‹ Les mémoires de Sarah BarnumChapitre 12 sur 20 · ON NE MEURT PAS D'AMOURI · texte numérisé non relu

ON NE MEURT PAS D'AMOURI

tératùre romantique mais archi démodée. A tout instant, elle avait ^ des évanouissements de pensionnaire, à la suite desquels elle levait de véritables impôts. Peu à peu, ses anciens amis comprirent Iç truc, mais avec les nouveaux venus qu'elle n'avait point encore assez mis à contribution pour les lasser, la chose-pou vait prendre.

Or, ràppétit vient en mangeant. Sarah se lassa de n'avoir des crises que dans sa loge avant le lever du rideau, ou pendant les entr'actes. Elle résolut donc un jour, où Maresky avait été, suivant elle, trop pingre, à tenter un grand coup. Ce soir-là, ce fut en scène qu'elle ee trouva mal. On baissa la toile, et Angel, qui se trouvait en scène avec la malade, se précipita à son secours.

Plus fort encore que de Terson, l'acteur empoigna ça camarade, la coucha sur ses deux bras tendus, et l'emporta ainsi jusqu'à sa loge.

Bien que la comédienne eût conscience de sa légèreté, elle admira les biceps de son sauveur, et se reprocha, chemin faisant, de ne les avoir pas distingués plus tôt. Une douceur tendre entra en elle, tandis que les yeux mi-clos, toute pâle, défaillante Sf. se..laissant aller, elle ise faisait charrier ainsi. A présent, elle se souvenait. Il était très bien cet Angel.

et il fallait être sans loisirs comme elle, pour ne pas avoir encore apprécié ce beau mâle.

Et une fois dans sa loge, quand il lai eut fait respirer des sels, quand elle eut rouvert lOB yeux, elle n'eut pas la force, la pauvre, de détacher ses bras frénétiquement noués am cou du comédien.

Non, elle n'en eut pas la force, « ce mu&ele » ayant tué la volonté. Angel, sans essuyer son blanc, poussa le verrou de la loge...

Ni Maresky, ni les commanditaires, à ce qu'il parut, ne connurent cette nouvelle fantaisie. Du reste, Tartiste y mit une exemplaire discrétion, en dehors de ses camarades du Parthénon du moins.

C'est ainsi que, certain soir de relâche, g)^llant de voir l'adoré, mais craignant qu'un rendez-vous dans un cabaret à la mode la compromît, elle lui demanda de l'emmener souper au restaurant de Madrid ; le bois de Boulogne, par ce glacial novembre, devait être à coup sûr moins fréquenté que les étata^lissements similaires du boulevard.

Et, aussitôt dit, en route. Fouette cocher I

Oh arrive au Bois. On trouve maison close. On frappe.

Un garçon, deux garçons — rari nante^J^^ apparaissent.

— Madère ? Porto ? Sherry Quina 7

ON NE MEURT PAS D'AMOURÎ... iOfl

— Non 1 un cabinet I •

Un cabinet ? A sept heures et demie du soir, par cinq degrés au-dessus de zéro I 7^s côtelettes, des deux fonctionnaires n'en revenaient pas.

— Allons, du vif! cria Angel en aidant sa compagne emmitouflée à descendre de voiture. A vous deux, vous nous servirez bien à dîner. D'abord, allumez du feu I

Et le couple s'engagea dans un couloir obscur, navrant de solitude et d'abandon, où la gaieté morte des parties-fines anciennes n'avait laissé que poussière et tristesse sur la banale nudité des murs. Une porte s'ouvrit devant eux et ils se trouvèrent dans l'éternel buen retira, h la glace rayée de noms, au divan sali.

Sous la jaune lueur de la bougie que tenait le garçon, la pièce accentuait d'une horreur morne sa mélancolie de salon à tout faire^ puant moins le moisi que l'atvoce ressouvenance des amours dont il avait abrité la vulgarité passagère.

L'homme essaya d'allumer le gaz, mais les becs, depuis deux mois, n' avaient point fonctionné, et le sifQement sec, parfois étranglé, que lâchaient les bouches de cuivre, empestait l'atmosphère sans qu'urie lumière surgît. De grandes ombres projetées par le flambeau s'épàndaiënt sur lés inurs et luisaient

iiO LES MEMOIRES DE SARÂd BARNUM

de la glace où mouraient leurs tumultueuses baaiUes un lac sombre, reluisapt, doui^ un fuyant vernis laquait le noir d'encre.

Angel murmurait.

Le larbin, encore anesthéslé par la surprise, s'escrimait, luttant avec son gaz, et, peu à peu rappelé au sentiment prorcssionnel par cette visite insolite, monologuait machinalement, le nez sur l'appareil :

— Purée croûton... Bisqué... Potage Crécy... Lan* gouste américaine... Écrevisses bordelaises...

— M...I hurla Sarah, qui connaissait ses classiques.

Le garçon ne sourcilla pas.

— Asperges en branches... soupira- t-il.

Et il ajouta comme sortant d'un rêve :

— Si madame voulait avoir l'extrême obligeance de me prêter une épingle, peut-être réussirais-je à dégorger le bec...

La tragédienne lui passa une épingle à cheveux. L'homme déboucha l'étroit canal obstrué par la poussière, approcha sa bougie, et une flamme claire, flambante, jaune, bleue, s'élança, irradiant de chauds reflets l'ombre du cabinet.

Alôrsvle froid tomba plus vif — par contraste.

— Du feu tout de suite I Du feu avant tout J

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