EN COMMANDITE
Tandis qn'arrêlés à chaque pas par les anecdotes souvent typiques dont foisonne l'histoire de noire héroïne, nous nous interrompons pour bavarder en chemin, les années s'écoulent et Sarah Barnum so modifie avec elles. Pour être exact, c'est par un portrait nouveau que nous devrions clore nos chapitres, et il serait, pour cela, rationnel de consacrer chacun d'eux à une période fixe de la vie de la comédienne.
Être rationnel, ce n'est pas toujours être amusant. Foin donc des plans réguliers, des prétentieux arrangements ! L'école buissonnière est plus intéressante. Ce n'est pas, après tout, un tableau que nous avons l'ambition de faire, d'autant qu'à force d'accu-
muler des croquis, nous pouvons arriver o composer une mosaïque, moins savante évidemment el il'un art inférieur, mais qui rendra le lecteur induîgeni par la variété de ses couleurs et la confusion voulue de ses lignes.
L'Empire croule. La guerre se déchaîne, effroyable Paris est investi. Nous retrouvons notre tragédienne ou, si on préfère, notre comédienne (Sarali — m fût-ce que par son mode de vivre h la ville — cuma lant les deux genres) à la tête d'une des ambulance que la capitale assiégée a créées dans tous les eu. blissements publics disponibles. Le Parthénon es transformé en hôpital, le râle des mourants y rem place la douce musique des vers.
Gomme toujours, la Barnum a pris son rôle plu qu'au sérieux et est entrée dans la peau de son nou veau personnage. Il faut la voir arpenter le foyer o s'entassent les lits des malades, se démener, s'agiiei pour comprendre la multiplicité des heureuses diï positions dont l'a douée la nature ! Seulement, un chose gâte la joie confuse qu'elle éprouve dar l'exercice de ses fonctions nouvelles et dans l'élalas i de sou autorité. Oui ou non, les ambulances son j elles faites pour recevoir des blessés? Oui; n'est-( \ pas ? Alors pourquoi fait-on d'elle, ambulancière c i vocation, une infirmière banale ? Le Parthénon deva
DE L IXF.M'ENC;: \)V
ecevoir des soldats ramassés sur les champs (\q ^.^aille et ïioii des fiévreux ou des convale' ^on: )lots attemts de consomption, de boulimie ou de lysenlerie. Que le théâtre se l\\sse ambulance, c'est jeau, c'est grand, c'est noble ; mais qu'il se trans- 'orme en hôpital, pouah !
El l'artiste se promenait sur le balcon, regardant, :omme sœur Anne, si elle ne voyait rien venir. Oh l qu'elle aurait béni la voiture marquée de la croix rouge de Genève, qui lui aurait apporté un blessé, un blessé pour de vrai, bien éclopé, bien intéressant, un de ces soldats qu'on panse avec de la charpie, qu'on opère avec de jolis outils bien luisants, et non un de ces pâles fiévreux qu'on abreuve de quinine «t de sous-nitrate de bismuth !
Pour un peu, elle aurait pris un revolver et serait allée s'embusquer près des fortifications pour se confectionner à elle-même un blessé sérieux : Elle Taurait si bien soigné ensuite !
Hâtons-nous de le dire : tout en nourrissant lo désir d'avoir de sérieuses victimes — désir inspiié par la généreuse émulation qui régnait entre les diverses ambulancières — l'actrice avait pour ses malàdor la tendre sollicitude et le déyouernent absolu qui furent l'apanage de toutes les Parisiennes pendant l'horrible siège.
158 LES MEMOILXES Di: SARAH BAPNUM
La Barraim n'était pas seule, d'ailieurs, au Uiéâlre. Son aniio Pigeonnier la secondait de son mieux, tout en faisant moins de bruit. Mais notre héroïne qui, m orne en cette làclie d'abnégation et de sacrifice, se croyait encore en scène, apportait dans ses manières son amour du « paraître » et sa puérile jalousie contre quiconque pouvait se faire remarquer à ses côtés.
