PREFACE XV
ru^étant femme, comédienne et spirituelle, vous savez ibserver et rendre, donnez-nous d'autres livres^ Vautres documents.
C'est la grâce que Je nous souhaite, en vous assu- -anty chère Madame, de ma respectueuse et reconnaisante amitié.
Paul Bonnetain.
Paris, 28 novembre 1883.
Au îVi]:i-',^;r (la Ccnlrey à Montliiçoa.
Monsieur,
Je lis Textrait suivant de votre journal :
« Al"* Marie Colombier, l'auteur désormais célèbre de Sarah Barnum, appartient par sa naissance à notre département (Creuse). M"" Colombier est d'Auzances.
« Suivant l'exemple de notre député Lacôte, elle vient de se faire souffleter et cravacher par la pauvre Sarah Beruhardt, qu'elle avait cherché à couvrir de boue daus son livre. T)
J'ai lu, certes, depuis quinze jours, bien des récits sur le • drame de la rue de Thann » , et presque tous les commentaires vertueux soulevés dans la presse des deux mondes par mon livre • abominable » . Mais, tandis que la verve fuimoristiquo de certains articles fantaisistes me faisait
H Lr.TTP.E AU t;édacteur DU Centre
rire de bon cœur, votre simple note me donne envie de causer avec vous « entre pays » . Voulez vous ?
Oui, je suis d'Auzances ; mais là s'arrête Vexactitude de vos renseignements.
Comment nos députés reçoivent les soufflets, je ne le sais, n'entendant rien à la politique. En tout cas, vous pouvez dire à vos lectrices que « les filles de chez nous », même après un long séjour à Paris, ne sont pas d'humeur à se laisser traiter comme de simples députés.
Si la fantastique cravache inventée par les reporters — au grand ennui du maréchal que vous savez — eut seulement effleuré Tépiderme de votre « payse », tenez pour certain, confrère, que Marie Colombier n'eut pas laissé à la troupe des gardes-du-corps de madame Sarah Bernhardt le loisir de saccager tranquillement quelques meubles sans défense. Le premier objet venu eut été entre mes mains une arme, qui eut transformé l'opérette en drame. L'étoile de M"'« Sarah Bernhardt a, — comme vous l'avez pu lire," — fort à propos mis sur mon chemin une intelligente draperie qui a rendu service bien plus encore à la tragédienne qu'à la comédienne.
A MON ri. Uv; ON m
Maintenant, peut-on fairo autre chose que rire de tout oe vacarme soulevé malgré moi autour de mon livre ?
Accordez-moi, confrère, qu'en exprimant un regret du scandale causé, j*ai montré du désintéressement; avouez que si j'affectais plus longtemps une tristesse démesurée du résultat, vous vous croiriez en droit de me soupçonner d'ironie.
Eh bien, francliise pour franchise, je trouve: la t pauvre Sarah i une cruelle 7»aillerie pour votre protégée.
Voyons, tâchons de nous entendre :
Parmi les cent mille avis contradictoires dont m'assomment les morahstes — depuis le jour oii le drame de la rue de Thann a fourni le vrai nom supposé démon héroïne — je trouve répétée cotte accusation : • Rancune inspirée par uiw question de gros sons •.
Va-t-il falloir que j'expKque le rôle des gros sous dans la vie des femmes de théâtre ?
Demandez à la pauvre Sarah quelle est la relation des gros sous avec le grand art. Elle vous dira peut-être comment les gros sous font abandonner la maison de Molière pour courir les gTands chemins, comment por.r de gros sous, on crève une à une toutes les peaux d'âne de la réclame,
IV LEÏTRI-; AU r.ELtACïi:ui\ DU Ccnir.
comment on livre les plus intimes secrets de son alcôve 6n pâture aux curiosités de la foule . . .
La question des gros sous \ Le grand couriériste parisien en philosophe à l'aise ! Pourquoi chercher alors à attendrir l'auteur de Sarah Bamum sur les « misères et les douleurs de la vie des jeunes filles que le destin jette dans la carrière tiiéâtrale ? » S'imagine-t-il par hasard que le calvaire des artistes ait été transporté tout entier sur les hauteurs de l'avenue de Viliiers, ou la côte de Sainte -Adresse ?
Vous connaissez mieux les choses à Auzances.
La petite fille qui est devenue votre compatriote, on sait parfaitement « chez nous » , qu'elle n'a pas perdu bien des heures d'école buissonniôre sous les saulaies, à écouter la cadence du battoir et le chant des laveuses, le long des rives du Cher...
A YsigQ où les petites bourgeoises jouent à la poupée, Marie Colombier était déjà le soutien d'une famille composée d'une marâtre et d'une demi- sœur...
Tenez, cher monsieur, l'indignatioD me prend à la fin, en sougeant aux amertumes venues de cette question des gros sous, et à la femme qui
A ilO.XTLUÇON
ose so reconnaître pour le type vivant de ma Stirnh'harnmn !
Je n'ai janiais fait aJlasion qu'avec une dis-
:ii>ii absolue à toutes ces blessures intimes. Aujourd'hui, l'on m'accuse de trahir TaDÙtié, et les moralistes en appellent à ropinion ; que celîe-fi prononce !
Oui, des années, de longues années durant, j'ai été la camarade, la confidente, lamie dévonco do colle pour qui on me prête aujourd'hui une haine de peau-roug-e. Longtemps mon amitié s*<ist montrée infatigable, comme celle que Ton a pour une sœur d adoption. Poiu* Sarah, j*^ai lassé mes relations, combattu les hostilités, courtisé la critique, eûiployant sans mesure les amis que m'avait valu le hasard de brillants débuts. A l'époque où l'artiste était discutée, niée, la femme détestée, je rdi défendue, aidée sans compter, affrontant les quolilKïts «ur ma naïveté, bravant la calomnie.
J'ai mis bien du temps à renoncer à cette camaraderie, dont ma simplicité faisait tous les frais, me bouchant les yeux pour ne pas voir qu'on me prenait pour dupe...
La question des gros sous !
t^uo^'c ai-je eu l'inspiration di la traiter avec moins d'insousiance, le jour où Mlle Sarah Der-
TI LETTRE AU RÉDACTEUR DU Centre
nhardt a fait appel à mon inaltérable amitié pour que je parte au bout du monde, dans les vingtquatre heures, afin d'empêcher un krach que les gros sous, beaucoup de gros sous pouvaient seuls conjurer !
Tout autre que ce « mouton » de Colombier, avant d'abandonner sa maison, de sacrifier ses intérêts les plus chers, eût pris une précaution plus solide que la parole de Mlle Sarah Bernhardt.
Je vois encore ceUe-ci à la gare du Havre, à l'heure de son départ. J'entends encore la voix d'or s'adressant aux intimes par la portière du wagon : « Veillez bien sur Colombier ! Qu'elle ne se casse rien et ne manque pas le train de demain. »
Le joli traité qu'une femme de tête eût fait signer ce jour là ! Mais Colombier ! Allons donc I Son amie Sarah lui avait dit : t Tu es la seule qui puisse me rendre ce service. Quitte tout et viens remplacer ma sœur, je t'en supplie, tu me sauveras. • Colombier ne voit que cela. Elle part.
Oh ! une fois là-bas, par exemple, c'est autre chose : un mois s'écoule, Colombier n'a pas encore^ d'engagement signé ; et à l'heure des appointements, l'impressario me fait payer par intcr{)rète