ON NE MEURT PAS D ' AMOUR I
charmante ainsi dans son rôle de mourante, et il auraif f'^ibli alors môme que son orgueil n'eût pas ét6 chatouillé par le retentissement de cet évériemont dont il était cause. Gomme elle était câline, aimante
: tendre ! Jamais il ne trouverait pareille maî-
•sse !...
Il attendit.
Sarah attendait aussi. Et quoi? son amant demeurait aussi froid, aussi sceptique? Avoir absorbé autant de vomitifs pour que ce pingrc-là ne trouvât pas un élan de cœur auprès d'elle? pour qu'il n'eût pas ridée d'activer sa guérison par un des fameux bouquets de violettes dont il bombardait jadis Anna Deslions? Ah bien, zut alors! La colère la prit, après le découragement; et la colère ne tomba que sous la rosée bienfaisante des articles attendris dont la gratifiaient les journaux. Yingt-quatre heures de lit lui suffisaient. Elle ne songea plus qu'au triomphe de sa réapparition au théâtre. De Rilly vint lui dire que ses bureaux de location étaient assiégés, et contente tout au moins d'avoir obtenu le réimuatriculement du Russe, elle se leva.
Quarante-huit heures a[< tes son empoisonnement, t\l^ faisait sa rentrée dan? le Voyageur. A la chute du rideau, grisé de bravos, elle soupait avec Angel.
Marasky ne lui pardonna pas ce prompt retour au
12^- LES Wty.Ol ARAH BARNUM
théâtre, retour qui détruisait ses doutes s'il mï en reslail, et coupait court, trop court à sa gloire. Une dépêche de sa succursale de Russio changea ses projets. La Providence lui fournissait une vengeanca.
Quinze jours après le rétahlissement de la tragédienne, le financier s'embarquait à Marseille. Une lettre expliqua à Saïah la disparition de son prot^eieup. Elle découvrit en môrne temps que Tingrat avait ftlé sans lui laisser un sou, sans même payer le mois coinmencé !
— On ne ferait pas cela, hurla-t-eile, à un loueur de voitures !... Oh ! le sale mulîe 1.,.
DE LINFLUëNGF. D un î-EU SUR LES FKUX UE TIIÎ-ATRU ET SUR CEUX DES SPECTATEURS
Si, dans les présenls Mémoires, l'historiogi aphe de Sarah Barnum est condamné fatalement à violer la sacro-règle des trois unités, ce n'est point une raison pour qu'elie néglige certains petits côtés de la vie de son héroïne.
Comme les gamins lâchés dans un magasin de jouets, nous n'avons, au milieu de nos documents et de nos souvenirs, que l'embarras du choix. Jusqu'ici, nous avons pris à brassées, au hasard, mais^' toujours «îomme lesdits gamins, en faisant la part belle aux choses voyantes. Certains épisodes ont reçu des développements que les gens du 1 art ne
ingueront pas de trouver exagérés, mais qui, —
l:i r.ES MEMOIRES DE SARAH BARNUM
cela no coûte rien de l'espérer, — trouveront grâce peiU-eLro clovant le benoît lecteur...
Maintenant, il serait temps peut-être d'ouvrir une parenthèse pour étudier certains détails , par exemple, le développement des goûts artistiques chez notre ex-empoisonnée. Personne, ne dit mot? La parenthèse est ouverte.
Elle sera courte, d'ailleurs.
C'était au lendemain du succès du Voyageur. Sarah reçoit une mignonne statuette qui, pour ne pas être un chef-d'œuvre, n'en était pas moins « gentille », « comme dirait un « bourgeois » — style du Chat noir (cabaret Louis XIII et journal humoristique).
La dite statuette représentait l'artiste dans son costume romantique de trouvère napolitain. Elle était signée Moulin Mathias.
Pour peu ressemblante que la Barnum se trouvât, elle ne pouvait moins faire qu'en remercier l'auteur.
Et la tragédienne, au lieu de se borner à, lui adresser une carte de visite, voulut aller lui exprimer de vive voix sa gratitude. Étant donné que M. Mathias demeurai/ boulevard Rochechouart, c'est-à-dire à une incommensurable distance de l'Odéon, le procédé était plus que courtois. Cette visite à Mont-
*I^:••I.u:^xc^: d'un f"U... 12S
martre tut d'ailleurs un événement. On er v^rle encore dU Chat noir, — c'est du cabaret et n> 'ixx journal qu'a s'agit cette fois, — les jours où Henri Pille se lasse de taquiner Rollinat sous l'œil blanc de cet artiste exquis et original qui a nom Wiiîatte. En ces temps reculés, pour tout dire, on n'avait jamais vu dans les ateliers sis entre le cirque Fernando et rÉlysée-Montmartre, que des modèles vulgaires et des figurantes du théâtre des Batignolles. Adoncques, l'arrivée de l'actrice à la mode produisit sensation.
