‹ Les mémoires du Diable (volume 2)Chapitre 19 sur 22 · CORRESPONDANCE : DE HENRI DONBZAU A CAROLINE · texte numérisé non relu

CORRESPONDANCE : DE HENRI DONBZAU A CAROLINE

« Pardonnez-moi d'oser vous écrire, moi qui n'ai pas osé vous parler. Héîas ! lorsque j'étais devant vous, je me sentais si interdit, si tremblant, que jamais je n'ai pu trouver la force de vous adresser une parole que votre sévérité eût repoussée. En ce moment même, lorsque je me figure que cette lettre sera dans vos mains, qne vous la rejeterez peut-être avec dédain ou que vous la lirez avec indignation, j'hésite, car je sens que je ne pourrais supporter ces témoignages de votre mépris ou de votre colère ; je m'arrête, je tremble encore. Cependant je n'ai pas, d'un autre côté, le courage d'accepter le désespoir de toute ma vie sans avoir tenté de m'y soustraire. Je vous aime, Caroline. Ce mot que je ne devrais pas vous écrire et qui doit vous irriter, ce mot m'échappe comme le cri d'une douleur flont je ne suis plus le maître et que vous ne pouvez concevoir. Plus hardi près de votre amie, j'Si osé lui parler d'un amour qui vous semble peut-être une offense. Hélas 1 en voulant m'ôter l'espérance, elle n'a fait qu'accroître la passion qui m'égare; elle m'a dit combien vous étiez isolée en ce monde, elle m'a dit avec quel courage saint et quelle noble résignation vous supportiez cet abandon ; elle m'a appris ce qu'il y avait de généreuse bonté en vous; et moi, qui vous aimais déjà pour tout ce que vous avez de beauté céleste et de grâce parfaite, je vous ai aimée pont tout ce que la vertu a de plus noble et de plus pur. Alors, n'espérant rien en moi, j'ai espéré en vous. La sainte pitié qui vous a fait venir au secours de madame Gelis se tournera

peut-^ètre nn moment vers la plainte d*iui malheoreux. Toutes les douleurs ne sont pas dans la misère, et vous pardonnerez à celui qui TOUS aime, comme Dieu pardonne à celui qui souffre. Mais si votre «âme noble et bonne vous inspire ce pardon pour une faute qui ne torture que moi, comment le saurai-je? Qui me dira que je ne vous arpas offensée? Ohl pardonnez-moi; mais il faut que je l'apprenne, il faut qu*un mot de vous me le dise, ou il faut que je meure. Oui, je le sens, si j'avais eu la force de me taire, j'aurais gardé toute ma vie dans le fond de mon âme le désespoir d'un amour ignoré ; mais, maintenant que j*ai parlé, il faut que je sache si je n'ai pas été trop coupable. 11 suffira de votre silence pour me rapprendre. Si d*ici à huit jours rien n*6st venu me dire que je ne me suis pas attiré le mépris de celle que je respecte comme Timage des anges sur la terre, vous n'entendrez plus parler de moi ; car la tombe est muette, et le désespoir y trouve un asile contre le mépris. « Hbnri Donbzau. »

Quand Luizzi eut fini cette lette, il lui prit envie de rire. Elle lui parut niaisement ridicule. Ce monsieur, qui dès l'abord parlait de la tombe comme d'un asile tout prêt où il allait entrer, ni plus ni moins que s'il eût été question d'ouvrir son parapluie en cas d'orage, ce monsieur lui parut un pauvre séducteur, à moins qu'il ne fût véritablement amoureux. Car notre baron savait qu'en fait de folles imaginations et d'emphase sentimentale, il n'y a rien de tel que l'amour véritable; puis il pensa que, si la séduction était arrivée à copier le langage du véritable amour, même dans ce qu'il a d'outré, elle n'en était que plus savante. Il se rappela aussi que cette lettre n'était pas destinée à une femme du monde, à qui la bonne santé de tous ceux qui ont dû mourir pour elle répond de la vie de tous ceux qui menacent de se tuer, mais que cette lettre s'adressait à une jeune recluse que rien ne pouvait prémunir contre un mensonge, et qui, dans le récit qu'elle venait de faire, avait montré jusqu'à quel point son imagination était facile à exalter. Il passa donc à la seconde lettre ; mais il s'aperçut qu'il «vait oublié le post-scriptum de celle d'Henri, qui disait ceci : « Je me suis assuré du jardinier du couvent ; quoi que vous puissiez lui confier, il me le remettra facilement. » Après ce paragraphe, le baron fredonna en lui-même ; Enfant chéri des Dames, des Visu tandines, et, poussant un gros soupir en pensant à ce qu'il allait apprendre, il reprit la lecture des lettres et se laissa aller à murmurer d'un ton alarmé : Ah! daignez m' épargner le reste! toujours des Visitandines. .

