ON NE MFURT PAS D AMOUR I
Toutefois, les premiers seuls abdiquent et croient éteinte leur étoile voilée seulement. La femme, comme la garde, ne met jamais bas les armes. Sarah était dix fois femme— à ce point de vue. Aussi luttat-eîle. Son plan fut bientôt fait.
Ne pouvant nier, elle attribuerait ses relations avec les commanditaires, à ses besoins d'argent dont, par délicatesse, elle n'osait entretenir l'élu de son cœur. Quant à l'acteur, elle se dirait calomniée, jurerait qu'il était pour elle un simple camarade. Il lui serait facile, ce système de défense, puisque Angcl n'avait jamais mis les pieds chez elle.
Et parbleu ! Marasky connaissait la Dame aux Camélias I II pardonnerait à sa maîtresse besoigneuse des infidélités obligatoires, qui laissaient entier et pur, tout au fond du cœur de la pauvre femme, son immense amour! Ne lui avait-elle pas toujours seriné sa romance : « Tu es le premier homme que... le premier homme qui... » [air connu)?
Seulement pour réussir en sa revanche, pour rendre indiscutable sa démonstration, il fallait donner au fiiy^rd une preuve archiconvaincante.
Et barah s'empoisonna.
Ah! que ce fut une admirable mise en scène! Comme ce fut supérieurement machiné ! Unq lettre d'explications et d adieux, lettre digne, courte, et, vers
la signature, débordante d'une tendresse qu'attestaient des traces de pleurs — aspersions d'un bouquet de violettes sur le papier préalablement froissé — fut envoyée au cercle de Marasky, à l'heure où il s'asseyait tous les soirs à la table de jeu. Après quoi, le personnel fut congédié, la maison mise en ordre et parée pour la mort, sans qu'un verrou pourtant fût poussé. Puis, la tragédienne revêtit son costume de trouvère dans le Voyageur, laissa pendre ses cheveux sur ses épaules, arrêta les pendules, alluma toutes les bougies, sema son lit de camélias et de roses, et se coucha enfin. Sur une table à son chevet, s'étalait une feuille de papier sur lequel elle avait écrit ce vers de son rôle :
Celui qui suit au ciel les oiseaux >- et qui passe...
Au-dessous, une main tremblante avait tracé quelques mots :
Je meurs en t' aimant.,. Vivre sans toi m'est impoS' sihle,,,je te pardonne,,. Qu'on m'enterre avec beaucoup de fleurs et beaucoup de musique,.. »
Suivaient la signature, la date et l'heure. A côté du papier, un flacon énorme — le plus grand qu'eût pu trouver le pharmacien du coin — reflétait la pâle lu-
ON NE MEURT PAS D' AMOUR !.. lift
mière des flambeaux, et son étiquette, une étiquette minuscule, évidemment décollée d'une autre fiole plus petite, portait celte inscription imprimée : Laudanum de Sydcjtltam,
Mara.^ky n'aurait pas été un... homme, si, à la lecture de la lettre de Sarah, il n'avait pas naïvement cru que « c 'était arrive ». Et h son chagrin, voire à ses remords, un grain de Ta tu lié se mêlant comme de juste, il trouva le temps (r.mr.unccr lanouvelle àses amies du Cercle tout en passant son pardessus. Ce fut une traînée de poudre. La comédienne, depuis six mois était devenue une célébrité. Le Boulevard s'émut et au journal Le Chanle-clair, on discuta la question de savoir s'il ne fallait pas faire tirer et crier une seconde édition.
Pendant ce temps, Marasky arrive chez sa vietime. Un, deux, puis trois, puis cinq, puis dix médecins le suivent. Marasky commence par les supplier de « la sauver », et peu à peu, ensuite, flaire un truc, mais se tait, tout réjoui en son orgueil masculin de la flatteuse réputation que va lui faire le suicide ducéJèbre trouvère florentin, de l'étoile adorée, morte, d'amour pour lui. Cependant les médecins s'empressent. Sarah, qui n'a bu que quelques gouttes de laudanum, se laisse bravement droguer, et, verj trois heures du matin, la Faculté la déclare hors de
péril. Marasky emballé — une fois n'est pas coutume 1 — prom,et alors à l'Esculape arrivé le premier» de demander pour lui à son ambassadeur une décoration à joli ruban. Les autres docteurs font un nez. Tous s'éloignent. Le couple reste seuL
Le lendemain, ce fut un tapage. Les journaux ne parlaient que du suicide de la « pauvre Sarah ». A la Bourse, les transactions mollirent, et, autour de la ^rbeille, il se forma une légende. Le Chante-clair s'excusa dans son Premier-Paris de ce qu'un accident de machine l'eût empêché de faire paraître un supplément, et si de Villemessant trouva qu' « elle était bien bonne », il s'abstint de le dire dans le Figaro, Bref, ce fût une de ces réclames comme Jarrett et tous les imprésarios de la libre Amérique n'en avaient pas encore obtenu. Bien entendu, le Parthénon fit relâche.