Elle était charmante d'ailleurs, la comédienne. Rêvant déjà à cette époque d'atteler les artistes à soft char, elle avait voulu conquérir, s'était faite irrésistible. Savamment habillée, elle semblait grassouillette. Originale autant que belle. En effet, elle lançait alors ces costumes de la maison..., dont la nervosité soyeuse — qu'on nous passe la métaphore — le chic ultra-parisien et l'élégance aux prix abordables ne devaient pas tarder à révolutionner la toilette féminine et la peinture de genre. Mais comme le naturel reprend toujours le dessus, la Barnum gâta l'effet de son costume et la gracieuseté de sa démarche par ce mot :
— C'est moi que vous avez voulu représenter, monsieur? Ah bien vrai! c'est ça la sculpture?
Mais je vais m'y mettre alors, je ne fer
mal! ■ r-.^
De ce jour, elle devint en effet l'élève d Elle eut son atelier aux Batignolles.
Sur ce, revenons à notre pauvre héroïne que nous avons laissée, lâchée par Marasky, se lamentant comme x\gar chassée au désert.
— Vingînce' cria-t-elle, quand elle eut assez détrempé de ses larmes le paquet de reconnaissances du xMont-de-Piété qui, pour l'instant, composait son unique fortune.
Or, pour se venger, on doit, comme pour toute chose; posséder quelques bribes de cet or dénommé nerf de la guerre, parce qu'il faut se battre avec la guigne afin de le conquérir et parce que nécessaire aux jours de bataille, il est indispensable en temps de paix.
Sarah le comprit et fit appel aux anciens hôtes de sa ménagerie que son pseudo-suicide avait ramenés. Ils se cotisèrent et elle partit à Bade.
Reçue au pays de la roulette par son amie Pigeonnier, la Barnum se mit immédiatement à la recherche d'un beau garçon appelé Basileus, gui était l'ami intime et le compatriote du banquier lUyard. Enamourer ce gentleman étranger lui fut besogne facile. Les gens du Nord s'embrasent mieux que les
DE LINl'LUHNGIi l^'u:^ FEU... 127
ns du Midi. Ceux-ci sontbiasés sur toute chaleur,
iix-lii ont uii incessant besoin d'amasser du calo-
{ue.
iJasileus en aniassa tant, qu'il eût refroidi toute
> Lre femme i
Mois cette vengeance, douce, si elle apaisa Sarah ne l'enrichit point, et, lorsque, sur ses instances, î'iimi intime de Marasky eut inlormo tout Odessa de
bonne fortune, elle songea à tirer autre chose de
:i voyage à Bade.
Justement, on parlait beaucoup de l'arrivée «en
riant séjour», de ce/iains princes français qui, .'Aès de la mère pairie u. paitant ciiers aux enne-
"s du régime impérial, se promenaient de par le
jude, en portant comme le sage antique... toute
ir fortune avec eux.
L'actrice, qui avait toujours aimé la marine, jeta
1 dévolu sur le loup de mer de cette royale bande, 1 prince de J...
-lais la malechance était sur elle : le prince lut
... soûl fié par Mathilde Rolian, — une artiste dont
.épuisable esprit alimente encore aujourd'hui une
aée d'échotiers.
Ce.-/ ainsi que Sarah ne put passer à l'opposi- ..jii 1 Bien des fidélités politiques dont s'émerveille le vulgaire ont de semblables causes.
Sans doute pour oublier son échec, et les autres princes se trouvant accaparés, la comédienne alors commença dans Bade une vie tapageuse, dont le Kursaal ne fut pas seul troublé. A V Hôtel Stéphanie^ on en sut quelque chose, la voyageuse y ayant mené un train si bruyant, qu'on dut la prier de déguerpir.
Ce fut un scandale. La coupable le comprit, et pour ne pas avouer son renvoi, en cherchant un caravansérail plus hospitalier, elle reprit le chemin de la France.
Pas brillante la rentrée du troubadour du Voyageur ! Sa dèche était effrayante ; chaque jour l'augmentait. Et pas moyen de recourir aux commanditaires anciens. Ils étaient tous aux eaux. Paris était vide. Sarah ne savait plus qu'imaginer. Les huissiers lui signifièrent la vente de ses meubles.
Alors, un beau matin, les journaux publièrent le fait divers suivant :
« Mademoiselle Sarah Barnum, en rentrant hier, chez elle, au numéro..., de larue Berlioz, a eu la désagréable surprise de voir son logis envahi par les p?mpiers. En l'absence de la jeune artiste, un incendie, dont les causes demeurent inconnues, mais qi i d. J »lre vraisemblablement attribué a la maladrçss^- d\in domeslique^ avait éclaté dans l' appartement de la coiaé-
DE l'influence D'UN FEU... 129
dienne et, avant que les secours eussent pu être organiséSy av€k\ dévoré le mobilier.
» Les pompiers ont dû se borner à préserver les autres étages et à noyer d'eau les tapis calcinés. Les dégâts sont évalués à une somme de... mais sont heu- <ç77ient couverts par une assurance.
