‹ Les mémoires de Sarah BarnumChapitre 7 sur 20 · DB FAMILLE · texte numérisé non relu

DB FAMILLE

n nous souvient d'avoir lu, jadis, nous ne savons plus où, rhistoire héroïco-comique d'une famille do la rue Saint-Denis qui, étant en villégiature aux bords de la mer, s'égara le long des falaises et fut susprise par la marée montante. Le facétieux reporter qui contait la mésaventure de ces braves bourgeois l'avait arrangée sous forme dQ ballade. Il décrivait les transes de cette smala prud'hommesque et terminait chacune de ses strophes par ce refrain-scie :

— Et la mer montait toujours I...

A mesure que nous avançons dans l'histoire de la Bamuin, ce souvenir nous hante implacablement n est en effet un refrain que nous devons, nous aussi

72 LES BiBMOIRBS DE 8ARAH BARNUM

faire régulièrement revenir au bas de chaque page de ces Mémoires; c'est celui-ci :

— Et la dèche durait toujours I...

Gela n'avait rien de surprenant, Sarah ne pouvant arriver & se faire prendre au sérieux par un amant durable. Gomme les abeilles, dont elle avait le fin corselet, la pauvre fille butinait, mais elle écorchait ses pauvres élytres et froissait ses antennes sans jamais ramasser de quoi édulcorer sa misérable existence. Quant & sa ruche, ce n'était pas avec du miel qu'elle en tapissait les alvéoles, mais avec du papier timbré Et pour l'instant sa ruche était un garni. Elle ne savait plus où se poser, dans sa terreur des créanciers.

Ce n'eût rien été pourtant si elle avait été seule ; mais madame-mère, qui avait perdu son douaire, la harcelait chaque Jour, M. Rigès ayant joué à sa maltresse le mauvais tour de trépasser avant d'avoir transformé en rente viagère la pension qu'il lui faisait. La vie a de ces coups durs.

Donc, la comédienne in partibus se retrouva avec une nourrice sur les bras, avec un enfant, et avec les creusantes charges d'une famille de trois per- 6onnes. Fata!iste, elle croyait quand môme h son étoile, et attendait, mais avec une forte dose d impatience, la venue du nabab qui devait l'enrichir.

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Pour tuer îe temps, elle fréquentait alors .les « horizontales » à îa mode. On la vit chez Cora Pearl et quelques autres. Toutefois, ces relations ne lui furent que d'une utilité médiocre. Sa notoriété demeurait nulle; sa beauté n'avait rien d'attirant. Puis, elle ne savait pas mettre celle-ci en relief. Elle n'était bien qu'en robe montante et ne s'en doutait point; de môme qu'elle no savait pas, « en faisant sa tête », souMgner le charme de ses yeux et de sa bouche. Quant à sa toilette, elle la composait ou Tagrémentait d'excentricités dont l'adoption par la mode fit depuis la fortune, mais qui, à cette époque, ridiculisaient simplement leur créatrice.

KUe chercha de nouveau un engagement, tenta milledémarches infructueuses, se décourageabientôt, lasse d'être humiliée et rebutée partout. C'est alors que, la nécessité la poussant, elle tomba jusqu'à figurer, sous un faux nom, dans une féerie de la Porte- Saint-Martin I

Dérisoirement payé», comme on pense, elle n'avait consenti à cette suprême chute que dans le fallacieux espoir de pêcher un adorateur convenable à la faveur de son costume. Elle jouait la Princesse Souci, et, ce rôle exigeant une i^be ouverte sur les côtés, eW comptait triompher grâce à son maillot couleur chair.

Hélas I la carrière théâtrale est pavée de désillusions I La Barnum en éprouva la plus cruelle. Contre toute attente, on la remarqua parmi les cinquante ou soixante figurantes dévêtues comme elle, mais ce fut pour s'en amuser. Elle dilatait la rate des bons Jeunes gens de Torchestre, quand elle entrait en scène, étalant ses cuisses maigres, ses genoux de tringlot, dans un travertissement qui soulignait les creux et mettait les os en relief.

