DE L'INFLUENCE D*UN PEU
(tienne et, avant que les secours eussent pu être organisés, avait dévoré le mobilier,
» Les pompiers ont dû se borner à préserver les autres étages et à noyer d^eau les tapis calcinés. Les dégâts sont évalués à une somme de,,, mais sont heureusement couverts par une assurance,
» Le désespoir de mademoiselle Barnum en présence de ce désastre ne se peut dire,, . »
Le lendemain, les mêmes journaux annonçaient que la Compagnie d'Assurances refusait de payer, le contrat ayant, par une malheureuse fatalité, expiré justement la veille du sinistre. Sarah apprit ainsi qu'on ne saurait jamais trop tôt renouveler sa police I
Pour comble de malheur, le propriétaire de Timmeuble lui réclama une indemnité, et les créanciers loin de plaindre son sort, en arrivèrent à l'hydrophobie.
Un garni reçut l'infortunée, et cette fois, elle perdit courage. Sans argent, harcelée dé toutes parts, elle n'eut que la ressource de télégraphier son désastre à son amie Pigeonnier, toujours à Bade.
Celle-ci fut navrée. Le jeu l'avait fort éprouvée, mais le cœur serré & ridée de ce qu'endurait sa ca-
idO LES BIÂMOIBES DE SARijH BARNUM
marade, elle n'hésita pas et prit le train pour Paris. A peine débarquée, elle courut au Mont-de-Kété, engagea ses bijoux et Sarah fut sauvée.
Gela ne lui rendit pas sa gaieté bohème, son insouciance ricanante de jadis. Une impatience l'avait prise. A la fin, c'était trop bote de ne jamais arriver à sortir de la misère ou d'une médiocrité peut-être plus intolérable encore !
La jeune femme qui, tout en ne reconnaissant du talent à personne, tolérait le succès de ses camarades à leurs divers théâtres, se sentait folle de jalousie à voir les mêmes camarades trouver la fortune dans les hommages de leurs admirateurs. Ge n'était pas assez qu'elles obtinssent des bravos, ces amies qu'elle jugeait à peine digne de la doubler : il fallait encore qu'elles trouvassent sans peine ce luxe, ce comfort, cette haute vie, objet de tous ses vains souhaits I
Avoir autant détalent, être à présent connue, posséder quelque beauté, et rester en route : c'était idiot I
Comme elle réfléchissait à ces choses, de Chesnel vint lui remonter le moral.
Il aimait beaucoup, mais beaucoup, sa pensionnaire, ce bon de Chesnel I II en était fier d'abord. Il l'appelait : « son étoile », rappelant à tout propos
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qu'il Tavait découverte et que, flairant en elle une artiste de grande race, il avait forcé la main à de Rilly pour qull l'engageât. Aussi, ce modèle des directeurs, navré de l'infortune de son idole, venait-il lui offrir une représentation à bénéfice qui la remettrait à flot. II chaufferait la presse et ferait une soirée comme on n'en avait Jamais vu.
Sarah, naturellement, accepta et, tout de suite, se mit en campagne afin d'organiser un spectacle sans pareil. De Chesnel, lui, se prodigua, battit tout Paris, ne recula devant avicune démarche et réussit à réaliser un merveilleux programme. Le clou en était un morceau chanté par la Ratty, l'incomparable cantatrice qui, Jusque-là, n'avait Jamais consenti à paraître dans aucune représentation & bénéfice, et encore moins à lancer ses audacieuses vocalises sur une scène dramatique.
Donc, ce fut un événement. Les boulevardiers se demandèrent par quel sortilège Sarah avait bien pu obtenir ce concours dont nul n'aurait osé rêver la faveur. L'histoire était simple :
La diva avait épousé le marquis de Maulx, qui Jadis avait pris rang parmi les commanditaires de la comédienne, mais avait quitté la Ménagerie^ cyniguement, sans payer sa cotisation. La victime de ce procédé avait bien songé alors à l'affichage, réglé
comme dans les cercles, mais, avec la réflexion, elle avait remis sa vengeance à plus tard 1
Pour son bénéfice, elle se rappela fort à propos cette créance, et somma le marquis de payer sa dette, en obtenant de sa femme) qu'elle consentît à venir gazouiller au Parthénon,
Le marquis se reconnut coupable, céda, et décida sa célèbre moitié. Ce qui inspira ce mot à la bénéficiaire :
— Je les ai fait chanter tous les deux !...
