COUPS DE TÊTE, D'ÉPINGLE ET AUTRES
Bocle^le chien et 1a nouvelle à la main- s'il ne les avait pas trouvés en venant au monde... mais qui du moins a perfectionné les uns et les autres.
Le journaliste commença par blaguer sa nouvelle connaissance et se livra sur elle à une série de « mots » qui eussent affolé Villemessant, l'ennemi du gaspillage. Mais, de ce côté, Koll était fort riche, et Sarah ne se rebiffa point dans le doux espoir qu'un bon article la payerait de l'offre d'une pâte à faire couper les rasoirs que le chroniqueur lui proposa, en 1 invitant à dîner.
Ce Liner pour lequel se surpassa la cuisinière de ITiomme de plume, fut le vrai début de l'artiste dans le monde. Elle y trouva comme femmes, la Barucci i la petite Pigeonnier que Veuillot venait de pour- Iraicturer à la bave.
Gomme hommes, la société ne laissait pas que d'être mêlée.
Il y avait \h le duc d'Arcole, Philippe de Cassa, officier et auteur dramatique de salon, qui rêvait l'avènement d'une République, pour faire jouer son pseudo-théâtre au Français, — leprlace Roubleskoy, le romancier Delayrac, le duc de Genova, Pommier le dramaturge, le prince Muray, et quelques autres familiers des Tuileries.
Sinon comme position sociale, du moins par son
abdoïïierij un sieur Koège tenait parmi eux le plus de p/ace. ^
Un curieux homme ce Koège ! Usurier de son étal, il décrottait volontiers sa juiverie pour le plaisir de se faufiler parmi les gens de lettres.
C'était, envers d'aucuns de ses contemporains, un ignoble Gobseck, envers d'autres, les artistes par exemple, un poussah bon enfant. Il prêtait aux premiers à 3 et 400 pour cent, aux autres à 30 seulement, comblant la différence en fins dîners, en poignées de main honorantes et flatteuses, en billets de théâtre, en dessins, en dons d'exemplaires de volumes nouveaux — première édition. Tous les hommes marquants de la Cour impériale, comme la plupart des écrivains de l'époque, étaient ses obligés, à des taux divers. Si bien que, ce jour-là, parmi les convives du sexe laid, il n'en était pas un dont il n'eût négocié « le babier », au cours de ses « bedides avvaires ».
Sarah, bien que transportée de joie à approcher ces gloires de la Cour et des lettres, se conduisit en femme de bon sens. Ce fut sur Koège qu'elle jeta son dévolu. Le lendemain, ils s'étaieat tous deux entendus Elle n'avait pas encore avoué sa conversion au fils de Sem, et le vieux circoncis lui assurait une pension mensuelle.
COUPS DE TETE, d'EPINGLE ET AUTRES... 61
C'etf é(i la misère pour l'actrice, <-- id irral
:ouffre dont sa famille doublait les ^«paeîtés absor-
•antes, — si Koège, heureux et fier de sa conquête,
lelui avait présenté plusieurs amis.
Amis, dans la bouche du juif, voulait dire : clients.
■ premier fut Moulet, jeune viveur, trop souvent
\é, aimable garçon au demeurant. Puis vint
\t, un fabricant d'eau-de-vie, député de la Fine-
lupagno au Corps Législatif. Ce dernier possé-
laît une réputation à laquelle ses produits alcooli-
[ues demeuraient étrangers.
Quelque temps après son élection, il avait été nvité à un bal aux Tuileries et y était allé en... ulotte de peau, son domestique lui ayant dit que es hôtes de Leurs Majestés portaient en soirée la "'-^tte courte! Lanat avait dû à cette innovation de tte, innovation restée du reste sans imitateurs, me précoce célébrité dont le débit de son foirnnc ivait ressenti les effets bienfaisants. G'é]:.:. bien ivaût l'arrivée aux affaires de M. Darimon.,
Avec ces trois hommes sous la main, la Barnum .urait dû être heureuse, mais soit que son dép'*t de> le pas plus trouver, avec eux, qu'auparavant les ureuses sensations qu'elle souhaitait enfin con- ...irC: soit que, réellement, elle fût impropre à gouverner sa barque, sa situation s'améliora à peine,
et elle s'engagea dès lors dans cette voiehesoigneiiso dont elle ne devait jamais plus sortir.
Têtue et incapable de suivre un conseil, l'artiste se refusait à écouter tante Rosette dont les sages avis, si elle les eût suivis, pouvaient assurer son avenir.
— Un amant, lui répondait-elle, c'est un seigneur 6t maître, c'est un joug. N'en faut pas !
Et, incapable de se faire prendre au sérieux par un des hommes qui la courtisaient, elle préférait n'avoir que des amis. Telle était sa maxime. Sur quoi, elle s'arrangea un plan d'existence auquel elle ne devait plus renoncer et qu'alimenterait une incessante commandite.
Aux débuts, cela marcha assez bien. Puis, vinrent des hauts et des bas. Les gens se lassaient, après avoir été des dupes complaisantes. Cette fille révoltait de ses roueries les plus corrompus et ne les retenait que par le contraste de celles-ci avec ses iiaïvclcs.
nr^
Pourtant, il n'empôcha pas
-iioy de présenter ses hommages à Sarah qui
~ accueillit de sa manière ordinaire.
(jhalyl était ambassadeur de Maroc à Paris, et, à ce moment encore, jouissait d'une fortune qui lui pennetlait d entretenir par de royales largesses sa réputation de nabab du monde de la haute vie. En courtisant la maigre comédienne, peut-être l'original Oriental voulut-il protester contre l'amour de ses p.«»mpatriotes pour les grasses odalisques I
i*ar malheur, la Barnum ne sut pas plus utiliser
- faveurs, qu'elle n'avait su utiliser ses bonnes lortunes précédentes, bien qu'en lui présentant ce Turc généreux, on l'eût avertie.