Historien sincère, nous devons avouer que Sarah, en Princesse Souci, représentait merveilleusement un grand faucheux. Il fut même question dlntercaler pour elle, dans la féerie, un Défilé des Insectes. Elle n'eut pas la patience d'attendre qu'on eût réalisé ce projet destiné à la mettre en vedette, et ayant bien constaté que Texhibition de ses formes éloignerait toujours les clients, elle renonça à la Porte-Saint- Martin, après quinze jours de figuration infructueuse.

C'est à ce moment qu'elle fit la connaissance de madame de Sablon.

Cette noble dame était devenue riche grâce à son activité, mais, bienfaisante de tempérament, elle aimait encore à s'entremettre en faveur des jeunes amies que lui attiraient ses affables manières. Aussi compîtiisante, du reste, envers les hommes qu'envers les femmeS; elle était la providence des fils de fa-

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mille lont les courses , le cercle et les cocottes avaient allégé la bourse, et qui ne trouvaient plus, auprès de parents égoïstes ou trop austères, les moyens de se ravitailler. En un temps où, la science aidant, la longévité des gens à héritage s'allongeait de plus en plus, madame de Sablon avait pour quiconque, à bon titre, implorait d'elle des avances, la confiance des tabellions du thé&tre de M. Octave Feuillet.

Cet aimable petit manteau bleu à tant du cent ne pouvait manquer de prendre en pitié Tinfortune de la Princesse Souci. La charitable femme s'inté^ ressa donc à son sort. En deux visites, on s'entendit, et, un beau matin, la comédienne se trouva installée, de nouveau, boulevard Malesherbes, non loin du logis maternel, dans un coquet entresol élégamment meublé. La Bamum aux anges remercia son sauveur ei^uponné, qui, décidément faisait bien les choses, car, le même Jour, à dîner, elle présentait à sa nouvelle amie M. Roger Trimont, riche fabricant d« shampagne, dont instantanément la Jeune Juive fit la conquête.

Dès lors, une existence moins précaire commenQa pour notre héroïne. Instruite par l'expérience et fatiguée de la misère, elle résolut de ne pas^laisser échapper sa proie. Pour cela que fallait-il faire ?

Sarah se posait celte question à hauto voix, deux Jours après, dans son petit salon satin crème. Elle s'était levée, et debout devant une glace, grandie par un peignoir à queue extravagante, tragédianisée par l'enfarinement de ses joues, l'échafaudage étrange de ses cheveux, et l'engoncement de sa tète pâle dans les multiples tours de sa cravate de mousseline au gigantesque nœud à Ylncroyable, méphistophélique avec les lignes serpentinement fluides de son corps qui, dans le miroir, prenaient lindécision fuyante des ombres spectrales, elle s'apostrophait, la maigre pythonisse, pareille à don Carlos monologuant au quatrième acte d'Jiernani.

Et, comme don Carlos, elle obtint une réponse.

Ainsi que dans l'antique romance du Puits qm parle, une mystérieuse voix lui dit : « Aime ! » Cels valait « .. la clémence I » du poète. Toujours comme don Carlos, du reste, elle suivit le conseil.

Voulut suivre serait plus juste. Gomme l'enfer, Tenlrcsol du boulevard Malesherbes était pavé de bonnes intentions. Sarah, être complexe et mal équilibré, devait être, cette fois-ci, d'autant plus étrange, qu'elle rêvait d'être sincère, aDn de mieux jouer son rôle en obéissant à son oracle intime.

Elle essaya sérieusement d'aimer Trimont, puis de croire quelle raîmaîl. A bien creuser les choses,

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pcut-ôlre, dans le fond, obéissait-elle à son secret et persistant désir de goûter aux sensuelles joies si douces à ses amies et que sa malechance lui laissait encore ignorer.