De Ghesnel n'oublia rien. Il ne fallait pas que les créanciers pussent faire opposition sur la recette : on ne marqua pas de prix sur les billets. Chaque spectateur les paya autant qu'il lui plut. Ce fut une sorte de souscription publique I
El le travail du placement commença, aidé par une réclame monstre. La presse donnait avec vigueur. Partout on répétait :
— Cette pauvre Barnum I L'incendie ne lui a rien laissé, mais là : rien !
Des Ames sensibles y allaient de leur petite larme, et il fut avéré que le sinistre de la rue Berlioz avait dévoré une fortune. J^s billets s'enlevèrent, payés très cher.
Un riche Péruvien, M. Lope de Vega, prit tr loges et en donna trois mille francs. Aussi, le g
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Jour venu, ne restait-il pas un strapontin et Sarah avait empoché une recette alors sans précédents : trente-trois mille francs I
La représentation fut splendide. A côté de la Ratty, toutes les célébrités théâtrales défilèrent et, rhéroïne de la fête fut très acclamée. Son bonheur était sans mélanges. Mais ce qui lui mettait le plus de joie au cœur, c'était de voir réunis pour la circonstance tous ses fidèles d'autrefois, tous ses vieux amis. Les bons commanditaires, en effet, pris à la fois de remords au souvenir de leur lâchage, de leur pingrerie, et de pitié, à voir la détresse de leur exdompteuse, s'étaient disputé les places. Le ban et l'arrière-ban de cette milice occupaient une forte partie de la salle ; ils applaudissaient comme un seul homme, intimement flattés, au fond, du succès de leur ancienne hôtesse.
La Barnum s'amusa comme une petite folle à les regarder et à les compter par les trous de la toile. Elle disait à une camarade :
— Ils y sont tous 1... S'ils croient s'acquitter, ils se mettent rien le doigt dans l'œil I... Mais regardeles donc I Hein? Si j'ai des bottes de créanciers, j'ai encore^plus de débiteurs I
Et l^^mie de répondre :
^ Un orchestre de lapins, quoi I
134 LBS MEMOIRES BE SiVBAH BABNUM
La guigne était donc conjurée — au moins pour un temps. Sarah, d'ailleurs, avait fait enfin une bonne prise. Le banquier Jacques Gonsterney s'était déclaré son adorateur, et la comédienne avait arrêté, rue d'Italie, un bel appartement, prudemment lotie au nom de sa seconde tante. Elle allait donc pouvoir quitter son garni I
Cependant, si elle eût été moins oublieuse, moins hantée par ses rêves ambitieux, elle aurait donné un regret à cet humble logis. Car, le premier moment de dépit passé, la fille de bohème -y avait passé de joyeuses heures.
Angel, lui, ne l'oublia pas. Et pour cause. Au^up- 3)lus, voici Tun des plus intéressants souvenirs qu'il en emporta :
Le banquier Gonsterney, s'effrayant des appétits de la Barnum et des projets qu'elle faisait pour son installation, rue d'Italie, avait senti ses instincts de juif refroidir son amour. Sa cour avait molli. Il attendrait, pensait-il, pour pénétrer au cœur de la place et s'y Installer, que la représentation à bénéfice ait eu lieu, car son montant, employé par l'artiste à ses fantaisies, allégerait d'autant ses charges qu'il gunopsait devoir être très lourdes.
Mais la fine mouche devina son calcul, et avoir le banquier pieds et poings liés ,
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• leva à celle de ses amies qui lui avait rendu le glu8 de services, à elle et aux siens , — naturellement, — son seigneur et maître, le duc de Nino Fernandez, riche hidalgo et diplomate. Après quoi, elle usa, visà-vis du banquier, de ses ordinaires stratagèmes, eut Tair de lui sacrifier le duc... et l'homme d'affaires roulé céda.
Il resta toutefois quelques jours à se livrer, et, pendant ce temps, l'Espagnol vint présenter tous les soirs ses hommages à Sarah. Il y mettait malheureusement quelque lenteur, et le pauvre Angel s'en désespérait.
Pendant les visites du diplomate, il se tenait, silencieux, impatient et humilié, dans le cabinet voisin, où dormait Reine qui, de plus en plus maltraitée chez sa mère, s'était réfugiée chez sa grande sœur. Le réduit n'avait pour meuble que le lit et le pauvre garçon devait demeurer debout.