» Le désespoir de mademoiselle Barnum en présence de ce désastre ne se peut dire... »
Le lendemain, les mêmes journaux annonçaient que la Compagnie d'Assurances refusait de payer, le contrat ayant, par une malheureuse fatalité, expiré justement la veille du sinistre. Sarah apprit ainsi qu'on ne saurait jamais trop tôt renouveler sa police !
Pour comble de malheur, le propriétaire de l'immeuble lui réclama une indemnité, et les créanciers loin de plaindre son sort, en arrivèrent à l'hydrophobie.
Un garni reçut l'infortunée, et cette fois, elle perdit courage. Sans argent, harcelée de toutes parts, elle n'eut que la ressource de télégraphier son désastre h son amie Pigeonnier, toujours à Bade.
Celle-ci fut navrée. Le jeu l'avait fort éprouvée, mais le cœur serré à l'idée de ce qu'endurait sa ca-
marade, elle n'hésita pas et prit le train pour Paris. , A. peine débarquée, elle courut au MoBUle-Piété, engagea ses bijoux et Sarah fut sauvée.
Gela ne lui rendit pas sa gaieté bohème, son ia* souciance ricanante de jadis. Une impatience l'avait prise. A la fin, c'était trop bête de ne jamais arriver à sortir de la misère ou d'une médiocrité peut-être plus intolérable encore !
La jeune femme qui, tout en ne reconnaissant du talent à personne, tolérait le succès de ses camarades à leurs divers théâtres, se sentait folle de jalousie à voir les mêmes camarades trouver la fortune dans les hommages de leurs admirateurs. Ce n'était pas assez qu'elles obtinssent des bravos, ces amies qu'elle jugeait à peine digne de la doubler : il fallait encore qu'elles trouvassent sans peine ce luxe, ce comfort, cette haute vie, objet de tous ses vains souhaits !
Avoir autant détalent, être à présent connue, posséder quelque beauté, et rester en route : c'était idiot !
Gomme elle réfléchissait à ces choses, de Ghesnel vint lui remonter le moral.
Il aimait beaucoup, mais beaucoup, sa pensionnaire, ce bon de Ghesnel ! Il en était fier d'abora. Il l'appelait : « son étoile », rappelant à tout propos
DE l'influence D'UN FEu... Ivil
qu'il ^'avaii découverte et que, flairant en elle une artiste àe grande race, il avait forcé la main à de Rillypcur qu'il l'engageât. Aussi, ce modèle des directeurs, navré de l'infortune de son idole, venait-il lui ofTrir une représentation à bénéfice qui la remettrait à flot. Il chaufferait lu presse et ferait une soirée comme on n'en avait jamais vu.
Sarah, naturellement, accepta et, tout de suite, se mit en campagne afin d'organiser un spectacle sans ■pareil. De Ghesnel, lui, se prodigua, battit tout Paris, ne recula devant aucune démarche et réussit à réaliser un merveilleux programme. Le clou en était un morceau chanté par la Ratty, l'incomparable cantatrice qui, jusque-là, n'avait jamais consenti à paraître dans aucune représentation à bénéfice, et encore moins à lancer ses audacieuses vocalises sur une scène dramatique.
Donc, ce fut un événement. Les boulevardiers se demandèrent par quel sortilège Sarah avait bien pu obtenir ce concours dont nul n'aurait osé rêver la faveur. L'histoire était simple :
La diva avait épousé le marquis de Maulx, qui fadis avait pris rang parmi les commanditaires de la cop:^dlenne, mais avait quitté la Ménagerie, cyniqueïtient, sans payer sa cotisation. La victime de ce procédé avait bien songé alors à l'affichage, réglé
comme dans les cercles, mais, avec la réflexion, elle avait remis sa vengeance à plus tard !
Pour son bénéiice, elle se rappela fort à propos celle créance, et somma le marquis de payer sa dette, en obtenant de sa femme, qu'elle consentît à venir gazouiller au Partàénon.
Le marquis se reconnut coupable, céda, et décida sa célèbre moitié. Ce qui inspira ce mot à la bénéliciaire :
— Je les ai fait chanter tous les deux !...
De Gtiesnel n'oublia rien. 11 no fallait pas que les créanciers pussent faire opposition sur la recette : on ne marqua pas de prix sur les billets. Chaque spectateur les paya autant qu'il lui plut. Ce fut une sorte de souscription publique !
Et le travail du placement commença, aidé pai une réclame monstre. La presse donnait avec vigueur. Partout on répétait :
— Cette pauvre Barnum ! L'incendie ne lui a rier laissé, mais là : rien !
Des âmes sensibles y allaient de leur petite larme, . et il fut avéré que le sinistre de la rue Berlioz avai' dévoré une fortune. Les billets s'enlevèrent, p^'.yét ? très cher.