Vingt-quatre heures après sa première visite, comme aucun bijoutier ne s'était présenté chez elle de la part de l'ambassadeur, elle perd patience. .\ussitôt, elle écrit à l'Excellence au fez, lui conte sa misère et reçoit le soir môme... cent louis. Quanta
ilyl, il ne reparut point.
foule sa vie, Sarah devait commettre les mômes
« boulettes ». Aussi bien, par la lyuite, elle eut d quoi se consoler du départ de ses amants, en le passant à ses sœurs pour alléger ses charges ris-à vis d'elles, charges dont son féroce égoïsme s'accommodait de plus en plus mal.
Mais n'anticipons pas sur les événements ! comme dit Georges Pradel.
Il nous faut revenir à l'éternelle dèche de notre héroïne et à ses persécuteurs, c'est-à-dire aux huissiers, qu'au cours de ces Mémoires nous allons désormais rencontrer à chaque pas.
En dépit du conseil fameux d'Alexandre Dumas, la comédienne avait avec eux, depuis sa sortie du Lycée Dramatique, de continuelles liaisons.
En fait de liaisons, ce furent même, à tout avouer, les seules durables que Sarah contracta jamais 1
Ge commerce commença boulevard Malesherbes. La commandite fonctionnait mal. On vendit. Madame-mère pleura très fort et comme M. Rigès venait de lui assurer une petite rente, elle alla porter ses pénates quelques maisons plus loin. Quant à Sarah, comptant sur son étoile, elle brisa définitivement sa Caisse et arrêta rue de Lafayette un grand appartement.
Ceci fait, elle réfléchit, la chose 1 sent, les j^urg eu el?^ él^Jt seule
COUPS DE TÊTE, D'ÉPINGLE ET AUTRES... t)5
Que devenir? Elle possédait pour tout mobilier un grand lit, le seul meuble que lui eût laissé la loi. Un lit, c'était bien ; mais quoi qu'en disent de graves économistes, l'outil n'est pas tout, et la pauvre comédienne traversait une période de chômage.
■ors, elle s'adressa à ses amis. Elle en avait beau-
up.
Elle en avait trop.
Une justice à leur rendre, c'est qu'ils accoururent, et que pas un n'arriva les mains vides. On eût dit un pique-nique de tapissiers. Chacun apportait un meuble, qui un fauteuil, qui une table, qui une pendule et des flambeaux. Lanat se présenta le dernier vers le soir. On entendit dans l'escalier une voix bien intentionnée, mais très fausse qui vagissait le Postillon de Longjumeau, et, so'îdain, le marchand de spiritueux fit irruption dans e salon en caracolant sur un siège bizarre, mais intime. Il mit pied à terre devant Sarah pâmée :
— Hein ! cria-t-il aux assistants, vous n'aviez pas pensé vous autres à cette guitare sans manche, ni cordes ? Mais j'étais là I Le superflu est ^me chose si nécessaire I
La maîtresse de céans mourait de rire. Qr^and elle fut calmée, on visita le logis. Il avait Tair avec ses meubles dépareillés d*un magasin de bric-à-brac.
66 LES MÉMOIRES DE SARAH BARNUiT
Les pièces étaient immenses et dans quelques-unes les si^ge^ rares se perdaient; mais, somme tbute, la place maintenant était tenable. La nouvelle locataire s'y tint.
Très mal, faut-il ajouter; car, en vraie fille d'Israël, la Barnum était sale. Son mobilier improvisé eut bientôt l'air navrant. Moulet, quand il trouvait 1 des pelures de saucisson sur les fauteuils ou sur le canapé, s'écriait que Moïse avait été bigrement prévoyant en interdisant la charcuterie aux gens de sa race ; mais la jeune fille n'en devenait ni plus soigneuse, ni plus propre. Et l'on était plein d'indulgence pour elle. Môme on se tordait les côtes, quand le dernier commanditaire admis vîans son intimité racontait que la comédienne affectionnait les cataplasmes de farine de lin et s'en faisait appliquer sur le ventre en se mettant au lit :
— Yous comprenez, disait le narrateur, c'est très dTÔle : il y a des instants où ça fait flic et fîoc...
Ce flic et floc amusait la bande jusqu'aux Inrmes, et parfois allumait un des familirB.
De Véranne qui, de temps à autre, venait passer cinq minutes daos le salon, se l)ornait à sourir.'» doucement, el si Sarali s'excusait de son désordre et de son laisse r-a-iîer oriental :
— Mais non, répétait-il, ma pauvre fllit^ ta a'6ii
COUPS DE TÊTS, b'ÉPINGLE ET AUTRES... 67
pas mal élevée : tu n'es pas élevée du tout, c'est bien simple...
Cependant, créanciers et huissiers ne s'apitoyaient pas à voii' ce gâchage de ce train de maison. La femme de chambre, la cuisinière et la nourrice du petit Loris ne venaient pas à bout de les recevoir. Tant et si bien que voulant échapper à la meute, Sarah, la veille du jour oîi l'on devait de nouveau la saisir, utilisa les trois femmes pour soudoyer la concierge ou la duper, l'on ne sait de quelle façon et déménager le contenu de l'appartement « h la cloche de bois ».
On transporta tout dans une petite maisonnette à- Auteuil. Et la vie, sur ce bon tour, recommença pareille, avec la préoccupation en plus de dépister les créanciers et les porteurs de papier timbré, qui battaient Paris pour retrouver leur proie.
