‹ Les mémoires de Sarah Barnum. Avec une préfChapitre 13 sur 20 · ON NE MEURT PAS D'AMOURI · texte numérisé non relu

ON NE MEURT PAS D'AMOURI

Il quitta sa jaquette, lui en couvrit les jambes. Elle reprit une seconde crevette.

— M'aimes-tu? répétait-il, toujours ageroîi/aé.

— Si je t'aime?...

Et elle se versa à boire. Mais, sans vider son verre, elle le reposa.

— Ma parole, je gèle, mon amour I J'ai Fonglée aux pieds.

11 lui enleva ses souliers et lui entoura les chevilles avec son gilet. Ensuite, il reprit :

— M'aimes-tu réellement, bien réellement; ma Sarah ?

— Peux-tu le demander ?

El elle se secoua dans un frisson, se pelotonna dans l'angle du dossier, trembla de nouveau. Il chercha ce dont il pourrait bien se dépouiller encore, ne trouva rien de mieux que de lui faire un collier de ses bras.

Elle daigna sourire.

— Alors, c'est sérieux ? Tu...

Il n'acheva point. Un éternuem'Snt formidable lui chauffa le crâne en lui titillant les narines.

— A tes souhaits I flûta sa compagne en découvrant .1 ncavcai^ plat.

Mais Av\gisr voulait ne pas sentir le froid qui lui étreignait les épauler et les reins. Éperdu, se tam-

11* IFS ?ii^:.Moira:s de sarah barnui.i

por.ii iiil la nez de son mouchoir, il restait en bras d(3 cliemiic et à la mémo place, embrassant sous ^oa pardessus les genoux de l'adorée :

— Gomrae je suis fou de toi !...

Et les éternuements continuaient. Sarah n'avait plus froid. Elle dévorait, mise en belle humeur, et se convulsant dans un fou rire, chaque fois qu'Angel éternuait. Le malheureux maintenant parlait du nez et grelottait, les yeux rougis.

— Ma Sarah!... Atclii... Ma belle Sarah!... je t'ado... Atchi...

La comédienne mit une heure à souper.

Roméo en fut quitte pour un rhume. -

Ils continuèrent leur amoureux train-train. Pourquoi se serait-elle gcnée? Marasky demeurait aveugle et sourd. La perle des amants que ce Russe! Il croyait tout, ne di.sculait jamais. Pas l'ombre duLio querelle avec lui. Elle n'avait qu'à alléguer la nécessité d'une ^ isite à sa tante, ou le doublage des répétitions pour se trouver libre.

Au fond, elle eût voulu le voir jaloux. Même, elle lui reprocha de ne pas l'être, reprise de son désir de le captiver complètement, d'inspÂrar une vraie passion.

— Et pourtant je t'adore ! répétait-elle. Et pourtant tu es le seul homme qui m'ait fait comprendre

ON N.'t MEURT PAS D'AMOURI... ItS

iaiaoui\qiii m'ait fLiit partager ses extases, le seul qui ait ému mes sens !...

Il écoutait, impassible, la musique de sa voix, se prêtait à ses enlacements félins, mais son œil demeurait froid, ou bien s'éclairait d'un subit et fugace rellet dans lequel elle essayait en vain de démêler uno pensée, tremblante parfois, pour y avoir cru découvrir une ironie sceptique, ou, d'autres jours, radieuse, pour s'être imaginé y lire une joie mêlée d'orgueil.

Or, un matin, Marasky ayant déposé l'enveloppe contenant §es cent louis mensuels, au coin d'un meuble, prit son chapeau et congé.

La soir même, en une lettre de deux lignes, il •nnosça qu'il ne reviendrait plus.

C'était la catastrophe. Cependant, un étonnement séchait le désespoir rogeur de Sarah. Pourquoi cette fuite? Elle mendia une explication.

Taale Roselie mise en campagne, revint navrée.

Le banquier is'aimâii pas le « cabotin » comme il

disait. Il ayai': toléré les autres gens de son monde;

mais cet homme à préjugés refusait tout par tap^e avec

jel.

La Baruum resta écrasée.

i). «av^ii doi..c tout I Et il ne disait rîen l'hypocrite fj

C'était donc cela que cachait son vague regard de sphinx ?

— Mais comment?

L'enquête commença, bien menée. Et ia tragédienne apprit avec une stupéfaction, une colère et un désespoir indescriptibles, que sa confidente, c'est-àdire sa femme de chambre, l'avait trahie !

Ce n'était pas, du reste, une de ces trahisons banales et laides, familières aux servantes impayées ou maltraitées. C'était la trahison involontaire d'une brave fille, moins... durilîonnée que Sarah. Elle aimait, la pauvre, et disait tout h l'être aimé !

Et qui était cet heureux confident? Le propre valet de chambre du banquier !

Celui-ci, tous les matins, apprenait du larbin zélé mais trop loquace, les faits et gestes de Sarah pendant le jour précédent.

A quoi tiennent pourtant les destinées des empires et les fortunes des jolies femmes ! Si Sarah avait pris une femme de chambre grêlée, ou si le valet du Russe avait été moins joli homme, la tragédienne aurait longtemps pu continuer son manège ! hélas ! nul ne prévoit l'avenir ! Les Napoléon GroLicL^; les femmes, leur soubrette amouiiicl;icrcte, et les uns et les autres trouvent erloo 1

ON NF- Ml-ICRT PAS D'aMOUR!... Ii7

Toutefjis, les premiers seuls abdiquent et croient éteinlc leur étoile voilée seulement. La femme, comme lagai'de, ne met jamais bas les armes. Sarah était dix fois femme— à ce point de vue. Aussi lutta-

:1e. Son plan fut bientôt fait.