Or, elle apporta tant d'ardeur à sa tâche, elle fut si convaincue en ses « essais loyaux » que si elle n'aima pas réellement Taimable marchand de Champagne, elle eut du moins le talent de se persuader qu'elle l'adorait I

Sarah rappelait ces Méridionaux hâbleurs qui, à la quatrième ou cinquième édition d'un de leurs mensonges, s'imagineni, soudain, au milieu de leur récit, qu'ils ne mentent plus, que leur conte est vrai et qu'ils sont sincères au point d'humilier A^cesto qui les écoute.

Cctle illusion de la part de notre héroïne était-elle une marque de son envahissant talent? Peut-être. En tous cas, seuls, les grands artistes s'incarnent à ce point dans la peau de leur rôle.

Quand Sarah disait:

— Viens ahl viens donc, mon Roger I...

Quand, couchée sur sa chaise longue, l'œil artiflciellement luisant, elle appelait le jeune homme en lui tendant les bras, quand, dans ces trois syllabes : € Mon. Roger » elle faisait, la sirène, entrer toute la captivante musique de sa voix mélodieusement chan

tante, on eût été tenté, si on avait pu Teniendreet considérer sa maigreur, de Jui ordonner un traitement à rhydrothérapi.e et au bromure de potassium I

Maïs personne ne surprenait les épanchements du couple, et Sarah qui, décidément, devait demeurer incomplète du côté des sens, ne risquait rien à prodiguer ses plus affolantes risettes à l'homme qu'elle essayait d'aimer.

Et cependant, ce serait donner un croc-en-jambe h la Vérité — croc-en-Jambe en l'espèce non désagréable pour l'historien. Dame Vérité étant une personne des plus dévêtues — que d'affirmer, ainsi que nous venons de le faire, la parfaite solitude de notre héroïne pendant ses amoureux épanchements.

Bn effet, l'amélioration de sa situation, et surtout le voisinage, l'avaient rapprochée de sa famille. Madame Barnum recommençait h exiger le payement de ce qu'elle avait fait pour sa fille aînée, et Annette, la cadette de l'artiste, — enfant délurée qui portait alors ses treize ans à la façon dont ses camarades portaient leurs seize printemps — était presque toujours fourrée chez l'actrice, que M. Triraont fût là on non.

Un drôle de corps, cette gamine ! Précoce comme on ne l'est pas, vicieuse... comme on lest encore.

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elle était certainement plus développée à tous les points de vue, que ne l'était Sarah à son âge. fille devait cet avancement moins à sa déplorable éducation, aux exemples dont sa plus tendre enfance avait été entourée et aux gâteries de sa mère dont elle était la privilégiée, qu*à son récent passage à l'école de danse de la rue Richer, où se faisaient les cours préparatoires à l'Opéra. Là, elle avait tout appris sauf la danse, trouvant trop rude ce dur apprentissage et se disant trop formée pour acquérir la souplesse exigée par les exercices. Reine, sa jeune sœur, avait seule continué les études commencées en commun, et Annette, que madame Barnum n'avait pas eu la force de contrarier et encore moins de gronder, était devenue l'habituée de logis de Sarah.

Elle ne s'y ennuyait point. Sa grande sœur, si elle n'avait pas réussi à se donner la complexion amoureuse dont l'absence toujours la minait, n'avait pas acquis de sens moral. Devant la fillette, elle ne se gênait pas, essuyant les caresses de son Roger avec une impudeur que son inconscience ne parvenait pas à pallier. Souvent, elle retenait Annette à dîner et, par peur de l'ombre et de la solitude, la gardait à coucher si elle n'attendait pas Trimont.

Car celui-ci, d'apparences graves et sérieuses, en dépit £e sa jeunesse, était mkrié, partant légèrement

tenu en laisse. Pour voir sa maîtresse dans la soirée. il devait prétexter une affaire ou faire endosser à son cercle la responsabilité de ses tardives rentrées. Or, amoureux de la Barnum dont l'enthousiasme de commande en le convainquant qu'il était aimé pour lui-même, Tavait peu à peu ensorcelé, il mettait une ruse, une obstination d'Apache à se trouver libre, h inventer un prétexte pour laisser sa femme au bal, au théâtre, ou en soirée, et venir embrasser la bien- «imée, n'eût-il à lui consacrer qu'une demi-heure.