Certes, pour relativement modiques que fussent les ressources de la fugitive, pour découragés que fussent ses amis, elle aurait pu se tirer d'affaire. Mais le gaspillage, le gâchis régnaient chez elle. Maintenant ftUt abandonnait sa naisou pendant des deux ou trais jours entiers, trouvant qu'Auteuil et?îî trop loin et se plaignant de ce que les cochers ne vou- !• ^-^' " ■ '■-• "onduire à la sortie des théâtres. Eib
LES MEMOIRES DE SARAH BARîNUM
demandait Thospitalité tour à tour à chacun de ses fidèles.
Un jour, au retour d'une de ses absences, elle eut une bizarre sui^^rise.
Las de n'être pas payés, n'ayant plus le sou pour manger, ses domestiques avaient disparu 1
Seulement, et là gît le comique de l'aventure, ils avaient profité de la leçon que leur maîtresse leur avait donnée rue de Lafayette.
Ils avaient tout déménagé ; ils avaient fait maison nette! !I
Sarah retrouva seulement la nourrice. Elle s'était réfugiée, avec le jeune Loris, chez madame Barnum. Jja comédienne, naturellement, l'y laissa. Quant à porter plainte, elle ne l'osa pas, à cause des créanciers qu'elle fuyait plus que jamais et qui devaient ignorer son installation à Auteuil.
Cet incident ne changea donc rien à son existence, si ce n'est qu'en diminuant encore le nombre de ses amis, il accéléra ss dégringolade. L'artiste se désespéra. C'était en vain qu'elle essayait de se créer ce qu'elle appelait « des connaissances sérieuses » : ses filets ne retenaient que du menu freiln. Le chagrin fit alors ce miracle de la maigrir encore. . .
COUPS DE t::te, d épingle et autres... GO
Diii/l-NFLLh.NCK DE LA DKGIIE SUR LES RELATIONS LE FAMILLE
Il noui souvient d'avoir lu, jadis, nous ne savons plus où, l'histoire héroïco-comiqu: d'une famille de la rue Saint-Denis qui, étant en villégiature aux boids de la mer, s'égara le long des falaises et fuf susprise par la marée montante. Le facétieux re porter qui contait la mésaventure de ces braves bourgeois l'avait arrangée sous forme de ballade. Jl décrivait les transes de cette smala prud'hommesque et terminait cbacune de ses strophes par ce refrain-scie :
— Kl la lU'-tr montait toujours !...
A n^jure que nous avançons dans l'histoire de la
Brtrnuui, ce souvenir nous hante implacablement.
'Icneirijl un refrain que nous devons, nous aussi,
faire régulièrement revenir au bas de chaque page de ces Mémoires; c'est celui-ci :
— Et la dèche durait toujours I...
Gela n'avait rien de surprenant, Sarah ne pouvant arriver à se faire prendre au sérieux par un amant durable. Gomme les abeilles, dont elle avait le fin corselet, la pauvre fille butinait, mais elle écorcîiait ses pauvres élytres et froissait ses antennes sans jamais ramasser de quoi édulcorer sa misérable existence. Quant à sa ruche, ce n'était pas avec du miel qu'elle en tapissait les alvéoles, mais avec du papier timbré Et pour l'instant sa ruche était un garni. Elle ne savait plus où se poser, dans sa terreur des créanciers.
Ge n'eût rien été pourtant si elle avait été seule ; mais madame-mère, qui avait perdu son douaire, la harcelait chaque jour, M. Rigès ayant joué à sa maîtresse le mauvais tour de trépasser avant d'avoir transformé en rente viagère la pension qu'il lui faisait. La vie a de ces coups durs.
Donc, la comédienne in partions se retrouva avec une nourrice sur les bras, avec un enfant, et avec les creusantes charges d'une famille de trois personnes. Fataliste, elle croyait quand même à son étoile, et attendait, mais avec une forte doso» l'impatience, la venue du nabab qui devait l'enrichiT.
n: 1. INFLUENCE DE LA DÈCHE 73
Pi)ur vuer le temps, elle fréquentait alors les « horizontales » à la mode. On la vit chez Cora Pearl et quelques autres. Toutefois, ces relations ne lui furent que d'une utilité médiocre. Sa notoriété demeurait nulle; sa beauté n'avait rien d'attirant. Puis, elle ne savait pas mettre celle-ci en relief. Elle n'était bien qu'en robe montante et ne s'en doutait point ; de môme qu'elle ne savait pas, « en faisant sa tôte », souligner le charme de ses yeux et de sa bouche. Quant h sa toiîette, elle la composait ou Tagrémentait d'excentricités dont l'adoption par la mode fit depuis la fortune, mais qui, à cette époque, ridiculisaient simplement leur créatrice.
Elle chercha de nouveau un engagement, tenta mille démarches infructueuses, se décourageabientôt, lasse d'être humiliée et rebutée partout. C'est alors que, la nécessité la poussant, elle tomba jusqu'à figurer, sous un faux nom, dans une féerie de la Porte- Saint-Martin I
Dérisoirement payée, comme on pense, elle n'avait consenti à cette suprême chute que dans le fallacieux espoir de pêcher un adorateur convenable à la faveur de son 'îostume. Elle jouait la Princesse Souci, et, ce rôle exigeant une robe ouverte sur les côtés, elle comptait triompher grâce à son maillot couleur chair.
