‹ Les mémoires de Sarah Barnum. Avec une préfChapitre 7 sur 20 · A. MONTLUÇON TII · texte numérisé non relu

A. MONTLUÇON TII

la moitié du chiffire convenu. Je cours à Sarah, qui me dit :

— Écoute, ma sœur Jeanne va mieux et nous rejoint dans une quinzaine... Tu comprends que je n*ai pas envie de rembourser les avances qu'elle a reçues, ni de lui envoyer de l'argent à Paris. . . quand elle peut gagner des appointements... Elle va reprendre ses rôles . . .

Abasourdie, je dis à Sarah que, puisqu'elle n*a plus besoin de moi, je vais rentrer en France.

— Pas du tout... Je te garde. J'ai besoin de toi. Si Jeanne n'avait pas la force de jouer ! . . . Vous partagerez les rôles... Pour les appointements, vois Abbey.

Je répète que j'aime mieux m'embarquer.

Alors, elle, froidement :

— Tu veux partir ? . . . Vai. . . Seulement. . . je te préviens. En même temps que toi, arrivera une protestation signée des camarades. Je dirai que, jalouse de mon succès, tu m'as quittée pour compromettre ma tournée.

Puis reprenant sa voix de charmeuse :

— Voyons, Marie, tu ne peux pas me quitter comme ça. Tu vois bien que je ne puis faire autrement.* Allons, je t'en supphe, accepte l'engagement. Je sais bien que ce n'est pas la situation que

TDI LETTRE AD RÉDACTEUR DU Centre

je t'ai promise. Mais pour les rôles, bail ! Tu sais, ea Amérique ! Qiiant auxappointements, j'ai pris avec toi mi engtigemeiit moral, c'est le seul qui compte. Celui du directem* est pour la forme. . . douter de moi, ce sei^ait me faire injure. . . Signe avec Abbey. Sitôt que je serai à même deie faire, je tiendrai ma parole.

Et des protestations, des cajoleries. Cette grosse bête de Marie signa. . .

Les gros sous ! Il m'a bien fallu les compter dans ce voyage qui dura huit mois, sur lesquels six mois en route, jouant tous les jours dans une

ville nouvelle, j'ai dû soir et matin, aligner des chifîres trop gros pour des appointements dérisoires, réduits encore par les retenues destinées à l'embourser un mois d'avances faites, mdtié en argent, moitié en billets à ordre signé Sai*ah Bernliardt; six mois où j'ai vu sans masque l'apre égoïsme, la cupidité rude et sèche de celle pour qui j'avais tout quitté; six mois pendant lesquels elle m'a distillé goutte à goutte l'amertume et le fiel, blessant à plaisir l'artiste et la femme, exaspérant^ ramie par une iougue suite de déloyautés voulues, do perSidies gratuites, ^e moehiïncetés pour l'amour de l'art...

mo.nti.cî'.jN li

n\ oui ! J'ai compté mes gros sous, qiiaiK3 la

l;i retour eu Franco, la tournée étant finie,

jiice.s empochés, je me suis trouvée, moi,

.ioiit iie ne pouvoir partir de New-York

ibuto lie quelques dollars, que la grande artiste

me rcfrisa sous le prétexte que ses comptes n'é-

taioiit pas faits avec son agent!...

"j^î: cette arrivée au Havre! Ces huissiers ins-

mcntant pour, le compte de la couturière à laquelle ma tournée improvisée m'avait obligé de recourir, ces malles saisies et plus tard vendues h riiôtel Drouot.

Je n'est pas tout!... De retour à Paris, l'impossibilité de tenir les engagements antérieurs, la lutte au papier timbré ! Et parmi les créanciers poursuivants, qui ? Sarah Bernhardt réclamant le paiement des billets que j'avais négligé de retirer d'entre les maius de son agent... Mais cette fois, je me regimbai, je menaçai d'un contre-procès, du témoignage de l'agent. . . Les poursuites cessèrent. . . Les deux années que m'ont valu toutes ces aventures b.'uyantes, les tentatives littéraires qui en ont été la s-iite et qui m'ont attiré tant d'anathèmes; comment perdre de vue que tout cela a pour origine l'ingratitude sereine de Mlle Sarah Bernhardt?

LETTRE AU RÉDACTEUîi DU Centre

On parle d amitié trahie !

Je vou? le demande, monsieur le lédacteur, à vous que je ne connais pas ; si les amis de Mme Sarah Bernhardt s'entêtent à voir dans ma Sarah Barnum la photographie de leur idole, n'avais-je pas chèrement acheté le droit de donner du pied dans l'argile de la statue ?

Mais disent les miséricordieux quand même, il faut pardonner à Sarah en l'honneur de son grand talent.

Halte-là ! Sarah est une étoile du grand art. Oui! Eh bien, talent comme noblesse oblige. Le plus haut génie ne saurait justifier la déloyauté habituelle, la sécheresse de cœur, la perversité de tous les instincts.

Quant à la boue que mon livre^ selon vous, monsieur jette sur Sarah Barmtm^ permettez que je mette sous vos yeux, la lettre suivante, écrite par Mme Sarah Bernhardt à Louis Besson de VÉuènement, à la suite du succès remporté par M. Damala dans le Roman Parisien.

Monsieur Bresson, — Je vous prie donc: ne m'insultez pas au-delà des limites du possible. — Dites et faites, pour M. Damala, tout ce qui vous plaira de beau, de bien et d^ noble ; mais vous qui avez lu les lettres écrites à M'»» Mi-

A MONTLUÇOX XI

nelli, vous qui savez que je les ai rachetées trente mille francs pour éditer un honteux scandale^ vous qui coi;ii lis- 9Pi î'alTaire Konîng" et qui savez très "bien que M. T^ûmriîa ne vit en ce momer.t que de l'argent payé par moi pour ton dédit ; vous qui savez très bien toutes les choses infa^ nuinte<({\n sont à l'actif de M. Damala, ne me forcez pas, par des insultes t;op violentes, à me défendre; car alors je serai oWig^ de dire la vérité sur votre protéfjé. — Je serai oblifr«?e de montrer les preuves de son déshonneur ^ et je assure que le nombre de ceux qui lui teudeut la main ;iuer:iij encore. — Donc, je vous en prie, ue m'insultez paii au-delà du possible. Je vous en prie, en mon nom r>.-.v^on!-el et au nom de celui que vous estimez.

Sara-H Beiinhardt.

' ^uel scrupule, quel ménagement, quel respect exigerez-vous pour une femme qui en garde si peu euvers elle-même ?

Je détle les honnêtes gens dont on me parle de contester à Marie Colombier le droit de portraicturer Sarali BernhaLdt.

Si d'autre part, Mme Sarali Bernhardt, trouvant le croquis peu flatteur, était venue chez moi, toute seule, pour tenter des représailles^ plus ou moins justifiées ! Oh alors, c'était de ]a crànerie! Au heu de cela, elle m'envoie son fils flanqué de deux accr iy tes I

XII LETTi!E AU RÉDACTEUR DU (?<?«• 're A MONTLUÇON

Son fils passe encore ! Il a, comme sa mère, cédé à un entraînement que j'admets. Et Ton a eu raison de le dire ; ni à l'un, ni à l'autre, je ne ferai de procès.

Mais M. Jean Richepin! Quel excuse à son intervention? Quel droit de s'associer aux colères de la famille Bernhardt? Quel prétexte avouable pour se joindre au cortège » des justiciers •, pour pénétrer avec effraction chez une femme, l'insulte à la bouche, une arme ridicule à la main?...

En finissant, cher coMipatriote, maintenant que le dénouement comique m'a fait oublier le drame, et que le rire m'a désarmée^ admirez, je vous prie, avec moi, lejuste retour du sort qui fait payer par Sarah Barmum — grâce à la maladresse de Sarah Bernhardt — les huissiers de

Marie Colombiek.

LES MÉMOIKc-ià

DB

Il n'y avait que quatre apprentis au milieu du rassemblement, mais il est juste d'ajouter qu'ils avaient seulement deux gardes municipaux à admirer.

Or, il n'est pas besoin d'être très vieux Parisien pour savoir que dans les concours de populaire, fruits ..? la badauderie urbaine, le nombre des apprentis, noyau et âme des groupes, se trouve en proportion directe avec celui des porte-uniformes massés le long des trottoirs I

Les apprentis étaient des garçonnets employés L Vîrnpriracrie Chaix, sise dans le voisinage; des petits

bonshommes délurés et vicieux. Les gardes municipaux étaient, comme à l'ordinaire, de beaux grands gaillaras, impassiblement sérieux, culottés de blanc, bottés de cuir luisant, très roides, et superbes avec le pourpre des pans retroussés de leur tunique, leurs gants à la Grispin, leur latte étincelante, et l'irradiement de leur casque...

Apprentis et cavaliers, en cette belle journée d'été de l'an 1862, stationnaient devant le Comptoir d'Escompte, pour le plus grand étonnement des bourgeois étrangers à cette partie du 9° arrondissement.

A côté d'eux, rangés le long de la façade sud du Conservatoire , une demi-douzaine de coupés de maître et une vingtaine de fiacres s'étendaient à la queue-leu-leu, jusqu'à la rue Richer,

Car, c'était jour du concours annuel de comédie, dans le Temple musical et dramatique, oîi, sous la direction d'un compositeur quelconque, trois cents jeunes pupilles de l'art et des deux sexes viennent, dix mois sur douze, demander, à des professeurs en renom, les moyens d'arriver à la gloire ou à la maison Dubois 1

Jour de concours, c'est-à-dire jour de branle-bas. La vieille école gouvernementale était révolutionnée et les quatre voies qui l'encerclent î faubourg Poissonnière, rues Bergère, du Conservatoire, Sainte-

C<^cne, pr.^naipnt elles-mêmes un air cranimation extraordinaire. Mais c'était dans la grande cour de rétablissement que régnait le plus vif remue-ménage

Piétinant le sable jaune, courant sous les arcades, s'appelant, se rassemblant, les familles des concurrents et des concurrentes mettaient, C!itre les moellons vulgaires et tristes, un tapage joyeux de ruche. Le gros de la foule et le maximum de bruit encadraient la petite porte menant à la salle de concours. On attendait la sortie.