Une ex-sage-femme que ses pseudo-connaissances médicales avaient fait adjoindre à l'artiste comme aidc-inlirmière, n'aidait pas peu h développer chez elle ces sentiments déplacés. Cette faiseuse d'anges, horriblement astucieuse, rêvait de se faire une situât!-T^n à l'aide de la Barnum et flattait sa vanité, soufilait sur ses rancunes. Chaque matin, elle l'entretenait de faux rapports, mais, pour réussir, iJ fallait que la mégère la brouillât avec Pigeonnier. Elle y travailla sans relâche et voici comment elk réussit :
Pigeonnier, alors dans l'aisance, en faisait profite l'hôpital qu'elle entretenait de vivres; mais vint ui moment où, toutes ressources taries, il fallut songe h s'adresser aux gens charitables. La Barnum écrivi alors h quelques banquiers millionnaires et à cer tains gens connus, pour demander des secours. Mai ses correspondants trouvant qu'elle eût pu se déran
DE L'iM'LUENCiï DU SUCCES... 159
gcr pour los venir implorer, ne lui répondirent pas.
C'est alors que Pigeonnier commença, avec la baronne de Raps et chez les mêmes personnages, une tournée qui, au bout de deux jours, avait rapporté déjà plusieurs milliers de francs.
Le lecteur qui a bien voulu nous suivre jusqu'ici, s'il se rappelle ce que nous avons dit du caractère de la Barnum, comprendra ce que put être sa jalousi:\
La sage-femme réchauffa soigneusement ceîTe-ci, et l'orage éclata un beau matin, à la suite d'un déplorable incident.
En l'absence de Sarah, que ses fonctions n'empô- •! aient pas de vaquer à ses petites affaires, on aparté un malade gravement touché. Pigeonnier le çoil et apprend du médecin que le soldat couve nit-ôtre une fièvre typhoïde ou plus probablement •îc variole, qu'en les deux cas, son mal est contai-^ux, mais que lui, docteur, n'ose cependant rendre sous sa responsabilité d'ordonner son transport fi Bîcêlre, ce transport, par le froid épouvanbîe qui règne, risquant de le tuer.
' -îisîo répond qu'elle ne craint rien pour elle- .•■v:inl déjà soigné des parents atteints de ces Wr-^ o[ qu'on a d'ailleurs aménagé quel-
ques loges pour recevoir les malades alloinls d'aflectioîis contagieuses. Sur quoi, elle fait installe i* le soldat dans une des susdites loges et déclare qu'elle se charge de lui.
Sarah rentre, apprend le fait et, tout do siûto s'emporte. On va contaminer l'ambulance! infecter le foyer! tuer tout le monde! propager l'épidémie ! — Jamais I
Ce n'est pas qu'elle soit inhumaine. Gomme toutes ses camarades, nous le répétons, elle accomplit vaillamment son devoir- Seulement, elle aime à faire sentir son autorité, elle veut contredire, contrarier sa rivale et elle ne réfléchit point que son enfantillage peut devenir homicide. Sur son ordre, on emporte le soldat à Blcêtre : il y meurt en arrivant I
Gela fit quelque bruit. Pigeonnier, naturellement, reprocha ce meurtre à son amie. Il s'ensuivit une scène. La Barnum se dévoila telle qu'elle était, envieuse, haineuse et rancunière. Ses propos farent tels, ses injures si horribles qu'un journaUste présent à l'explication, chroniqueur de l'orchestre au Barbier, le spirituel Mautier, s'indigna et cria à Pigeonnier en lui montrant la tragédienne blême de rage :
— Je ne sais pas si vous lai pardonnerez, mais moi, jo ne l'oublierai jamais !..
DE l'influence DU SUCCES... 161
Pigeonnier devait pardonner, comme non? fe verrons parla suite, maià, pour l'instant, elle partit, refusant de faire, sur l'homicide commis parSarah, le rapport que lui demandait l'autorité. Elle alla olMr ses services à la « moins en vue» des ambulances, celle do la Chaussée Glignancourt, oii elle eut l'honneur de soigner les bles-és jusqu'à la fin du siège, el d'être la i-eiil' artiste, la seule « laïque » môice aux religieuses.
La mort du pauvre varioleux fut vite oubliée et la Barnua, désormais débarrassée de sa rivale, joua de SOS fonctions pour abuser Gonsterney, vivre au Parthénon à sa guise et y mener une vie peu mélancolique.