Asssi, advint-il qu'il surprit maintes fois Annette dans le lit de Sarah qui s'attendant à ne recevoir personne avait gardé sa sœur.

Un soir, un matin plutôt, il arriva ainsi sans être attendu, et trouvant Annette et Sarah couchées côte à côte, il fronça le sourcil. La présence de l'enfant allait restreindre ses ébats, le contraindre à de platoniques caresses. Renvoyer la petite : il n'y fallait pas songer à une heure aussi tardive.

Roger se résigna donc et ne se permit pas autre chose qu'un chaste baiser sur le front de sa maltresse.

Cependant, peu à peu, comme la gamine doucement poussée par sa sœur au bord opposé, ^(Continuait à poiisiblement dormir, Sarah fit signe à soa visiteur de s'asseoir sur le lit, et les deux amants,

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enhardis par le brait régulier et monotone de '"* respiratioïi de leur voisine, laissèrent leurs gestes s'émanciper. Ils étouffaient des rires. Bientôt, ils se trouvèrent au bras Tun de l'autre, s'aimant à la muette et se le prouvant avec de sobres mouvements.

Celte gène était un ragoût, une épice de plus dans leur plaisir. Et, soit qu'elle eût, de son charme dépravé, fatigué Sarah plus que d'ordinaire, soit qu'elle cédât à la lassitude d'avoir feint une fois de plus, un bonheur qui lui demeurait défendu, soit que, plus naturellement encore, elle eût un réel besoin de sommeil, elle laissa tomber sa tête sur l'oreiller et ferma les paupières, dès qu'elle eut échappé aux lèvres de Trimont.

Tout d'abord, oubliant les choses, celui-ci s'abandonna à la béatitude molle, qui suit les crises d'amour. Un bruissement l'en tira. Sa maîtresse demeurait toujours immobile. Alors, il se tourna du côté d'Annetie, et une soudaine surprise l'empoigna

L'enfant dormait-elle? Plus rose, la respiration précipitée , les lèvres entr'ouvertes , étrangement Jolie, elle semblait frémir à la caressante -douceur d'un beau rêve. Mais, au bout d'une minute les draps ayant de nouveau remué, le jeune homme eut la brusque intuition de la t? igibilité de ce rôve.

Il regarda de plus près la dormeuse et crut surprendre réclair de son regard coulant entre la brune trame de ses cils. •

Et quoi? elle était éveillée? Elle l'avait vu s'ébattre tout à rheure avec Sarah ? Mais c'était donc le vice incarné que cette gamine ?

Il ne réfléchit pas davantage. Non I il ne se trompait pas I Lentement les paupières s'étaient soulevées, et l'œil tendre de l'enfant le caressait de sa provocation luisante. En môme temps, le bruit de la toile agitée reprenait. Il se pencha davantage, suivit les contours du jeune corps moulé sous la couverture et, — avec un étonnement qui se fondit en une titillation tentante dont, du premier coup, il rougit, —Roger s'aperçut que sa voisine devait aux vifs mouvements de sa dextre la coloration de ses joues...

Une bouffée de désirs chauffa les tempes du marchand de Champagne. Annette le dévisageait à présent, et son épaule droite disait qu'elle n'interrompait point son voluptueux travail.

C'en était trop. Trimont fit le tour du lit et vint l'agenouiller de l'a^utre côté, au bord où se tenait la petite effrontée. Une fois là, il céda peu à peu à ses attaques et se décida à tâter de l'occasion.

Seulement, comme ces chiens voleurs mais craintifs, qui restent partagés entre la peur du b&toa

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et leur gourmandise, comme les carlins avides et avisés qui n'osant point mordre à même la galette laissée à leur portée, se bornent à en grignoter les bords, il utilisa la situation, retors comme un Normand, viola sans violer, abusa sans abuser, et, finalement, quitta la place, laissant sa jeune conquête pâmée d'un plaisir qui ne la maintenait vierg:> qu'au sens médical du mot.