Un ricne Péruvien, M. Lope de Vega, prit Iruî.' loges et en donna trois mille francs. Aussi, le gran(
DE l'influence D UN FEU... 133
Jour seuu, ne restait-il pas un strapontin «l Sarah avaiv empoché une recette alors sans précétlonts : trente- trois mille francs I
La représentation fut splendide. A côté de la Ratty, toutes les célébrités théâtrales défilèrent et, l'héroïne de la fête fut très acclamée. Son bonheur était sans mélanges. Mais ce qui lui mettait le plus de joie au cœur, c'était de voir réunis pour la circonstance tous ses fidèles d'autrefois, tous ses vieux amis. Les bons commanditaires, en eîTet, pris à la fois de remords au souvenir do leur lâchage, de leur pingrerie, et de pitié, à voir la détresse de leur ex-dompteuse, s'étaient disputé les places. Le ban et l'arrière-ban de cette milice occupaient une forte partie de la salle ; ils applaudissaient comme un seul homme, intimement flattés, au fond, du succès de leur ancienne hôtesse.
La Barnum s'amusa comme une petite folle à les regarder et à les compter par les trous de la toile. Elle disait à une camarade :
— Ils y sont tous !... S'ils croient s'acquitter, ils se mettent rien le doigt dans l'œil I... Mais regardeiles donc ! Hein? Si j'ai des bottes de créanciers, j'ai encore plus de débiteurs I
Et l'amie de répondre :
— Un orchestre de lapins, quoU
La guigne était donc conjurée — au moins pour un temps. Sarah, d'ailleurs, avait fait enfin une bonne prise. Le banquier Jacques Gonsierney s'était déclaré son adorateur, et la comédienne avait arrêté, rue d'Italie, un bel appartement, prudemment loué au nom de sa seconde tante. Elle aliail donc pouvoir quitter son garni 1
Cependant, si elle eût été moins oublieuse, moins
hantée par ses rêves ambitieux, elle aurait donné un
regret à cet humble logis. Car, le premier moment
de dépit passé, la fille de bohème y avait passé de
.joyeuses heures.
Angei, lui, ne l'oublia pas. Et pour cause. Au surplus, voici l'un des plus intéressants souvenirs qu'il en emporta :
Le banquier Gonsierney, s'effrayant des appétits <ie la Barnum et des projets qu'elle faisait pour son installation, rue d'Italie, avait senti ses instincts de juif refroidir son amour. Sa cour avait molli. Il attendrait, pensait-il, pour pénétrer au cœur de la place et s'y installer, que la représentation à bénéfice ait eu lieu, car son montant, employé par l'artiste à ses fantaisies, allégerait d'autant ses charges qu'il supposait devoir être très lourdes. ^
Mais la fine mouche devina son calcul, et voulant avoir le banquier pieds et poings liés , elle en-
KLUKNCB IVUN FEU... 135
Icvâ îl celle de ses amies qui lui avait rendu le plus de services, h elle cl aux siens, — naturellement, — î:''>n s Mgneur ^t maître, le duc de Nino Fernandez, le hidalgo et diplomate. Après quoi, elle usa, visà-vis du banquier, de ses ordinaires stratagèmes, eut l'air de lui sacrifier le duc... et l'homme d'affaires »•>•//«• céda.
Il resta toutefois quelques jours à se livrer, et, pendant ce temps, l'Espagnol vint présenter tous les soirs ses hommages à Sarah. Il y mettait malheureusr^ment quelque lenteur, et le pauvre Angel s'en désespérait.
Pendant les visites du diplomate, il se tenait, silencieux, impatient et humilié, dans le cabinet voisin, où dormait Reine qui, de plus en plus maltraitée chez sa mère, s'était réfugiée chez sa grande sœur. Le réduit n'avait pour meuble que le lit et le pauvre garçon devait demeurer debout.
Une nuit qu'il était là, et que, fatigué de rester sur ses jambes, il s'était assis sur le pied de la cohchelle et n'osait faire de bruit, la petite Reine, la tête appuyée sur son coude, profita du clair de lune ^anchissont la chambre et regarda le jeune homme non sans plaisir. Il ne s'en aperçut pas, furieux J'allendrc plus que d'ordinaire.
Car le temps fuyait sans que Sarah puiit. Que
faisait-elle donc ? Le duc allait-il passer la Duit chez elle ? Pourtant, elle était assez adroite pour s'en débarrasser rapidement, si elle voulait s'en donner la peine ! Il rageait.
Et les minutes succédaient aux minutes, les demiheures aux demi-heures, les heures aux heures, et la porte ne s'ouvrait pas, et l'on n'entendait toujours pas partir le duc, et Reine ne cessait point de regarder son compagnon.
Un bruit de sièges remués, un battement de portes étaient bien parvenus Jusqu'au cabinet, mais le prisonnier craignait de s'être trompé et demeurait immobile, Sarah lui syanî bien recommandé d'at tondre qu'elle l'appelât. i
La fillette elle-même finit par n'y rien comprendre.
— C'est drôle ! chuchota-t-elle.
— Oui, joliment drôle ! bougonna le comédien. Alors, comme trois heures du matin sonnaient^
Reine céda à la pitié.
— Ce n'est pas possible, fit-elle, il doit y avoîi quelque chose... Voulez-vous que j'aille voir? J'entrerai sous prétexte que j'ai soif et que je ne trouv( ni allumettes, ni carafe.- -
Il consentit, tout heureux.