C'est ainsi qu'elle y donnait rendez-vous au marquis do Rogé. encore un ex-amant d'Anna Deslions. Ko se contentant pas de le recevoir dans sa loge, elle Fallait voir chez lui. Une nuit, elle y gela. Le lendemain, la provision de bûches de l'ambulance éprouvait une saignée, grâce à laquelle la chambre du marquis devenait moins glaciale.
Le clier de Rogé ne lui en eut, semble-t-il, qu'une médiocre reconnaissance.
Comme un ami l'interrogeait sur ses impressions, au lendemain de la première visite... nocturne de Sarah :
— Mon Dieu, cher, répondit-il gravement, je ne sais que te^dire... La lumière s'est éteinte, X^^ senti un souffle, j'ai entendu un bruit d'osseleis qui s'entrechoquent : c'était une âme qui passait...
Le siège fmi, Paris se ravitaille, mais la Commune éclate. Gonsterney emmène sa maîtresse à Saint- Germrùn, pour attendre la fin de la crise, à l'abri des accidents. Là, môme vie qu'au Parthénon. « Jacquot » demeure myope. Après des tâtonnements, le choix de Sarah, guidé encore une fois par son incurable jalousie, se fixe sur un jeune clubman, M. Armand O'Konil, grand joueur.
Ce noble Irlandais, isyu de sang princier, était en elîet, pour l'instant, l'adorateur en titre de Reine. La Barnum ne pouvait manquer d'envier le bonheur de sa sœur et de le détruire. L'ex-Cendrillon avoir pour amant un gentleman aimable, d'une jolie figure et d'une position aussi belle? Allons donc I Jamais de la vie ! Ou se mit en campagne, on vainquit, et, de Reine, les hommages d'Armand O'Konll allèrent à la comédienne. Reiue pleura. -— mais elle en avait l'habitude.
Cependant, le nouveau venu, de simple courlïsan au rlébut, s'aniouracha peu à peu. Des tiraillements se produisirent. Il devint jaloux, ne pouvant plus sentir Gonsterney et se révoltant de tout son orgueil
DE l'influence DU succi:s... 163
>nd il réfléchissait à la fausseté de son lole. Etre lanl (le cœur d'une femme, cela s'allie mal avec ic port d'un blason royal !
Aussi, résolu d'en finir, le jour où, revenu à Paris, le jeune homme eut la chance de gagner à son cercle cinquante mille francs en deux heures, s'empressat-il de courir chez Sarah :
— Cher ange , lui déclara-t-il en brandissant •son portefeuille , j'ai là une jolie collection de bank-notes... Tu vas me faire le plaisir de mettre ton banquier à la porte et de m'aimer h mes heures. Hein?...
Il ne lui fut répondu ni oui ni non, mais, le lendemain, Consterney se trouvant seul dans le boudoir de l'artiste, la femme de chambre entra portant une facture dont, dit-elle, on demandait le règlement immédiat.
— Chéri, passe-moi donc dix louis que je paye celte note! soupira la Barnum.
Le financier fit la sourde oreille. Môme, il resta insensible aux « mon bon Jacquot » qui lui furent prodigués. Il n'était pas avare, mais vraiment il ne pouvait faire plus. Déjà il avait payé à sa maîtresse trois mensualités d'avance. Il ne lâcherait plus un sou !
— Ah 1 c'est ainsi 1 cria-t-cUe, mais vous ne savei
donc pas que c'est par pur amour pour vous que je vous demande de l'argent? Tenez, il y a O'Konil qui m'offre ciriquante mille francs pour vous lâcher!... Au fait, je suis bien bête, n'ayant qu'un mot à dire...
Elle n'acheva pas, croyant que « Jacquot » allait céder, mettre les pouces comme toujours, mais le banquier gardait son rire d'homme heureux et la considérait sans la moindre émotion, tout en caressant ses favoris :
— Ab çà! dit-il à la lin, je te croyais une femme intelligente, ma pauvre Sarah. Gomment! O'Konii t'offre cinquante mille francs et tu hésites? Mais accepte... accepte hardiment... je serai ton amant de cœurl
Sarah, interloquée une minute, tapa dans ses mains et se mit à rire « comme une petite baleine » — c'était son mot. A la bonne heure ! il était drôle son « Jacquot » ! Décidément, c'était l'homme qu'il lui fallait !