Sarah connut-elle ces débuts de sa sœur ? Annette qui raconta un peu partout ses amours avec Roger, affirma plus tard que oui. La comédienne était bien capable d'y avoir pris une muette satisfaction.

Cependant, le galant jeune homme pour doublé que fût maintenant son plaisir, ne doubla point sa subvention mensuelle à l'actrice, et la gêne, grâce au désordre de la Juive, reparut dans la maison. Puis, madame Barnum, sous prétexte qu'elle avait la nourrice et le jeune Loris sur les bras et que ses deux dernières filles grandissaient, se faisait insatiable. L'éternelle dôche régna de nouveau.

Sa réapparition poussa tout le monde à bout, et, naturellement, un matin, l'idée vint à la tribu d'utiliser Annette, qui, élevée de la façon que nous avons dite, se plaignait fort de rester inactive. Habituée a se considérer comme un futur instrument de plaisir, la gamine soufTrait de ce qu'on retardât ses

débuts à cause de sa jeunesse. Le retour de la demîmisère au logis de sa mère et à celui de sa sœur la décida à tenter la fortune. Elle avait quatorze ans.

Mais où trouver preneur ? En vain elle s'offrit aux hommes qui fréquentaient chez Sarah. Tous feignirent de ne pas la comprendre, soit qu'ils fussent réellement scrupuleux, soit que plutôt ils craignissent les conséquences d'un détournemoRt de mineure.

Rebutée de la sorte, Annette s'adressa au chroniqueur Grippefort qui la renvoya spirituellement à sa pc Apée. Alors comme la nécessité devenait plus pressante, elle battît le pavé aux bons endroits, fille e tperte déjà.

Un beau jour, elle eut la joie de se faire suivre p&r Schremer, vieux bijoutier aussi riche qu'avare, mais que des penchants pornographiques invétérés entraînaient fréquemment dans de compromettantes aventures. La débutante, sachant combien celles-ci avaient pour un temps rendu le Juif timide, et instruite d'ailleurs par ses précédentes écoles, se garda bien, cette fois, d'avouer qu'elle était vierge. Or, ce ne fut pas sans contenir de cruelles souffrances, qu'elle feignit, la pauvre enfant, une expérience quVlle n'avait point I Pareille au jeune et sco:que Spartiate qui, d'après une invraisemblable histoire

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se laissait ronger le ventre par un renard caché sous sa loge, plutôt que d'avouer son vol, elle endura silencieusement le martyre, et son héroïque juiverie parvint à extorquer un salaire au vieux don Juan tandis que sa chair saignait encore.

Ce de Sade de la bijouterie, après un ignoble mar chandage, lui abandonna... cinq louis I

Cinq louis I Ses aïeux avaient vendu presque aussi cher le Dieu qu'ils envoyaient au calvaire I

Cinq louis, le droit de déflorer sa jeunesse et sa beauté! Cinq louis, l'immonde contact de ce vieil homme I... Elle en devenait folle. Son orgueil de femme précoce pleurait moins cependant que ses înstmcts de fille d'Israël, se voyant « rouler » à sa première tentative de commerce. Et, navrée, sanglotante, elle alla conter sa mésaventure aux amies de sa sœur.

Celles-ci s'intéressaient à la gamine, l'aimaient beaucoup. L'une d'elles lui avait même ouvert la carrière du théâtre, en» la faisant entrer aux Funtaisiesy oîi la débutante jouait à présent Gerisette dans Carambole^ et c'est à son lancement sur les planches que la petite devait d'avoir acquis assez de « toupet » pour racoler Schremer.

