UN DÉJEUNER CHEZ M. CLOVIS HUGUES
caroni. Les petites mangèrent tranquillement. Il ne s'aperçut même pas que sa belle-mère l'avait servi.
— Vous comprenez, dit-il, que je ne veuille pas avant la fm du procès monter à la tribune. La question pourtant était urgente. J'avais reçu de nombreuses plaintes relatives aux sévérités que, dans certain corps, on exerce contre les réservistes. J'avais recueilli des notes et coupé dans les journaux tout ce qui a trait à leur sort. Je voulais prier le général Campenon de nous renseigner à ce sujet et de rassurer les familles en démentant publiquement les articles que j'aurais lus à la tribune. Il le fera probablement avant que je puisse décemment lui poser cette question.
Puis nous causâmes de ce qui m'avait amené.
Il continuait à ne pas manger. On servit le dessert auquel il ne toucha pas. Les petites le regardaient avec mélancolie, comme si elles étaient tristes d'être depuis quelque temps habituées à le voir ainsi. Parfois il portait un morceau à sa bouche et le remettait nonchalemment sur son assiette.
Je me levai pour me retirer ; il me prit à part, désirant me demander ce qu'on pensait autour de moi de l'énergie heureusement peu commune de sa femme.
Il y avait une grande anxiété dans sa voix.
Il me pria de remercier en son nom ceux de mes amis qui se sont montrés sympathiques à la cause de sa femme.
La petite Mireille, sans doute fort inquiète, vint nous rejoindre. Ses grands yeux cherchaient à savoir ce qu'il y avait entre son papa et moi. Pour la dérouter, je lui dis :
— Et la poupée va bien, ma chérie?
— Non, j'ai cassé sa tête!...
Alors elle pencha la sienne, comme écrasée sous tous les malheurs qui emplissaient la maison.
Et Clovis, qui avait peur d'attrister sa fillette, — dont la mort d'une poupée gonflait, torturait le petit cœur aussi cruellement qu'eût pu le faire la vérité!...
Aujourd'hui Mireille a une autre poupée. Maman est rentrée à la maison, où elle partage son temps entre la famille et la sculpture. Papa, toujours député, est à la fois poète, romancier, journaUste et peintre. Ah, on ne s'ennuie pas chez Clovis Hugues î...
Pèlerinage positiviste
Les cent cinquante personnes qui, ayant des rubans verts à la boutonnière, marchaient ensemble, le dimanche 13 juin 1886, dans Paris, s'arrêtant ici devant un monument, là devant une maison, parlant tantôt en anglais, tantôt en français, n'ont pas manqué, on le conçoit, d'étonner singulièrement les passants.
C'étaient des positivistes, des disciples de feu Auguste Comte, des fidèles de la religion scientifique.
Trente positivistes anglais, sous la conduite de M. Frédéric Harrison, avaient organisé à cette date un pèlerinage, — c'est leur mot, — au berceau d'Auguste Comte.
Naturellement ceux de nos compatriotes qui partagent les doctrines du précurseur de Littré s'étaient concertés pour recevoir dignement leurs amis d'outre-Manche.
Dès le matin, ils se rendaient au premier étage du n° 10 de la rue Monsieur-le-Prince, domicile d'Auguste Comte que ses exécuteurs testamentaires ont laissé tel qu'il était le jour de la mort du philosophe.
Cet appartement, dont le loyer est de 2,500 fr., n'a rien de luxueux.
Un admirable buste du défunt par Étex, quelques tableaux, une bibliothèque importante et de nombreuses chaises en sont les seuls ornements. On me fait remarquer parmi les tableaux le portrait d'une très jolie femme, M""^ Clotilde de Vaux, dont il sera parlé plus loin. Peu à peu les salons s'emplissent.
Chaque initié français porte à la boutonnière une cocarde tricolore se détachant sur un large ruban vert, où est écrite en or la devise du positivisme : Ordre et Progrès. Les Anglais se contenteront d'un simple ruban vert.
Voici M. Pierre Laffitte, le successeur militant dAuguste Comte ; le docteur Robinet, l'un des exécuteurs testamentaires de celui-ci ; M. Gabriel Robinet, conseiller municipal; l'ouvrier Isidore Finance, le grand défenseur du prolétariat; M. Corra; les professeurs Jeannolle, Monier, etc.
L'un de ces messieurs m'initie à la doctrine du lieu. On sait que le positivisme rejette toute