Et quand elle se fut bien « tordue », bien « roulée » avec de grands éclats de rire, on s'entendit.
Ce qui avait été proposé fut fait. O'Konil donna ses cinquante bank-notes, et d'auxiliaire, d' « extra », passa au rang de premier sujet. Il eut les honneurs de la vedette et redressa son front désormais sans rougeur.
d;% i/in: . du succès... 165
^J .'i col excellent philosophe do Gonst^rncy, il ' ' • scrupules du bon jeune homme, son pré* :ins sa charge. Et il se frotta les mains, •n Onancier pratique, qu'il faisait une ;iUu air.iire. Tous les dimanches, en effet, sa « maîuvsse » venait déjeuner chez lui et trouvait vingtcinq louis sous sa serviette. De la sorte, il s'en tirait mois avec deux mille francs. Cent louis au lieu !eu\ cents qu'il payait jusque-là, cela fait en tous p:iys cent louis de différence, cent beaux petits louis n'Tf^ le banquier, homme d'ordre, portait régulièreit à l'actif du chapilrc Frais génùvaux de sa iptabiiité particulière ! Et pour mémoire, il nola il aussi celte autre économie : l'impossibilité des avance'!, des fameuses avances qui se changeaient en ruineux cadeaux !
<)\\\ passe, tout casse, tout lasse. Un beau jour, OKonil, Français de par un acte de naturalisation, dut rejoindre le rî'giraent auquel il appartenait comme ofûcier. Avec lui, la Barnum avait connu des heures de fortune, mais leur trop irrégulière inlermillence annulait leurs bénéîices qui, dans un effroyable coulage, filaient avec autant de rapidité qu'ils éla'enl venus.
L.'î jeune homme parli, elle vo:ilut se retourner vers Con.'ilerney, l'assaillit de plus fréquentes de-
166 LI^S MEMOIRES DE SARAII BaRNUM
mandes, mais elle se heurta à do formols vQÎVi^. rjio comprit enfin qu'elle avait lâché la proio p.oiir l'ombre, lorsque le banquier, prié de reprendra son ancien rôle et sa place primitive, s'y refasa obsiinômcD.t, ne voulant pas consentir h redevenir le géiMiit responsable de la commandite Barnum, et, finalement, rompit tout net.
La meute, nécessairement renouvelée des créanciers, aboya plus fort, et plus fort gratta à la porte. Ce fat encore la dèche, mais Sarah n'en perdait ni sa sérénité, ni sa belle humeur, c'est-à-dire les deux côtés de son caractère, dont l'un ou l'autre prédominait suivant l'espèce de ses auditeurs. Gomme toujours, elle se moquait de tout, et, pourvu qr.o son amour-propre fût sauf, faisait la nique à toutes les tracasseries de la vie. Les domestiques, non payés et ne sachant plus comment se nourrir, réclamaientils? Elle s'en allai tf pour des semaines, passant son temps au théâtre, dans son atelier des Balignolles, et chez le favori du jour. Une seule chose parvenait à l'exaspérer : les continuels retours au logis de son fils Loris, à présent un gamin, qui faisait, les unes après les autres, toutes les institutions de Paris et de la banlieue, et se voyait renvoyer chaque trimestre pour non-payement de sa pension.
D'ailleurs, ce détail ne tarda pas à trouver Sarah
DE l'influence DU SUCCES... 167
ussi cuirassée qu'elle l'était vis-à-vis des autres raverses de son existence. Elle avait bien autre hose à penser! M. Perrinet, le directeur du théâtre lorneille, la première scène dramatique de l'Europe, omme aussi la plus subventionnée, venait de lui ffrirun engagement. Rentrer comme officiante dans 3 Temple où elle avait débuté à la façon des futurs rands prêtres qui s'initient aux beautés de la vie eligieuse sous le surplis banal de l'enfant de chœur ; était là son plus cher Tèvo. Donc, elle ne se fit pa? rier.