Et elle se leva, rougissant d'être vue
DE l'influence D'UN FEU... 137
par ce beau garçon dont les yeux la troublaient. Bien vile, elle se glissa chez sa sœur :
— Saïah î... Dis, Sarah ? As-tu der: allum<5ttes choi*. toi?...
Sarah ne répondit pas ; la chamore était noire comme un four.
La petite eut peur, puis, s'armant de cou^^nge, elle alla à tâtons vers le lit, sentit le corps de sa sœur sous les couvertures et le toucha.
— Hein? quoi?... qu'est-ce qu'il y a?...
Et la comédienne éveillée, surgit des couvertures, prit une boîte sur sa table de nuit et frotta une allumette.
Reine poussa un cri : sa sœur était seule !
— Eli bien, qu'est-ce qui te prend?... dit la Barnnm. Couche-toi vite... Ta aurais bien pu venir sans me réveiller!...
Elle lui faisait une place près d'elle. Mais la fillette interloquée, stupéfaite, demeurait immobile.
— Et le duc? balbulia-t-elle.
— Le duc?... le duc?... Tu croyais qu'il était eaeore là? Ahbenoui! lly a trois heures qu'il a filé I... Allons, hop, couche-toi que j'éteigne I
La jeune fille eut un n juveau cri, — d'indignation cette fois.
— EtAp.gcl? ^« Sarali fit un saut de carpe. -^é-
— Ah ! qu'elle est bonne ! qu'elle est bonne !... Ensuite, elle se mit à rire follement, se roulant sur
le lit dans un accès de gaieté qui n'en finissait plus. Et quand elle put reparler, haletante encore de son rire :
— Ah ! qu'elle est bonne ! exclama-t-elle, je l'avais oublié !
Son accès recommença plus fort. Elle riait encore cinq minutes après, aux bras d'Angel décontenancé; elle riait, n'en pouvant plus...
Et, pendant ce temps. Reine revenue dans son petit lit, la tête enfouie dans ses oreillers, pleurait à chaudes larmes, songeant qu'Angel était beau, qu'elle l'aimait et qu'il était à sa sœur, — à sa sœur qui, ayant ce bonheur de l'avoir, l'oubliait !
Cette véridique histoire ne serait pas complète, si nous n'en disions pas l'épilogue. Épilogue moral, du reste, et prouvant bien qu'il existe encore une Providence s'intéressant aux choses d'ic';-bas.
Le vaki:
niî ]. iS7un:ycz r> tn r.:r...
lis le fcrvica avec ses fines ciselures était un
leau si i^iîiicior qu'elle se résigna.
Or, il advint, peu de temps après, que, se trouvant ^aiis le sou, elle dut faire porter son cadeau au Mont-de-Piété...
Horreur ! le service était en ruolz ! ! I Angel était
ous arrivons maintenant à une plus calme 4..jriode de la vie de notre héroïne. Installée rue d'Italie, mais non avec le luxe que, toujours, elle rêve, et qu'elle envie chez ses camarcfdes, la tragédienne demeure la même fantasque créature, égoïste, orgueilleuse et froide. Plus que jamais assoilîée de réclame, elle la mendie avec autant
rdeur persévérante qu'elle en met à rechercher un homme capable d'éveiller ses sens. Elle a pour tou^; lies caprices, mais n'est conleate d'aucun. Éirani^cmont complexe, elle est jugée de dix façons diaé-
lies, elle-même ne se connaît pas bien. Une gcno
140 LES MEMOIRES DE SARAÎI BaUNUM
continuelle, moins due à ses ûmtaisies qu'à son manque d'ordre, rend son humeur plus mobile que jamais. Elle est froidement corrompue, vicieuse par habitude, méchante par goût, âpre au gain par instinct, gâcheuse par paresse et désir de jeter de la poudre aux yeux, envieuse par tempérament, mais elle demeure artiste, et n'aimant rien au monde, elle adore son métier. Au fond, pour la peindre comme elle est à cette époque, elle est une femme artificielle, une toquée lucide, très lucide, et le trait saillant de son caractère est son joyeux scepticisme. Elle se f...iche de tout. Sans qu'elle ait médité, elle devine que la puissance gît dans le formel mépris des hommes et des choses. Elle raille quiconque l'approche, et sa raillerie est terrible, n'épargnant pas plus ses amis que ses ennemis, — au contraire. Elle se brouille avec tout le monde, mais est si charmante, si captivante que sa maison ne désemplit pas, qu'c"^ U porte aux nues autant qu'on la déteste, et son féroctr egoïsme, ses mauvais tours qui devraient la perdre, la font redoutable, puis influente.
La jalousie, de tous les mauvais sentiments féminins, était cependant peut-être le plus ancré chez elle. Elle se montrait jalouse de toutes ses camarades, jalouse même de ses sœurs.
Quelque temps après la représenlailan Cannée à]
DE l'influence D'UN FEU... 141
son bénéûce, elle rencontra chez une amie Lope de Vega, ce riche Péruvien qui avait payé trois raille francs ses trois loges.