Une nuit qu'il était là, et que, fatigué de rester sur ses jambes, il s'était assis sur le pied de la couchette et n'osait faire de bruit, la petite Reine, la tête appuyée sur son coude, profita du clair de lune blanchissant la chambre et regarda le jeune homme non "sans plaisir. Il ne s'en aperçut pas, furieux l'attendre plus que d'ordinaire.
Car le temps fuyait sans que Sarah parût.
lUsail-eDe donc? Le dac allait-il pueer la nmt chei' die? Pourtant, elle était asseï adroite poar s'en débarrasser rapidement, si elle voulait s'en donner la peliiejn rageait
Bt 106 minutes saccédaient ans minutes, les demiheures aux demi-heures, les heures aux heures, et la porte ne s'ouvrait pas, et l'on n'entendait toujours pas partir le duc, et Rfâne ne cessait point de r^arder son compagnon.
Un bruit de sièges remués, un battement de portes étaient bien parvenus jusqu'au cabinet, mais le prisonnier craignait de s'être trompé et demeurail immobile, Sarah lui ayant bien recommandé d'attendre qu'elle l'appel&t
La fillette elle-même finit par n'y rira comprendre.
— C'est drôle I chuchota-t-elle.
— Oui, Joliment drôle I bougonna le comédien. Alors, comme trois heures du matin sonnaient,
Reine céda à la pitié.
— Ce n*est pas possible, fit-elle, il doit y avoir quelque chose... Voulez-vous que j'aille voir? J'entrerai sous prétexte que j'ai soif et que je ne trouve ni allumettes, ni carafe...
Il consentit, tout heureux.
Et elle se leva, rougissant d'élre vue en i ' -
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par ce beau garçon dont les yeux la troublaient. Bien vite, elle se glissa chez sa sœur :
— Sarah I... Dis, Sarah ? As-tu des allumettes chez toi?...
Sarah ne répondit pas ; la chambre était noire comme un four.
La petite eut peur, puis, s'armant de courage, elle alla à tâtons vers le lit, sentit le corps de sa sœur sous les couvertures et le toucha.
— Hein? quoi?... qu'est-ce qu'il y a?...
Et la comédienne éveillée, surgit des couvertures, prit une botte sur sa table de nuit et frotta une allumette.
Reine poussa un cri : sa sœur était seule I
— Eh bien, qu'est-ce qui te prend?... dit la Barnum. Couche-toi vite... Tu aurais bien pu venir sans me réveiller I...
Elle lui faisait une place près d'elle.
Mais la fillette interloquée, stupéfaite, demeurait immobile.
•— Et le duc ? balbutia-trelle.
— Le duc?... le duc?... Tu croyais qu'il était encore là? Ah ben ouil II y a trois heures qu'il a filél... Allons, hop, couche-toi que j'éteigne I
La jeune fille eut un nouveau cri, — d'îï^dîgnation cette fois.
— *EtAngelt
Sarah fit un sant de carpe.
— Ah I qu'elle est bonne I qu'elle est bonne I.
Ensuite, elle se mit à rire follement, se roulant sm la lit dans un accès de gaieté qui n'en finissait plus. Et quand elle put reparler, haletante encore de son rire:
Ah I qu'elle est bonne I exclama-t-elle, Je Tatais oublié I
Son accès recommença plus fort Elle riait encore cinq minutes après, aux bras d'Angel décontenancé; elle riait, n'en pouvant plus...
Et, pendant ce temps, Reine revenue dans son petit lit, la tête enfouie dans ses oreillers, pleurait à chaudes larmes, songeant qu'Angel était beau, qu'elle Taimait et qu*il était à sa sœur, — à sa sœur qui, ayant ce bonheur de l'avoir, l'oubliait I.
Cette véridique histoire ne serait pas complète, si nous n'en disions pas l'épilogue. Épilogue moral, du reste, et prouvant bien qu'il existe encore une Providence s'intéressant aux choses d'ici-bas.
Le voici :
Être duc et millionnaire ne signifie pas qu'on soit vaillant en amour. Sarah Bamum en fit l'expérience, cinq tentatives du noble hidalgo étant restées iiifructueuses. Le diplomate, confus, renonça à les renou-
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vêler et nmplaça ses visites à la comédienne .par as fortihantes séances d'hydrothérapie. Mais, Voulant témoigner à sa maîtresse in partiôus combien il appréciait tout ce qu'elle avait fait pour l'aider en ses efforts, il lui envoya un beau service à thé en argent.