Par malheur, du Ghesnel, à l'onnonce du départ c « son étoile », se fâcha tout rouge. Il y eut de haudes discussions. L'homme et le directeur parurent haut. Celui-ci alla môme jusqu'au tribunal. )n plaida, mais dame Justice considérant que si iarah était l'étoile du Farthénon, elle n'en recevait >as moins le dérisoire traitement de trois cents francs »ar mois, no condamna la fugitive qu'à solder un out aussi dérisoire dédit : six mille francs.
En ce temps-là, comme lors de la première appailîon qu'y avait faite la Barnum, à sa sortie du lonservatoiie, la célèbre Savard menait un peu le hcâlre Corneille, ou, du moins, y tenait /es prenlers rôles, à tous les points de vue. Son influence :liancelail bien, le nouveau directeur, Perrinet, ne
ÎG3 LES MEMOIRES DE SARAH BARYUM
la puuvant souffrir, pour ce seul et naturel moti que l'artiste avait été la favorite de son prédécesseur mais elle était irremplaçable et son talent, son illus tration la maintenaient dans sa situation actuelle.
En ce temps-là encore, un comédien talentueux mais chevelu, le beau Money, que Sarah avait côtoy au Parthénon sans le remarquer, à cause de la divei site de leur répertoire qui ne les amenait jamais jouer ensemble, et de l'infime place qu'il y tenait commençait à se créer une réputation. La Savar» admirait très fort le jeune comédien, à qui elle fai sait des avances peu déguisées
Yoilà donc la Barnum installée dans un mille ^ qu'elle ne reconnaît plus, mais oii ses derniers succè lui marquent une certaine place que son ambitio et son intrigue élargissent très vite. Elle début dans une vieille pièce du répertoire moderne et ol tient un joli four, mais elle aime son métier et ne s décourage point.
On remonte sur ces entrefaites un superbe dramt œuvre d'un poète de génie que la politique a lon^ temps écarté de la scène. C'est pour Savard un noi ■ veau triomphe, dont Money prend sa petite part - Mors, Sarah remarque celui-ci. Toujours Don Jua femelle, toujours aiguillonnée par le désir de trouve ( enfin l'homme qui doit lui apprendre le bonheur ( '
DE l/lNFLUENCE DU SUCCES... 169
jue. nouveau Biogène, elle cherche en vain, elle ;onge qu'il serait doux et piquant à la fois de prendre e comédien dans ses filets. Puis l'ambition l'excite ;t la tournure de ses affaires, toujours plus mauaises, lui fait sentir la nécessité d'un trompe-l'œil. ;:e serait très drôle d'enlever à la reine de la maison 'l l'homme qu'elle désire, et ses rôles! Cette idée la :6duit. Tout de suite elle l'exécute.
Affolé, Money se passionne. Pour de vrai, il aime a Bamum, il l'aime tant qu'il en est atrocement aloux et que le théâtre s'en amuse. Elle, plus que amais, s'incarne dans son rôle et se fait cliarme- •esse. La réclame — son seul amour — n'en souffre )as. Elle joue de l'affection de l'artiste et de sa jaousie, comme elle joue de tout, et, à leur aide, elle 'ait marcher les commanditaires qui lui restent.
Toujours pas rose, ce jeu-là, mais ne se rit-elle )as des aventures? Un an durant, elle abusera l'honléte garçon qui l'adore; un an durant, elle le persualera qu'elle est à lui seul. Il ne la croit pas à coraines heures — très brèves. Et ce sont des querelles ipomanlables.
Un jour, la dispute naît dans le fiacre qui les ranènc tous deux au logis. Poussé à bout, ivre de colère, ne sachant plus ce qu'il fait, Money qiii, pour le pas étrangler sa compagne, cherche d'instinct
r'ir: ■■]:\ chose à détruire, brise les glaces et d'un {•;i;: ;• d ! pied défonce le devant du sapin. Gris du coclior, arrel du véhicule, scandale, rassemblement. Sarah a déjà sauté par une portière. Elle ne s'esl peint cmuc, elle rit toujours. Cependant, tandis qu'elle s'éloigne discrètement de son pas léger, le comédien se débat entre un sergent de ville et h cocher. C'est chez le commissaire que l'aventure se dénoue. Il paye dix louis d'indemnité à l'automédoi et s'en va, honteux de sa colère, mais navré de 1: conduite de Sarah, rejoindre sa maîtresse. Il 1; trouve endormie.