Voici quelle était la réponse de Caroline :

DE CAROLINE A HENRI

m Pourquoi voas mépriserais-je, Monsieur? Je n*ai pas le droit de regarder comme une faute un sentiment qui, dans le monde, mène à des liens légitimes. Si, dans la position où je suis, Texpression TOUS en est échappée, c'est qu'on ne vous a pas assez dit sans doute que j'avais renoncé à toute autre espérance que celle de me vouer au service de Dieu. Je vous pardonne donc, et, si ce pardon ne suffit pas à vous donner le courage de vivre, sachez que tontes les douleurs n'habitent pas le monde et que le silence .du cloître en cache de bien cruelles. « Caroline. »

DE HENRI A CAROLINE

« J'ai reçu votre lettre, Caroline. Oui, vous êtes sainte devant Dien, vous qui avez eu pitié d'un insensé 1 et cependant vous sonfires; les anges pleurent donc? Oh I vous qui d'un mot avez soumis le désespoir de mon âme et l'avez calmé, vous êtes peutêtre sans eonsolation 1 Je ne sais quelles sont vos douleurs, Caroline ; maiSf 8*il était au pouvoir d'un autre que de vous-même de les faire cesser, n'oubliez pas qu'il y a quelqu'un ici-bas qui ne vit que par vous et qui ne vivra que pour vous. Pardonnez-moi ma folle supposition; mais, si je pensais que les vœux que vous devez prononcer bientôt vous sont dictés par la tyrannie de votro tuteur ou par celle des personnes qui vous entourent, croyez que je saurais vous en délivrer. Je m'égare peut-être, mais je ne puis supposer que tant de grâce et tant de beauté doivent être ensevelies dans un cloître. Ce n'est que le désespoir ou le remords qui se cache dans ces asiles obscurs; la vertu même, lorsqu'elle s'y réfugie, n'y brille pas de tout son éclat; elle n'atteint pas à son plus nol^e but, celui de guider les faibles et de ramener les égarés par son exemple. Et vous, Caroline, qui feriez aimer la vertu de l'amour ardent qu'inspire votre beauté, vous à qui le ciel doit le bonheur en retour de tout ce que vous pouvez en donner, il faut que vous viviez inconnue à tous, excepté à moi, indifférente à tons, excepté à moi? non, cela n'est pas possible. Il y a, il doit y avoir une puissance à laquelle vous n'osez vous soustraire, qui vous impose cet horrible sacriGcc. Oh ! s'il en est ainsi, je le saurai, et si je ne me suis pas trompé, malheur à ceux qui oseraient vous faire violence! Je connais le tuteur qui dispose de voire destinée; je le verrai, je Tinterrogerai. Ce n'est plus maintenant ma douleur qui me déchire, c'est la vôtre : vous souffrez, vous me l'avez écrit,

j*ai donc un droit sur vous... J'ai le droit de vous protéger, de vous sauver peut-être... Ma vie a un but, je suis heureux, je suis fier... Comptez sur moi. ' « Ueniu. »

— Hum 1 hum t fit Luizzi en lui-même après la lecture de cette lettre, voici un gaillard qui va vite, et je tremble de lire la réponse de ma pauvre sœur ; elle doit avoir un de ces cœurs de reÎT^euse qui, à force de s*imprégner de l'amoui' de Dieu, prennent feu à la première étincelle d*amour humain qui tombe sur eul. ' * ' *

Tout en faisant ces réflexions, Luizzi parcourut le post-scriptum de la lettre de H'enri ; il était assez insignifiant. « Vous trouverez sous ce couvert, disait-11, une lettre de madame Gelis pour sa fille. Je vous renvoie pour qu'elle ne passe pas à Texamen-de la sppé- Heure. » Luizzi passa et lut la réponse de Caroline.

DE CAROLINE A HENRI

•.'»».' »i' f -i . . .•• » -1 II .

« Si je vous ëeriB eD6eM,'<MoD8mMr, h je fais uae aoavelie faute t e*ei( pour repaver «elle que ]*«m 'Oeimnise en'.YôuaréjpoB.danw Je euiS' librOiMonsieor^ et eiest iibreaent que |ft preadrai le voile-, dispon66z«veufr4oBe<éejk)iiteétaare)ie qui pownit £airo croire cpie je ne meirouve pas/beiireaBerdersort qni^Mtend. Je n'en ai |imaii espéré d*i^utre^ elje n'e« Ye«ii<pas d'autre.

« P.t& Vous trouverez d- joint là r^potee dé Juliette â sa mère.»

•^ Voilà qui estyorfoitement explioite<^ pensa Lutzzi ; je serais curieux de voir oe* que M/ Henri «a trotivé à répondre à «n congé si'fermeK • j. -. .. . ... ..jc» .i ,

DE hENRi A CAROLÎ'NE; " '

ç MadeiaoiseUe, i

« Lisez cette lettre, ce n^est plus éelie de llnsef^é (}u*iiA»iiioment de joie et d'espérance a égaré encore plus' que son 4é9és|feir$*cre6i celle d'un homme d'honneur (jul vous demande le ére^twee jus* tifier. Daignez m*écouter. Je coimais aU^si ble.n qÙ9 t^eutMWtaie votre vie et votre position; je sais -que- veus ète» Mnè iamilie et sans amis, et que vous> n'avez à attendre de pensomie ni^toiiseil ni protection. Si dans de telles circonstances vous aviesquilté le monde à un âge où on a pu l'apprécier, j'atfrais'dù'C?o*pe qœ vmis cherchiez au couvent un refuge contre un isolëment^qeei tens n'auriez pas voulu feire cesser. Mais, placée- dés voire' enfance sous la direction d& personnes qui ont un Intérêt direct à vous

