pillage et l'assassinat; à fomenter la haine sociale et la guerre civile; à envoyer lesdits êtres se bien gobergera l'Étranger et dans toules les villes d Europe, donner le spectacle du débraillement matériel et moral le plus méprisable;
4" Je veux moins que jamais payer les festins sardanapalesques, qu'en Carnaval, à l'Hôtel-de-YilIe, le Conseil Municipal de Paris offre à ses amis en démagogie et en francmaçonnerie, festinsdontlecoùtdechaquedépasse300,OOOfr.
sans compter le bris d'une partie du mobilier, efc, etc., etc.^ etc., etc. En rosunnié, toutes ces ruineuses, toutes ces viles dépenses dépassent quarante millions de francs annuels, alors qu'à beaucoup près la Ville de Paris n'a pas fini de payer les dividendes dus aux volés, aux détroussés, aux pétroles, de Mars à fin Mai \ 871 ;
5° Je veux surtout ne pas payer la somme de 2 fr. 44 c. qui, au milieu de cette année, m'a été avisée en supplément d'impôts, pour ma part dans la bâtisse et dans l'entretien des antres précités, car c'est me faire payer pour ramener le travail français aux vomissements du passé, c'est-à-dire aux corporations forcées, fériées et enrubanées; c'est vouloir tuer la Liberté individuelle, la plus chère et la plus divine de toutes.
Or, je le répèle, je le crie à nouveau ici : en République démocratique et libérale, l'argent, le travail de tous, ne doivent être employés par l'Élat et les Municipalités, qu'en travaux d'utilité générale, que pour préparer et réussir la défense du sol et de l'honneur national. Mais c'est voler les travailleurs, que gaspiller, dans un intérêt de secte, les finances publiques ; c'est vouloir, à bref délai, l'effondrement de la République d'abord et de la France ensuite.
Je refuse donc encore une fois l'impôt, et, comme les autres années, je ne le paierai que saisi et vendu dans mon dur travail de tous les jours.
En plus, j'estime que, pour ne pas trouver d'imitateurs à Paris, il faut, en vérité, que sa population tout entière soit dans un état comateux, plus accentué encore qu'en Décembre 1851, qu'en Mars, Avril et Mai 4871, c'est-à-dire mûre pour toutes les réactions, pour tous les histrionismes, pour tous les césarismes, même bâtards.
Fr anço i sPOISSON,4, rue Saint-Fiaci e ,
Kepr' de Commerce, Combattaut de Février 1848, blessé au Coup d'État en 1851, Chef du 100^ bataillon mobilisé des défenseurs de Paris, du 4 Septembre 1870 au l"' Juin 1871.
Paris, Septembre 1888.
Et, peut-être parce qu'au fond, il a raison, le commandant Poisson sera de nouveau vendu.
Et il le sera encore l'an prochain et tous les ans d'après.
Et il sera seul à manifester de la sorte.
Et l'on se moquera de lui.
Et tous les hommes, y compris le comman* dant Poisson, continueront à être les plus bêtes de tous les animaux.
Emile Bénassit.
Je me promenais en mai 1886 au milieu de tous les meurtriers, les suicidés, les mourants, les malades, les mendiants, qui sollicitaient au Palais de l'Industrie, en même temps que les médailles, la pitié publique, quand je me souvins par bonheur que M. le commissaire-priseur Seillier m'attendait chez lui.
Adieu, pauvre Agamemnon, triste morphinee, mères éplorées, infortuné saint Denis 1
M. Seillier voulait bien me donner la primeur des cinquante aquarelles, gouaches ou dessins qu'Emile Bénassit allait livrer au célèbre feu des enchères.
Cà et là, sur les murs de son cabinet, sur la cheminée, sur les sièges étaient disséminées les dernières œuvres de l'artiste. Tout, dans ce bas monde, ne sera-t-il qu'antithèse? Je sortais
de la Morgue, et voici la vie. Après les assassinats, les drames intimes, les misères dont on meurt, voici le soleil aimé pour lui-même, l'épanouissement des couleurs joyeuses, les tranquilles chevauchées sur la plage étincelante, l'apothéose du bonheur terrestre.