Brusquement, il y eut un remous, un « Ah ! » général, et, de l'étroite ouverture, on vit surgir Son Exe. le Ministre des Beaux-Arts escorté du Directeur de la maison, puis une bande de hauts fonctionnaires, de critiques et de vieillards, ni journalistes, ni fonctionnaires, mais habitués des premières et fanatiques de ces petites fêtes. Tout ce monde se dirigea vers la grille et s'empila dans les coupés. Les gardes municipaux, toujours impassibles, remirent aussitôt leur latte au fourreau et, dès que la voiture ministérielle s'ébranla, s'éloignèrent avec un grand fracas.

A présent, les apprentis ricanaient plus fort, les passants s'arrêtaient plus nombreux et les cochers de flacre, remorquant leurs haridelles, s'approchaient, multipliant leurs olfros dans le brouhaha

des conrersations. Car, on ne s'entendait plus, La cour, trop petite, crevait à l'entassement croissant des gens venant de la salle. Le désordre grandissait, traversé de rires clairs et de babillages féminins dont les notes aiguës crépitaient. Des sraulas se tassaient, jouant des coudes, dans le confus ramassis des robes sombres et des chapeaux chargés de fleurs, tirant l'œil. Les familles qui sortaient maintenant de la salle essayaient de refouler les bandes pressées qui, par une prudente tactique, s'étaient échappées les premières et, tout à l'heure, grouillaient par la cour. Toutes voulaient se poster à la porte, être bien placées pour pêcher les candidats et les candidates de leur parenté.

Ceux-là et celles-ci arrivaient déjà. Les jeunes gens rouge-cerise ou pâlots, avec le ridicule de leur habit noir mal taillé et la gêne des regards, des chucho tements saluant leur apparition; les jeunes filles plus hardies, effrontées souvent, toutes préoccupées de leurs jupes, cherchant des effets, allongeant leur tôle coquette, avec des regards feignant de ne rien voir. Et des appels couraient qui mettaient dans la foule, du côté des hommes surtout, une indiscrèle joie . « Louise!... Charlotte!... Christine!... »

Sondain une voix féminine, très haute, poussa un '< Sarahl... » si fort que tout le mc?nde se retourna.

PREMIERS PAS b

Alors, au premier rang de la foule, on aperçut une petite femme très belle, au type Israélite, qui faisait des grands bras et s'égosillait pour attirer l'attention d'une jeune fille encore sous la voûte. La petite femme tenait à la main et serrait contre elle deux fillettes, dont l'une paraissait avoir dix ans et l'autre sept. Mais trop pressés, arrêtés par l'accident d'une dame qui se baissait pour retrouver son éventail tombé sous les pieds du public, les flots de spectateurs, de concurrents et de concurrentes se figeaient sous la porte, incapables d'avancer. La jeune fille qu'on avait appelée « Sarah » demeurait, comme les autres, immobile, clouée entre ses voisins. Et, durant cette minute de stagnation du courant humain que dégorgeait la salle, on put bien voir la petite f ^mme dont les signaux ne cessaient plus.

l'rès élégante, enveloppée de dentelles, madame liarnum avait, malgré son type juif, adouci d'ailleurs, de profil, par l'empâtement naissant des joues, la physionomie classique de la Vierge catholique. On lui eût donné trente ans, à voir ses traits purs, ses yeux. d'Orientale, à suivre surtout les lignes serpentines de Ron corps, à mesurer les rondeurs fermes de son corsage et de ses hanches. Cependant, un observateur attentif, s'il avait bien étudié les tempes, sous le duvet poudrerizô s'étalant des bandeaux aux

6 LES MÉMOIRES DE SARA^ BARnum

méplats des joues, eût majoré de guinze ans cette évaluation superficielle.

La petite femme, à dire le vrai, aurait foudroyé le susdit observateur. L'air plus qu'impertinent, elle tenait de la main gauche une large face à main à monture d'or, et lorgnait effrontément tou6 les gens dont elle devinait la curiosité, tandis que sa main droite, gantée de clair, continuait à manœuvrer, pareille à l'aile d'un télégraphe aérien et faisait tintinabuler à son poignet un nombre exagéré de bracelets de formes diverses trop voyants.

Soudain, le courant reprenant, coula plus fort. La jeune fille, dénommée si hautement Sarah, déboucha du porche à son tour, et courut à la petite femme.

— Maman I...

Elle s'était jetée au cou de sa mère et l'enserrait de ses deux bras. Mais celle-ci, tout en se dirigeant vers la grille, se dégageait.

— Finis d-onc : tu me chiffonnes V..

Et elle tapotait l'écharpe Marie-An toi lette, ouverte sur son corsage, dont les bordures de (i --ntelles s'étaient écrasées sous le poids de Sarah. La jeune fille abandonna sa mère, resta une minute décontenancée, furieuse de ce que les parents de ses camarades eussent pu voir et entendre, puis, elle eut un naussement d'épaules dédaigneux, en Olle qui en a en-

tendu bien d'autres. Et se penchant vers les deux gamines maussadement cramponnées à la robe de leur mère, elle les embrassa avec affectation, en commençant par l'aînée :

— Bonjour, Annettel... Bonjour, Reine 1... ' Cependant la petite femme avait fait signe à un

cocher. L'homme avança sa voiture, ouvrit la portière et enleva les sacs d'avoine noués à la tête de ses chevaux. Tandis qu'il tournait et retournait, Sarah regardait la sortie qui s'accélérait plus confuse. La mère sur fit ce regard et, tout de suite, se mit à ronchontier avant même que d'entrer dans le fiacre, oîi les deux fillettes se disputaient déjà.

— Ah l tu peux bien les manger des yeux 1 grommela-t-elle. Jolie journée! Un second prix de comédie et un accessit de tragédie 1 il est bien, ton concours!... Mais aussi, mademoiselle regardait en l'air, au lieu de fixer le jury, dont elle aurait fait ce qu'il lui aurait plu! C'est son genre : les yeux blancs ! Plafonne, ma chère, plafonne! pose pour les Assomptions! Tu verras si tu trouves des rentes dans les corniches I... Ah ! si lu t'imagines faire ainsi nos afTairea I...

Le cocher avait enfin terminé son petit ménage. Son fouet à la main, il restait derrière les deux femmes, tenant ouverte la portière. Alors eliei montèrent. La mère bougonnait toujours, mais

Sarah, penchée à la vitre, du côté du trottoir, ne lui répondait pas. Songeuse, elle considérait le Conservatoire.

La cour se vidait, et la porte de la salle ne hissait plus passer que des gens non attendus, pas pressés. Sur le faîte du monument, le soleil couchant jetait un semis d'or très ténu. A l'entrée du pavillon de gauche, il incendiait dans une plaque de marbre noir les lettres de l'inscription : MUSÉE. — BIBLIO- THÈQUE, et, sous sa chaude pluie décroissante, la mélancolie monotone des vieux bâtiments s'attendrissai'* dans un luisant sourire. Sarah ne vit rien decPia. De la maison d'oîi elle s'échappait, ses études faites, elle n'emportait ni l'amertume d'un regret, ni la douceur d'un souvenir. Ses beaux yeux indifférents erraient sur les moellons, sur les pavés, perdus dans une contemplation intérieure. Quand le véhicule s'ébranla, elle ne remua pas, attentive en apparence au défilé banal des maisons.

Sa mère récriminait encore, n'interrompant sa grognerie que pour cajoler Annelte, sa préférée. Et le fiacre roulait toujours, avec son lent balancement de ferrailles. Ce fut d'abord la rue Bergère, encombrée ie camions, révolutionnée par la sortie des ateliers et-jes magasins. A tout instant on s'arrêtait. Dans le faubourg Montmartre, on resta on panne.

PRESHERS PAS

La jeune fille, pourtant, n'avait pas une impatience. Maintenant elle regardait la cohue débordant sur les trottoirs et la chaussée, le flot moutonnant dos voitures. Ses narines frémissaient. Ce Paris firuvant, plein de vie et grouillant, après sa journée de travail, l'enfiévrait. Elle eût voulu descendre, s'y jeter, se battre avec lui, le conquérir. Des vers ardents de son morceau de concours chantaient une fanfare dans sa tête. En débouchant sur les boulevards, elle vit un rassemblement entourer une colonne Morris rutilante d'afûçhes multicolores. Et, comme elle distinguait des noms connus, dont les syllabes, en lettres gigantesques, placées en vedette, tiraient l'œil, elle se rejeta dans l'encoignure de la voiture et obstinément encore regarda le plafond ; ses lèvres se serraient, son nez se pinçait, et, l'air tenace, elle rêvait un rôve silencieux : Elle aurait des affiches plus grandes encore, et son nom s'étalerait sur Paris m lettres si énormes, que la foule en serait aveuiiôe, demanderait grâce!...

Un cri de sa sœur Annette la tira de sa songerie.

— Nous arrivons! disait la gamine, voici Snini- Roch !

Deux minutes après, le Sacre s arrêtait rue Saint il'inoré, devant une belle maison au portail inassl! cl luxueux. On paya le cocher, et la famille entra.

Sarali marchait la dernière en tapotait la rampe de l'escalier du manche de son ombrelle

Au troisième étage, sans qu'on eût sonné, une porte s'ouvrit, et une petite femme, rose et grasse, ressemblant étonnamment à la mère de la jeune fille, apparut sur le palier.

— Bonjour, tante!... lui cria-t-on, comme c'est gentil d'être venue en avance !...

Tante Rosette se laissa embrasser, puis, tandis que la bande se précipitait dans l'appartement, elle demeura fi l'entrée, ne lâchant pas sa nièce, l'interrogeant sur son concours. Mais, c'était très gentil, un second prix I sa sœur Estber était par trop exigeante...