faire prendre une résolution qui leur livre votre fortune, j'ai pu croire qu'on vous avait égarée, j'ai pu supposer que des menaces, de3 violences même vous avaient inspiré une détermination que maintenant je ^^ais être volontaire. Ce soupçon m'était permis pour vous qui êtes t>eule en ce monde, lorsque je vois de.« familles dont toute raûtorité ne peut arracher leur enfant à des engagements pris sous l'empire d'idées habilement suggérées , lorsque je vois les larmes d'une mère impuissantes à fléchir Timplacable avidité de ces femmes qui vous gouvernent et qui opposent au désespoir maternel une vocation due seulement à la terreur qu'elles savent inspirer aux infortunées dont elles se sont emparées.. Ce qui est vrai pour tant d'autres, j'ai pu le croire vrai pouf vous ; j'ai dû le croire, lorsque .yous m'avez dit que le silence du eloitre cachait aussi des douleurs bien cruelles. J'ai mal interprété votre pensée : que eé soit là mon excuse I Vqus êtes heureuse, c'était là tout mon dé9ir.«Ce bonheur, je n'ai pas su le compfjBndre, pi^rdoni^ez-lemoi. L'idée que le monde nous en donne est si éloignée 4e l'idée qu'on vous en a faite, que vous ne me comprendriez, pas non plus, si je vous parlais de celui qui pourrait vous y attendre. Vous n'avez pas de mère, vous n'avez pas de famille, Caroline ; mais, lorsqu'une femme a donné à celui qu'elle aime le titre sacré de son mari, elle trouve tout ensemble une mère et une famille. Le présent lui est doux par la tendresse de celle qui l'a adoptée pour 011e, par le bonheur qu'elle répand autour d'elle ; l'avenir lui est beau, car un jour viendra où de jeunes existences lui demanderont l'amour sacré d'une mère et lui rendront l'amour soumis et respectueux de i' enfance. Elle aimera , et elle sera aimée : ce que Dieu a laissé de bonheur sur la terre est dans ces deux mots. Et je ne vous parle pas de l'amour de celui que vous auriez choisi ; je ne vous dis pas par quelle constante adoration il vous eût payée du bonheur que vous lui auriez donnée Vous ne me comprendriez pas, Caroline, si je vous disais avec quel orgueil il vous eût montrée à louâtes y^ux, en disant : Celle-là» est la plus belle, celle-là est la plus noble^ celle-là est la plus pure. Vous me comprendriez encore moins t si jô vous disais le charme enivrant qu'il y a dans cette union àè Qeiix étires cônfdndifs dans une môme vie , se souriant l'un k l'âritré'ét viviant l'dn àé raiilré, heureux partout et de tout ; soit que (|ian^ une fête le plaisir le^ ehrl-âîne ensembles parmi les joies Au mopde, soit fc[up oans la Solitude lîâ s'arrêtent à 'rêver ensemble au:^ bruits légers de la campagne, 'soît qu'ils [lartent légers ei joyeux pour uu spectacje brillaiil où bn enviera leur bonheur, soit qu'ijs rentrent le soir les bras enlacés, sp' confiant tout bas UVU| do^çei èsj^Çf^ncos et îcufi pensées do riKaq^ué Woriiôht} loit

qu'ils restent i^utonr du foyer, aa miliea d'ane famille et d*amis qui les chérissent , lieureux d*un bonheur facile , entourés d^afiTections sincères an milieu desquelles leur amour avoué semble encoie être un «ecret, tant ils sont seuls à savoir ^mbten il est grand ! Ah 1 c*est qu*il y a dans toutes ces choses dlnefifables félicités auxquelles le cœur aspire à son insu. Mais pour les rêver, pour y chercher une espérance qui calme la torture qu'on éprouve, il faut aimer, il faut souffrir; et vous n*aimez pas, et vous êtes heureuse. Il faut être comme le damné qui envie le bonheur des anges, et vous êtes dans le ciel ; il faut être moi, et npn pas vous. A^eu donc, Caroline, adieu. Vous n'entendrez plus parler de moi. Dieu a donc envoyé les anges sur la terre pour y semer le désespoir et la mort ? « Hemu. »

Luizzi fit la grimace. La lettre de Henri lui sembla d'un amour assez ridicule, mais d'une raison assez solide. A tout prendre , une jeune fille, belle , spirituelle, distinguée , lui paraissait avoir quelque chose de mieux à faire qu'une religieuse. Il se bâta d'ouvrir la lettre qui suivait pour lire la réponse de Caroline , mais il trouva encore une lettre d'Henri d'une date postérieure de plus d'un mois à la lettre précédente.