Oc la consola comme on put, mais sa mère, femme toujours pratique, trouva mieux que des

consolations. Elle engagea sa flUe préférée à écrire h Ghalyl-bey, l'ancien ami de Sarah. Il s'agissait de dire au bon Turc :

— Venez donc me voir, Excellence. Je joue dans Carambole et j'y suis, dit-on, à croquer..,

Ghalyl vint en effet et trouva qu'A une tte n'avait pas menti. Gomme elle paraissait dans le premier acte seulement, il l'emmena souper à la chute du rideau. A table, elle l'amusa tant par sa verve de Gavroche vicieux que l'Oriental finit par désirer ce qu'il avait accepté tout d'abord par curiosité ou par désœuvrement. Tant et si bien que ce diplomate d'expérience qui se vantait de connaître à fond la femme et toutes les femmes, se laissa duper par une enfant. La petite voulait prendre sa revanche de son mécompte avec le bijoutier et, pour ce faire, elle persuada au bon Ghalyl, qu'il était le premier homme dont elle reçût les hommages. Et le bon Ghalyl ravi, donna deux cent cinquante louis de cette virginité dénichée en pleines Fantaisies !

La gamine conta, partout son triomphe, comme elle avait conté son malheur. Elle exultait :

— Gomprenez vous ça ? disait-elle : Avec le premier c'était vrai et je n'ai eu que cinq louii Avec le second, c'était pas vrai, et j'ai palpé cinq mille 'rancs!...

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L'enthousiasme de la jeune Barnum tomba quand, après quatre ou cinq entrevues, Ghalyl lui « glissa des mains ». Le Turc n'aimait que le fruit fraîchement cueilli, et volage, mais toujours correct, il laissa à d'autres le soin d'achever sa tâche.

Annette cohnut alors les dures épreuves de ce « faulte d'argent » qui avaient si fort maigri son aînée. Puis, elle pensa que Sarah lui devait aide et appui, suivant les lois naturelles, et elle l'alla solliciter hardiment.

Cela lui valut de connaître et de conquérir Lanat, ITiomme à la culotte de peau et aux spiritueux.

Ce qui fit dire à la tragédienne dont le « cher Roger », on se le rappelle, fabriquait du Champagne :

— Petite 1 nous serons toujours dans les alcools I...

Lanat, sans se brouiller avec son ancienne maîtresse, avait quelque temps cessé de la voir. Une légende, peut-être fondée, explique cette fugue par ce fait que le député aurait été le premier, lors des revers de la Barnum, à s'apercevoir de l'exacerbation qui en découlait pour son tempérament lymphatique.

L'air de santé d'Annette le rassura sans doute, en admettant que sa prompte guérison ne lui eût pv>s complètement enlevé le souvenir de son regrettable accident, car, tout de suite, il lui déclara son amour'

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Trop Wen élevée pour le mal recevoir, la jeune personne résista un peu, mais si peu, gu*elle se trouva mère d'une fillette avant que d'y avtir songé.

Au surplus, comment eût- elle eu les loisirs de réfléchir à ce qu'elle risquait? Lanat ne lui suffisait pas plus qu'il n'avait suffi à sa sœur, et elle lui donnait des aides, tous gens laborieux et charmants. Elle rencontra Tun d'eux, le comte de Pernanda, gentleman aussi riche qu'havanais, chez une amie ae Sarah chez qui il fréquentait si souvent qu'il pouvait passer et passait pour le préféré de la dame. Celle-ci n'aurait pas comrais l'imprudence de laisser une camarade en tète-).-téte, chez elle, avec le comte, mais elle nt songea pas à se défier de la gamine et, certain jour, la laissa seule avec le noble étranger. La naïve enfant en profita pour donner rendez-vous au Havanais, chez une ancienne beauté actuellement gérante d'un buen retira amoureux et discret à l'usage des amants sans asile.