Ce millionnaire exotique était communément appelé « le fusillé ». Il devait ce surnom à une cicatrice qu'on lui voyait au front et qu'on attribuait à une balle de revolver. Ce gentleman était grand Joueur, et certain jour, racontait-on, un ponte qur trouvait trop fréquents ses abattages de huit et de if au baccarat l'avait ainsi marqué... pour le reconnaître à l'avenir dans tous les tripots.
Il va sans dire que cette histoire, sur l'authenticité de laquelle nul /l'était et n'est encore bien fixé, se passait de l'autre côté de l'Atlantique !
Le fusillé fréquenta chez la Barnum, y vit Reine qui lui plut et dont il voulut aussitôt faire sa maîtresse. La jeune fille avait alors quatorze ou quinze ans, et, foncièrement corrompue parles exemples qui l'avaient toujours entourée, n'en était pas moins resiée aimante et bonne. Charmante avec cela. L'Hispano-Américain rêva d'être le premier amant de cette enfant, et, son désir grandissant chaque jour, il ne larda pas à proposer le plus odieux des marchés. Il offrit de cette virginité quarante mille francs...
Sc!r?h bondit dans l'alTolemenl de sa jalousie.
Quarante mille francs h cette gamine 1 1 1 Volontit^rs, elle eût étranglé Lope qui, entre l'actrice célèbre, entre la femme et l'enfant, choisissait celle-ci, lorsqu'il pouvait d'un trait de plume sur une carte de visite enrichir l'autre et en tirer au moins honneur.
Kt, dans sa colère, elle jeta sa sœur dans les bras do Gharisson, un homme du monde au dehors, une brute au dedans. D'épouvantables histoires couraient sur son compte. Ge fut ce Tunisien de Champs- Elysées qui s'empara de la pauvre mignonne, ce fut à ce personnage aux inavouables mœurs qu'échut la pauvre petite Reine !...
Elle sortit d'entre ses bras plus atrocement navrée qu'elle ne l'avait été le jour où la mère Barnum avait coupé ses boucles blondes. Ils avaient repoussé plus longs et plus soyeux ses doux cheveux de soleil, mais elle ne refleurirait jamais la fleurette Illusion, qu'en ses jours de plus mortelle tristesse Gendrilion avait cru voir pousser sur ce fumier qui a toujours aô la Yie pour elle...
Brouillée avec sa mère, ne pouvant plus rester sous le toit de sa sœur, la jeune fille qui n'avait pas quinze ans, mais que la douleur plus que la précocité de sa race avait déjà faite femme, s'enfuit avec ses quelques pauvres nippes. Un garni de la rue Keuve-des-Malhurlns abritr^ cette enfance violée, ce
DE L INFLUENCE DUN FEU... 1 'i,*:l
cœur meurtri, celte pauvre âme sans conscience.
Que faire, sinon se vendre comme toutes l'avaient fait autour d'elle? L'ignoble Gharisson ne lui avait point payé sa passivité d3 mouton qu'on égorge, mais libre maintenant, elle serait sans doute plus heureuse. Ses sœurs n'avalenl-elies pas réussi? Jeanne, à son âge, n'avait-elle pas trouvé les moyens de vivre?...
La nécessité comrnt, aussi cette absence de sens moral qui caractérisait tous les Barnum, ne lui permettait pas, du reste, d'hésiter. Et elle essaya sans que son joli visage, pâli par la souffrance, eût une rougeur. La pauvre ! Elle faisait ce qu'on lui avait appris.
'aih elle le faisait mal : elle ne savait pas. Le vice LM moins une habitude qu'un art. Et la malheureuse connut toutes les misères...
Un jour arriva où, lasse, désespérée, mourant de faim, elle renonça à la lutte. Son petit cœur creva, puis, après de longs sangloîs, une morne résignation lui vint. Elle allait en finir, s'en aller loin, bien loin, voir s'il n'était pas un monde où les petites lilles pouvaient être heureuses, ne plus recevoir de coups et rl'injures, jouer dans de grands jardins avec des camarades qui auraient les yeux d'Angel cl qui embrasi^eraient leurs petites arnica, sans leur iair
du mal. sans les insulter. C'était trop triste h ne : il valait mieux être morte I
Elle se procura un pistolet, s'étendit sur le lit banal où ses nuits avaient tant pleuré, puis elle défit son corsage, chercha la place de son cœur. Sa main défaillait et sur sa poitrine non encore formée, sur la gracilité de ses seins, le canon de l'arme tremblait, promenant son contact froid. Elle frissonna, chercha à qui, avant de tirer, elle pourrait adresser un adieu mental, un regret, et ne trouvant personne, de nouveau elle sanglota. Une révolte de sa chair qui voulait vivre, une instinctive peur la secouèreiU. Elle se débattit, se couvrant la figure de son couil3, comme elle le faisait jadis, quand sa mère courait sur elle le bras levé, — puis elle pressa la détente...
