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PÈLERINAGE POSITIVISTE

on fait dans Paris le trajet qu'Auguste Comte aimait à faire.

On visite Téglise Saint-Paul où il allait, chaque mercredi, rendre hommage au grand civilisateur; l'emplacement de l'ancienne Bastille, d'où a surgi la République. On se dirige vers la rue Payenne, où l'on s'arrête devant le n** 5.

C'est là qu'habitait celle dont on voit le beau portrait chez « le maître vénéré », M™® Clotilde de Vaux, une admiratrice enthousiaste du philosophe, son inspiratrice, sa Muse.

^me ^Q Vaux avait alors trente ans au plus. Elle vivait séparée de son mari, et avait pour cela de bonnes raisons; il était en prison pour faits graves. Auguste Comte avait cinquantedeux ans ; ce fut elle qui mourut la première... Il faut attribuer à cette mort la transformation qui se fit soudain dans l'esprit du maître et, par conséquent, dans sa doctrine. Avant de connaître M"^'' de Vaux, il ne s'occupait que de philosophie, de socialisme. Elle lui avait donné le conseil de fonder la religion de Vhwnanité dont la devise est : « Vivre pour autrui. » Comte tomba dans le mysticisme, se fit pape, célébra un culte, maria, etc. Il en arriva même à rêver — avant le docteur Girard, le grand prêtre méconnu de la génération — la Vierge-mère, c'està-dire la femme concevant dans la chasteté.

Ses disciples ont écarté toute cette dernière partie de sa doctrine.

Après l'hommage rendu à l'amie du philosophe-poète, on s'est dirigé vers le Père-Lachaise où les cent cinquante personnes ont visité les tombes d'Auguste Comte, de M°^® de Vaux, puis Celles des grands types de l'humanité : Monge, Gall, Bichat, Fourrier de Blainville, Sophie Germain, une autre élève du maître, une mathématicienne distinguée, etc. Autant de stations, autant de discours.

Il y a peut-être des lecteurs qui riront de ce pèlerinage mystico-scientifique. Je dois reconnaître que les assistants attentifs n'ont pas même eu l'idée de se moquer. Toute conviction profonde a sa puissance attractive.

Le soir, un banquet, suivi d'un punch, a de nouveau réuni les manifestants. Ils se sont séparés au double cri de : « Vive la France! Vive l'Angleterre! » qui, malgré le petit nombre des convives, a eu son écho à Londres.

La Bibliothèque des Aveugles

Les deux mots qui composent ce titre semblent jurer ensemble. Il n'en est pourtant pas qui pourraient former un accord plus parfait.

On sait que les aveugles lisent couramment, avec leurs doigts, des caractères en relief, qui sont composés d'après un alphabet particulier, chef-d'œuvre de simplicité. Jadis ils n'avaient guère que la Bible, qui leur était donnée gratuitement par une Société protestante anglaise. La transcription de noir en relief coûte, en effet, assez cher. Les aveugles fortunés seraient seuls à même de faire ainsi transcrire les principaux ouvrages qui sont la gloire de notre langue.

Qu'a fait l'homme qui a de bonnes raisons pour aimer les aveugles puisqu'il est aveugle lui-même, M. Maurice de La Sizeranne? Il a gagné à la cause de ses frères en cécité un cer-

tain nombre d'hommes et de femmes du monde, le baron de Vatry, le comte et la comtesse de Raigecourt, la comtesse de Goyon, M"® de Raynal, la comtesse de Retz, la baronne de Séréville, etc.

Il leur a appris la transcription du noir en relief. Depuis janvier 1886, ces dames et ces messieurs, avec un dévouement dont on ne saurait trop les louer, font des livres pour aveugles.

Ces ouvrages, dès qu'ils sont terminés et reliés, sont déposés dans la bibliothèque fondée à cette date par M. de La Sizeranne qui, trop modeste, lui a donné le nom de l'inventeur des caractères en relief, Louis Braille.

La bibliothèque Braille, située boulevard des Invalides, en face l'église Saint-François-Xavier, est gratuite et circulante. Nos trente-trois mille aveugles peuvent y venir chercher tous les volumes dus au travail des personnes citées plus haut.

Mais on comprend que les ouvrages en relief ne peuvent point, comme nos livres ordinaires, être tirés à de nombreux exemplaires. Chacun d'eux forme pour ainsi dire une édition spéciale.