Ne pouvant nier, elle attribuerait ses relations avec les commanditaires, à ses besoins d'argent dont, par délicatesse, elle n'osait entretenir l'élu de son

in\ Quant à l'acteur, elle se dirait calomniée, jurerait qu'il était pour elle un simple camarade. Il lui serait facile, ce système de défense, puisque Angel n'avait jamais mis les pieds chez elle.

Et parbleu I Marasky connaissait la Dame aux Camélias !\\ pardonnerait à sa maîtresse besoigneuse des infidélités obligatoires, qui laissaient entier et pur, tout au fond du cœur de la pauvre femme, son immense amour! Ne lui avait-elle pas toujours seriné sa romance: «Tu es le premier homme que... le premier homme qui... » [air connu)?

Seulement pour réussir en sa revanche, pour rendre indiscutable sa démonstration, il fallait donner au fuyard une preuve archiconvaincante.

Et Sarah s'empoisonna.

Ah' que ce fut une admirable mise en j=cône!

) m me ce fut supérieuremcnl machiné! Une ira re ilexpiicaliono et d'adieux, IcUre digne, courte, e'i, vers

118 LES MEMOIRES DE SARAII BABNUM

la signature, débordante d'une tendresse qu'allestaient des traces de pleurs — aspersions d'un bouquet de violettes sur le papier préalablement froissé — fut envoyée au cercle de Marasky, à l'heure où il s'asseyait tous les soirs à la table de jeu. Après quoi, le personnel fut congédié, la maison mise en ordre et parée pour la mort, sans qu'un verrou pourtant fût poussé. Puis, la tragédienne revêtit son costume do trouvère dans le Voyagcm\ laissa pendre ses cheveux sur ses épaules, arrêta les pendules, alluma toutes les bougies, sema son lit de camélias et de roses, et so coucha enfin. Sur une table à son chevet, s'étalait une feuille de papier sur lequel elle avait écrit ce vers de son rôle :

Celui qui suit au ciel les oiseaux — et qui passe...

Au-dessous, une main tremblante avait tracé quelques mots :

« Je meurs en V aimant... Vivre sans toi nie9t impossiblii...je le pardonne... Qu'on ni enterre avec ôeaucoup de p.nurs et beaucoup de musique... »

Siiîvaicpt la signature, la date et l'heure^ A côté du papier, un flacon énorme — l3 plusgranu qu eûtpu trouver le pharmacien du coin — reflétait la pAle lu-

ON NE MEUKT PAS d' AMOUR I... ii')

njH're des flambeaux, et son éliquelle, une éliquotto minuscule, évidemment décollée d'une autre Gole plus petite, portait celte inscription imprimée : f.au'-lanuTTi de S tjO.cn ham.

larasky n'aurait pas été un... homme, si, à la lecture de la lettre de Sarah, il n'avait pas naïvement cm que « c'était arrivé». El à son chagrin, voire à ses remords, un grain de fatuité se mêlant comme de juste, il trouva ie temps l'annoncer la nouvelle à ses amies du Cercle tout en passant son pardessus. Ce fut une traînée de poudre. La comédienne, depuis six mois était devenue une célébrité. Le Boulevard s'émut cl au journal Le Chanie-clair, on discuta la question de savoir s'il ne fallait pas faire tirer et crier une seconde édition.

Pendant ce temps, Marasky arrive chez sa victime. Un, deux, puis trois, puis cinq, puis dix médecins le suivent. Marasky commence par les supplier de « la sauver », et peu à peu, ensuite, flaire un truc, mais se lait, tout réjoui en son orgueil masculin de la flatteuse réputation que va lui faire le suidde du célèbre trouvère florentin, de l'étoile adorée, lEorl'» d'amour pour lui. Cependant les médecins »'cn^i) ressent. Sarah, qui n'a bu que quelques gouttes de laudanum, se laisse bravement droguer, et, vers trois heures du matin, la Faculté la déclare hors de

péril. Mnrasky eniLallé — une fois n'est pas coutiirn'^ . —- pr-jinel alors à l'Esculape arrivé le premier, do demander pour lui à son ambassadeur une décoration à joli ruban. Les autres docteurs font un nez. Tous s'éloignent. Le couple reste seul.

Le lendemain, ce fut un tapage. Les journaux ne parlaient que du suicide de la « pauvre Sarah». A la B jurse, les transactions mollirent, et, autour de la «orbeille, il se forma une légende. Le Chante-clair s'excusa dans son Premier-Paris de ce qu'un accident de machine l'eût empêché de faire paraître un supplément, et si de Yillemessant trouva qu' « elle était bien bonne », il s'abstint de le dire dans le Figaro, Bref, ce fut une de ces réclames comme Jarrett et tous les imprésarios de la libre Amérique n'en avaient pas encore obtenu. Bien entendu, le Parthénon fit relâche.

Marasky rayonnait donc; or, ce matin-là, son valet de chambre fut plus bavard que d'ordinaire : le Rusie ne retourna chez Sarah que le soir.

Pourtant il hésitait. La comédie lui était à présent connue, qu'allaiî-il faire? Son œil, en considérant la malade -- malade à foiCe de contrepoisons — rfcîifv. oa dure froideur. Mais, le ^n\\i mené -'autour dit prétendu suicide continuant, il résolut d'attendre, avant de se décider. D'ailleurs, l'artiste était

Page 1