Marasky rayonnait donc; or, ce matin-là, son valet de chambre fut plus bavard que d'ordinaire : le Russe ne retourna chez Sarah que le soir
Pourtant il hésitait. La comédie lui était à présent connue, qu'allait-il faire? Son œil, en considérant la 'malade — malade à force de contrepoisons — reprit sa dure froideur. Mais, le bruit mené autour du prétendu suicide continuant, il résolut d'attendre, avant de se décider. D'ailleurs, l'artiste était
ON NB MEURT PAS d'AMOUB !.. 121
charmante ainsi dans son rôle de mourante, et il aurait faibli alors même que son orgueil n'eût pas été chatouillé par le retentissement de cet événement dont il était cause. Comme elle était câline, aimante et tendre I Jamais il ne trouverait pareille mattresse I...
Il attendit.
Sarah attendait au^sl. Et quoi? son amant aemeuraît aussi froid, aussi sceptique? Avoir absorbé autant de vomitifs pour que ce pîngre-là ne trouvât pas un élan de cœur auprès d'elle? pour qu'il n'eût pas ridée d'activer sa guérison par un des fameux bouquets de violettes dont il bombardait jadis Anna Deslions ? Ah bien, zut alors I La colère la prit, après le découragement ; et la colère ne tomba que sous la rosée bienfaisante des articles attendris dont la gratifiaient les journaux. Vingt-quatre heures de lit lui sufBlsaient. Elle ne songea plus qu'au triomphe de sa réapparition au théâtre. De Rilly vint lui dire que ses bureaux de location étaient assiégés^ et contente tout au moins d'avoir obtenu le réimmatriculement du Russe, elle se leva.
Quarante-huit heures après son empoisonnement,
elle faisait sa rentrée dans le Voyageur, A la chute
du rideau, grisé de bravos,'elle soupait avec Angel.
Marasky ne lui pardonna pas c^ prompt retoar aa
théâtre, retour qui détruisait ses doutes sll lui en restait, et coupait court, trop court à sa gloire. Une dépèche de sa suc<^ursale de Russie changea ses projets. La Providence lui fournissait une yen* geance.
Quinze jours après le rétablissement de la tragé* dienne, le financier s'embarquait à Marseille. Une lettre expliqua à Sarah la disparition de son protecteur. Elle découvrit en môme temps que l'ingrat avait filé ^ans lui laisser un sou, sans même payer la mois commencé I
— On ne ferait pas ccM, hurla-t-eUe, à un loueur ie voitures I... Oh I le sale /^uITe I.,.
DB l'influence d'UN FEU SUR LES FEUX DE THEATRE ET SUR CEUX DES SPECTATEURS
Si| dans les présents Mémoires^ rhisloriographe rte Sarah Barnum est condamné falalcrncnl à, vioîer la sacro-règle des trois unités, ce n'est point une raison pour qu'elle néglige certains petits côtés de la ide de son héroïne.
Comme les gamins lâchés dans un magasin do Jouets, nous n'avons, au milieu de nos documents et de nos souvenirs, que l'embarras du choix. Jusfu'ici, nous avons pris h bris;jécs, au hasard, mais, toujours comme lesdits gamins, en faisant la part belle aux choses voyantes. Certains épisodes ont reçu.dôs développements que les gens de l'art ne ront pas de trouver exagérés, mais qui, — -
124 LES MéMOIRES DE SARAH BARNUH
cela ne coûte rien de Tespérer, — trouveront grâce peut-être devant le benoît lecteur...
Maintenant, il serait temps peut-être d'ouvrir une parenthèse pour étudier certains détails, par exemple, le développement des goûts artistiques chez notre ex-empoisonnée. Personne, ne dit mot? La parenthèse est ouverte.
Elle sera courte, d'ailleurs.
C'était au lendemain du succès du Voyageur.
Sarah reçoit une mignonne statuette qui, pour ne pas être un chef-d'œuvre, n'en était pas moins « gentille », « comme dirait un « bourgeois » — style du Chat noir (cabaret Louis XIII et journal humoristique).
La dite statuette représentait l'artiste dans son costume romantique de trouvère napolitain. Elle était signée Moulin Mathias.
Pour peu ressemblante que la Barnum se trouvât, elle ne pouvait moins faire qu'en remercier l'auteur.
Et la tragédienne, au lieu de se borner à lui adresser une carte de visite, voulut aller lui exprimer de vive voix sa gratitude. Étant donné que M. Mathias demeurait boulevard Rochechouart, c'est-à-dire à une incommensurable distance de l'Odéon, le procédé était plus que courtois. Cette visite à Mont
DE l'influence D'UN FEU... 126
martre fut d'ailleurs un événement. On en parle encore au Chat noir, — c'est du cabaret et non du Journal qu'il s'agit cette fois, — les jours où Henri Pille se lasse de taquiner Rollinat sous l'œil blanc de cet artiste exquis et original qui a nom Willette. En ces temps reculés, pour tout dire, on n'avait Jamais vu dans les ateliers sis entre le cirque t'ernando et l'Élysée-Montmartre, que des modèles vulgaires et des figurantes du théâtre des Batignolies. Adoncques, l'arrivée de l'actrice à la mode produisit sensation.