Et elle y fit succéder les rendez-vous aux rendez- TOUS. Son genty commerce dura des mois, sans que sa trop confiante protectrice s'en doutât I

Même ce fut celle-ci qui apprit à la reconnaissante Jeune personne le nom de sa secrète conquête I Les rendez vous étaient, paraît-il et si courts, et si employéd, d'autre part le gentlemann était d'une telle

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réserve dans certain milieux que sa petite amie ignorait encore qui était l'homme dont elle recevait les caresse I '

Pour Annette comme pour Sarah, tous les registres de Tétat civil tenaient dans un carnet de chèques, ou dans un portefeuille bien garni 1

C'est en ce temps-là que la nouvelle débutante fut envahie d'une féroce jalousie à voir Reine, sa jeune sœur, se développer chaque jour, devenir à vue d'œi) plus jolie.

^ Les exercices préparatoires du cours de danse aidant, la fillette s'était prématurément formée. Elle avait, à présent, l'air d'une petite femme, malgré la gracilité exquise de ses membres, mais d'une petite femme à tète d'enfant. De sa mère, elle tenait une hébraïque pureté de lignes dont son sourire et ses grands yeux — le sourire et les yeux de M. Rigès — adoucissaient la sévérité classique. Mais ce qui la rendait le plus jolie, c'étaient ses cheveux, des cheveux, épais et lourds, très longs et couleur d'or. Comme on ne s'occupait jamais d'elle et que ses robes allongées tous les mois lui duraient des années, ils étaient son unique coquetterie. Elle les soignait amoureusement, elle les étalait avec un art Savant et précoce; elle en était flère; elle les adorait.

Pourtant, ce n'était pas leur beauté, ce n'était pas

la gentillesse de l'enfant qui, à la rue Richer, comme dans le salon de Sarah, faisaient chérir de tous la petite Reine. Les familiers de la maison l'adoraient surtout par comparaison, pour le contraste qu'elle formait avec ses deux aînées.

Ce n'était point, cependant, qu'elle fût un' ange. Élevée comme ses sœurs, aussi prématurément viciée qu'elles, la petite Reine, pour préciser, n'en différait que par son heureux caractère, que par sa loyauté native. Toujours délaissée, maltraitée souvent, elle avait surtout souffert depuis la mort de M. Rigès, mort qui la laissa réellement orpheline. Les mauvais traitements que lui avaient depuis infligée sa mère et Annette né la rendirent pas plus mauvaise, que ne l'avait aigrie leur antipathie antérieure. Une résignation précoce lui vint qui affina sa grâce, pâlit son teint et mouilla 'ses yeux d'une plus tendre douceur.

Mais quand, en grandissant, quand en devenant femme sans cesser d'être enfant, elle excita la jalouse colère de sa sœur, la vie de la pauvre petite fut un martyre dont l'égoïsme de Sarah ne daigna point s'apercevoir.

Un matin, comme elle se peignait, toute triste, et

les yeux rouges encore d'avoir pleuré, sa mère l'ayant battue à propos d'un rien, Annette entra

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brusquement dans la chambre et la surprit devant son j&roir. L'enfant avait laissé s'épandre ses che- Teux s^ir ses épaules et brossait doucement leuis flots d'or baignés de soleil. Assise ainsi en pleine li> mière, tout près de la fenêtre, devant l'étroite glace presque obscure qui reflétait son doux minois et la laiteuse blancheur de sa gorge demi-nue, elle était si délicieusement jolie qu'Annette sentit sa jalousie la mordre plus furieusement au cœur. L'actrice resta immobile, clouée au seuil de la porte, se rappelant à présent certains indices, certaines phrases de ses amis à propos de Reine, certains de leurs regards surtout. Si on la laissait faire, cette morveuse lui enlèverait ses adorateurs, comme elle-même avait pris les siens à Sarah i Et, pâle de colère, les lèvres blanches, la jeune fille résolut de recourir à la mère Barnum dont elle était toujours l'enfant gâtée.

Immédiatement, elle alla se jeter à son cou, se fit câline, lui confia ses craintes et joua le désespoir. La mère ne songea pas à résister et appela la coupable.

— Ah çà I petite sauvage, lui dit-elle, tu m'ennuies avec tes grands cheveux. Tu ne songes qu'à les lisser au lieu d'aller travailler. Je vais te couper ça tout de suite...