Pourtant, la continuité de la liaison des deu; pensionnaires étonnait bien des gens. Même on pari d'un mariage. Les écLôtiers de théâtre l'annoncèren plusieurs fois. Sarah prêtait aux suppositions de c genre. Préférant passer pour folle que de laisser de viner son abandon, elle dissimulait la détresse d sa position sous les couleurs d'une passion aveugl pour son adorateur. Elle vivait chez lui, dans un aj partement de garçon sis au cinquième étage, horr blement près du ciel, et n'en sortait que pour alh à son atelier. Mais elle n'abandonnait pas son « cht elle ». Seulement, vu les factions qu'y montaiei ses créanciers, elle no s'y rendait que tard dans j nuit.
DK l'influence DU SUCCES... 171
Pauvres créanciers! ils pullulaient. L'entrée de euT débitrice au théâtre Corneille leur avait paru l'augure J'un retour de fortune auquel ils devraient (e règlement de leurs factures, et la déception qu'ils avaient éprouvée rendait plus féroce leur humeur de dogue. L'un d'eux — une modiste — se lassa de patienter et poursuivit la Barnum qui la dépistait depuis des mois et prenait contre elle, contre toute la meule, les plus habiles précautions, comme l'eût fait un habitué de l'ex-prison pour dettes de Glichy.
II y eut saisie ; mais la comédienne, nous l'avons dit, avait loué sous le nom de sa seconde tante, la mère Rouque, et celle-ci revendiqua le mobilier comme étant sien. Seuls les effets personnels de Sarah furent vendus. On devine ce qu'elle en avait laissé chez elle 1
Le côté drôle du caractère de notre héroïne, à cette que tourmentée, demeurait son étonnant sang- .. .:d. Toutes ses misères, au lieu de l'abattre, excitaient sa verve et son esprit. On se souvint long- Icmpî au théâtre Corneille, des mots cinglants ou simplement pittoresques dont elle agrémentait les ^'^•r'actes.
n jour, comme on répétait VOracle, de Feuillin, clic surprit sa camarade Emilie Brozat blottie < une Iiaignoireet guignant la scène. Brozat, une
pensionnaire de la maison, pour avoir un beau rôle devait attendre qu'une sociétaire tombât malade. Or, Sopliia Groiset, la créatrice de VOracle, unfe sympathique et grande artiste, était à ce moment indisposée, et ne venait au théâtre que lorsqu'elle le pou vait. Emilie ne manquait donc pas une répétitior dans l'espoir que l'état de Sophia s'empirant, on lui confierait le rôle, à elle comédienne pot-au-feu ; chère aux gens du Marais, et antipathique à tous pai son hypocrisie de femme mariée cascadant en cachette, et jouant la comédie comme elle eût vendu des tricots.
Sarah avait deviné ce rêve. En la voyant dans une baignoire en train d'épier, elle l'interpella :
— Qu'est-ce que tu f... là? cria-t-elle... Tu viens faire ton requin I Trop tôt, ma petite ! Il n'y a pas encore de cadavre I
Le trait fit beaucoup rire : Brozat n'étant pas aimée, nous l'avons dit. Le comédien Biron l'ayant vue, un soir, arriver au théâtre dans un coupé attelé d'uc magnifique siepper, s'était écrié :
— S'il y a du bon sens de voir une aussi belle bête traîner pareille rosse I
Toutefois, l'humeur picaresque de Sarah tournai volontiers à la bile. Elle était nerveuse, fantasque o irès vile se mettait en colère. L'insuccès de m-> .
; LUhINGE DU SUCCÈS... 173
;{< l'avail aigrie les premiers jours. Elle connut à
inenl ces heures désespérantes durant les-
.o.lios l'artiste découragé doute de lui. Et, voulant
voir, voulant être impartialement jugée, elle pria
. .-ceonnier de venir la voir jouer et de lui dire son
avis.
« — Tu es, lui écrivait-elle, le plus honnête homme que je connaisse et tu mo diras ce que je vaux... »
Pigeonnier avait oublié l'histoire de l'ambulance. Kiie vint, vit Sarah, l'applaudit ferme et la réconforta. La Barnum, rassurée sur son avenir par ce jugement qu'elle savait sincère, se mit à l'étude, voulant se tailler une revanche dans VOracle. Mais, par suite de son mauvais caractère, les répétitions * marchèrent pas précisément toutes seules. Le iobre comédien Ménier, qui prenait sa retraite .:i::ie mcltcar en scène, eut avec elle un « empoi-
» qui fil scandale.