Elle n'acheva pas, Esther l'appelait; toutes deux entrèrent au salon.

C'était une pièce assez grande, donnant sur la rue et qu'emplissait un mobilier, à première vue, très élégant, mais où l'on ne tardait pas, pour peu qu'on l'examinât de près, à découvrir cette cacophonie de choses disparates, particulière aux intérieurs de femmes galantes, dénuées de goût. Beaucoup de clinqn&îit, énormément d'objets « en imitati-^n », des meu])lcv Irop neufs heurtant des meubles trop usés, un cn^^emble vulgaire ; puis, çà et là, des traces irrécusables de désordre, voire de malpropreté. Les lampe<, qui coulaient, avaient laissé sur le piano,

sur le guéridon, partout, des cercles huileux; les tapis, les rideaux étaient tachés ; le dossier des canapés révélait de longs contacts avec des chignons trop pommadés. On voyait une bouteille de Parfait- Amour sur la cheminée, des rognures d'étoffes partout, un corset déchiré sur une table de jeu. Les - très pièces que les portes grand'ouvertes permetnt d'entrevoir offraient, du reste, le même aspect d'abandon lâché.

Cependant Sarah avait quitté son chapeau, son mantelet et ses gants; laissée seule par sa mère et ses sœurs qui se déshabillaient, elle arrangeait ses cheveux devant la glace, sans écouter le bavardage de sa tante. Sa physionomie, durant ce petit travail, n'avait pas la coquetterie curieuse qu'avoue l'œil d'une fille cherchant à se rendre plus jolie, m ni s bien la sérieuse préoccupation d'un artiste étudiant un modèle et démêlant le parti qu'il en pourra tirer.

Grande et mince, maigre à en être ridicule, la jeune comédienne avait une tête d'un caractère étrange. Les traits étaient corrects, d'un dessin pur, dont les lignes rnppelaient, mais en l'adoucissant encore et en r-yTiriant, le masque juif de la mère- Pourtant, on nVût pas pu davantage dire que ce visnge fût JoU, qu'affirmer sa laideur. Quelque chose de fuyant,

de non-formé le noyait. Il était pareil à une de ce^ têtes inachevées qu'on voit chez les statuaires. Le modelé final, le dernier coup de pouce manquait, mais, de même qu'on distingue, dans la demi-confusion de l'œuvre incomplète, l'idéal que réalisera plus tard l'artiste, on sentait, sous la gracilité de cette vague figure de dix-huit ans, la poussée latente d'une transformation, le lent travail d'une éclosion prochaine.

Pourtant, son étrangeté inoubliable ne provenait pas de ce non-achèvement. Elle jaillissait des yeux, des yeux très longs, superbes. Leur pupille changeait de coloration avec les variations de la lumière, avec les mouvements de la physionomie. Vieil oi quand l'enfant rêvait, vert Gil-de-chat quand une colère contractait ses sourcils, bleu sombre lorsqu'elle souriait. Mais on ne les surprenait pas toujours. Volontiers, la jeune fille les levait comme pour contempler quelque chose au-dessus de sa tête. Aussi, sa mère et ses camarades du Conservatoire lui reprochaient-elles de « plafonner ». Dans ces moments-là, on n'apercevait plus que la prunelle dont la blancheur nacrée bleuissait, mettant entre 1rs longs cils recourbés la même teinte humidenient laiteuse, dont les dents étoilaient le rouge grenat dirs lèvres. Le front était étrait et prématuré-

aent ridé, il ^dt déparé l'ensemble, &i les cheveux avammo" . ébouriffés et ramenés presque jusqu'aux ourcil* n'avaient dissimulé sa pauvreté laide, /oreille, trop grasse, n'était pas ourlée. Son lobe )endait trop. La peau enfin, inégalement teintée, îCmblait granuleuse. Quant aux pieds et aux mains, ils étaient grassouillets et juraient avec la maigreur Ju corps.

Sarah était justement occupée à cacher son front, sous un plus habile éparpillement de frisons, quand on sonna. Bientôt, sa mère apparut au bras d'un vieux monsieur à qui toute la maisonnée fit fête. La jeune fille elle-même, sur un coup d'œil impérieux de madame Barnum, se jeta au cou du nouveau venu.

— Ce bon monsieur Rigès I

Et elle le cajolait avec des allures mignardes où perçait parfois un accent de raillerie. Le vieillard, au contact des petites mains caressant ses joues molles, dodelinait de la tête, fermait à demi les yeux tout en coulant à sa petite amie des regards luisants, chauds de désir; sa lèvre inférieure exsangue et pendar?.'^e tremblotait, baveuse. Mais il se décida à lâcher Sarah, en sentant la plus jeune des gamines le tirer par sa manche.

Elle était sa filleule. Il paraissait du reste l'adorer. Tout de suite, il l'assit sur ses genoux;

— Te voilà, ma petite Reine I

El il la çava de bonbons dont ses poches étaient toujours pleines. î

La nuit était tombée. Tante Rosette, qui toujours se rendait utile quand elle venait voir sa sœur, alluma les bougies des candélabres. Un instant après, elle annonça que le dîner était servi. La famille passa dans la salle à manger. La mère avait pris le bras de M. Rigès et tous deux fermaient la marche, en causant à voix basse.

La Juive faisait des reproches au vieillard. Des gros mots roulaient sur ses lèvres sans que son masque de vierge se plissât. Elle l'appelait « vieux sale », lui reprochait de la tromper, de ne plus venir, de se faire avare, d'oublier leur longue liaison. Le nom de Reine fut prononcé deux fois. M. Rigès décontenancé, l'œil à présent éteint, balbutiait un continuel:

— Mais non, Esther, je t'assure...

Gomme ils s'étaient arrêtés au seuil de la salle à manger pour terminer leur explication, Sarah s'impatienta, s'assit et découvrit la soupière. Puis, elle les appela :

— Et là-bas, vous brûlerez le torchon demain : tout refroidit...

Elle les regardait sans étonnement de son œil froid.

Dan? ]a petite salle à manger, où, entrochogiiés par les deux llllettes, les cristaux tintaient, la vuix de la Jeune artiste s'élevait sonore, harmonieuse, caressante, dans un accord parfait avec les cristallines vibrations. On se mit enfin à table.

Tout le temps, on parla théâtre. M. Rigès fut très moral : la littérature dramatique se gangrenait h l'instar de l'autre. Bientôt, les honnêtes gens n'oseraient plus aller au spectacle, comme déjà ils n'osaient plus lire un roman. Au dessert, il blâma l'indulgence de Tempereur et la tolérance de la censure. Mais, quand vint le café, la conversation tomba sur les enfants, et il félicita Esther sur sa façon d'élever les siens.

ÏjR Juive, cependant, poussait Sarah du coude. Après avoir feint de ne pas comprendre, la jeune fille, sur un coup de pied reçu sous la table et renforcé d'un regard non moins persuasif, dut se lever et aller embrasser « bon ami ».

L'œil du vieillard aussitôt s'irradia comme une braise que ranime un jet d'oxygène. La comédienne, médusée par les regards maternels qui ne lu quittaient point, se laissait caresser et dissiraulall ssis répugnances, tout en frissonnant chaque fois que les lèvres fioides de M. Rigès se promenaient sur son cou ou se plantaient sur son fin menton.

Sa docilité fut payée par le dou d'un billet de banque, récompense de son succès au cqncours. Alors, la physionomie de madame Barnum s*eclaira. Mais, enhardi par cette largesse qu'il savait attendue, le vieillard fît asseoir Sarah sur ses genoux. De sa main gauche, il la tenait à la taille ; de l'autre, il lui lissait sa robe d'une friction lente et chatouilleuse, très chaste d'apparence, qui entendant l'étoffe et en écrasant les haut plissés la palpait amoureusement, se réchauffant à la tiédeur que cette jeune chair laissait filtrer à travers la soie.

La jeune fille, résignée en apparence, plafonnait, à présent silencieuse, mais ses narines froncées, le pli contractant ses lèvres disaient ses impatiences et ses dégoûts. Aussi, dut-elle s'observer pour retenir un geste et un cri de délivrance quand, à dix heures, M. Rigès se décida à la lâcher et à partir.

Pourtant, elle ne fut pas libre encore. La porte refermée sur son convive, sa mère revint s'asseoir à la table, lui prit le billet de banque, et une grande discussion commença. Sarah lui avait coûté tant, elle avait pour elle fait tels et tels sacrifices ; puis, rénumération achevée, — et elle fut longue, — Esthcr conclut en déclarant que, tout cela étant fini, sa fille eût désormais à faire son chemin toute seule. La tante appi cuvait en écho, et môme renchérissait

Elle paraissait n'être venue, rue Saint-Honoré, que pour donner son appui à la mère. Les deux sœurs, d'ailleurs, ce soir-là, avaient l'air de débiter une antienne bien apprise, faisant les demandes et les réponses, se clignant de l'œil, multipliant les gestes.

— Tu es jolie, tu as du talent, tu dois réussir... Dans ta position, une fille trouve toujours des appuis. Mais il ne faut pas être sentimentale, et, quand quelqu'un te veut du bien, regarder à la couleur de ses cheveux ou à son âge... Nous comptons que tu auras du cœur : ta mère a assez travaillé ; il s'agit de lui rendre tout ce qu'elle a fait pour toi...

Sarah les laissait dirp -refrénant mal ses impatiences. A la fin, comme on lui reprochait, avec une crudité blessante, de n'avoir pas su tirer le double do M. Rigès qui aurait donné deux billets au lieu d'un, si « elle lui avait fait risette », elle se révolta:

— Pourtant, cria-t-elle, je ne puis pas coucher avec les tiens !