Le plafond en s'écroulant n'eût pas anéanti davantage la pauvre petite malheureuse. Elle sanglota, se

Jeta aux pieds de sa mère, demanda grâce. Ce fut en vain.

AnneUe impassible se chauffait les pieds devant la cheminée, mais, par instants, regardait sa sœur de son œil méchant et froid.

Les ciseaux brillèrent. Reine se révolta, voulut fuir. D'une gifle, la matrone lui marbra la joue, puis elle la mit de force à genoux devant elle, Tenserra de ses jambes pour quelle ne bougeât plus et saisit les mèches soyeuses. L'acier mordit dedans. Cela craqua.

Pendant cinq minutes, on entendit se froisser K s lames et grincer les boucles trop épaisses pour le fil des ciseaux. La victime sanglotait toujours, agenouillée au milieu des touffes dorées illuminant le sol autour d'elle. Sur ses épaules, s'arrêlant à la trame laineuse de sa robe sombre, d'autres s'enroulaient par places, et l'on eût dit, à voir ces paillettes ensoleillées, que l'enfant, par farce de gamine, venait de se vautrer dans la paille, en quelque grenier.

Quand ce fut fini, la Juive se levant, se recula de deux pas, et inconsciemment cynique, contempla son œuvre. Annette aussi s'était approchée, gouailleuse à présent, gonflant du bonheur de s'être vengée.

El Reine demeurait à genoux, la lète perdue, sans

DE l'influence DE LA DtCHE 93

forces. Une grosse larme incessamment perlait à ses k)ngs cils. |g|^

Elle ressemblait à un pauvre mouton qu'on vient de tondre et qui grelotte, les pattes ankylosées d'avoir été maintenu par son bourreau.

Comme à chacun de ses sanglots tout son corps tressautait, les ciseaux avaient marché de travers. Sa lôte rase était rayée d'escaliers. Elle était presque laide.

Ef . de ce jour-là, une épouvantable existence faite de vexations humiliantes, de coups et d'injures, eommença pour la misérable Cendrilton.

ON NE MEURT PAS d' AMOUR !...

(Romance eonnue.)

contagion du sujet que l'on traite I En parlant des Jeunes sœurs de notre héroïne, nous avons, en dépit de notre promesse, anticipé sur les événements. Nous aussi, nous avons, en nos précoces récits, fait œuvre prématurée I mais que nos lecteurs nous pardonnent par considération de ce que l'exemple a de pernicieux I...

Donc c'est à Sarah, à l'unique Sarah, que nous retenons.

Trois ans se sont écoulés depuis sa sortie du théâtre Gorneille. Ses ambitions se sont précisées sans s'amoindrir ; elle connalA la vie, est lasse d'avoir

goutiert des hommes et des choses ; elle fdve toujours on engagement.

Et rengagement ne vient pas !...

La comédienne désespérait. Par bonheor, la Providence qui a toujours eu un faible pour les volontés tenaces et fortes, trouva enfin que le singe de Tarliste avait été suffisamment long. «

La susdite Providence se mapiresla h la façon des petites causes, mais produisît de grands efi'els.

Voici, d'ailleurs, l'histoire de celle inlerwnilon et des événements qui la préparèrent :

Certain banquier, au nom aquatique mais espagnol, avait une maîtresse dont il voulait se défaire. Celle-ci s'étant amourachéa d'un garçon d*espril et de talent, un avocat d'avenir qui avait dissipé sa fortune en voulant mener la grande vie, il pul rompre. Toutefois, voulant être agréable à ladamo ot ne sachant pas de quelle suprême gracieuseté clore leurs anciennes amours, il eut Tintelligente inspiration de rendre service au successeur qu'elle lui donnait. Pour ce faire, il va sans dire qu'il garda l'anonyme et que de Chesnel, — c'est le nom de l'avocat — ignora toujours de quelle façon lui tombait l'aubaine.

En effet, un matin, de Rilly, le directeur des Fantaisies, ^e trouva bombardé directeur du Parthé-

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