Hélas ' la carrière théâtrale est pavée de désillusions 1 La Barûum en éprouva la plus cruelle. Contre toute attente, on la remarqua parmi les cinquante ou soixante figurantes dévêtues comme elîe, mais ce fut pour s'en amuser. EII3 dilatait la rate des bons jeunes gens de l'orctiestro, quand elle entrait en scène, étalant ses cuisses maigres, ses genoux de tringlot, dans un travertissement qui soulignait les «reux et mettait les os en relief.
Historien sincère, nous devons avouer que Sarah, en Princesse Souci, représentait merveilleusement un grand faucheux. H fut même question d'intercaler pour elle, dans la féerîe, un Défilé des Insectes. Elle n'eut pas la patience d'attendre qu'on eût réalisé ce projet destiné à la mettre en vedette, et ayant bien constaté que l'exhibition de ses formes éloignerait toujours les clients, elle renonça à la Porte-Saint- Martin, après quinze jours de figuration infructueuseo
C'est à ce moment qu'elle fit la connaissance de madame de Sablon,
C/^He noble dame était devenue riche grâce à son
activité, mais, bienfaisante de tempérament, elle
aimait encore h s'entremettre en faveur des jeunes
quf Vui attiraient ses affables manières ^\ussi
isante, du reste, envers les hommes qu'envers
mes, elle était la providence des fils de fa*
DE l'influence DE LA DEGHE 75
mille dont les courses , le cercle et les oocotLcs avaierA allégé la bourse, et qui ne trouvaient plus, auprès de parents égoïstes ou trop austères, les moyens de se ravitailler. En un temps oîi, la science aidant, la longévité des gens à héritage s'allongeait de plus en plus, madame de Sablon avait pour quiconque, à bon titre, implorait d'elle des avances, la confiance des tabellions du théâtre de M. Octave Feuillet.
Cet aimable petit manteau bleu à tant du cent ne pouvait manquer de prendre en pitié l'iDforlune de la Princesse Souci. La charitable femme s'intépessa donc à son sort. En deux visites, on s'entendit, et, un beau matin, la comédienne se trouva installée, de nouveau, boulevard Malesherbes, non loin du logis maternel, dans un coquet entresol élégamment meublé. La Bamum aux anges remercia son sauveur enjuponné, qui, décidément faisait bien les choses, car, le même jour, à dîner, elle présentait à. sa nouvelle amie M. Roger Trimont, riche fabricant de Champagne, dont instantanément la jeune Juive ut la conquête.
Dès lors, «ne existence moins précaire commença pour notre héroïne. Instruite par l'expérience et fatiguée de la misère, elle résolut de ne pus laisser échapper sa proie. Pour cela que fallait-il faire ?
70 L;. > MEMOIRES DE SARAII BARNUJI
Sariili so posait cette questions haute vol\, deî^-: jours <iprèc-, d-ms son petit salon satm crème. Elle s'étaii lovée, et debout devant uneglace, grandie Dar un peignoir à queue extravagante, tragédianiîjée py.r î'enfar.noment de ses joues, l'échafaudage étrange de ses cheveux, et l'engoncement de sa tête pâle dans les multiples tours de sa cravate de mousseline au gigantesque nœud à V Incroyable, méphistophélique avec les lignes serpentinement fluides de son corps qui, dans le miroir, prenaient l'indécision fuyante des ombres spectrales, elle s'apostrophait, la maigre pythonisse, pareille à don Cavlos monologuant au quatrième acte d'JIernani.
Et, comme don Carlos, elle obtint une réponse.
Ainsi que dans l'antique romance du Puits qui parle, une mystérieuse voix lui dit : « Aime ! » Gela valait « ...la clémence! » du poète. Toujours comme don Carlos, du reste, elle suivit le conseil.
Voulut suivre serait plus juste. Gomme l'enfer, l'entresol du boulevard Malesherbes était pavé de bonnes intentions. Sarah, être complexe et mal équilibré, devait être, cette fois-ci, d'autant plrs étracge, qu'elle rêvait d'être sincère, afin de mieux jou'^r son rôle en obéissant à son oracle intime.
Elle e^jsaya sérieusement d'aimer Trira croire qu'elle l'aimait. A bien creu«'
!, i:\F]XENCïï DK LA DlXilI
peut-ôLre, dans le fond, obéissait-elle à son secret et persistant désir de goûter aux sensuelles joies si douces à ses amies et que sa malechance lui laissait encore ignorer.
Or, elle apporta tant d'ardeur à sa tâche, elle fut si convaincue en ses « essais loyaux » que si elle n'aima pas réellement l'aimable marchand de Champagne, elle eut du moins le talent de se persuader qu'elle l'adorait!
Sarah rappelait ces Méridionaux hâbleurs qui, à la quatrième ou cinquième édition d'un de leurs mensonges, s'imagincnl àoudain, au milieu de leur récit, qu'ils ne mentciit plus, que leur conte est vrai et qu'ils sont sincèrtjs au point d'humilier Alceste qui les écoute.
Cette illusion de la part de notre héro'ïne était-elle une marque de son envahissant talent? Peut-être. En tous cas, seuls, les grands artistes s'incarnent à ce point dans la peau de leur rôle.
Quand Sarah disait :
— Viens, ah! viens donc, mon Roger!..,
Quand, couchée sur sa chaise longue, l'œil artiflciellemQnt luisant, elle appelait le jeune homme en lui tenàant les bras, quand, dans ces troj^s syllabes : « Mon Roger » elle faisait, la sirène, entrer toute la Captivante musique de sa voix mélodieusement chan-
78 LKS :.!:^M;;ïii:-:s dl: saraii nA^NUM
tante, on eût été tente, si en avait pu l'entendre et considérer sa maigreur, de lui ordonner un traitement à riiydrolliérapie et au bromure de potassium I
Mais personne ne surprenait les épanchemenls du couple, et S ar ah qui, décidément, devait demeurer incomplète du côté des sens, ne risquait rien à [.rodiguer ses plus affolantes risettes à Thomme qu'elle essayait d'aimer.