La mère Bamum se dressa furieuse, la menaçant d'une gifle. Tante Rosette s'interposa, et la séance fut levée. On emmena Annette et Reine qui, impassibles, et roulant des boulettes de mie de pain, écoutaient gravement, sans mot dire, leur mère et leur SŒiir. Une demi-heure après, toute la smala était au

Mais Sarah ne dormait point. Ses grands yeux perdus dans le noir, elle poursuivait son rêve du jour : des succès merveilleux au théâtre qui missent tout Paris à ses pieds. Et elle souhaitait immédiatement, pour attendre et préparer ce triomphe, la rencontre d'un Prince Charmant comme elle le voulait. C'était un homme jeune, beau, titré et riche, très riche, immensément riche, car si elle voulait satisfaire aux appétits maternels, elle sentait sourdre les siens, si violents, si féroces qu'elle en avait peur, par instants. Alors, elle se tourna et se retourna pendant des heures, tout enfiévrée, la peau brûlante, le cœur emporté d|* s un galop fou. Où trouver l'amant qu'il lui fallait ^ Des plans irréalisables se heurtaient dans sa ôte, où passaient et repassaient des figures d'hommes entrevues çà et là, au théâtre, aux concours.

Puis, machinalement, de cette ascension à de prestigieux châteaux en Espagne, elle glissa à la pente des souvenirs. Elle revit sa vie entière, se remémorant les hauts et les bas de sa mère, hauts et bas dont toute petite elle avait subi les conséquences : heures de luxe où on l'habillait comme une petite reine; heures de sombre dèche où, vêtue d'indienne, elle mangeait son pain sec et collectionnait des calottes. Ensuite, venait, avec un retour de

la fortune au logis maternel, son entrée (3aT?s un couvent de Versailles. Là, l'ami de sa mère qui se chargeait de son éducation, la forçait à se laisser baptiser. C'était un triomphe pour les bonnes sœurs, et elle, gamine déjà fùtée, jouait merveilleusement de sa conversion afin d'être gâtée et de vivre à sa guise.

Mais, un jour, on la renvoyait : elle corrompait ges amies, disait-on. Môme, c'était là son premier étonnement, et, pour la première fois, elle se révoltait contre les injustices de l'existence. Elle n'avait que répété les propos entendus chez sa mère, et on la regardait comme un monstre. Peu à peu, par la suite, elle avait compris l'étrangeté de son intérieur, rhorreur des choses qu'on disait et faisait devant elle.

Cependant, l'idée de se secouer ne lui était pas Tenue; personne d'abord ne le lui avait conseillé et, née dans l'ordure, elle s'y trouvait à merveille, s'y roulant avec délices, vicieuse et perverse inconsciemment. Mais, à présent, tout en constatant, pour la forme, que la faute en était à sa famille, et tout en faisant sonner son irresponsabilité, elle se trouvait organisée à son goût, ne regrettait rien, devinant que, mauvaise par instinct, elle serait plus forte pour lutter avec la vie.

20 LES MÉMOIRES DE SARAH BARNtJfc

Sa prouipnade à travers le passé la ramena à ses dernièreîi années, à son concours au Conservaioire, à sa situation actuelle. Celle-ci n'était pas gaie. Sa mère le lui avait signifié carrément : il fallait que, désormais, elle travaillât pour tout le monde : maman prenait sa retraite 1

Sarah souriait à cette idée, sachant bien que l'avarice croissante de M. Rigès faisait entrevoir à la Juive une rupture prochaine. Le vieux grigou la guignait, elle Sarah, et, depuis quatre mois, elle jouissait intérieurement du désespoir de sa mère qui la contraignait à être toujours gracieuse envers le vieillard — dont souvent le porte-monnaie passait dans les poches de sa « petite amie » — tandis qu'au fond, elle crevait de rage jalouse.

Là-dessus, avec le dégoût du présent, la jeune fille se réfugiait à nouveau dans les merveilleuses chimères que caressait son imagination. Un silence énorme, durant de longues minutes, berçait ses son- J geries ; mais, brusquement, une trépidation faisait grelotter les vitres. Un fiacre attardé remplissait la rue Saint-Honoré d'un tapage de ferrailles. La jeune fille, alors, se dressait sur son coude, heureuse de ce tintamarre distrayant. Le roulement du véhicule aiiaiL â'affalblissant, mourait enfin, et elle dait plus que le vague murmure venant d

PRE^nERS PAS 21

*a rue Royale. Là-bas, la circulation était encore active, mais la chaussée macadamisée étouffait le bruit^ et la continuelle promenade des volturcs n'envoyait à sa chambre qu'une discrète rumeur où semblait passer la douceur du luxe de ce quartier riche.

Et l'enfant reprenait sa rêverie chercheuse, bercée par cet écho de Paris, pareil au chuchotement monotone d'une armée de courroies de transmission glissant sur ùes poulies bien huilées, dans une usina gigantesque.

Ce soir-là, Sarnli était d'humeur féroce. C'était par trop de désillusions en effet. Elle rentrait du thoâtre Corneille, où elle avait débuté depuis quelques jours et où ses après-midi étaient à présent prises par des répétitions. En arrivant, elle avait jeté son chapeau et ses gants à toute volée par le salon, et s'était laissée tomber sur un divan.

Elle jurait. Ce n'était pas tolérable, une vie pareille! Le directeur venait encore de lui faire un affront en plein foyer; personne ne la pouvait souffrir; on raillait ses prétentions, sa tenue, ses allures, tout... Les femmes la trouvaient laide, les nommes blaguaient sa maigreur : tout le monde lui rjf ;-

;AIIAII liARNUM

chait d'être orgueilleuse, déposer et d'avoir mauvais caractère.

Quelle baraque que ce théâtre I C'était encore un<^ jolie collection que celle de ces sociétaires, tous gens célèbres et inlatJiés d'eux I Parce qu'ils étaient connus et applaudis, se gonflaient- ils ! En montaientils des écliassesl Mais elle en avait déjà remisé quelques-uns, quelques-unes surtout. Sous prétexte qu'on les lichait en vedette, ils se croyaient tous sortis de la cuisse de Jupiter. Allons donc! avec cela qu'elle ne connaissait pas leurs petites histoires 1 C'était comme cette Savard ! une femme qui menait la boutique, maîtresse du directeur, maîtresse de Delannix son camarade, maîtresse du médecin du théâtre!

Mais le plaisir de s'être vengée, et celui maintenant d'injurier tous sèsennemis, ne la soulageaient pas. La cause de son chagrin était plus haute et la rancune seule ne la faisait pas déchirer à coups d'ongles rageurs sa large cravate de mousseline. Les méchancetés de ses camarades et l'injustice du directeur lui eussent été de peu, si son orgueil d'artiste n'avait pas saigno à l'humilité de ses débuts. Ils avaient eu licîu clans îphigùnie, dans un rôle où. elle devait briller; mais on semblait avoir pris à tâche de les étouiier. ]L\ïq avafît pnaru sans éclat, et, cq qui i'enra-

jcail, avec un demi-service de presse, devant un public de provinciaux de passage et de membres de renseignement appelés à Paris par quelque congrès. A peine « ces rosses de journalistes » avaient-ils annoncé l'événement I Seul, le gros critique Narssey lui avait consacré deux lignes de feuilleton. Encore les employait-il à la couvrir de reproches I Elle n'avait pas été le voir, et, pensait-elle, il se vengeait. De là, du reste, le plus vif de ses regrets. Puisqu'elle aimait le théâtre, elle aurait dû sacrifier son orgueil, ne pas vouloir tout devoir à son talent et se décider à. des séductions qui, en lui attirant des éloges, l'eussent lancée...

Encore cet insuccès n'était-il pas touti Certes, elle avait déjà assez de métier, assez de sens technique de la scène pour savoir combien durs sont les commencements et par quel nombre de piqûres d'amourpropre s'achète le droit de jouer autre chose que des «pannes ». En son désir de gloire, dans sa folie ambiieuse, elle se résignait à de pires épreuves, mais, voilà, sa mère la martyrisait. Chaque jour, ou plutôt vingt fois parieur, elle la tympanisait avec la mémo antienne :

— Gomment I depuis plus d'un mois, tu es engagée ei tu n'as pas encore trouvé le moyen de nous être utile!.-..

Et défilait ensuite le chapelet des reproches cruels des railleries insultantes ; de quoi enfin deveniï folle !

N... de DI... elle ne demandait pas mieux, mais personne ne la courtisait, — personnel C'était à croire qu'elle effrayait le monde I Pourtant elle ne pouvait pas arrêter les gens par la manche de leur par dessus ! Non, non ! ça ne pouvait pas durer l...

Comme elle criait plus fort, et, rageusement, trouait le reps du vieux divan pour en sortir des poignées de crin après lequel elle se coupait les doigts, tante Rosette qui, impassible, avait laissé passer l'orage tout en faisant une réussite, leva la tête et interpella doucement la comédienne.

— Petite, lui dit-elle, ça ne sert jamais h rien de crier et de jeter le manche après la cognée... Il faut chercher pour trouver, et ce n'est pas en te vautrant sur un canapé— que tu abîmes d'ailleurs,— ou en déchirant une cravate, — que tu n'as pas le sou pour remplacer, — ce n'est pas en faisant des folies et en disant, que tu réussiras. Les cailles, vois-tu, ne tombent jamais toutes rôties dans les assiettes! Il faut leur faire la. chasse, se mettre à l'atTût, saisir les occasions. C'est ce que je fais et je m'en trouve bien. Tu as une de ces occasions ce soir. Tanière vient d'aller demander des places pour les Variclés. Si on

lui donne, viens avec nous. C'est très bien fréquenté les Variétés,* et si tu n'y jettes pas tes filets, c'est que tu es une maladroite. Crois à mon expérience!...