Elle était charmante d'ailleurs, la comédienne* Rêvant dejtt k cette époque d'atteler les artistes à son char, elle avait voulu conquérir, s'était faite irrésistible. Savamment habillée, elle semblait grassouillette. Originale autant que belle. En effet, elle lançait alors ces costumes de la maison..., dont la nervosité soyeuse — qu'on nous passe la métaphore — le chic ultra-parisien et l'élégance aux prix abordables ne devaient pas tarder à révolutionner la toilette féminine et la peinture de genre. Mais comme le naturel reprend toujours le dessus, la Barnum gâta l'effet de son costume et la gracieuseté de sa démarche par ce mot :
— C'est moi que vous avez voulu représenter,
monsieur? Ah bien vrail c'est ça la sculpture?
Mais je vais m'y mettre alors, je ne ferai p^s plu^ mail
De ce jour, elle devînt en effet Télève de Moulin. Elle eut son atelier aux Batignolles.
Sur ce, revenons à notre pauvre héroïne que nous avons laissée, lâchée par Marasky, se lamentant comme Âgar chassée au désert.
— Vingtnce ! cria-t-elle, quand elle eut assez détrempé de ses larmes le paquet de reconnaissances du Mont-de-Piété qui, pour Tinstant, composait son unique fortune.
Or, pour se venger, on doit, comme pour toute chose, posséder quelques bribes de cet or dénommé aerf de la guerre, parce qu'il faut se battre avec la guigne afin de le conquérir et parce que nécessaire aux jours de bataille, il est indispensable en temps de paix.
Sarah le comprit et fit appel aux anciens hôtes de sa ménagerie que son pseudo-suicide avait ramenés. Ils se cotisèrent et elle partit à Bade.
Reçue au pays de la roulette par son amie Pigeonnier, la Barnum se mit immédiatement à la recherche d'un beau garçon appelé Basileus, qui était Tarai intime et le compatriote du banquier fuyard. Enamourer ce gentleman étranger lui fut uesogne lai i.e. Les gens du Nord s'embrasent mieux que les
DB LTl«fFLUENCB D'UN PEU... 127
gens du Midi. Geu7[-cl sont blasés sur toute chaleur, eeux-1^ ont un Incessant besoin d'amasser du calorique.
Dasileus en amassa tant, qu'il eût refroidi toute autre Temme !
Mais cette vengeance, douce, si elle apaisa Sarah ne Tenrlchit point, et, lorsque, sur ses instances, Tami intime de Marasky eut informé tout Odessa de sa bonne fortune, elle songea à tirer autre chose de son voyage h Bade.
Justement, on parlait beaucoup de l'arrivée « en ee riant séjour», de certains princes français qui, exilés de la mère-patrie et partant chers aux ennemis du régime impérial, se promenaient de par le monde, en portant comme le sage antique... toute leur fortune avec eux.
L'actrice, qui avait toujours aimé la marine, jeta son dévolu sur le loup de mer de cette royale bande, le prince de J..«
Mais la malechance était sur elle : le prince lui ftit... soufflé par Malhilde Rohan, — une artiste dont l'inépuisable esprit alimente encore aujourd'hui une armée d*écho tiers.
C'est ainsi que Sarah ne put passera l'opposition I Bien des fidélités politiques dont s'émerveille la vulgaire ont de semblables causes.
Sans doute pour oublier son échec, et les autres princes se trouvant accaparés, la comédienne alors commença dans Bade une vie tapageuse, dont le Kursaal ne fut pas seul troublé. A Y Hôtel Stéphanie^ on en sut quelque chose, la voyageuse y ayant mené un train si bruyant, qu'on dut la prier de déguerpir.
Ce fut un scandale. La coupable le comprit^ et pour ne pas avouer son renvoi, en cherchant un caravansérail plus hospitalier, elle reprit le chemin de la France.
Pas brillante la rentrée du troubadour du Voyageur ! Sa dèche était effrayante ; chaque jour l'augmentait. Et pas moyen de recourir aux commanditaires anciens. Ils étaient tous aux eaux. Paris était vide. Sarah ne savait plus qu'imaginer. Les huissiers lui signifièrent la vente de ses meubles.
Alors, un beau matin, les journaux publièrent le fait divers suivant :
a Mademoiselle Sarah Bamurriy en rentrant hier^ chez elle, au numéro.,., de la rue Berlioz, a eu la désagréable surprise de voir son logis envahi par les pompiers. En Vabsence de la jeune artiste, un incendie^ dont i*is causes demeurent inconnues^ mais qui doit être vraisemblablement attribué à la maladresse d'un domestique, avait éclaté dans l'appartement de la corné-