Et cependant, ce serait donner un croc-en-jamI)3 à la Vérité — croc-en-jambe en l'espèce non désagréable pour l'historien, Dame Vérité étanl uni personne des plus dévêtues — que d'aflirmer, iniMi que nous venons de le faire, la parfaite solitude de notre héroïne pendant ses amoureux épanchements.
En effet, l'amélioration de sa situation, et surtoist le voisinage, l'avaient rapprochée de sa famille. Madame Barnum recommençait à exiger le payement de ce qu'elle avait fait pour sa fille aînée, et Annelte, la cadette de l'artiste, — enfant délurée qui portait alors ses treize ans à la façon dont ses camarades portaient leurs seize printemps — était presque toujours fourrée chez l'actrice, que M. Trimont fût là ou non.
Un drôle de corps, cette gamine . Précoce commfl on ne l'est pas, vicieuse... comme on l'est es-core^
■■•..■] iJ:'. LA bl-.CllJl 79
elle était certainement plus développée à tous les points de vue, que ne l'était Sarah à son dge. Elle devait cet avancement moins à sa déplorable éducation, aux exemples dont sa plus tendre enfance avait été entourée et aux gâteries de sa mère dont elle
it la privilégiée, qu a son récent passage à l'école uc danse de la rue Richer, où se faisaient les cours rréparatoires à l'Opéra. Là, elle avait tout appris
ifla danse, trouvant trop rude ce dur apprentis-
3 et se disant trop formée pour acquérir la sou- ; .esse exigée par les exercices. Reine, sa jeune sœur, avait seule continué les éludes commencées en commun, et Annelte, que madame Barnum n'avait pas eu la force de contrarier et encore moins de gronder, était devenue l'habituée de logis de Sarah.
Elle ne s'y ennuyait point. Sa grande sœur, si elle n'avait pas réussi à se donner la complexion amoureuse dont l'absence toujours la minait, n'avait pas acquis de sens moral. Devant la fillette, elle ne se gênait pas, essuyant les caresses de son Roger avec une impudeur que son inconscience ne parvenait pas à pallier. Souvent, elle retenait Annette à dîner et, par peur de l'ombre et de la solitude, la gardait à coucher si elle n'attendait pas Trimont.
ïar celui-ci, d'apparences graves et sérieuses, en dépit de sa jeunesse, était marié, partant légèrement
8;i LES xMEMOIUES DE SARAH BARNUM
tenu en laisse. Pour voir sa maîtresse dans la soirée, il devait prétexter une affaire ou faire endosser à son cercle la responsabilité de ses tardives rentrées. Or, amoureux de la Barnum dont l'enthousiasme do commande en le convainquant qu'il était aimé pour lui-môme, l'avait peu à peu ensorcelé, il mettait une luse, une obstination d'Apache à se trouver libre, à inventer un prétexte pour laisser sa femme au bal, au théâtre, ou en soirée, et venir embrasser la bienaimée, n'eùt-il à lui consacrer qu'une demi-heure.
Asssi, advint-il qu'il surprit maintes fois Anne! dans le lit de Sarah qui s'attendant à ne recevoir personne avait gardé sa sœur.
Un soir, un matin plutôt, il arriva ainsi sans eiie attendu, et trouvant Anne tte et Sarah couchées ccu à côte, il fronça le sourcil. La présence de l'cnraut allait restreindre ses ébats, le contraindre à de platoniques caresses. Renvoyer la petite : il n'y fallait. pas songer à une heure aussi tardive. i
Roger se résigna donc
LITS MEMOIRES DE SARAH lîARXUM
NnX'ENCS DE LA DKClI'l
'peadaQt, le galant jeune homme pour doublé que fût maintenant son plaisir, ne doubla point sa subvention mensuelle à l'actrice, et la gêne, grâce :v.i
irdre de la Juive, reparut dans la maison. Puis,
iame Barnum, sous prétexte qu'elle avait la
nourrice et le jeune Loris sur les bras çt que sos deux dernières filles grandissaient, se faisait insatiable. L'éternelle dèche régna de nouveau.
Sa réapparilion poussa tout le monde à b ':f, et, naturellement, un matin, l'idée \int à la triî/a d'utiliser Annelte, qui, élevée de la façon que nous avons «Jite, se plaignait fort de rester inactîve. llibîluée à se considérer comme un futur instrumenl do plaisir, la gamine soulfrait de ce qu'on retardât se*
débuts à cause de sa jeunesse. Le retour de la demimisère au logis de sa mère et à celui de sa sœur la flécida à tenter la fortune. Elle avait quatorze ans.
Mais où trouver preneur ? En vain elle s'offrit aux hommes qui fréquentaient chez Sarah. Tous feignirent de ne pas la comprendre, soit qu'ils fussent réellement scrupuleux, soit que plutôt ils craignissent les conséquences d'un détournement de mineure.
Rebutée de la sorte, Annette s'adressa au chroniqueur Grippefort qui la renvoya spirituellement à Sc poupée. Alors comme la nécessité devenait plur pressante, elle battit le pavé aux bons endroits, filh experte déjà.
