COUPS DE TÊTE, D*EPINGLE ET AUTRES
Mais des êtres indélicats débinèrent le truc, un soir qu'à souper chez Brébant, on blaguait Tactriee :
— Elle 1 fit un journaliste 1 Mais ce n'est pas un... {ici un terme médical.,.) qu'elle possède... c'est Un durillon I
Le mot fit fortune. Pourtant, il n'empêcha pas Chalyl-Bey de présenter ses hommages à Sarah qui les accueillit de sa manière ordinaire.
Chalyl était ambassadeur de Maroc à Paris, et, à ce moment encore, jouissait d'une fortune qui lui permettait d'entretenir par de royales largesses sa réputation de nabab du monde de la haute vie. En courtisant la maigre comédienne, peut-être l'original Oriental voulut-il protester contre l'amour de ses compatriotes pour les grasses odalisques I
Par malheur, la Barnum ne sut pas plus utiliser ses faveurs, qu'elle n'avait su utiliser ses bonne» fortunes précédentes, bien qu'en lui présentant ce Turc généreux, on l'eût avertie.
Vingt-quatre heures après sa première visite, comme aucun bijoutier ne s'ôlail présenté chez elle de la part de l'ambassadeur, elle perd patience. A^ussitôt, elle écrit à l'Excellence au fez, lui conte sa misère et reçoit le soir même... cent louis. Quanl à Chalyl, il ne reparut point.
Toute sa vie, Sarah devait commet
M LES BfÂMOIRBS DB SARAH BARIOTIC
« boulettes ». Aussi bien, par la suite, elle eut de quoi se consoler du départ de ses amants, en les passant à ses sœurs pour alléger ses charges vis-àvis d'elles, charges dont son féroce égolsme s'accommodait de plus en plus mal.
Mais n'anticipons pas sur les événements I comme dit Georges Pradel.
Il nous faut revenir & l'étemelle dëche de notre héroïne et à ses persécuteurs, c'est-à-dire aux huissiers, qu'au cours de ces Mémoires nous allons désormais rencontrer à chaque pas.
En dépit du conseil fameux d'Alexandre Dumas, la comédienne avait avec eux, depuis sa sortie du Lycée Dramatique, de continuelles liaisons.
En fait de liaisons, ce furent môme, à tout avouer, les seules durables que Sarah contracta jamais !
Ce commerce commença boulevard Malesherbes.
La commandite fonctionnait mal. On vendit.
Madame-mère pleura très fort et comme M. Rigès venait de lui assurer une petite rente, elle alla, porter ses pénates quelques maisons plus loin. Quant à Sarah, comptant sur son étoile, elle brisa définitivement sa laisse et arrêta rue de Lafayette un grand appartement.
Ceci fait, elle réfléchit, la chose lui arrivant, à présent, les jours où elle était seule.
COUPS BB TÉTB, D'iPINGLB BT AUTRBS... 65
Que devenir ? Elle possédait pour tout mobilier un grand lit, le seul meuble que lui eût laissé la loi. Un lit, c'était bien ; mais quoi qu'en disent de graves économistes, l'outil n'est pas tout, et la pauvre xjomédienne traversait une période de chômage. Alors, elle s'adressa à ses amis. Elle en avait beau- .coup.
Elle en avait trop.
Une justice à leur rendre, c'est qu'ils accoururent, et que pas un n'arriva les mains vides. On eût dit un pique-nique de tapissiers. Chacun apportait un meuble, qui un fauteuil, qui une table, qui une pendule et des flambeaux. Lanat se présenta le dernier vers le soir. On entendit dans l'escalier une voix bien intentionnée, mais très fausse qui vagissait le Postillon de Longjumeau, et, soudain, le marchand de spiritueux fit irruption dans le salon en caracolant sur un siège bizarre, mais intime. Il mit pied à terre devant Sarah pâmée :
— Hein I cria-t-il aux assistants, vous n'aviez pas pensé vous autres à cette guitare sans manche, ni cordes ? Mais j'étais là I Le superflu est une chose si nécessaire I
La maîtresse de céans mourait de rire. Quand elle
fut calmée, on visita le logis. Il avait l'air avec ses
meubles dépareillés d'un magasin de bric-à-brac.
6Ô LBS MÉMOIRES DB SARAH BARNtJM
Leb pièces étaient immenses et dans quelques-unes lés sièges rares se perdaient; mais, somme toute, la place maintenant était tenable. La nouvelle loca* taire s'y tint.
Très mal, faut-il ajouter ; car, en vraie fille d'Israël, la Barnum était sale. Son mobilier improvisé eut bientôt Tair navrant. Moulet, quand il trouvait des pelures de saucisson sur les fauteuil? ou sur le canapé, s'éoriait que Moïse avait été bigrement prévoyant en interdisant la charcuterie aux gens de sa race ; mais la jeune fille n'en devenait ni plus soigneuse, ni plus propre. Et Ton était plein d'indulgence pour elle. Même on se tordait les côtes, quand le dernier commanditaire admis dans son intimité racontait que la comédienne affectionnait les cataplasmes de farine de lin et s'en faisait appliquer sur le ventre en se mettant au lit :
— Vous comprenez, disait le narrateur, c'est 1res drôle : il y a des instants où ça fait flic et floc...
Ce flic et floc amusait la bande jusqu'aux larmes, et parfois allumait un des familiers.
De Véranne qui, de temps à autre, venait passer cinq minutes dans le salon, se bornait à sourire doucement, et si Sarah s'excusait de son désordre cl do son laisser-aller oriental :
— Mais non, répétait-il, ma pauvre fille, tu n'es