El tante Rosette, toujours jolie, toujours adorableraont mise, se souriait aimablement • dans la lace, tout en tassant son paquet de cartes. A travers son exaltation, et malgré ses dix-huit is, Sarah était une personne essentiellement pralue, chez qui le baptême n'avait pas détruit l'intel- .'ence commerciale inhérente à sa race. Elle se calma en écoutant ce petit sermon. Rosette lui parut Darler comme la sagesse antique, et avec sa promplude de résolution ordinaire, la jeune artiste, appréciant le conseil, résolut immédiatement de le uivre.

En deux sauts, elle fut à sa chambre. Deux heures, lie y resta, se faisant belle, voulant vaincre, inventât des atours, imaginant des coquetteries irrôstibles. Quand elle sortit, elle était rayonnante. Esther, en arrivant, mangea h peine, s'habilla vite, iiîsi que sa sœur, et, les enfants dûment couchés, s trois femmes se firent conduire aux \>riétés. Jamais Sarah ne put se rappeler ce qu'on avait ué ce soir-là. Tandis que sa mère et sa tante, asises Tune à côté de l'autre derrière elle dans la

baignoire, ne cessaient de rire à chaque facétie de Léonce, elle, sérieuse, dans une attitude étudiée, restait au bord, à lorgner un à un tous les hommes qu'elle apercevait dans la salle. Elle faisait son choix.

Cependant les gilets en cœur de l'orchestre avaient remarqué cette fille étrange aux beaux grands yeux. Sa chevelure excentrique dont le chapeau clair soulignait les tons fauves, arrachait aux hommes des « très chic » approbatifs. A l'entr'acte, beaucoup de petits crevés la lorgnèrent. Leur insistance étonnée venait surtout de ce que reconnaissant Esther et Rosette, ils s'en voulaient de ne pas savoir quelle était la nouvelle venue, leur compagne. Sarah cependant demeurait impassible et ses regards se promenaient curieux et tranquilles, toujours froids. Au second acte, ils se fixèrent et, subitement, son visege se détendit; il sembla qu'un attendrissement, qu'une joie intérieure en amollissaient les traits, en adoucissaient l'expression. Instantanément, elle devint jolie. Elle avait trouvé.

A l'entr'acte suivant, les mômes petits crevés qui l'avaient lorgnée, s'aperçurent de cette transformation. ®

— Mais, ma parole, elle n*est pas mal du touti direiU quelques-uns.

El los lorgnettes furent braquées de plus belle. Sa-

rah ne les aperçut point. Ses grands yeux ne quittaient plus un jeune homme assis presque au-dessous d'elle, à l'avant-dernier rang des fauteuils. Celui-ci, d'ailleurs, répondait éloquemment aux regards de la jeune fille, et la comédienne, soudain rose, souriait à demi, une flamme allumant dans ses prunelles une lueur de vieil or. Son cœur battait comme au jour de ses débuts, rue Vivienne, et la musique de rorchestre, les chants des artistes, les mille bruits de la salle et des couloirs, les cris du loueur de lorgnettes et du marchand de programmes se mêlaient dans sa tôte avec une joyeu-^^e et fiévreuse confusion.

A la sortie, quand Esther et tante Rosette eurent pris leurs manteaux au vestiaire, elles ne l'aperçurent plus. Toutes seules, elles s'en allèrent. Aucune inquiétude ne leur vint, mais elles se sourirent, et leur sourire disait : « Il n'était pas trop tôt I »

Gomme elles atteignaient la rue Vivienne, la débutante les rejoignit :

— Je vous avais perdues dans la foule, balbutia-telle, essoufflée.

Les deux femmes mouraient d'envie de l'interroger, pourtant elles se turent après s'être concertées du coude, réjouies et rassurées par l'air CKult.-ml de la jeune fille. D'ailleurs, comme celle-ci se retoiirn-iit à chaque instant, Rosette donna un coup dd'li nnif

derrière elle, et aperçut, à vingt pas, un jeune homme qui les suivait. C'était celui dont elle avait surprix les regards bombardant Sarah tout à l'heure, au théâtre. Vite, et à voix basse, elle communiqua sa découverte à Esther, mais en l'empêchant de tourner la tête. Dès lors, les deux femmes s'ingénièrent à laisser libre la comédienne. Elles causaient entre elles, se tenant par le bras, comme oubliant sa présence; tâchaient de s'en faire séparer par les passants, ou bien encore, sans l'avertir, s'arrêtaient court.

Au fond, en dehors de leur joie de voir enfin leur élève se lancer à la conquête de l'homme, elles éprouvaient une émotion attendrissante, un rajeunissant retour à leurs propres débuts. Actives encore, et nageant, Rosette surtout, en pleine vie galante, elles n'en ressentaient pas moins le secret et délicieux chatouillement dont les débuts d'un cher apprenti égayent le cœur de parents tendres, mais vétérans hors concours du métier qu'embrasse leur rejeton I

On arriva de la sorte rue Saint-Honoré. Le suiveur, que l'invite des beaux yeux de Sarah avait décidémenv' enthousiasmé, conservait ses distances, feignant d'être un promeneur indifférent et trahissant seulement ses amoureuses préoccupations par les fréquentes extinctions de son cigare.

Les deux sœurs, qui, à l'approche du logis, avaient pris de l'avance, entrèrent les premières, très vite, pour permettre à Sarah d'échanger 'quelques mots avec « son amoureux ». Elles étaient déjà sur leur palier quand la jeune fille les rejoignit. Ce soir-là, pour la première fois depuis de longs mois, les deux femmes l'embrassèrent avant de s'aller coucher. La mère soupira :

— Allons! tu es une bonne fille I

Et tante Rosette, réellement attendrie, accompagna sa nièce jusqu'au seuil de sa chambre. Maintenant elle venait tous les jours rue Saint-Honoré. Ce soir-là, elle y couchait. N'y tenant plus, les yeux pétillants, toute surexcitée par l'événement, elle ne put se contenir et baisant l'artiste au front, elle lui chuchota :

— Mes compliments!... tu as bon goût : il est trèà bien!... Maintenant, il s'agit de jouer serré.

Sarah eut un sourire de sphinx. Puis, comme sa tante s'éloignait, elle la rappela, prise soudain d'un doute ou d'un besoin de confidence :

— Ma bonne Rose, murmura-t-elle en se jetant au cou de la matrone, j'ai besoin de tes conseils. Ils sont deux qui... m'ont remarquée. Un jeune et un vieux... Le jeune me plaît î)eaucoup, mais le vieux me puiaît plus riche; il avait à la porte une voiture

qu'il a renvoyée pour me suivre. Il serait venu jusqu'ici, "^'il ne s'était aperçu que l'autre le dépassait; mais j'ai sa carte et je le retrouverai quand il me plaira... J'hésite... Voyons, lequel faut-il prendre ?...

Rosette regarda sa nièce. La jeune fille, câline et tendre, lui avait jeté ses bras au cou et l'embrassait. La courtisane se sentit remuée. Ce roman des débuts la rajeunissait décidément ; elle baisa Sarah sur les yeux, réfléchit une seconde, puis, s'approchant de sa nièce comme craignant d'être entendue par Esther, elle lui laissa tomber dans l'oreille lentement, avec la gravité d'un aphorisme, le conseil qu'on lui demandait :

— Vois-tu, chérie, — mais ceci entre nous, — à ta place, je donnerais ma virginité au jeune. D'abord, le tout est de débuter. Plus tard, tu vendras assez cher tes rhumes de cerveau!

La jeune fille éclata de rire et se barricada chez elle. Elle était impatiente d'être seule et de réfléchir aux événements de cette soirée.

Avec son flair de courtisane experte. Rosette ne se trompait: pas. La débutante avait eu la main heureuse, et, d'instinct, elle avait fort habilement engagé la partie.

Charles Véranne était, en effet, un beau garçon

de trente; ans, élégant et distingué. Lieutenant de vaisseau, il devait à de hautes protections la faveur d'être détaché au ministère de la marine à Paris, où, pourvu qu'il montrât ses aiguillettes, h jour fixe, dans les réceptions officielles, il jouissait d'une liberté dont il usait et abusait. Lancé dans la haute vie, il donnait le ton à tout un monde de jeunes viveurs qui, volontiers, le reconnaissaient pour chef, avec cette involontaire déférence que les petits crevés de l'époque témoignaient aux hommes de valeur égarés parmi eux.

Dans cette société artificielle, parmi les pantins caoutchoutés qu'il rencontrait au cercle, dans le monde, ou ailleurs, il apportait le grain de folie intelligente, de spirituelle corruption et d'originale débauche, dont les Grammont-Gaderousse avaient, pour un temps, inculqué le goût aux clubmen élégants. 11 apportait, d'ailleurs, mieux que cela : sa force, sa supériorité réelle d'homme ayant travaillé et souffert.

Quand, entouré de la Barucci, d'Anna Deslions, de Margot Bellangé, de Gora Pearl, il trônait dans le salon banal d'un cabaret à la mode et dirigeait savamment une orgie de haut goût, on démêlait sous sa nlague de gamin parisien vicieux ei drôle, comme sous sa gravité de chevalier du gnrdénia

pontifiant avec une coupe de Champagne l'officier hardi et brave, qui s'était vaillamment Dattu, avait hâlé son teint au soleil de toutes les latitudes, et qui recevait à présent les filles et les mot>è avec la même tranquillité élégante, la même « haute allure », la même intrépidité railleuse et froide dont il avait accueilli balles et bourrasques. Par ce côté, aulaiil que par sa verve endiablée' et que par son esprit caustique et mordant, il se distinguait de la foule de ses compagnons.