DE HENRI A CAROLINE

II y a dix Jours , le jardinier du couvent m'a remis un paquet cacheté à mon adresse ; je l'ai ouvert tremblant d'une joie folle , plein d'une espérance insensée. H contenait la réponse de Juliette à la lettre de sa mère que j'avais jointe à la dernière que je vous ai écrite, et où je vous disais adieu pour jamais. Vous dire ce que j'ai éprouvé d'affreuse déception m'est impossible : c'est le ciel ouvert qui se ferme tout à coup pour vous laisser dans les ténèbres. On, doit souffrir ainsi, quand on meurt ; mais on ne meurt pas toujours, quand on souffre ainsi. Lorsque le délire de ma douleur fut calmé, j'envoyai la lettre de Juliette à madame Gelis, et je restai anéanti. Puis il me sembla que cette lettre m'appartenait, celte lettre que vous aviez touchée I et j'eusse voulu la ressaisir au prix de mon sang. On devait y parler de vous , je le comprenais ; et, si je l'avais eue dans mes mains, je ne sais si je ne me serais pas laissé égarer jusqu'à en briser le cachet. Mais elle était partie, et, ne pouvant la reprendre, j'ai voulu la connaître. Je suis allé à Auterive, j'ai vu madame Gelis, je lui ai demandé des nouvelles de sa fille. « Elle est heureuse, m'a-t-elle dit. » Je n'osais lui parier de .vous. Enfin j*ai prononcé votre nom en tremblant. Alors

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elle m*a réponda ces seules paroles : « Ma fille me dit que mademoiselle Caroline est toute changée , et qu'elle passe toutes les nuits dans les larmes , tous les jours en prière. » Je me suis fait répéter cette phrase, et je suis parti comme un insensé- J'ai couru à votre couvent, et ce n'a été qu'au moment de frappei* à la porte de la prison où vous êtes que je me sul$ rappelé qu'il y avait entre nous des murs infranchissables. Oh 1 ces murs, je les eusse brisés de mon front si j'avais pu vous sauver ainsi ; mais un reste de raison m'a dit de cacher à tous les yeux une folie dont on pourrait vous punir. J'ai erré toute la nuit autour de celte demeure où vous pleurez, où vous souffrez. J'allais comme un insensé avec la rage de mon impuissance. Oh ! Caroline, écoutez-moi. Vous souffrez, vous pleurez, je le sais ; vous ne pouvez avoir d'autre désespoir que celui de votre position. Osez vous confier à l'honneur d'un homma qui n'a jamais manqué à sa parole, et je vous délivrerai ; puis jamais vous n'entendrez parler de moi. Ou bien me tromperais-je ? Ce désespoir viendrait-il d'une douleur pareille à la mienne? Aimeriez-vous et seriez-vous séparée de celui que vous aimez ? £h bien I Ca];pline, s'il en est ainsi, osez me le dire encore. Dites-le-moi , et celui que vous aimez deviendra mon frère ; je le chercherai , je le trouverai , je vaincrai les obstacleis , je vous réunirai, et puis encore vous ne me verrez plus. Vous ne me verrez plus quand vous serez heureuse. Je fuirai loin de vous, car je haïrais trop celui qui vous donnerait ce bonheur. Un mot , un mot de grâce I Oh I fiez-vous à moi» Caroline 1 L'amour est aussi une religion, et cette religion a ses martyrs qui savent se sacrifier au culte auquel ils se sont voués. J'attends ; songez que j'attends, et que, si je ne reçois pas de réponse, je ne répondrai plus de ce que je puis faire. Ayez pitié de moi et pitié de vous. « Henri« »

Lulzzi se gratta l'oreille après cette lecture.

— Ceci, se dit-il, est un amour d'une trempe assez méridionale; il y a là-dedans du gascon superlatif, ou je ne m'y connais pas. Cependant, reprit-il, les journaux sont pleins de récits de suicides amoureux, de crimes amoureux, d'atrocités amoureuses. On ne peut donc pas absolument nier ces caractères-là. Cet Henri qui, je le comprends très-bien, n'est autre que le lieutenant blessé qu'on vient d'emporter d'ici, doit être, d'après ce qu'en a dit le père Bmno^ un brave soldat; cela ne suppose pas d'ordinaire un malhonnête homme. Allons, il est possible que je n'y comprenne rien, et il continua sa lecture.

DE GAROLIHB A HENRI.

« Pourquoi m^écrire encore, Monsieur, pourquoi me persécnter dans mon désespoir? Laissez-tnoi à mon malheur. Toutes vos suppositions sont fausses. Non, je n*aime pas* Que deviendrais-je, mou Dieu, si j*aimais i « Caroline. »