L'artiste aurait sans doute préféré un chèque, mais le service avec ses fines ciselures était un cadeau si princier qu'elle se résigna.
Or, il advînt, peu de temps après, que, se trouvant sans le sou, elle dut faire porter son cadeau au Mont-de-Piété...
Horreur I le service était en îuolz! II Angel était vengé !
Nous arrivons maintenant à une plus calme période de la vie de notre héroïne. Installée rue d'Italie, mais non avec le luxe que, toujours, elle rêve, et qu'elle envie chez ses camarades, la tragédienne demeure la même fantasque créature, égoïste, orgueilleuse et froide. Plus que jamais assoiffée de réclame, elle la mendie avec autant d'ardeur persévérante qu'elle en met à rechercher un homme capable d'éveiller ses sens. Elle a pour tous des caprices, mais n'est contente d'aucun. Étrangemen/ complexe, elle est jugée de dix façons différentes, elle-même ne se connaît pas bien. Une gènu
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continuelle, moins due à ses fantaisies qu'à sod manque d'ordre, rend son humeur plus mobile que jamais. Elle est froidement corrompue, vicieuse par habitude, méchante par goût, &pre au gain par instinct, g&cheuse par paresse et désir de jeter dé la poudre aux yeux, envieuse par tempérament, mais elle demeure artiste, et n'aimant rien au monde, elle adore son métier. Au fond, pour la peindre comme elle est à cette époque, elle est une femme artificielle, une toquée lucide, très lucide, et le trait saillant de son caractère est son joyeux scepticisme. Elle se f...iche de tout. Sans qu'elle ait médité, elle devine que la puissance gît dans le formel m^ris des hommes et des choses. Elle raille quiconque l'approche, et sa raillerie est terrible, n'épargnant pas plus ses amis que ses ennemis, — au contraire. Elle se brouille avec tout le monde, mais est si charmante, si captivante que sa maison ne désemplit pas, qu'on la porte aux nues autant qu'on la déteste, et son féroce égoïsme, ses mauvais tours qui devraient la perdre, la font redoutable, puis influente.
La jalousie, de tous les mauvais sentiments féminins, était cependant peut-être le plus ancré cnez elle, lîflle se montrait jalouse de toutes ses camarades, jalouse même de ses sœurs.
Quelque temps après la représentation donnée à
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son ûénéfice, elle rencontra chez une amie Lope de Vega, ce riche Péruvien qui avait payé trois mille francs ses trois loges.
Ce millionnaire exotique était communément appelé « le fusillé ». Il devait ce surnom à une cicatrice qu'on lui voyait au front et qu'on attribuait à Une balle de revolver. Ce gentleman était grand joueur, et certain jour, racontait-on, un ponte qui trouvait trop fréquents ses abattages de huit et de neuf au baccarat l'avait ainsi marqué... pour le reconnaître à l'avenir dans tous les tripots.
Il va sans dire que cette histoire, sur l'authenticité de laquelle nul n'était et n'est encore bien fixé, se passait de l'autre côté de l'Atlantique I
Ze fusillé fréquenta chez la Barnum, y vit Reine qui lui plut et dont il voulut aussitôt faire sa maîtresse. La jeune fille avait alors quatorze ou quinze ans, et, foncièrement corrompue par les exemples qui l'avaient toujours entourée, n'en était pas moins restée aimante et bonne. Charmante avec cela. L'Hispano-Américain rêva d'être le premier amant de cette enfant, et, son désir grandissant chaque jour, il ne tarda pas à proposer le plus odieux des marchés. Il offrit de cette virginité quarante mille francs...
Sarah bondit dans l'affolement de sa jalousie.
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Quarante mille francs à cette gamine 1 1 1 Volontiers» elle eût étranglé Lope qui, entre Tactrice célèbre, entre la femme et Tenfant, choisissait celiC-ci, lorsqu'il pouvait d'un trait de plume sur une carte de visite enrichir l'autre et en tirer au moins honneur.
Et, dans sa colère, elle jeta sa sœur dans les bras de Gharisson, un homme du monde au dehors, une brute au dedans. D'épouvantables histoires couraient sur son compte. Ce fut ce Tunisien de Champs- Ély^es qui s'empara de la pauvre mignonne, ce fiit à ce personuage aux inavouables mœurs qu'échut la pauvre petite Reine I...