Un beau jour, elle eut la joie de se faire suivre pai Schremer, vieux bijoutier aussi riche qu'avare mais que des penchants pornographiques invétéré; entraînaient fréquemment dans de comprometlanle; aventures. La débutante, sachant combien celles-c avaient pour un temps rendu le Juif timide, et ins truite d'ailleurs par ses précédentes écoles, se gard; bien, cette fois, d'avouer qu'elle était, vierge. Or, c^ ne fut^pss sans "contenir de cruelles souffrances qu'elle feignit, la pauvre enfant, une expérienci " qu'elle n'avait point ' Pareille au jeune et stoïqir Spartiate qui, d'après un«^ invraisemblalde histoire
DE l'influence DE LA DECHE 8D
e laissait ronger le ventre par un ronard caclié sous a loge, plutôt que d'avouer son vol, elle ^.ndura sienciousement le martyre, et son héroïque juiveiie )arvinl à extorquer un salaire au vieux don Juan, andis que sa chair saignait encore.
Ce de Sade de la bijouterie, après un ignoble marshandage, lui abandonna... cinq louis I
Cinq louis I Ses aïeux avaient vendu presque aussi cher le Dieu qu'ils envoyaient au calvaire !
Cinq louis, le droit de déflorer sa jeunesse et sa beauté ! Cinq louis, l'immonde contact de ce vieil homme!... Elle en devenait folle. Son orgueil de femme précoce pleurait moins cependant que ses instincts de fille d'Israël, se voyant «rouler» à sa première tentative de commerce. Et, navrée, sanglotante, elle alla conter sa mésaventure aux amies de sa sœur.
Celles-ci s'intéressaient à la gamine, l'dimaient beaucoup. L'une d'elles lui avait même ouvert la carrièi'e du théâtre, en la faisant entrer aux Fantaisies, où la débutante jouait à présent Gerisette dans Carambole, et c'est à. son lancement sur les planches que la petite devait d'avoir acquis assez de « toupet » pour racoler Schremer.
On la consola comme on put, mais sa mère, femme toujours pratique, trouva mieux que des
LES MESIOIRES DE SARAH BARNUxM
consolations. Elle engagea sa fille préférée h écrire l Chalyl-bey, l'ancien ami de Sarah. Il s'agissait d( dire au bon Turc :
— Venez donc me voir, Excellence. Je joue dam Carambole et j'y suis, dit-on, à croquer...
Chalyl vint en effet et trouva qu'Annette n'avaii pas menti. Gomme elle paraissait dans le premiei acte seulement, il l'emmena souper à la chute du rideau. A table, elle l'amusa tant par sa verve de Gavroche vicieux que l'Oriental finit par désirer ce qu'il avait accepté tout d'abord par curiosité ou pai désœuvrement. Tant et si bien que ce diplomate d'expérience qui se vantait de connaître à fond la femme et toutes les femmes, se laissa duper par une enfant. La petite voulait prendre sa revanche de son mécompte avec le bijoutier et, pour ce faire, elle persuada au bon Chalyl, qu'il était le premiei homme dont elle reçût les hommages. Et le bon Gha. lyl ravi, donna deux cent cinquante louis de celle virginité dénichée en pleines Fantaisies l
La gamine conta, partout son triomphe, comnit elle avait conté son malheur. Elle exoltait :
— Comprenez vous ça? disait-elle : Avec le premier f.V>ait vrai et je n'ai eu que cinq louis. Avec le second, c'était pas vrai, et j ai palpé cinq mille jrancsl-f-
iv: i;i.NFLu:-:NCi-: de la deciîe 87
L'enthousiasme de la jeune Barnum tonriba quand, apnH'quatre ou cinq entrevues, Ghalyl lui « glissa des mains ». Le Turc n'aimait que le fruit fraîchement cuuilli, et volage, mais toujours correct, il laissa à d'autres le soin d'achever sa tâche.
Annette connut alors les dures épreuves de ce « faulte d'argent » qui avaient si fort maigri son aînée. Puis, elle pensa que Sarah lui devait aide et appui, suivant les lois naturelles, et elle Talla solliciter hardiment.
Cela lui valut de connaître et de conquérir Lanat, l'homme à la culotte de peau et aux spiritueux.
Ce qui fit dire à la tragédienne dont le « cher Roger », on se le rappelle, fabriquait du Champagne :
— Petite ! nous serons toujours dans les alcools !...
I^nat, sans se brouiller avec son ancienne maîtresse, avait quelque temps cessé de la voir. Une légende, peut-être fondée, explique cette fugue par ce fait que le député aurait été le premier, lors des revers de la Barnum, à s'apercevoir de l'exacerbation qui en découlait pour son tempérament lymphatique.
L'air de santé d'Annette le rassura sans doute, en admettant que sa prompte guérison ne lui eût pas complètement enlevé le souvenir de son regrettable accident, car, tout de suite, il lui déclara son amour'
Trop bien élevée pour le mal recevoir, la jeune personne; résista un peu, mais s? peu, qu'elle se trouva mère d'uue fillette avant que d'y avoir songé.
Au suï plus, comment eût-elle eu les loisirs de réflécliir à ce qu'elle risquait? Lanat ne lui suffisait pas plus qu'il n'avait guffi à sa sœur, et elle lui donnait des aides, tous gens laborieux et charmants. Elle rencontra l'un d'eux, le comte de Fernanda, gentleman aussi riche qu'havanais, chez une amie de Sarah chez qui il fréquentait si souvent qu'il pouvait passer et passait pour le préféré de la dame. Celle-ci n'aurait pas commis l'imprudence de laisser une camarade en tête-à-tête, chez elle, avec le comte, mais elle ne songea pas à se défier de la gamine et, certain jour, la laissa seule avec le noble étranger. La naïve enfant en profita pour donner rendez-vous au Havanais, chez une ancienne beauté actuellement gé^an'e d'an buen retira amoureux et discret à l'usage des amants sans asile.