DE HENRI A CAROLINE

« J'avais raison, Caroline : vous aimez, le dernier mot de votre letM me Ta appris. Permettez maintenant à Tàmi à qui vous vous êtes confiée de répondre froidement à 4a triste guestion que vous vous faites. Que deviehdrais-je, dites-vous, sî j'aimâls? Ignorezvous donc que vous êtes libre et que votre position sî craeile d'abandon a du moins cet avantage qu'elle vous laisse maîtresse de vous-même? A l'âge où vous êtes parvenue, Caroline, votre tuteur vous doit compte de votre fortune; bientôt vous pourrez, sans avo(tlr besoin du consentement de qui que ce soit, en disposer ainsi que de votre personne. Les souveraines du couvent où vous êtes ne l'Ignorent pas, et elles sauront bien vous l'apprendre I^ jour où elles pourront tourner vos volontés à leur profit. Vous demandez ce que vous deviendriez, Caroline? vous deviendriez l'épouse honorée et chérie de celui que vous aimez, la sainte mère de famiHc qui répand son amour autour â'eHe comme une douce chaleur qui fait éclore de jeunes f ertuS ; vous deviendriez la maitresse absolue d'un cœur qui se ferait votre esclave; vous deviendriez la joie et l'honneur d'une nouvelle famille, lé modèle des grâces les plus parfaites, l'objet de l'admiration et des respects de tous ; vous seriez tout ce que Dieu a voulu que vous fussiez. Voilà cette destinée qui vous épouvante, oef le destinée qui e§t à vous si vous osez la prendre. Mais je tremble, en vous faisant entrevoir le bonheur, d'avoir ajouté un nouveau désespoir à vos souffrances. Car enfin, puisque vous n'osez vous donner à celui que^voiis avez choisi, serait-ce donc qu'il est indigne de vous, serait-ce qu'il ne vous aime pas? Ces deux suppositions sont également foUes.Votre cœur ne me permet pas de croire à l'une, le mien me dit que l'autre est impossible. Qu'est-ce donc qui vous fait tant souffrir? Quel secret me cachez-vous? Oh î dites-le-moi, Caroline: je vous aime assez pour apprendre que vous en aimez un autre et pour vous donner à lui et vous sauver, dussé-je en mourir!

« Henri. »

w. Par ma foi, pensa Luizzi, voilà qui est d'une niaiserie corn-

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p)ète on d'tme adresse effrayante ; on ce monsieur ne devine rien, on il vent absolument qu^on lui dise tout. Voyons ce qu*anra dit ma pauvre sœur.

DE GAnOLlNE A HENRf«

« Henri, sauvez-moi donel »

DE HENRI A CAROLINE

• Vous m*aimezl c'est.moil Tu n^'aimes, Caroline!... Ohl laissemoi me mettre à tes genoux... laisse-moi te remercier et t*adorer. Oh I je voudrais vous dire ce que i*ai souffert de bonheuf à ee mot qai m'a brùW et anéanti ; j'ai fermé les yeux, j*ai chancelé, j'ai cru mourir... Puis je suis tombé à genoux en vtms appelant de toute ma force : Caroline, Caroline I Oh ! vous qui vous êtes confiée, à moi, vous serez hetureuse, je vous le jure... Vous «erezàeareuse pour que îe vive; car votre félicité sera l'àme de ma vie, elle sera le cœur de mon cœur qui cessera de battre devant oxe de vos larmes. Aujourd'hui je ne puis vous en dire d^^ vanta^eu.. Je m'égarerais... A ee moment je pleure... je tremble... je doutOé- J'ai peur d'être fou... Est-ce vrai que vous m'aimez? »

DE CAROLINE A HENRI

« Oui, Henri, je vous aime, je vous aime parce que vous avez pris en pitié la pauvre lille isolée et triste, je vous aime pour la noble bonté de votre àme; je vous aime aussi, sans doute parce v^ae Dieu l'a voulu, car je vous aimais avant tout cela. »

A partir de ces deux lettres, ce n'était pins qu'une corresponésaxee amoureuse où Henri et Caroline se racontaient leur cœur : naïves confidences de Tune, rêves emportés de Pautre, espérances sincères, désirs égarés, tout ce qui est l'entretien de l'amour, source inépuisable et abondante qui commence à s'arrêter du jour où on y trempe ses lèvres I Parmi toutes ces pensées qui planaient au ciel, il s'en glissait quelques-unes cependant qui étaient de la terre. D'abord Henri enseignait à Caroline quels étaient ses droits. Ensuite venaient toutes les mesures à prendre pour uh enlèvement et une fuite. A ce propos il y avait une lettre véritaWeraent admirable de Henri où il avouait sa pauvreté à Caroline, et une réponse de Carolin<> qui fit venir les larmes aux yeux a Luizzi. Elle demandait si naïvement pardon à Henri d'être plus riche que lui, que le baron fut sur le point de croire à la vérité des sentiments vau^

devilliques du Gymnase. Puis il admira avec quelle adresse, ce point une fois établi, Caroline se dévoua pour qu'il Q'en fût plus question. Elle osa exiger des comptes de M. Bamel et faire remettre chez madame Gelis les sommes provenant des revenus de sa fortune, depuis qu'elle avait atteint Tâge de dix-huit ans. Enfin de lettre en lettre, de billet en billet, Luizzi arriva au moment où tout était préparé pour la fuite. Henri devait venir attendre Caroline à une porte que le jardinier s'était engagé à ouvrir. Luizzi croyait toucner au dénoûment ; il restait un petit billet à lire, il ne contenait que ces quelques mots :

DE HENRI A CAROLINE

« Vous m*avez indignement trompé ; je vous renvoie vos lettres, je ne veux rien de vous qui me rappelle jusqu'à quel point j'ai été prêt à m'égarer. « Henri. »

Luizzi resta confondu et réfléchit longtemps à ce singulier dénoûment. Puis il appela sa sœur, et la considérant avec une pitié curieuse :