Avec cela, joli garçon, d'un type qui, physiquement, le différenciait de ses amis autant que son caractère. Un mâle, h vrai dire, dont les trails s'étaient affinés sans rien perdre de leur correclion et de leur énergie. La douceur de la bouche, au dessin délicat, corrigeait ce que le front trop haut, le nez trop fort, les narines trop facilement palpitantes mettaient de rudesse virile et de fierté dans le port de la tête. Les yeux, des yeux bleus, profonds et larges, tour à tour pleins de résolution et de tendresse, complétaient, avec de courts favoris rejetés en arrière et avec le cou découvert, en dépit de la mode, par des cols plats d'oti les muscles saillissaient plus visibles, l'ensemble de cette physionomie de marin homme du monde, aussi à laite et aussi dominateur dans le Grand-Seize du

Cftfé Anglais que sur la dunette de son cuirassé. 'S observations qui précèdent, Sarah, au cours d'un /enl examen, les faisait le lendemain même, dans le petit entresol de la rue Saint-Arnaud, où habitait l'officier. Car, ils n'avaient pas été longs à s'entendre. Dès la veille, ils avaient pris rendez-vous dans une galerie du Palais-Royal donnant sur la place, et la jeune fille y avait couru en sortant du théâtre. Là, après avoir échangé, en faisant les cent pas, les banalités que les gens du plus fin esprit échangent en pareil cas, le marin avait décidé sa nouvelle conquête à monter en voiture et à l'accompagner.

Aimait-il Sarah? Il semblait que oui. En tous cas, il la désirait ardemment. A dire le vrai, viveur convaincu, il venait d'éprouver la joie d'un Colomb découvrant un nouveau monde. Cette jeune Qlle à peine entrée au théâtre le séduisait par le iiio (ange bizarre qu'il sentait en elle de corruption et ie naïveté. Une rouée qui serait vierge : tel est bien souvent l'introuvable mythe dont les blasés revent la découverte. Quant à elle, si de Véranne, en tant ju'homme, lui plaisait fort, par comparaison sur- -out, elle ne l'aimait certes point, étant de celles qui le peu vent jamais aimer.

Deux heures après, quand retrouvant aux côlés

LES MEMOIRES DE SÀRAH BARNUîri

de cette enfant les belics ardeurs passionnelles de ses jeunes années, son amant l'eut conquise, elle l'aima moins encore, prise d'un dégoût vague oij passait la rancœur d'une désillusion. Et quoi? c'étai cela l'amour? Et elle avait préféré ce jeune homme au vieux, plus riche! Cette corvée malpropre représentait la triomphale éclosion, l'union glorieuse de deuxjêtres qu'elle avait rêvées !

Ah! bien non! n'étaient les profits matériels qu'on en pouvait tirer, l'amour ne valait pas la peine qu'on s'en préoccupât ! Et un vague respect, une confuse admiration lui venaient pour sa mère et sa tante. Souvent, aux heures ingrates, où l'élude se fait souffrance et pousse au cœur une désespérante horreur du travail qui peut être inutile, elle avait jeté loin d'elle la plaquette où elle apprenait un rôle et songé, avec une envie méprisante, à la tranquille existence, à la confortable oisiveté qu'Esther et Rosette devaient au trafic de leurs baisers. Aujourd'hui, elle cessait de les envier et elle ne les méprisait plus. Les malheureuses! comme leur luxe devait îeur coûter cher et comme elles en devaient mal jouir au souvenir des écœurantes caresses dont elles l'avaient payé!

Cependant, peu à peu, elle se calma; comme Ûisail Rosette, elle se fit une raison. Homme pour

hor^r-nj de Véranne était encore le moins répugnant qu 5.ile eût pu choisir. Elle se disait cela, en le regard.mt de ses grands yeux bleus, durs à présent comme le reflet d'une lame de couteau, et pourtant, elle ne pouvait se rasséréner. La désillusion qui était en elle lui semblait plus amère et plus cruelle que son dégoût. Experte depuis longtemps, et au courant de toutes les choses amoureuses, elle se rappelait les débuts d'amies anciennes. Toutes n'avaient

s éprouvé ce haul-le-cœur qui la secouait à cette heure. Elle se souvenait de les avoir entendues les lendemains. La plupart avaient l'œil illuminé d'une intense joie. Cette virginité perdue avait mis dans

ar chair une fièvre et fait battre leur cœur dans

^ extases qu'elle ignorait encore. Alors, une colèrr 1 empoigna. Pourquoi n'était-elle pas bâtie comme lolle ou telle de ses amies du Conservatoire dont on

aguaitles yeux tirés, les déhanchements lascifs? Elle était incomplète, et une honte lui en venait. Eût-elle été moins forte, si elle avait ressefiti tout à rheure Jin plaisir quelconque aux bras de son amant? Puis, elle songea, avec sa rage de lutte, avec sa passiop de réussir quand même, qu'elle avait désormais deuv Duts au lieu d'un : trouver dans leâ libéralités '■î'un homme de quoi subvenir à ses besoins et aux

agences des siens; trouver ensuite un être, homme

38 LES MEMOIRES DE SABAH BÂRjNUM

du monde ou cabotin, qui eût des caresses assez passionnées pour éveiller ses sens, pour faire d'elle une femme comme les autres. Elle avait le premier pour l'instant ; coûte que coûte, elle trouverait le second.

Quand sonna l'heure du départ, quand Véranne, qui l'avait doucement blaguée sur sa robe pauvre, lui lit comprendre la nécessité d'achever sa métamorphose de chrysalide en brillant papillon, elle joua donc son rôle en comédienne accomplie. Le Jeune homme put se croire aimé pour lui-même et ne devoir qu'à la persuasion la faveur qu'il obtint de se rendre utile. Tandis qu'il savourait seul, sur son divan, les délices de sa bonne fortune, Sarah, dans un coin du fiacre qui la ramenait chez elle, réfléchissait à l'événem^ent qui venait de transformer sa vie. Elle n'éprouvait, physiquement, qu'une lassitude sans borne, que le besoin d'un bain qui rafraîchît son sang et purifiât sa chair cuisante. Moralement, elie demeurait froide. Elle eût voulu être triste, verser, comme certaines héroïnes de ses rôles, des pleurs amers et lamenter sa virginité perdue, avec les gestes et l'air tragiques des Tphigénies condamnées. Par-dessus tout, elle souffrait ûq l'inutilité personnel] e de son sacrifice. Elie avait joup un rôle de machine! Gela la décour? -reait 8t lui faisait trouver médiocre le salaire qu avait

LES GifiBUTS

çu sa pdne. Un peu de plaisir aurait doublé la valeur des papiers soyeux qu'elle caressait dans sa poche. Mais non, elle n'avait emmagasiné que des dégoûts I Pourtant, plus loin, un mot de Déjazet qui roulait tous les petits journaux du moment, lui revint en tête. Somme toute, c'était pour la femme une supériorité que de faire à volonté des heureux. Sur quoi, elle tira les bank-notes de sa poche, ':bîraa dans la contemplation de leurs vignettes leueS; se perdant dans ce dilemme : à savoir que, ir ce procédé, l'argent était bien dur — ou bien fais à gagner.

En arrivant au logis, elle jeta sur la table de sa

Mère, en train d'écrire à M. Rigès depuis quelques

jours invisible, la majeure partie de son gain. Et

î 'envie de satisfaire ses anciennes rancunes la ter-

i Lssant, elle s'écria :

— J'espère à présent que tu ne m'embêteras plus I

La Juive se récria. Elle embêter sa fille? Elle ne

valait que son bien. Seulement, avec son expé-

ence de la vie, elle lui avait montré sa route. Elle

ail le cantonnier qui met les voyageurs indécis

dans la bonne direction. C'était vrai : elle avait crié

un peu fort ses indications routières. Les Jeunes

personnes qui ne savent pas ont l'oreille dure, et il

laul leur répéter fréquemment et très haut les bons

oonseils qu'elles ne saisissent pas tout d'abord. Gela n'empôchîxit pas d'adorer ces petites sourdes gui rêvaient d'en faire à leur têtel.,.

L'entretien, commencé sur ce ton, finit pav des embrassades, Sarah ayant le cœur gros de sa désillusion amoureuse, et Esther voulant tout savoir. Après quoi, madame Barnum déclara qu'elle avait tout de suite songé à lui faciliter l'existence, à la rendre aussi libre que possible. A cet effet, le matin même, elle avait loué dans un quartier tout neuf, sur le boulevard Malesherbes, un grand appartement où Sarah aurait une chambre indépendante, coquettement meublée et s'ouvrant directement sur l'escalier. La comédienne jouirait là des agréments et des avantages d'une vie de famille économique, tout en ayant son entière liberté. L'artiste dut embrasser « sa bonne maman » et la remercier. Au terme, toute la smala plia ses tentes et alla s'installer dens son nouveau douar.

Ce déménagement ne changea rien, du reste, à l'existence de la famille. Si Sarah découchait plus souvent, l'isolement de sa chambre n'y étai^ pour rien, et le secret de ses absences n'étali pas davantage respecté, malgré la fameuse porte ouvrant sur l'escalier. A déjeuner, sa sœur Annetle qu'encou-

■ lit la préférence maternelle, la flairait, en lui i! (le soD rire de gamine vicieuse * Tu sens l'homme I

Ou bien, c'étaient des réflexions de ce genre :

— Il faut lui dire de mettre un matelas de plusl Tu as l'air « vanné » de quelqu'un qui a mal dormi !

Sarah riait jaure, crevant d'envie de gifler sa sœur, trouvant sa famille trop nombreuse. Ses eraments recommençaient. Yéranne n'était pas ru ne, mais il était très gentil avec elle. Par malheur, ses libéralités ne pouvaient suffire. La maisonnée, plus qu'elle encore, avait des dents longues, insatiables. A chaque fournisseur qui réclamait, — et du matin au soir ils se succédaient — c'étaient des scènes. Un jour, poussée à bout, elle avait songé la vieil homme des Variétés qui lui avait glissé sa :arle à la sortie. Elle poussa jusqu'à sa rue, mais là, ?Ile s'arrêta, prise de peur et de dégoût. Devant 'hôtel du vieux viveur, il y avait une couche de paille icslinée à amortir le roulement des voitures. Sans loute, l'ancien beau était moribond et expiait ses <^s de jadis. Sarah s'en retourna, le cœur aux lè- ..^z, sans môme s'ôtre renseignée.