Et elle y fit succéder les rendez-vous aux rendezvous. Son gentil commerce dura des mois, sans que sa trop confiante protectrice s'en doutât I
Même ce fut celle-ci qui apprit a la reconnaissante jeune personne le nom de sa secrète conquête 1 Les renf'.ez vous étaient, paraît-il et si courts, et si employés, d'autre part le gentlemann était d'une telle
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réserve dans certain milieux que sa petite amie ignorait encore qui était l'homme dont elle recevait les caresse I
Pour Annette comme pour Sarah, tous les registres de l'état civil tenaient dans un carnet de chèques, ou dans un portefeuille bien garni 1
C'est en ce temps-là que la nouvelle débutante fut envahie d'une féroce jalousie à voir Reine, sa jeune sœur, se développer chaque jour, devenir à vue d'œil plus jolie.
Les exercices préparatoires du cours de danse aidant, la fillette s'était prématurément formée. Elle avait, à présent, l'air d'une petite femme, malgré la gracilité exquise de ses membres, mais d'une petite femme à tête d'enfant. De sa mère, elle tenait une hébraïque pureté de lignes dont son sourire et ses grands yeux — le sourire et les yeux de M. Rigès — adoucissaient la sévérité classique. Mais ce qui la rendait le plus jolie, c'étaient ses cheveux, des cheveux, épais et lourds, très longs et couleur d'or. Comme on ne s'occupait jamais d'elle et que ses robes allongées tous les mois lui duraient des années, Ils étaient son unique coquetterie. Elle les soignait araoureuF.cmcnt, elle les étalait avec un art savant et précoce : elle en était fière ; elle les adorait.
Pourtant, ce n'était pas leur LN3auté, ce n'était pas
la genLulesse de l'enfant qui, à la rue Richer comme dans le salon de Sarah, faisaient chérir db tous la petite Reine. Les familiers de la maison l'adoraient surtout par comparaison, pour le contraste qu'elle formait avec ses deux aînées.
Ce n'était point, cependant, qu'elle fût un ange. Élevée comme ses sœurs , aussi prématurément viciée qu'elles, la petite Reine, pour préciser, n'en différait que par son heureux caractère, que par sa loyauté native. Toujours délaissée, maltraitée souvent, elle avait surtout souffert depuis la mort de M. Rigès, mort qui la laissa réellement orpheline. Les mauvais traitements que lui avaient depuis infligée sa mère et Annetto ne la rendirent pas plus mauvaise, que ne l'avait aigrie leur antipathie antérieure. Une résignation précoce lui vint qui afiina sa grâce, pâlit son teint et mouilla ses yeux d'une plus tendre douceur.
Mais quand, en grandissant, quand en devenant femme sans cesser d'être enfant, elle excita la jalouse colère de sa sœur, la vie de la pauvre petite fut im martyre dont l'égoïsme de Sarah ne daigna poiiit s'apercevoir.
Un mntin, comme elle se peignait, toute triste, l les yciix rouges encore d'avoir pleuré, sa m^ o l'avont battue à propos d'un rien, Annette oui. a
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brusquement dans la chambre et la surprit devant son miroir. L'enfant avait laissé s'épandre ses cheveux sur ses épaules et brossait doucement leurs flots d'or baignés de soleil. Assise ainsi en pleine lumière, tout près de la fcnôtre, devant l'étroite glace presque obscure qui reflétait son doux minois et la laiteuse blancheur de sa gorge demi-nue, elle était si délicieusement jolie qu'Annette sentit sa jalousie la mordre plus furieusement au cœur. L'actrice resta immobile, clouée au seuil de la porte, se rappelant à présent certains indices, certaines phrases de ses amis à propos de Reine, certains de leurs regards surtout. Si on la laissait faire, cette morveuse lui enlèverait ses adorateurs, comme elle-même avait pris les siens à Sarali I Et, pâle de colère, les lèvres blanches, la jeune fille résolut de recourir à la mère Parnum dont elle était toujours l'enfant gâtée.
Immédiatement, elle alla se jeter à son cou, sû fil câline, lui confia ses craintes et joua le désespoir. La mère ne songea pas à résister et appela la coupable.
— Ah çà ! petite sauvage, lui dit-elle, tu m'ennuies avec tes grands cheveux. Tu ne songes qu'à les lisser au lieu d'aller travailler. Je vais te conner ça tout ÙB suite...
plafond en s'écroulant n'eût pas anéanti davanpauvre petite malheureuse. Elle sanglota, se
LES MEMOIRES DE SAKAIl BAllNUM
jela aux pieds de sa mère, demanda grâce. Ce fut en •* ain.
Annette impassible se chauffait les pieds devant la cheminée, mais, par instants, regardait sa sœur de son œil méchant et froid.
Les ciseaux brillèrent. Reine se révolta, voulut fuir. D'une gifle, la matrone lui marbra la joue, puis elle la mit de force à genoux devant elle, l'enserra de ses jambes pour qu'elle ne bougeât plus et saisit les mèches soyeuses. L'acier mordit dedans. Gela craqua.
Pendant cinq minutes, on entendit se froisser les lames et grincer les boucles trop épaisses pour le fll des ciseaux. La victime sanglotait toujours, agenouillée au milieu des touffes dorées illuminant le sol autour d'elle. Sur ses épaules, s'arrêtant à la trame laineuse de sa robe sombre, d'autres s'enroulaient par places, et l'on eût dit, à voir ces paillettes epsoleillées, que l'enfant, par farce de gamine, venait de se vautrer dans la paille, en quelque grenier.