Au bruit de la détonation, des voisins accoururent. Par bonheur, Gendriilon n'était pas morte. Le pistolet mal assuré avait dévié et la balle passant par-dessus le sein et l'épaule avait traversé sa main gauche.
Oi:\ avertit Sarah. Ce suicide ayant fait quelque bruit dans son monde, elle recueillit de nouveau sa sœur chez elle. L'amour-propre suppléa è,!a bonté et petite lie" ne guérit.
Deux jours après, rue d'Italie, nul ne pensait plus à cette aventure, et Sarah moins encore que lei
DK i/].NFiMj::NCi-: d'un feu... 145
luires. On avait bien antre chose à faire d'abord 1 Ne fût-ce que rire.
Car on menait vie joyeuse. La LJarnum n clait plus la jeune fllle facile à abattre que nous avons vue dans les premiers chapitres. Se... moquant de tout, comme nous l'avons dit plus haut, elle jouait la comédie mieux encore à la ville qu'à la scène. Ses hôtes étaient ses victimes; nous ne disons rien de ses courtisans.
Pourtant Jacques Gonsterney lui demeurait fidèle, se consolant de n'être point payé de retour, lorsqu'elle lui tapotait les joues en lui disant de sa voix harmonieuse :
— Qui est le bon chéri à Sarah?... C'est Jacquotl
Toutefois, le banquier demeurait intraitable sur le chapitre argent. Ses deux cents louis de pension mensuelle une fois donnésw il refusait tous autres subsides. Alors, l'imagination de la comédienne se donnait carrière Elle composait un rôle et le jouait à ravir. Sa dernière incarnation fut celle f}^ la poitrinaire dernière période.
Jusque-là, elle n'avait eu que des évanouissements, des indispositions feintes, tout un appareil de langueur maladive, mais sans mal bien précis. Devant un refus de « Jacquot » las de i>av r. elle invenla mieux.
Un jour, en entrant chez l'artiste, une amie la trouva élenclue sur le dos au milieu des coussins épars d'un divan. La Barnum frissonnait et tenait contre sa bouche un mouchoir taché de sang.
Près d'elle Consterney essayait de la consoler, mais sa face contractée disait que le banquier, pour l'heure, ne volait pas son nom.
La nouvelle venue, du reste, fut prise comme lui à cette mise en scène :
— Mais qu'y a-t-il donc ? Qu'as-tu ? demanda-t-elle tout effrayée.
— Il y a, soupira Sarah, d'une voix faible comme un souffle... il y a que je suis perdue... Tiens,
vois !
Et elle montrait son mouchoir sanglant, avec ur geste à la Marguerite Gautier !
Le banquier, alors, essaya de nouveau de la rassurer, et, pour la consoler, promit de payer la dette qui la tourmentait. Puis, il partit — la maladie de sa maîtresse rie pouvait lui faire oublier l'heure de h Bourse.
Dès qu'il eut fermé la porte, ce phénomène se passa : la Barnum se ramassa sur ses membres comme sur des ressorts, sauta en l'air, vira comrat une crêpe au-dessus de la poêle, et retomba — sur k ventre cette fois.
DE l'influence D'UN FLU... 147
VA elle riail! et elle riait! Et son tlef.îol« Oli ! qu'elle est boaiie l... » coupait seul les l'usées de son lire.
— M'expliqueras-tu?... lui dit son amie stupéfaite.
— Tiens, regarde 1 lit la comédienne ; et elle lui montra au milieu de la boule que formait son mouchoir une fine épingle avec laquelle elle se piquait les gencives.
— Tu vois, ajouta-t-elle, c'est bien simple, on se pique comme ça ; on aspire, toujours comme ça, et, après quelques succions, on a assez do sang dans la bouche pour pouvoir le rejeter dans son mouchoir I Ça n'est pas plus malin !
Et son rire résonna plus aigu.
Maintenant, à tout avouer, Gonslenioy méritait par sa naïveté qu'on le bernât ainsi. Il était « commode » .
Une après-midi qu'il s'éternisait chez elle, Sarah qui grillait du désir d'ôlre libre, dit à l'oreille, h une camarade assise à ses côtés :
— Tu vas voir comme je vais m'en débarrasser ! Sur ce, elle se tourne vers le banquier et commence :
— Dis donc, mon Jacquot, est-ce que tu ne vas paj bien lot [... le caop?
— Ta as donc bien Mte de me voir filer? répondit le financier- Que t'ai-jc encore fait?
— Mais rien, mon chéri, seulement j'ai un rendezvous pressé... Figure-toi, que depuis une heure je devrais être partie !... Ta es là à te caresser les favoris, à me faire perdre mon temps, et tu ne te doutes pas qu'il y a dans un fiacre, au coin du boulevard Ilaussmann, un bon jeune homme qui m'adore et qui m'attend !... Et s'il a perdu patience? s'il est parti? moi qui meurs d'envie de l'embrasser I Allons, mon Jacqiîot, file vite. Voilà que j'ai mie mon chapeau et mes gants...