Ce jour-là, elle s'enhardit jusqu'à demander à de Vérennc de lui avancer « son mois ». Elle tomba rnal. Le marin était d'humeur féroce, ayant pris, la

42 LES MEMOIRES DE SARAII ^AIINUM

veille, au cercle, une culotte monstre. Trois mois avant, l'Empereur avait encore payé ses dettes ; maintenant, il ne comptait plus que sur la générosité d'une tante à héritage. Que la vieille avare fût impitoyable, qu'il commît une nouvelle bêtise, et il était fiambé. On lui donnerait le commandement d'un yacht impérial... et adieu Paris ! Sarah n'écouta pas jusqu'au bout ses doléances. Elle s'en alla en faisant sonner les portes. Après tout, zut! Charles venait de lui faire perdre six mois, et, sans lui avoir enseigné le plaisir, ne l'avait pas enrichie. Elle en avait assez I

Du logis de son amant, elle descendit sans y prendre garde jusqu'aux Tuileries. C'était par un temps gris; le jardin était presque désert. Elle n'y fit point attention, toute à ses réflexions sur ses besoins d'argent, et ruminant les moyens de sortir une bonne fois de sa médiocrité. Lasse bientôt de battre les allées solitaires, elle s'assit sur une chaise, regardant machinalement le sol, et dessinant de son ombrelle sur le sable des cercles distraits.

La jeune flUe était près de la terrasse du quai, au bord du chemin qui, de la Seine mène à la rue de Rivoli Dp rares passants envoyaient leur ombre jusqu'au sable qu'elle égratignait : employés gagnant vite leur ministère sur la rive gauche, ofliriers \.-

nant de la CTianceilerie de la Légion d'Honn des Dnreaux de la G-uerre, gardiens promenant ieur air très béte, leur poitrine très médaillée, et faisant les cent pas en surveillant les jeux de quelques r;ires moutards. A peine, de temps à* autre, un gentleman descendant à pied, par caprice, du faubourg Saint- Germain, coupait le jardin de son pas indifférent. Sarah, du reste, ne voyait personne, absorbée en des plans compliqués, peu pratiques et en des récriminations puériles. Ces « cochons de journalistes » persistaient à ne pas s'occuper d'elle. Gomment arriver à la fortune avec cela? Une soif de réclame la hantait aussi vive au moins que sa soif d'argent, et, la bouche sèche, elle rêvait, écrasée sur sa chaise, aux moyens d'étancher l'une et l'autre. Soudain, ses yeux rivés à terre s'aperçurent du passage répété, du va-et-vient obsédant d'une grande ombre. Elle leva la tôte et vit un homme à la mise élégante, à Tallure aristocratique, qui le monocle à l'œil, la dévisageait. Tout d'abord, uub colère lui vint d'être ainsi dérangée. Puis, sa nature romanesque s'éveillant, elle n:^'ea que l'étranger était peut-être le Pnnce Gharde ses rêves, le magicien d-)nt la bagu 3tte d'or rmerait sa vie. Et son visage charigea d'ex- . Ses lèvres esquissèrent un demi-iouriw pcvs yeux se firent engageant».

Cinq n?'4iutes après, l'inconnu avait obtenu la permission de s'asseoir près d'elle et, au bout d'une demi-heure, toutes deux partaient de compagnie. La comédienne exultait. L'homme dont elle avait ainsi fait la conquête s'appelait le prince de Dygne, un viveur fantaisiste, se piquant de chercher l'originalité dans l'amour et dépensant sa galanterie par tous les mondes. En son orgueil, Sarah perdit la tête. Elle oublia ses projets, ses plans machiavéliques, toute la machination faite de coquetteries et de résistances à l'aide de laquelle elle avait rêvé de faire tomber dans ses filets une riche proie qui n'en sortirait plus. Et comme une grisette dont, en ce jardin banal, elle avait l'apparence, elle céda tout de suite. Véranne lui avait justement annoncé qu'il partait en voyage : elle était libre. Un dîner fin fut proposé et accepté, et la promeneuse des Tuileries quittait le prince, le lendemain matin seulement, à dix heures.

En rentrant boulevard Malesherbes, elle commença à comprendre sa maladresse. De la sorte, elle n'auraitjamais un amant «sérieux», ou, si elle en dénichait un, elle ne le conserverait point. Avec cela, c'était toujours le sempiternelle désillusion -, de Dygnp l'avait payée comme une fille, tout en lui témoignant une Erdeur à laquelle Véranne ne l'avait pas habituée ; mais elle, elle n'avait près de lui

LES DKBUTS 49

éprouvé que les sensations d un êlre anesthésié à l'amour.

Trois ou quatre fois, en un mois, e?iô retrouva le piince. Vis-à-vis d'elle, il demeurait galant et grand seigneur, mettant à lui payer sa nuit une délicatesse du meilleur goût. Il lui plaisait fort, et cela la navrait de deviner de quelle façon il traitait leurs relations intermittentes et passagères-

Cependant, un matin, tous ses chagrins, toutes ses désillusions s'efTacèrent devant l'horreur d'une ivantable et subite découverte : elle était en- ..ite I Ce fut un coup terrible. Quand le sang-froid lui revint, cHe compta sur ses doigts, supputa le» dates, se livra à un anxieux travail de mnémo* technie, et, finalement, découvrit que Véranne n'était point lecoupable. Calendrier en main, cela ressortait l'incontestable manière, à cause de ses derniers royages. C'est au prince de Dygne que revenait la responsabilité de cette maternité maudite. Aussitôt certaine de sa découverte, elle courut tout en larmes îhez l'auteur de son malheur.

Le prince, justement ce soir-là, était d'humeur .rès gaie ; entouré d'amis, d'amies surtout, il penlaU gaiement fa crémaillère dans son nouvel hôte^ le l'avenue d'Eylau. A la réception de la catte de Sarah, il sortit tout de suite et s'avança à sa rencon-

Ire, dans un petit salon précédant la salle à mangei Un joyeux **liquetis de vaisselle, une musique d cristaux que l'on heurte, des fusées de rire arri vaient jusque-là à travers les portières.

Le prince, l'œil animé, fit iète h sa visiteuse, ave sa politesse ordinaire d'homme du monde qu'un Femme ne saurait jamais déranger. Même, il la plai santa spirituellement sur son air sombre, sur s; toilette de mélodrame. Mais quand la jeune fille avec des gestes qui sentaient trop encore leur Gon servatoire, eut entamé son grand air, le jeum tiomme pour maître qu'iJ fût de lui ne put reteai un froncement de sourcil. Certes, il était habitu» aux scènes féminines, mais celle-ci l'agaçait de L part de cette petite rouée de coulisses. Puis, cela lu Faisait un drôle de dessert. On aime à digérer su d'autre musique.

Au mot de séduction, un éclat de rire lui échappa Décidément, ce n'était pas rue Yivienne, mais ai théâtre Beaumarchais qu'on eût dû engager ccitt petite Juive. Mais elle, elle continuait se rappelant les imprécations de sa mère et de salante, et, malgré toute sa finesse, ne s'apercevant pas qy©'^lle compromettait sa cause et le succès de sa aéi^arche ec jonar.i les jeunes premières de Bouchard);

a dernière sommation, le prince ne se contint lus'sa politesse se fit railleuse et duro. — Ma jeune amie, dit-il pour terminer, puisque )us êtes au thé(\tre, priez donc Augustine Brolian î vous piloter de ses conseils. Cette aimable mme, pour votre gouverne, vous paraphrasera jlontiers un de ses plus jolis mots : « Quand on asseoit sur un fagot d'épines, on ne sait pas qu'elle ;l celle qui vous pique ! »

lA-dessus, et avec un nouveau rire, il prit conrô, excusant ?ur ce qno so> 1:) viles dovaiont por^lro itîence.

COUPS DK TÊTE, d'ÉPINGLE ET AUTRES.

Les ennuis croissants, les incessantes misères qui, maintenant, rendaient à Sarah son intérieur plus que jamais intolérable et faisaient épouvantablement dure son existence, n'avaient pas, en l'accablant, apporté le moindre répit aux tracas qu'elle éprouvait au théâtre, aux vexations sans nombre dont elle était l'objet.

Rue Yivienne, parmi les sociétaires et les pensionnaires, on remarquait à l'endroit de « la Barnum », une unanimité dont la maison de Corneille n'avait pas coutume de donner l'exemple.

Sgirnh s'était mis à dos tout le monde. Aussi orgaeii^cuse que peu serviable, elle avait, dès les premiers» jours, agacé et choqué la troupe entière. Ses

B(* Li2S MÉMOIRES DE SARAH BARNUM

exigences, ses prétentions, et surloui ses redoutables coups de langue n'avaient pas tardé à faire le reste. L'antipathie avait succédé à l'indifférence dédaigneuse, la haine h l'antipathie. A dire le vrai, la façon qu'avait la jeune fille d'habiller publiquement ses camarades, et surtout de les déshabiller, sa manie de conter leurs histoires au foyer, et, en toutes occasions, de mettre, comme on dit les pieds dans le plat, mais un plat trop étroit, de sorte que son contenu, gras et malpropre, jaillissait à la figure des assistants, tout enfin, dans sa manière d'agir, devait révolter ses camarades et rendre à la débatante l'existence difficile. Or, la Barnum prenant les représailles pour des injustices ou des provocations, il vint un moment où elle comprit l'impossibilité de résister plus longtemps. Une dernière scène que son arrogance lui valut d'avoir avec Natalay, une des reines de la maison, fit déborder la coupe : le directeur lui demanda sa démission. Elle avait un engagement d'un an, mais il l'avait supportée huit mois et il se sentait ^'ncapable de faire davantage. F^rab, furieuse, démissionna et s'en alla, non sauf, s'être so'jîagée en injures grossières et puériles :

— Plus souvent qu'elle resterait dans une pareille boîte, dans une semblable baraque !...