Quand ce fut fini, la Juive se levant, se recula de deux pas> et inconsciemment cynique, contempla son œuvre. Annette aussi s'était approchée, gouailleuse à présent, gonflant du bonheur de s'être ven-, gée. I
Et Beine demeurait à genoux, la tête perdue, sans
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furcos. Une grosso larme incessarament perlait à ses ' rsgs cils.
i:ile ressemblait à un pauvre mouton qu'on vient do tondre et qui grelotte, les pattes ankylosées d'a-
T été maintenu par son bourreau.
Gomme à chacun de ses sanglots tout son corps tressautait, les ciseaux avaient marché de travers. Sa tête rase était rayée d'escaliers. Elle était presque laide.
El. de ce jour-là, une épouvantable existence faîte de vexations humiliantes, de coups et d'injures, commença pour la misérable Gendrillon.
ON Mi MEURT PAS d' AMOUR !...
{Romance connue,)
0 contagion du sujet que l'on traite 1 En parlant des
iinp* âœurs de notre héroïne, nous avons, en déxjit
de notre promesse, anticipé sur les évcnenicnlf
Nous aussi, nous avons, en nos précoces récits, fait
ivre prématurée ! mais que nos lecteurs nous par-
nncnt par considération de ce que l'exemple a de
pernicieux I...
Donc c'est à Sarah, à l'unique Sarah, que nous revenons.
Trois Hus se sont écoulés depuis sa sortie d u théâtre ConioJUé". Ses ambitions se sont précisées sans •'amoindrir; elle connaît la vie, est lasse d'avoir
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soufTert des hommes et des choses ; elle rêve toujours un engagement.
Et l'engagement ne vient pas !...
La comédienne désespérait. Par bonheur, la Providence qui a toujours eu un faible pour les volontés tenaces et fortes, trouva enfin que le stage de l'artiste avait été suffisamment long.
La susdite Providence se manifesta à la façon des petites causes, mais produisit de grands effets.
Voici, d'ailleurs, l'histoire de cette intervention et des événements qui \a préparèrent :
Certain banquier, au nom aquatique mais espagnol, avait une maîtresse dont il voulait se défaire. Celle-ci s'étant amourachée d'un garçon d'esprit et de talent, un avocat d'avenir qui avait dissipé sa fortune en voulant mener la grande vie, il put rompre. Toutefois, voulant être agréable à la dame et ne sachant pas de quelle suprême gracieuseté clore leurs anciennes amours, il eut l'intelligente inspiration de rendre service au successeur qu'elle lui donnait. Pour ce faire, il va sans c^.ire qu'il garda l'anonyme et que de Chesnel, — c est le nom de l'avocat — ignora toujours de quelle façon lui tombait l'aubaine.
En effet, un matin, de Rilly, le directeur des Fantaisies, se trouva bombardé directeur du Parthi-
ON DE Mi:UUT PAS D\\!\IOURf... 97
non, théâtre subventionné, et s'en'ânt p^ov^ose^ audit Cliesnel d'être son associé. Gomme on pense, ravoca( accepta; Rilly étant de ses amis, il ne se douta point que l'homme de théâtre, en lui demandant son concours, obéissait aux ordres de son commanditaire, le financier...
T.e Parthénon, sous cette nouvelle direction, entra .. ...3 une ère de prospérité. Or, c'est à de Rilly, l'incarnation de cette Providence à laquelle nous fai- ;is allusion plus haut, que Sarah vint offrir sa Collaboration.
Et ce monstre de de Rilly se fit tirer l'oreille ! Le maladroit trouvait l'artiste trop maigre ! Par bonheur, de Chesnel eut plus de flair. 11 pressentit l'avenir de la jeune femme et insista pour qu'on l'engageât. Ce qui fut fait.
La Barnum se trouva au comble de ses vœux, bien qu'on lui donnât cent cinquante francs par mois et qu'elle eût en perspective des pannes à jouer pendant des années I L'essentiel ét*ait qu'elle rentrât au théâtre. Quant à ses petites afi'aires, ça marchait tant bien que mal. La commandite demeurait le système en -vigueur et le nombre des participants Unissait, à certains jours, par compenser leur insuffisance personnelle, — car les hommes les plus riches devenaient avares entre ses mains ~ si bien
VS LES MEMOIRES DE SARAK BARNUxM
q;ie- dans les coaliGses, Sarah, tout de suite, préconis.v bon raode d'opérer.
— Co qu'il y a de curieux, disait-elle, c'est que la bnn de m a relie comme un seul homme, et que tous les huit ïonl excellent ménage. Chacun leur jour, e), j.iiiuis do querelle! Ils s'adorent entre eux et je crois, ma parole, que moi, partie, ils continueraient à se réunir dans mon salon !
Et elle ajoutait :
— Savez-vous comment j'appelle mon cénacle?... Ma ménagerie !
Le mot était doublement juste, car, parmi les commanditaires, on /emarquait : MM. Mouton, Basset, Lebœaf, Renard et (luelques autres, de noms d'espèce aussi animale, mais dont nous ne pouvons, sans leur enlcYcr entièrement leur pittoresque, arranger l'état civil ainsi que nous l'avons discrèloment fait pour les quatre précédents.
Cependant, le premier enthousiasme passé, la coméàienne trouva sa coîidilion trop humble. Et de Chesnel de lui relever le moral :
— Ma mie, lui répétait-il, no ttt;5espère pas ; joue n'iinnorto quel rôle, car l'essentiel est que tu joues. QSlûï voie toujours, et encore toujours, Ion nom sur raiilche. Le théâtre, c'est .affaire de publicité. Vais comme le chocolat X..., à force de lire sur