— Et depuis le jour où vous avez reçu ce billet, vous n'avez rien appris? — Rien. — Vous n'avez pas revu Henri?— Depuis le jour où je quittai Auterive, c'est aujourd'hui la première fois que je l'ai vu. — Vous ne $avez pas qui a pu vous calomnier à ses yeux? — Je l'ignore. — * Mais cette Juliette? — Elle ? oh non! ce n'est pas elle; elle ne l'avait pas revu plus que moi. Elle ignorait jusqu'à mes projets ; car, depuis que j'étais devenue coupable, je n'osais plus me confier à elle. Je ne me sentais pas la force de rougir devant tant de résignation et de vertu. Je ne voulais pas la rendre complice de m^ faute, car son amitié n'eût pas voulu me trahir, et sa conscience lui eût amèrement reproché sa faiblesse. D'ailleurs vous avez pu voir quel secret Henri me reconunandait. — Mais comment se fait-il que vous soyez ici?— Le soir venu où je devais partir avec Henri, je m'étais échappée de ma cellule; je traversai le jardin tremblante et pouvant à peine me soutenir; la nuit était sombre ; tout dormait dans le couvent. J'arrive enfin à la porte fatate : « Eh bien? dis-je au jardinier. — M. Henri est venu, me dit-il, mais il a disparu presque aussitôt. après m'avoir remis ce paquet et ce petit billet. » Je pensai que quelque obstacle imprévu avait retardé l'exécution de nos projets. Je demandai au jardiniei si Henri devait revenir dans la nuit, il n'avait rien dit de plus. J'aurais voulu pouvoir lire ce billet afin de m'assurer de ce qui nous arrivait, mais je n'avais point de lumière

LES MÉMOIRES DU DIABLE. m

dans ma cellule. EnOo, je pensai à la chapelle qui était tout près de la porte du jardin ; je m'y glissai furtivement, et là, à la lueur d'un cierge qui brûlait près d'une relique de Saint-Antonin, je lus ces mots affreux qui me brisèrent le cœur au point que je tombai évanouie. Lorsque je revins à moi, j'étais étendue sur le pavé de la chapelle. Je m'éveillai comme d'un songe horrible, ne' comprenant pas pourquoi j'étais dans cet endroit, ne pouvant me rappeler ce qui m'y était arrivé. Enfin, quand je pus me souvenir, j'éprouvai un si vif désespoir que, si la sainteté du lieu n'eût parlé à mon àme, j'aurais brisé ma tète sur les dalles comme on avait brisé moiT cœur. Je regagnai ma cellule en chancelant; je passai le reste de la nuit dans un désespoir sombre où mon âme s'égarait sans résolution ni pour vivre ni pour mourir. Le jour, en m'apportant la lumière, me montra pour ainsi dire une voie à suivre. Dès que je pus voir cette demeure où j'avais tant aimé, tant souffert et tant jBspéré, je me sentis incapable de l'habiter plus longtemps; et, au bout de quelques jours, j'avais obtenu de ïk supérieure de m'envoyer dans une des maisons centrales des sœurs de charité. Ce fut à Evron que je dus finir mon noviciat. J'y vins seule, emportant avec moi mon secret et mon désespoir. Depuis six mois que j'y habite, j'ai passé ma vie dans les plus rudes travaux, attachée à l'hôpital de Vitré, demeurant sans cesse au chevet du lit des malades, espérant que l'aspect de la douleur des autres calmerait les dévorantes ardeuf^ de la mienne. Mais j'envie vainement ces souffrances du corps sous lesquelles je vois tant d'hommes fléchir. Je venais ici remplir les saints devoirs auxquels je suis vouée, lorsque j'ai revu celui qui a tué ma vie ; car je ne vis plus, mon frère, je n'espère plus. — - Espérez, Caroline, dit vivement Luizzi; il y a dans tout ceci quelque affreuse machination que je découvrirai. — Mon frère, que voulez-vous faire? — Je verrai Henri, je l'interrogerai. — Hélas I il n'est peutêtre plus temps. — C'est ce que je vais savoir.

Et Luizzi entra dans la chambre où veillait encore le père Bruno.

^ Monsieur Bruno, dit le baron, y a-t-il quelqu'un ici qui puisse me conduire à l'endroit où se cache la bande de Bertrand? — Jadis j'aurais pu vous y conduire, repartit le père Bruno; je connais toutes les retraites des chouans, il n'en est pas une où je n'eusse

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été autrefois les yeax fermés; mais, maintenant que je sms av^u* flto, je ne pourrais être aussi sûr de ne pas me tromper... Le ba* fon ne put s'empêcher de sourire de la singulière prétention du ifieillard, et du démenti qu'il lui donnait au même instant. Il reprit : — Mais, à défaut de vous, ne pourrais-je trouver quelqu'un qni me guiderait? Je le récompenserais en conséquence. — Ham i fit Taveugle, Mathieu est un petit ^ars qui sait les chemins sur le bout de son doigt. En lui indiquant 1 endroit où doit être Bertrand à cette heure, il vous y mènerait tout dioit ; mais ce serait vous exposer l'un at l'autre à un bon coup de fusil, à moins que vous oe fussiez aveo quelqu'un qui pftt répondre de vous. — Si vous m'accomp^gnjex, Caroline? dit Luizai en se tournant. vers sa sœur. — Moi?répondit'elleen rougissant. Elle sembla hésiter un moment,