Gonsterney se leva, riant aux larmes. Il baisa la main de sa maîtresse et salua son amie en lui disant:
— Gomme elle est drôle 1 hein ?
Et il clignait de l'œil en montrant Sarah, avec un gros rire d'homme heureux.
Puis il s'en alla.
Cependant l'amie, gagnée par la gaieté de cet amant satisfait, se tordait les côtes à son tour. Mais la comédienne la prit par la main :
— Allons viens vite !
Elle lenti'aînait dehors. Au coin du boulevard, elle lui montra un fiacre. A la portière, le hcii jeune homme annoncé, Gharles Rochey, lui faisait des signes.
DB [/l!-:FHJErsC.E d'UN FliU.M 149
— Eb bien ! s'écria l'artiste, est-ce que j'ai menti?
Chaque jour, c'était une histoire aussi joyeusfc* Le défilé incessant des amis, des courtisans fournissait à la comédienne mille prétextes à folies dont les victimes riaient, mais moins franchement que Gonsterney. Il fallait à Sarah une cible, et il lui en fallait n ^e tous les quarts d'heure. Le dernier invité sorti
i salon semblait toujours le plus malmené, la
rnum qui l'accompagnait, descendant jusqu'aux grimaces derrière son dos, jusqu'aux simulacres de coups de pied, mais les autres, restés au coin du l'eu « écoppaient » plus encore, quand venait leur tour, et, les uns après les autres, amusaient après s'être amusés.
A certains soirs, aucun n'osait s'en aller, à la pensée du débinage qui suivrait son départi
Et puis, c'était le théâtre qui, encore et plus que
it, alimentait la verve méchante de Sarah. Elle y tenait, par son tapage plus encore que par ses succès, une place énorme, peu en rapport avec sa fluette I .sonne, et y revenait toujours dans ses conversa-
)ns, dans sa vie courante. Comme toutes les vraies aclrices, elle l'aimait du reste pour lui-mêi ne, pour la laideur de ses dessous, la vulgarité de ses coulisses, autant que pour l'éclat de ses triomphes.
Ce théâtre, «lie le transportait partout. La mode
150 Lh:s mi:mohies d:-: saraîi barnum
du reste, vers la ûa de iEiiipiie, était aux représentations intimes, aux scènes improvisées, au cabotinage universel. Quand Sarah n'était pas pri?e par le Parthémn, elle était presque toujours invitée à venir dire des vers ou jouer le Voyageur dans les salons. Ges représentations devant des auditoires reslreints et choisis ne manquaient pas plus de gaieté que les autres. L'une d'elles fut marquée par un inci'i'^Tit comique dont on s'amusa longtemps.
C'était chez Arsène Houssaye, l'ex-directeur de ]a Comédie Française, l'homme d'esprit et le fin littérateur qui, à force de peindre ou d'étudier amoureusement son cher dix-huitième siècle, en a ressuscité l'exquise urbanité, la grivoiserie au ;«i élégante que spirituelle, et a comme rajeuni If grâce poudrée d'iris de cette incomparable époque.
Sarah, en retard ainsi que^toujou ^. revêt vite son costume de trouvère napolitain et s'embarque dans un fiacre avec son amie Pigeonnier, la Sylvie du Voyageur. Les deux artistes arrivent^ entrent en scène chacune à leur tour, et, à peine réunies, tout. en échangeant leurs répliques, se disent du regardi leur étonnement : le public rit aux premiers rangs, rit en dessous, sous les claques, sous les éventails, sous les mouchoirs, d'un rire discret de gens du monde, mais enQn rit.
DE l'influence d'UN FEU... 151
Sarah se fâche. Son orgueil se cabre. Elle mâclie ses vers, fronce le sourcil. Mais, bien^.ôt, c'est au tour de sa compagne de s'irriter, otr, maintenant, le trouvère rit aussi, et non moins en dessous h cause de son rôle. Sylvie n'y comprend plus rien. Sa bonne amie, profilant de ce qu'il n'y a pas de souffleur, veut-elle lui causer un manque de mémoire? Elle s'étudie, parvient à ne pas rater ses elîets et ses répliques, mais, une fois rentrée dans le petit salon qui sert de coulisses, elle apostrophe vigoureusement la Barnum.
Celle-ci, que plus rien ne gêne, rit plus fort, bien à son aise, et dit enfin à sa camarade ahurie :
— Tiens, regarde I
Et elle montre sa jambe gauche.
Horreur! Elle s'est habillée trop vite; déplacé par les cahots de la voiture, le mollet a tourné et étale sa rotondité bouffonne sur le devant de la jambe : l'actrice a l'air d'avoir une grosseur sur le tibia I
— Tu comprends, dit-elle de son air narquois qui se moque de tout, voire du ridicule, quand j'ai vu que tous ces gens riaient, j'ai profité de ton monologue pour suivre la direction de leurs regards et savoir ce qui les amusait si fort... J'abaissv^. l&^ yeux et j'aporçois ça!... Du coup, je n'ai i>as pu tenir mon sérieux! Pour un peu, j'aurais éclaté en