Comme ii lui faisait une observation, cllo s'cm-
'it.i et, d*ii:iportiîiOnce en impertinence, s'oublia
.jiu'à jeter iroa rùle à la ilgure du grand artiste, en
•o.îî;) !-:v,nt du mot do Gambronne son inquali-
Ménler courut au cabinet du diroc-
iiii ilJvl iraq'j3 si S.irah n'était pas congédiée,
. Mt pj.'UiUi'o sa démission. Gela fit grand hruit.
La Djr.iu.u ayant recouvré son sang-froid com-
i74 LES MÉAIO/RES DE SARA II BÂRNUM
prit l'étendue de sa faute, et, avec sa promptitude de résolution ordinaire, résolut de la pallier aussitôt et d'en esquiver les conséquences. Et, pour ee, la rusée comédienne ne trouva rien de mieux que de courir voir l'auteur de YOracle. Feuillantin fut ensorcelé et déclara quïl maintenait son rôle à la jeune révoltée. Ménier dut avaler son affront. La coupable d'ailleurs s'excusa et, pour achever de se faire pardonner, lui témoigna la plus grande déférence. Avant de jouer /^^èt/re, elle alla lui demander des conseils.
Cette création de Phèdre fut un événement. Sarah avait dans YOracle remporté un brillant succès, — succès d'opposition, — à côté de Sophia Groiset qui y obtint un triomphe. Mais le rôle de Phèdre ne lui semblait pas destiné, Savard en étant la titulaire désignée par ses précédentes créations et par la tradition du lieu. La nouvelle étoile l'obtint cependant.
Un jour, M. Perrinet, le directeur, la fait appeler dans son cabinet et lui demande à brûle-pourpoint :
— Savez-vous Phèdre ?
Bien que surprise elle ne se déconcerta pas. Phèdre. I elle en savait parbleu ! les quelques cents vers que connaît toute bonne élève du Conservatoire Celasse de tragédie), mais avouer son ignorance c'était rater peut-être une bonne fortune...
— Oui, monsieur! répondit-elle hardiment.
DE l'influence DU SUCCÈS... 175
— Alors Vous allez le jouer ! déclara l'autocrate. La Barnura sortit radieuse. Cinq minutes, après,
la Savard, mandée à son tour, pénétrait dans l'antre directorial.
— Madame, lui dit M. Porrinet, vous savez que vous jouez Phèdre dans trois jours?
— Gomment, Phèdre! s^écv'm l'artiste. Et dans trois jours ?... Mais vous n'y songez pas, monsieur ! Il y a des années que je n'ai joué ce rôle, et vous voulez qu'en trois jours je le repasse? mais c'est impos- -^-le!
— Pourtant, cela sera ! riposta le directeur. Yous reprendrez ce rôle, et dans trois jours...
— Mais, monsieur...
— C'est ainsi, vous dis-je ! D'abord, ce spectacle est annoncé... Phèdre sera donc jouée !
— J ' ne le jouerai pas !
— Comme vous voudrez !
^t la Savard, comme elle l'avait promis, tint pour ..,.ls ses bulletins de service. Elle espérait que M. Pcrrinet devant son refus changerait d'idée : il :i fut rien. Le pachalick, haïssant l'actrice autant qu3 son prédécesseur l'avait aimée, goûtait, pour revenir sî:r sa décision, un trop savoureux plaisir à désespi^rer la pauvre femme. El, au jour fixé, Sarah parut dans Phèdre, Si ce fut un c;éve-cœur peur son
aînéo et sa rivale, il est superflu de le dire. Savard pleura ûe rage et souffrit d'autant plus que la Barnum remporta un triomphe éclatant. L'amnitieuse jeune femme avait exécuté ce merveilleux tour de force d'apprendre son rôle en trois jours, de le creuser sans repos, aidée du reste en son étude par les précieux conseils de Ménier, le grand comédien, que le talent de sa jeune élève enthousiasmait au point de lui faire oublier leurs querelles anciennes.