Elle sortit d'entre ses bras plus atrocement navrée qu'elle ne l'avait été le Jour où la mère Bamum avait coupé ses boucles blondes. Ils avaient repoussé plus longs et plus soyeux ses doux cheveux de soleil, mais elle ne refleurirait jamais la fleurette Illusion, qu'en ses jours de plus mortelle tristesse Cendrîllon avait cru voir pousser sur ce fumier qui a toujours été la Vie pour elle...
Brouillée avec sa mère, ne pouvant plus rester sous le toit de sa sœur, la jeune fille qui n'avait pas quinze ans, mais que la douleur plus que la précocité de sa race avait déjà faite femme, s'enfuit avec ses quelques pauvres nippes. Un garni de la rue Neuve-des-Mathurins abrita cette enfance violée,
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cœur meurtvî, cette pauvre âme sans conscience.
Que faire, sinon se vendre comme toutes l'avaient fait autour d'elle ? L'ignohie Charisson ne lui avait point payé sa passivité de mouton qu'on égorge, mais libre maintenant, elle serait sans doute plus heureuse. Ses sœurs n'avaient-elles pas réussi? Annette,àsonàge, n'avait-elle pas trouvé les moyens de vivre?...
La nécessité comme aussi cette absence de sens moral qui caractérisait tous les Barnum, ne lui permettait pas, du reste, d'hésiter. Et elle essaya sans que son joli visage, pâli par la souffrance, eût une rougeur. La pauvre I Elle faisait ce qu'on lui avait appris.
Mais elle le faisait mal : elle ne savait pas. Le vice est moins une habitude qu'un art. Et la malheureuse connut toutes les misères...
Un jour arriva où, lasse, désespérée, mourant dt faim, elle renonça à la lutte. Son petit cœur creva» puis, après de longs sanglons, une morne résignation lui vint. Elle allait en finir, s'en aller loin, bien loin, voir s'il n'était pas un monde où les petites filles pouvaient être heureuses, ne plus recevoir de coups et d'injures, jouer dans de grands jardins avee des camarades qui auraient les yeux d'^ngel et nui eml)rp^seraient leurs petites amies, saus leur fair
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du mal, sans les insulter. C'était trop triste la itf ) : il valait mieux être morte I
Elle se procura un pistolet, s'étendit sur le lit banal où ses nuits avaient tant pleuré, puis elle défit son corsage, chercha la place de son cœur. Sa main défaillait et sur sa poitrine non encore forméOi sur la gracilité de ses seins, le canon de l'arme trem* blait, promenant son contact froid. Elle frissonna, chercha à gui, avant de tirer, elle pourrait adresser un adieu mental, un regret, et ne trouvant personne, de nouveau elle sanglota. Une révolte de sa chair qui voulait vivre, une instinctive peur la secouèrent Elle se débattit, se couvrant la figure de son coude, comme elle le faisait Jadis, quand sa mère courait sur elle le bras levé, — puis elle pressa la détente. ••
Au bruit de la détonation, des voisins accoururent. Par bonheur, Cendrillon n'était pas morte. Le pistolet mal assuré avait dévié et la balle passant par-dessus le sein et l'épaule avait traversé sa main gauche.
On avertit Sarah. de suicide ayant fait quelque bruit dans son monde, elle recueillit de nouveau sa sœur chez elle. L'amour-propre suppléa à la benté et petite Reine guérit.
Deux Jours après, rue d'Italie, nul ne pensait plus à cette aventure, et Sarah moins encore que les
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autres. On avait bien autre chose à faire d'abord ! Ne fût-ce que rire.
Car on menait vie joyeuse. La Barnum n'était plus la jeune fille facile à abattre que nous avons vue dans les premiers chapitres. Se... moquant de tout, comme nous Favons dit plus haut, elle jouait In comédie mieux encore à la ville qu'à la scèn'>. Ses hâtes étaient ses victimes; nous ne disons rien de ses courtisans.