M. de La Sizeranne gouverne en personne l'établissement dont il a lieu d'être fier. On le trouve

chaque jour dans le cabinet de travail qui est attenant à la bibliothèque, un très curieux cabinet dont presque tous les objets sont l'ouvrage de ceux à qui la maison est destinée. C'est un aveugle qui a tressé le paillasson qu'on trouve devant la porte. Un deuxième a réparé la pendule. Un troisième a tourné dans les ateliers d'aveugles les flambeaux, les vide-poches, etc.

Des flambeaux chez un aveugle. Quelle ironie! Mais il faut bien penser aux visiteurs voyants.

Il est intéressant de connaître les ouvrages qui plaisent le mieux aux lecteurs des volumes en relief. On me cite George Sand, dont la Petite Fadette et la Mare au Diable sont très demandées ; M. Maxime du Camp, dont le Manteau déchiré est toujours dans les mains de quelqu'un. Le poète favori des aveugles s'appelle François Coppée. Il sait si simplement décrire les misères des petits !

Le large bureau de M. de La Sizeranne est écrasé sous un amoncellement de papiers et de livres en relief. Il y a là de tout, des dossiers, des chemises, des enveloppes de percaline regorgeant de notes toujours prises à l'aide de points piquant le papier. Pur volapuk pour ceux qui ne sont pas initiés. C'est un plaisir de voir M. de La Sizeranne, qui ne connaît pas la lumière, se mouvoir dans son cabinet, chercher sur son

bureau ou dans des casiers un nom, des dates, un renseignement quelconque, avec une rapidité incroyable. Il passe la main dans des paquets de chemises bourrées de notes, tire prestement à lui celle qui lui est nécessaire. Il l'a reconnue en promenant les doigts sur les points.

Il dirige depuis de longues années deux revues importantes, qui vont dans le monde entier : le Valentin Haiiy qui, imprimé en caractères ordinaires, donne aux voyants des nouvelles des aveugles ; le Louis Braille^ destiné aux nonvoyants et imprimé conséquemment en relief.

Mais c'est surtout à sa bibliothèque que M. de La Sizeranne consacre maintenant tous ses soins. Il est fier de pouvoir mettre à la disposition de ses frères les chefs-d'œuvre de notre littérature, — Bossuet et la Bruyère, Victor Hugo et de Vigny, — un milher d'ouvrages en tout.

Il est vrai que chacun s'est empressé d'offrir son concours à l'ami des aveugles. Le papier de ces volumes qui occupe une place considérable, à cause du rehef de l'écriture, est fourni gracieusement par MxM. Montgolfier, Blanchet, de Rive, Vieilhomme, de Domaine. Les ouvrages sont rehés gratuitement par les petits infirmes de la maison des Frères de Saint-Jean-de-Dieu.

Rien n'est plus intéressant que de voir, le

mardi, jour où l'on communique les livres, les aveugles de tout âge et de toute profession chercher dans la bibliothèque un peu de pâture Braille intellectuelle. Celui-ci désire se récréer, celui-là compléter son éducation, très bien commencée dans les écoles spéciales.

Cette bibliothèque était nécessaire. Elle restera. Elle immortalisera le nom de Maurice de La Sizeranne.

Mais il n'y a pas que les aveugles qui s'intéressent aux aveugles.

Quel est le voyant qui n'aurait pour eux une sympathie attristée? A qui ne semblerait-elle pas horriblement cruelle, la destinée qui prive du principal sens de pauvres êtres qu'elle jette dans un monde où tout est spectacle?

A dire vrai, leur infortune a touché un grand nombre de bienfaiteurs, qui, ayant le bonheur d'avoir d'excellents yeux, ont créé, pour ceux qui n'en ont pas, des écoles, des atehers, des alphabets spéciaux.

Ainsi, une brave personne, M"^ Mulot, malgré ce qui a été fait, a trouvé qu'il restait encore à faire. Une cho.se la désespérait.

Oui, les aveugles savent lire et écrire, mais les caractères Braille, qui sont à leur usage, sont incompris des voyants. Les aveugles peuvent communiquer entre eux; ils sont con-

damnés à vivre en dehors de leur famille même. M^^^ Mulot s'est courageusement mise à la tâche et a cherché le moyen de les tirer de leur isolement en leur permettant d'écrire et de lire nos caractères, de correspondre avec nous.

Le petit appareil qu'elle a imaginé est des plus simples. Imaginez un portefeuille qui, ouvert, a la dimension d'une feuille de papier à lettre ordinaire.

A l'intérieur, ce portefeuille est muni d'une grille sous laquelle on met le papier et qui est percée de petits carrés à jour.

Sous le papier est un carton qui a la faculté de colorer en bleu le relief qu'on lui livre.