Le succès fut aussi grand que l'avait été l'effort. La critique se demanda même si une seconde Rachel n'était pas née et proclama étoile de premiers grandeur l'astre que son jeu dans VOracle avait déjà désigné à tous les télescopes.
La pièce de Feuillantin avait fait pressentir seulement les qualités dramatiques de l'actrice. Elle y avait, sous le velours, fait deviner ses griffes, mais là, dans Phèdre, elle les sortait en plein, et laissait déborder la furie professionnelle, la fougue qui désormais allait être la caractéristique de son talent au théâtre, comme leur absence était la caractéristique de son incomplet tempérament de femme. i
Seulement, la Savard, dont cette jeune gloire était la condamnation, ne tarda point à se plainclie. La nouvelle venue accaparait tout et on ne luisail plus
DE l'influence DU SUCCES.. . 177
jouer l'ex-étoile. Elle alla trouver Perrinet, demanda à réapparaître d'une façon digne d'elle sur la scène de ses triomphes d'autan.
Le directeur écoula ses doléances sans mot dire, sans un geste, mais, tandis qu'elle déroulait son mélancolique chapelet de récriminations, il la fixait de son œil dur.
A la fin, l'attitude du vieillard impatienta la visite* s l\
— Mais répondez-moi donc, au moins ! s'écriat-alle. Dites-moi ce que vous voudrez, mais ditesmoi quelque chose... Qu'avez-vous à me regarder aiuri ?
Alors, lentement, comme pour faire entrer plus avant dans ce cœur meurtri la lâche cruauté de sa réponse, il laissa tomber un à un ces quatre mots :
— Je vous regarde... vieillir !
Sarah, elle, pour l'instant, ne vieillissait pas. Le succès l'avait embellie , l'avait faite exubérante. UOracle dont elle no parlait plus que comme d'un fétiche avait marqué dans sa vie une nouvelle étape. Tout lui souriait à présent ; tout lui réussissait. La réclame dont elle jouait à ravir avait permis la reconstitution d'une société en commandite solide celte fcis- Puis, il n'était pas jusqu'au terrain artistique sur lequel elle n'entrât en victorieuse. Elle
178 LES MÉMOIRES DE SAnAII BARNUM
exposa au Salon une œuvre qu'on remarqua beaucoup et dont on parla davantage. Le grand artiste, Gustave Dargent, était à ce moment du dernier bien avec elle.
Et ce fut aussi, à cette époque, qu'en exécutant un caprice original, elle franchit le dernier échelon et se trouva une femme aiinvée. C'était un matin ; elle venait de congédier un riche entrepreneur de chemins de fer venu de Nice pour lui présenter après minuit ses hommages respectueux, et qui avait payé dix mille francs le plaisir de contenter sa fantaisie. On annonce M. Yestibul, jeune architecte de talent, que son beau-père, Ménier, a recommandé à la tragédienne.
— Pourquoi ne vous faites-vous pas construire un hôtel ? demande le visiteur.
— C'est trop cher ! répond Sarah.
— Trop cher I Allons donc I Si vous voulez, moi, Je vous propose une affaire superbe. Vous n'aurez qu'à payer les frais d'acte et d'enregistrement en signant. On vous donnera du temps pour le reste et, moi-même, je vous ferai crédit... Saperlotte? Vous avez un assez bel avenir pour ne pas hésiter à prendre des engagements I
La Barnum éclata de rire, mais, peu à peu, l'idée de se faire construire un hôtel, alors qu'elle possé-
DE l'influence DU SUCCES... 170
dait pour tout bien les dix mille francs de l'entrepreneur et qu'elle devait aux quatre coins de Paris, la séduisit entièrement. Elle prendrait seulement des précautions pour entraver les manœuvres de ses créanciers.
L'architecte s'en alla muni de son consentement et, huit jours après, Sarah était propriétaire, dans les environs du Parc-Monceau, d'un joli petit terrain dans lequel M. Vestibul installa tout de suite une escouade d'ouvriers.
Et, un riche personnage étant venu se mettre à la tète de ses adorateurs, l'actrice vogua dès lors à pleines voiles sur le fleuve de la prospérité {vieux style).