Accrocher dans son salon une aquarelle de Bénassit, c'est y appendre une réserve de plaisir.
Par quel mystère est-ce précisément l'homme qui a le plus à se plaindre du sort qu'il nous faut remercier d'être le plus consolant des peintres? La psychologie nous répondra. C'est évidemment en voulant échapper à sa propre destinée que Bénassit a égayé la nôtre.
Oui, cet artiste charmant qui, à l'heure où il allait enfin tirer de son talent gloire et profit, a eu l'épouvantable infortune d'être paralysé de la main droite, ce ruiné de l'art a su puiser en lui assez de force pour se jouer de la paralysie elle-même.
Tout son côté droit était presque éteint. Qu'importe! Il lui restait le côté gauche, le meilleur, celui du cœur.
Ce malade avait à veiller sur une autre malade, sa femme, son amie dévouée, qui avait autant besoin de lui qu'il avait besoin d'elle.
Bravement, il s'est mis tout seul à l'école. Il a appris d'abord à écrire, puis à dessiner, enfin
EMILE BÉNASSIT. 2i3
à peindre de la main gauche. Il y a de cela cinq ans et il a aujourd'hui le suprême bonheur de constater que jamais ce qu'il a fait de la main droite n'a valu ce qu'il fait de la main gauche. Gela s'explique de reste. Le plus grand effort a tout naturellement amené un résultat meilleur.
Ce résultat, on a eu plaisir à le constater en visitant l'exposition des œuvres mises en vente, car ce n'est pas seulement Vidée qui donne du charme aux compositions de Bénassit.
« L'idée n'est rien, me disait un jour Henner. C'est l'exécution qui est tout. »
Eh bien! on a vu l'exécution du Départ pour la chasse. Avec quel art sont peints en aquarelle pure les chasseurs, les piqueurs, les chiens qui vivent, les arbres sous lesquels on voudrait suivre les gais seigneurs !
^iV Attente de la diligence? Ah! nous n'attendons pas aussi poétiquement le chemin de fer! Est-ce déUcieux, ce groupe de la jeune femme en robe rouge et des deux seigneurs Louis XV, qui regardent venir la diligence encore lointaine, c'est-à-dire menue, menue... Ici, tout est fin, délicat.
Je voudrais être ce cavaher poli qui, sur le bord de la mer, rencontre cette belle amazone au corsage bleu, à la jupe jaune...
Wi LES MEMOIRES DE PARIS.
Le bleu, le jaune, le vert, le rouge, le blanc^ telles sont les couleurs favorites de Bénassit. Cet homme, qui a broyé tant de noir, l'a proscrit de sa peinture.
Il n'aime que ce qui chatoie, ce qui peut plaire.
Ainsi, le catalogue comprenait quelques sujets de bataille. Eh! pardieu, messeigneurs, pour des Français, la bataille elle-même est joyeuse.
Les combats de Bénassit ont ceci de particulier qu'on n'y meurt pas. Il a, en tout et pour tout, blessé un officier et tué un cheval. Il ne doit pas s'en consoler.
Dans quelques dessins, il rappelle de Neuville, mais par le seul mouvement. Bénassit a trop souffert pour ne pas nous éviter toute souffrance. 11 nous montre l'ardeur, la vaillance. Il cache sous le cadre le prix de la gloire.
Je devrais signaler encore le joli Waiverley, le mignon Chaperon-Rouge^ l'étincelant Gardechasse. Ils sont aujourd'hui chez nos plus fins collectionneurs. Le talent de Bénassit est tel qu'on n'a pas besoin pourtant d'être connaisseur pour l'apprécier. Je ne sais rien de plus décoratif que ses aquarelles. Tout le monde les aime, puisque tout le monde aime ce qui brille, ce qui chante, ce qui vit. Les œuvres de notre
EMILE BÉNASSIT. 2i5
cher malade sont éminemment saines, réconfortantes.
Bénassit ne se contente pas d'être peintre.
Pourquoi ne fait-il plus d'eaux-fortes?
S'il y avait un livre devenu rare et cher, c'était à coup sûr les Heures parisiennes, d'Alfred Delvau.