Cuis elle unit par dire en balbutiant : Quel empire aurais-je sur ces ommes? Vous avez vu que je n*ai rien pu pour Henri, quand j'ai tenté de le sauver sans le connaitror -^ Sans doute, dit Bruno; mais vous avez vu aussi qu'un mot de vous a $uffl pour sauver Monsieur, que vous connaissiez. — N'importe 1 répondit Caroline, renoncez à ce projet, mon frère, ne vous exposez pas à quelque affreux danger, pour obtenir une explication qui ne sera peut-être qu'une nouvelle douleur pour moi. — N'oubliez pas, repartît liuizzi, qu'il y va de votre honneur... et de votre bonheur, peutêtre. — ^t'ce comme ça ? dit le père Bruno en se levant ; en ce cas, me voici. Je vouk accompagnerai, moi; et le petit Mathieu nous guidera. — Mais n'est-ce pas vous exposer vous-*même au danger dont vous me menaciez tout à l'heure ? dit Luizzi. ^ Oh ! c'est bien différent; il y a entre moi et Bertrand des choses qui le rendront prudent, -r Cela n'a pas sauvé votre fils de ses violences, reprit Caroline, ^ Ce n'est pas Bertrand qui a fait le ooup ; il ne l'a pas commandé non plus. Je ne vous demande qu'une chose, sœur Angélique, à vous qui êtes si bonne et si charitable pour les pauvres gens. Est-il vrai que votre bonheur dépend de ce que ce llonsieur rejoigne la bande de Bertrand et voie le prisonnier? Caroline hésita encore, puis elle répondit en baissant les yeux : — Je ne puis m'opposer à la volonté de mon frère, et, s'il veut absolument voir M. Henri... — Oui, ma sœur, je le veux. Songez aussi que Henri est livré sans défense à des hommes qui peuven lui faire payer de la vie le courage qu'il a montré conjtre eux. C'est lui aussi qu'il s'agit de sauver. — Sauvez-le donc, mon frère, et

Îue Dieu vous protège! — Quand ppuvons-nous partir? reprit uizz«. — Le plus tôt sera le mieux, repartit Bruno, le temps d'é* veillet Mathieu et de le faire lever. ^ Écoutez, dit une voix yefv^t du grand Ut qui occupait le coin d^ la vaste sali9

Lnizzi et sa sœi^r s*iei| approchèrent et virent Japqnes qui s'était assis sur son séant .

— Écoutez, continna-t-il, je veux bien laisser partir mon père et mon fils, puisqu'il s'agit de l'honneur de la sœur Angéliquef Quand ma pauvre petite nlle qui dort ici à côté a manqué mourir de la petite vérole, la sœur Angélique est venue chez nous sans craindre la contagion ; elle a passé les nuits et les jours près du Ht de mon enfant, et Ta sauvée. Pour la vie de celle-là qu'elle m*a gardée, je peux bien risquer la vie d'un autre ; Mathieu vous suivra donc. Quant à vous, mon père, voi;s savez ce que vous fixités, et je n'ai rien à dire contre votre volonté. Mais il me faut votre parole d'honneur, Monsieur, que vous ne profiterez de ce que VQus allez voir que pour vou^-mème. H faut que vous me juriez devant Dieu que vous ne dire^ à personne la retraite de Bertrand, et que, si les chefs des troupes qui opcupent le pays appreQaient que vous avez pénétré jusqu'à l'endroit où se cachent les chouans, vous ne leur donnerez pas de renseignements qui pourraient lei$ y conduire. — Je vous donne cette parole, reprit le baron, quoi(jue je m'étonne que vous mé la demandiez, vous qui avez été 1^ victime de ces misérables. — C'est un compte à régler entre Bertrand et moi, dit Jacques. C'est du sapg qu'il me redoit et que je ne veui pas qu'il paye à d'autres. Maintenant, allez faire vos affaires; je ferai les miennes quand il en sera temps.

Un moment après, le petit Mathieu était prêt. Il fut convenii que Caroline attendrait chez Bertrand le retour de Luizzi, {.e baron partit, accompagné du jeune gars et du vieil aveugle. Tant que dura la nuit, qui était sur le point de finir, leur marche fut silencieuse. C'étaient toujours des chemins creux et effondrés qu'il (allait longer en suivant partout des haies épaisses. Dès qup le jour commença à poindre, ils rencontrèrent des paysans qui s'en allaient travailler la terre ; puis le mouvemept devint plus actif, et ils virent fes chepains se couvrir des étroites charrettes du pays avec leurs immenses attelages qui consistaient pour le moins en (rois paires de bœufs et quatre chevaux retenus par des traits d'une ijinmense longueur. D'une part, le déplorable état des routes nécessite l'emploi de ces forces considérables pour transporter les moindres charges et arracher les chariots aux fondrières dans lesquelles ils s'embourbent; d'une autre part, les paysans font une affaire de vanité de la quantité de chevaux et de bœufs qu'ils peuvent atteler à un seul chariot pour porter quelques sacs de blé à un marché. Luizzi, occupé de Fimportance dq la mission qu'il s'était donnée, regardait tout cela sans y faire véritablement attention ; U ne remarquait pas non plus l'aspect étrange des paysans qui condui-

Baient ces voitures, enveloppés dans leur cape de peau de chô^vre, la tète coiffée d'un large bonnet ronge d'où s'échappaient leurs longs cheveux plats, leurs pieds nus dans leurs sabots et les jambes nues dans des guêtres de cuir qui se joignaient mal, avec une calotte courte ouverte sur le côté extérieur des genoux. L'espèce de chant doux et monotone qui accompagne presque toujours la marche de ces paysans ne le distrayait point de ses réflexions ; cependant il fut frappé de la manière dont on parlait au père Bruno toutes les fois qu'on le rencontrait.