Et elle fit sonner bien haut qu'elle partait démis*

COUPS DE TÊTE, d'ÉPINGLE ET AUTRES... 51

ionnaire. Mais l'événement trouva tout le monde I rès froid. Le public l'ignora ; quant aux Journaux, ' - m furent aussi peu informés, ou bien, jugeant la ->e de trop mince importance, ils n en soufflèrent )as mot. La comédienne en méprisa un peu plus les ournalistes.

Assoiffée de réclame, elle professait pour les insruments qui servent à celle-ci un absolu dédain lent, en celte occasion, sa rancune doublait l'insoence injurieuse.

""^pendant, si la réclame lui avait jusque-là fait

ait, elle s'était créé quelques relations utiles à

/aide de Véranne et des rares familiers de sa mai-

jon. Elle mit les susdites relations en coupe réglée,

- les gens pendant des semaines et dut à sa

. :ance d'entrer au Lycée dramatique, théâtre

alors brillant que dirigeait Montilly. Sarah y fit ses premières armes dans la reprise du Père de la Danteuse.

Lois de cet événement encore, personne n'iULimina. La presse, — cette galeuse ! — ne signala pas plus l'arrivée de la jeune fille au Boulevard, qu'elle n'avait signalé son départ de la rue Vivienne. La comédienne en eut la jaunisse ; toutefois, elle retusa d'en convenir, attribuant la coloration en cnrO.^e de son teint à son éta^* de grossesse. Sa mère, que cette

:';êS I\1EM0IRES de SARAH BARNtfM

excuse n'abusait point, fut sans pitié, demandai chaqu» tour davantage.

Quant à tante Rosette, on la voyait de moins *. moins, à présent que l'argent se faisait rare bouL « vard Maksherbes. Non pas qu'elle eût jamais bie sérieusement profité des heures de splendeur de famille, mais parce que, de tempérament délka elle répugnait à entendre sa sœur et sa nièce se jet( ■ à la tête des choses plus ou moins propres.

La Juive fit tant et tant que Sarah perdit patienc< Elle était brouillée avec Véranne qui, à la suil d'une nouvelle culotte au cercle, avait d'ailleui momentanément quitté Paris. La malheureuse s trouvait à ce moment seule, abandonnée, très triste Alors, elle rêva un coup de tête, une impossible foi tune, quelque chose d'excentrique et de merveil leux.

Un soir, en arrivant au Lycée dramatique, Mon tilly reçut, juste dix minutes avant le lever di rideau, une lettre de sa pensionnaire.

Quelque chose de court, un de ces billets commi on en lit en scène au troisième acte, dans les bon môlos. Gela commençait par ces mots traditionnels « Je pars.., n Et cela se terminait par cette supDli que : « Pardonnez à /^ pauvre toquée!... »

Montilly jura d'abord.

COUPS DE TÊTE, d'ÉPINGLE ET AUTRES... 53

— Je vou^, avais bien dit qu'elle était folle !... cria-t-il au ivgisseur.

Sur quoi, philosophiquement, il fît faire une annonce.

Pour la première fois, on parla de Sarah dans les journaux, mais c'était au cours d'une réclame expli-

tive envoyée par la direction et insérée en quaiiièmepage.

L'actrice n'en eut pas la jaunisse : elle était en Espagne.

Pourquoi en Espagne plutôt qu'en Italie, qu'en Belgique, qu'en Angleterre? Personne ne put jamais le savoir, et elle-même l'ignora toujours.

Quinze jours après cette escapade, Véranne rece-

it de Madrid une lettre éplorée, une de ces lettres qui tendent leur enveloppe comme certains êtres tendent leur casquette. Véranne, sans rancune, s'apitoya devant ladite casquette, qui était en l'espèce une toque madrilène, et, une heure après, au cercle, Halim-Pacha ayant pris la banque, il ponta à l'aveuglette ses cinq derniers louis. Son tableau passa onze fois de suite ; Sarah, le lendemain, reçut donc des subsides ; sn vingt-quatre heures, elle était de retour.

Sa fugue Vayiht encore maigrie, sa grossesse à

présent se révélait d'indiscrète manière.

— Si lu n'es pas encore une éminente artiste, lui déclara Véranne, tu n'en as pas moins, ma cher quelque chose de proéminent !

De fait, comme toujours, Sarah était pointue. Cela, du reste, n'attira sur elle que de nouveaux orages, et elle commença, avant de s'aliter, une vie d'expédients et de bohème, douloureusement banale.

Ses couches l'en délivrèrent pour quelques jours. Sa porte dûment consignée aux créanciers, elle goûta un délicieux repos, le premier dont elle jouît depuis sa sortie du Conservatoire. Tout alla bien. Habituée à ne jouer que des « pannes », à la ville comme à la scène, elle eut la joie d'une création franche et naturelle. Son enfant vit la lumière de la rampe, — c'est-à-dire le demi-jour de Tentresol du boulevard Malesherbes, —par une belle soirée.

C'était un garçon bien constitué qui ressembiôiit à tout le monde, et à personne.

On était en 1863 et les noms russes étaient a mode. Le bébé fut appelé Loris.

— Loris Barnum ! répétait Rosette, tante le Urée, cela sonne, c'est très euphonique et pas commun l

La bonne Rosette n'avait pas besoin de cela pour adorer Àon neveu. Il en était à sa premièrt^dent quand elle lui apporta son premier joujou : un théâtre mécanique. Mais le baby, qui préférait le sein de sa

OOUPS DE TÊTE, d'ÉPINGLE ET AUTRES... 55

:...urrîce* ne prit pas au sérieux ses fonctions de directeur. De ses petites menottes, il démolit ses acteurs les uns après les autres, et le théâtre, bientôt vide et abandonné, lit relâche dans un coin mélanco- 1' ^".ornent obscur.

irah à peine remise sur pied, avait recommencé Bon existence aventureuse. Elle chassait à l'homme et à l'engagement avec une frénétique ardeur. Yé ranno, malgré la réconciliation qui avait suivi le retour d'Espagne, demeurait le même. Au fond, il était légèrement las de sa maîtresse, ne renonçant pas à ses générosités avec elle, à ses heures de fortune, mais lui témoignant moins d'indulgence aux heures trop fréquentes de décavage. La comédienne, elle, devenait plus volontaire, plus égoïste, plus capricieuse. Son amant était depuis longtemps édifié sur son absence de sens moral, mais il ne lui pardonnait point pour cela, avec sa nature aristocratiquement affinée, certaines grossièretés d'allures et de langage dont l'artiste, malgré ses conseils, n'avait pas encore su se défaire.

Et puis, il eût fallu à l'officier une patience angélique pour.lolérer longtemps les aimables farces dont Sarah "igrementait à présent leur liaison. « Des farces de matelot! » disait-il.

Un jour, ne le trouvant pas chez lui, elle s'était

vengée en ouvrant les draps du lit et en... s'y oubliant. Le lendemain, elle arrivait le rire aux lèvres :

— As-tu vu ma carte de visite ?

— Senti! veiÂx-tu dire? ricana le marin. Seulement, à la prochaine occasion, dépose-la dans le vide-poche ad hoc... J'aime à voir chaque chose à sa

Touteiois, elle ne remercia pas son amant, la cii3-

COUPS DE TETE, D'ePINGLE ET AUTRFO... 57

Bft^ étant accompagnée d'un lot de plantes grasses qu'en un court billet, Yéranne, qui croyait à la jontagion de l'exemple, lui conseillait d'installer dans son appartement. La maigre enfant mit les plantes ^lans une jardinière, mais elle était tellement autorî-

iire que ce furent les plantes qui cédèrent : elles maigrirent.

Sur ces entrefaites, elle rencontra une de ses an-

iennes camarades du Conservatoire. Chez elle, Sarah

jnnut Georges Lanceaux, le fils d'un riche fournisseur militaire. Elle eût pu alors sortir une bonne fois de son enlisante bohème, mais, être complexe, elle n'était, au moral, qu'imparfaitement outillée et semblait à jamais condamnée à la médiocrité amoureuse. Pleine de talent déjà, — d'un talent jaune, peu pondéré, — relativement jolie, dénuée de préjugés, n'ayant pas de sens, elle paraissait à première vue excellemment armée pour les galantes aventures et

'stinée à réussir aussi bien à la ville qu'à la scène.

' ir malheur, ces apparences ne trompaient pas

ingtemps quiconque l'approchait.

Mademoiselle Barnum n'avait de sa race que l'âpreté au gain, sans posséder l'habileté de celle-ci à le faire naître Elle olfrait un mélange d'idées romanesques et d'idées positives d'une curieuse élude, s'imndnant volontiers par exemple qu'au th:^^ire, ii

lui suffirait de créer le moindre rôle pour être aichicélèbre le le.'xdeinaiii; et, dans la vie, de jouer iC désintéressement pour faire affluer les millions dans ses coffres !

Avec les hommes, elle demeurait étrange, étonnant et rebutant les uns par des exigences monétaires qui, se produisant trop tôt, la faisaient ressembler à une fille réclamant son salaire. C'était toujours devant les plus sceptiques qu^elle faisait, entre deux jurons, étalage de pudeur. C'était toujours aux plus désabusés qu'elle essayait de persuader qu'elle les aimait!

C'est ainsi que se croyant adroite et espérant décupler la somme, elle renvoyait à Georges Lanceaux les vingt-cinq louis qu'il lui avait fait tenir, deux heures après leur première... entrevue. Le jour môme, il est vrai, ne trouvant pour déjeuner, en rentrant, qu'une assiette de charcuterie, elle retournait dans une des hospitalières maisons, où des étrangers de passage vont chercher des plaisirs taHfés à l'heure, comme les liacres qui les y mènent.

En ce temps-là, elle fut présentée à Sébastien Koll, un de ces chroniqueurs dont, toujours avide de réclame, elle rêvait.

Tout Paris a connu et connaît Sébastien Koll, rhorame de cœur et d'esprit qui eiU inventéis mo-

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