Pour produire ce relief, le voyant ou l'aveugle prend un clou qu'il promène, en appuyant légèrement, dans le premier petit carré à droite. Supposons qu'il y creuse à l'envers un L majuscule. Immédiatement cette lettre, grâce à la pression faite, ressort de l'autre côté du papier et, entrant dans le carton, y est teinte en bleu.

Dans la deuxième case, on creusera, et toujours à l'envers, un e minuscule : dans la troisième un petit s. Voilà le mot Les parfaitement écrit. Pour séparer ce mot de celui qui le suivra, il n'y a qu'à ne pas se servir de la quatrième case. D'où un blanc. Dans la cinquième

case, nous ferons un c et ainsi de suite, en allant toujours de droite à gauche, comme les Arabes.

La page pleine, on enlève et on retourne la feuille de papier. On a ainsi une petite lettre qui est à la fois écrite en bleu et en relief.

Le bleu permet au voyant de la lire des yeux.

Grâce au relief, l'aveugle la lit à la main.

Par ce moyen, les voyants et les aveugles peuvent donc correspondre entre eux ; l'aveugle n'est plus isolé ; il participe de plus près à la vie de famille, même à la vie scolaire.

Une des élèves de M^^' Mulot, M"« Plessy, de Taingy (Yonne), est parvenue, grâce à ce système, à faire des compositions et à concourir, aussi bien que ses camarades les voyantes, au brevet élémentaire. Elle a même brillamment obtenu ce dernier.

M^^^ Mulot réside à Angers, où elle a fondé une école préparatoire pour les jeunes aveugles. Elle m'a charmé par sa simplicité.

— Je me sers de cet appareil, m'a-t-elle dit, parce que c'est celui que j'ai trouvé, mais si on en découvre un meilleur, je suis prête à l'adopter.

M^^^ Mulot a eu le bonheur de faire apprécier son inv,ention par le comte de Maillé et par la plupart des représentants de Maine-et-Loire.

Le Conseil général de ce département a immé-

diatement créé des bourses qu'il décerne aux aveugles et à l'aide desquelles ceux-ci peuvent entrer à Técole d'Angers.

Il serait vraiment à désirer que tous nos départements, en créant des bourses semblables, permissent aux aveugles d'être élevés selon le système de l'école Mulot. Le petit portefeuille que j'ai essayé de décrire n'a l'air de rien. Il ouvre aux aveugles le monde ambiant; il les met à même de prendre part aux classes ordinaires. 11 en fait presque des voyants. Il y a vraiment là un grand progrès conquis.

M. Alglave

On n'a jamais su pourquoi, de tous les vicieux, les ivrognes sont notoirement les plus favorisés.

D'abord, il est patent qu'il y a un Dieu pour eux. A chaque époque, il s'est trouvé un poète pour les chanter. Dès que, sur le trottoir, il y a un ivrogne qui titube, il passe un bon garçon qui lui offre le bras.

Enfin, c'est maintenant l'Association scientifique de France qui patronne les alcooliques. Elle veut absolument qu'on ne les grise qu'avec de Texcellent cognac. Heureux ivrognes! Don Juan va protester et demander qu'on ne laisse plus sortir que les jolies femmes.

Par bonheur, le porte-parole de l'Association française pour l'avancement des sciences, M. Emile Alglave, est plus qu'un humanitaire,

plus qu'un savant, c'est un homme d'esprit. Il m'a fait passer, le 29 janvier 1887, à la SoriDonne, une excellente soirée.

La composition même de la vaste salle démontrait à quel point on s'intéresse aux ivrognes; elle était comble.

Mais que faisaient donc ce soir-là mes amies les antivivisectionnistes? Faut-il croire que le succès qu'elles ont remporté trois seijiaines auparavant en faisant interdire par un gouvernement démocratique les représentations populaires des toreros landais et provençaux leur a suffi? M. Alglave avait annoncé qu'il se livrerait à certaines expériences sur des animaux, qu'il les griserait, qu'il les rendrait inertes, qu'il leur donnerait le delirium tremens. Et j'ai vainement cherché sur les bancs de l'amphithéâtre les aimables manifestantes de l'Hippodrome. La désillusion a été cruelle.

Ce qui ne plaît pas à M. Alglave, c'est que, sur les 1,872,000 hectoUtres d'alcool que l'on consomme annuellement en France, il y en a à peine 25,000 de vin. Les autres sont extraits du riz, de la betterave, du maïs, de la mélasse. Or, chacun sait que si l'alcool de vin est exquis, il n'en est pas de même de celui qu'on tire des autres substances. ,

Le conférencier communique à l'assemblée.

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