Pourtant Jacques Gonsterney lui demeurait fidèle, se consolant de n'être point payé de retour, lorsqu'elle lui tapotait les joues en lui disant de sa voix harmonieuse :
— Qui est le bon chéri à Sarah?... C'est Jacqirotl
Toutefois, le banquier demeurait intraitable sur le chapitre argent. Ses deux cents louis de pension mensuelle une fois donnés, il refusait tous autres subsides. Alors, l'imagination de la comédienne se donnait carrière. Elle composait un rôle et le jou.iit.à ravir. Sa dernière incarnation fut celle de la poitrinaira dernière période.
ftsque-là, elle n'avait eu que des évanouissempi^ des indispositions feintes, tout un appareil da^ Iwgaeur maladive, mais sans mal bien précis. Demt un refus de « Jacqiot » las de payer, elle invMta mieux.
146 LES uÈMomsa db sarah barnum
Un Jour, en entrant chez Tartirte, due amie Ii trouya étendue sur le dos au milieu des coussins épars d'un divaur La Bamum Mssonnait et tenait eontie sa bouche un mouchoir taché de sang.
Prds d'elle Gonstemey essayait de la consoler, mais sa face contractée disait que le banquier, pour l'heure, ne Tolait pas son nom.
La nouvelle Tenue, du reste, fût prise comme lui à cette mise en scène :
— Mais qu*y a-t-il donc? Qu'as-tu ? demanda-t^Ue tout ettrRjée.
— Il y a, soupira Sarah, d'une yoix faible conmia DU souffle... il y a que Je suis perdue... Tienst
▼ois 1
Et elle montrait son mouchoir sanglant, avec un geste à la Marguerite Gautier I
Le banquier, alors, essaya de nouveau de la rassu-» rer, et, pour la consoler, promit de payer la dette qui la tourmentait. Puis, il partit — la maladie de sa maltresse ne pouvait lui faire oublier Theure de la Bourse.
Dès qu'il eut fermé la porte, ce phénomène se passa : la Barnum se ramassa sur ses membres comme sur des ressorts, sauta en Tair, vira comme une crôpe au-dessus de la poêle, et retomba — sur le ventre cette fois.
Et elle riait ! et elle riait I Et son étemel « Oh ! qu'elle est bonne I... » conpait senl les fusées de son rire.
-— M*expliqueras-tu ?«*• loi dit son amie stupéfaite.
— Tiens, regarde I fit la comédienne ; et elle loi montra au milieu de la boule gue formait son mouchoir une fine épingle avec laquelle elle se piquait les gencives.
— Tu vois, ajouta-t-elle, c'est bien simple, on se pique comme ça ; on aspire, toujours comme ça, et, après quelques succions, on a assçz de sang dans la bouche pour pouvoir le rejeter dans son mouchoir I Ça n*est pas plus malin l
Et son rire résonna plus aigu.
Maintenant, à tout avouer, Gonstemey méritait par sa naïveté qu'on le bern&t ainsi. Il était « commode».
Une après-midi qu'il s'éternisait chez elle, Sarah qui grillait du. désir d'être libre, dit à l'oreille, h une camarade assise à ses côtés :
— Tu vas voir comme Je vais m'en débarrasser I Sur ce, elle se tourne vers le banquier et ccnn-
mence :
— Dis donc, mon Jacquot, est-ce que tu ne v«s pas bientôt r... le camp?
148 128 MEMOIRES DE fiARAH BAHIOIII
— Tu as donc bien Mte de me voir Sler 7 répondil le financier. Que t'ai-je encore fait ?
— Mais rien, mon chéri, seulement j'ai un rendezvous pressé... Figure-toi, que depuis une heure ja devrais âtre partie I... Tu es là à le caresser les favoris, à me faire perdre mon temps, et tu ne te douiez pas qu'il y a dans un Qacre, au coin du boulevard Haussmann, un bon jeune homme qui m'adore et qui m'attend 1... Et s'il a perdu patience? s'il est parti? moi qui meurs d'envie de l'embrasser I Allons, mon Jacquot, file vite. Voilà que j'ai mis mon chapeau et mes gants...
Consterney se leva, riant aux larmes. II baisa la main de sa maîtresse et salua son amie en lui disant :
— Comme elle est drôle ! hein 7
Et il clignai! de l'œil en montrant Sarah, avec un gros rire d'homme heureux.
Puis il s'en alla.
Cependant l'amie, gagnée par la gaieté de cet amant satisfait, se tordait les côtes à son tour. Mais la co-^ médienne la prit par la main :
— Allons viens vite !
Elle l'entraînait dehors. Au coin du boulevard, eHë*
loi montra un fiacre. A la portière, le bon jeuD« bomme auDoncé, Charles Rochey, lui faisait dei signes.
elM^