Une librairie a eu en 1882 l'idée de rééditer cet ouvrage, dont le succès vraiment extraordinaire était de nature à intriguer, surtout ceux qui avaient lu ses vingt-quatre chapitres. Je les ai relus. Mon opinion n'a pas changé. Ce n'est pas le public qui a pu faire un succès Slux Heures parisiennes, classées, — je ne ris point, — par les bibliophiles au nombre des ouvrages immortels. Comme texte, les Heures parisiennes ne sortent pas de la moyenne courante. Le journalisme ordinaire sert quotidiennement à ses lecteurs, et sans la moindre prétention, des observations bien autrement curieuses sur les différents aspects de Paris aux heures successives de la journée. J'affirme que Delvau ne trouverait pas actuellement un journal payant bien disposé à publier ces banalités qu'il a appelées les Heures parisiennes.
Il faut aller jusqu'au vingt-troisième chapitre pour rencontrer enfin trente hgnes qui intéressent.
Ce livre, qui devrait être plein de renseignements, de tableaux de genre, de portraits, ne contient absolument que des phrases. On a parlé de la tournure philosophique de l'esprit de Delvau. Soit. Mais je connais suffisamment Horace. Et de l'Horace délayé m'écœure.
Quoi, ce livre remonte à vingt-quatre ans et vous n'y trouveriez pas une note retraçant justement les usages de 1865.
Il faut voir les eaux-fortes de Bénassit pour se rappeler qu'à cette époque la crinoline triomphait, et que les hommes portaient des tuyaux de cheminée. Ça n'a l'air de rien, ces détails. C'est immense quand on n'a que cela à observer dans un ouvrage pourtant gros.
Très finement faits, d'ailleurs, les vingt-cinq croquis de Bénassit. De fesprit sous chaque trait.
Ne cherchons plus la cause du succès persistant des Heures parisiennes. Il est dû absolument à notre peintre-graveur. Toutefois maître Motteroz n'a pas été étranger à celui de la réédition, imprimée avec les caractères si lisibles et si élégants qu'il a récemment créés.
Anna Kingsford.
Toutes les femmes savantes ne sont pas ridicules.
En février 1888, mourait à Londres une jeune femme des plus intéressantes, une des premières doctoresses de la Faculté de Paris, ]^me Anna Kingsford.
Depuis longtemps, ce dénoûment était prévu, même par elle. Fille de phtisique, elle se savait condamnée. La mort, d'ailleurs, l'effrayait peu.
La science avait rendu Anna Kingsford Parisienne. Très indépendante, comme toutes les jeunes Anglaises, elle vint en 1874 s'installer au quartier Latin, où elle prit ses inscriptions à la Faculté de médecine. Le 22 juillet 1880, elle était reçue docteur. Sa thèse avait pour sujet : De V alimentation végétale chez Vhomme,
Selon la jeune savante, l'homme n'est pas
Carnivore, mais frugivore, comme son prédécesseur le singe. Toute la vie, elle a été végétarienne. A vrai dire, elle l'était un peu par sentiment. Elle aimait trop les animaux pour en manger la chair.
En prenant ses inscriptions, elle était entrée en relations avec toutes nos femmes de sciences. Amie de la duchesse de Pomar, de M""^' Huot et Guyonnet, de M"^ Claude Bernard, elle faisait, ainsi qu'elles, partie de la ligue contre la vivisection.
Dans l'hiver de 1880, elle ouvrit, à Londres, un cabinet médical où elle ne tarda pas à avoir une très belle clientèle féminine. Les Anglaises sont pudibondes et préfèrent être soignées par leurs semblables.
Sa profession ne la fixa pourtant pas à Londres. On sait le goût de nos voisins d'outre- Manche pour les voyages. l)ès qu'une question scientifique était soulevée ici ou là. M''''' Kingsford traversait la mer.
En ces derniers temps surtout, sa santé la contraignait à venir en France.
Voici une lettre qu'elle écrivait, le 28 juin 1887, de Bourboule-les-Bains à M"^^ Huot :
« Chère madame, « Vous ne savez pas combien j'ai regretté
ANNA KINGSFORD. 249
d'avoir été trop malade, la semaine dernière, pour pouvoir même vous écrire. Voilà huit mois que je passe mes jours à tousser, tandis que, la nuit, je suis en proie à la fièvre. Tous les moyens qu'on a essayés ont échoué. Rien ne me fait du bien. Et la maladie marche toujours vers la fm. Aujourd'hui j'ai deux vésicatoires, ce qui ne fait rien du tout contre la maladie, — mais le docteur l'exige.
« 11 est singulier, n'est-ce pas, que je sois tombée tout à fait malade pour m'être rendue, un jour de pluie et de novembre, au laboratoire de M. Pasteur? C'est donc de Pasteur que j'ai reçu le coup qui va me tuer.
«... Vous voulez parler de moi. Vous me demandez des détails biographiques. La médaille d'argent que je porte m'a été donnée par la Société protectrice des animaux de Genève après les succès de la Société suisse contre la vivisection, que j'ai fondée à Genève en 1883. Mais, chère amie, pourquoi ne pas attendre un peu? Vous pourrez donner le récit de ma crémation, car je vais me faire brûler après ma mort. A bientôt donc...
« Anna Kingsford. »
Autre lettre, également adressée à M"^^ Huot. Celle-ci a été écrite, à Londres, le 12 dé-
cembre 1887. Elle est déchirante dans sa simplicité :
« Ma chère madame et amie,
« Je vous donne ci-incluse la somme que devait recevoir la ligue parisienne contre la vivisection après ma mort. Je vous l'envoie tout de suite pour éviter la taxe que vous auriez à payer dans le cas d'un legs. Les docteurs ont fait sur moi hier une grande consultation — sorte d'ante mortem. Après avoir examiné mes poumons de toutes les manières possibles, ils se sont mis solennellement à côté de mon lit et m'ont dit que je n'ai plus que très peu de jours à vivre. Il parait que les deux poumons sont absolument détruits, et que ma seule espérance de vie est nécessairement bornée à ma force vitale qui ne peut cependant durer longtemps. Dans ce cas, je crois que je fais bien de vous transmettre mon legs pour la ligue dont vous êtes, très noble et chère dame, la digue secrétaire.
(c J'ai suivi, avec une admiration qui ne trouve pas de mots, l'œuvre que vous avez inaugurée en France. Votre courage, votre splendide émotion pour la justice, votre tendresse et surtout votre entier dévouement pour l'idéal m'ont touchée au cœur de mon cœur... Pas un
ANNA KINGSFORD. 251
jour ne passe sans que je pense à votre sainte guerre. Mais ma main devient faible. Je ne puis plus écrire. Croyez bien que vous n'avez pas au monde une amie qui vous aime, qui vous admire autant que moi...
« Le chèque de cent livres sterling ci-inclus doit être négocié aussitôt que possible, car^ dans le cas de ma mort, il serait refusé.
ce A vous, chère amie de tout mon cœur.
<f Anna Kingsford. »
Cette lettre est la dernière qu'ait reçue M""^ Huot, qui, depuis, n'a pas cessé de s'informer de son amie.
On n'imagine pas le courage avec lequel la pauvre malade a vu venir la mort, envoyant ainsi elle-même tous les souvenirs qu'elle voulait qu'on eût d'elle; causant froidement de sa maladie avec le docteur qui la soignait, M. Adrien Clarke, médecin delà cour d'Angleterre; réglant ses funérailles avec son mari, le pasteur Kingsford; assurant non sans peine sa crémation...
C'est à six kilomètres de Londres, à Paddington, qu'elle voulait que son corps fût brûlé.
Mais on sait quel cas on fait d'ordinaire des dernières volontés.
Le pasteur s'est contenté d'embaumer sa femme.
La pauvre doctoresse, qui s'est éteinte dans tout l'épanouissement de la beauté, désirait que ses cheveux d'or s'en allassent en fumée.
Les a-t-on seulement coupés?
Ils doivent être en ce moment la parure d'une momie ridicule.
Ernest Gegout.
J'ai reçu un jour la bizarre lettre suivante :