« — Hél comment va*t-on chez vous? Jacques en a-t-il pour longtemps de son épaule? la blessure est-elle grave?» lui disail-on à tout moment.^

L'événement arrivé à la chaumière depuis trois ou quatre heures à peine était déjà connu de tout le monde ; chacun s'en informait avec intérêt, mais personne ne faisait la plus simple observation de blâme ou de louange sur la conduite de Jacques ni sur celle des chouans. Cependant Luizzi témoigna sa surprise à Bruno de ce que la nouvelle de la blessure de son fils se fût si rapidement propagée.

— Cela n'a rien d'extraordinaire, répondit le bonhomme; la moitié des gars que nous venons de rencontrer étaient peut-être de la bande. A présent qu'ils ont fait leur coup, il sont rentrés dans les cioseries, et les gendarmes y pourront aller sans se douter de rien. — Je ne comprends pas cela, dit Luizzi. — C'est pourtant bien facile. On sait combien il y a de chapeaux et de têtes blanches (d'hommes et de femmes) par maison. Que les gendarmes arrivent à l'heure du dîner, par exemple : ils demandent le compte des gens, il faut leur déclarer ceux qui sont aux terres et ceux qui sont au marché, et, s'il en manque, ils en prennent note. Mais comme les gars, lorsque le jour reparait, sont là ou à l'ouvrage, il n'y a pas moyen de savoir ceux qui font partie des bandes. C'est si vrai que souvent on demande des renseignements sur un mauvais coup précisément à ceux qui l'on fait. Pour que l'on pût découvrir les gueux qui font de la fausse chouannerie, il faudrait tomber tout d'un coup dans les maisons au milieu de la nuit, et il ne fait pas bon pour les gendarmes de se promener la nuit dans nos chemins. ^ Alors, dit Luizzi, nous trouverons Bertrand chez lui ? -^ Oh I non pas ; il est connu, lui ! et s'il va quelquefois dans la maison, ce n'est plus qu'après le soleil couché. Nous le trouverons à la Grande-Lande avec quatre ou cinq autres qui sont forcés de se cacher pour la même raison. — Ainsi, reprit le baron, nous avons rencontré quelques-uns des hommes qui ont attaqué cette nuit votre maison? — Mieux que ça, dit Bruno, je parierais oue

nons avons parlé à celui qui a tiré le coup de fusil... vous savez ce petit trapu qui in*a dit : Faut espérer que ça ne sera rien. — Ce n'est pas lui, grand-père, dit le petit Matbieu; je sais qtii, moi. —Et l'as-tu dit à ton père? reprit Bruno, sans s*étonner du secret qu'avait gardé Venfant. — Je le dirai d'abord avec mon sabot au gars Louis, le fils à Petitbomme, la première fois que je le ren* contrerai au pâturage.— Ah 1 c'est Petitbomme? dit le vieillard froidement; il y a longtemps que Jacques aurait dû s*en méfier. Mais toi,.petiot, prends garde au gars Louis, il a deux ans de plus que toi ; tape-le sur rœil, c'est un bon endroit.— Soyez tranquille, grandpère, ce ne sera pas la première fois qu*il portera de mes marques» Et, sans s'inquiéter davantage de ce qui pourrait arriver de la querelle de son petit-fils, Bruno s'arrêta et sembla flairer autour de lui.

— Nous devons être tout près de la Grande-Lande, dit-il. — Oui, grand-père, répondit Mathieu.— Alors; cherche à gauche un petit sentier dans les genêts ; Bertrand doit être au trou du Vieux* Pont.

L'enfant eut bientôt trouvé le sentier, et Luizzi, qui voyait s'étendre devant lui une lande de plus d'une lieue de diamètre, demanda s^le chemin à parcourir était encore bien long.

— Nous allons au milieu de la lande à peu près repondit Bruno. — Comment! repartit le baron, les chouans se cachent dans un endroit si découvert? — Regardez : vous verrez en face de vous, un peu à gauche, une petite éminence. C'est au pied de ce petit monticule qu'est le vieux pont. Une sentinelle, placée au sommet et cachée dans les genêts, domine facilement toute la lande. Au moment où je vous parle , Bertrand sait que trois personnes y ont mis le pied et s'avancent vers sa retraite. 11 nous attend, parce que nous ne sommes que trois ; mais, si on lui eût signalé un corps de troupes, il serait déjà en route pour s'enfuir du côté opposé. — Mais s'il s'en présentait de plusieurs côtés à la fois? — Quand elles viendraient de dix côtés, peu lui importerait. Il y a vingt sentiers inaperçus qui sortent de la lande ; les gars se disperseraient et fileraient a travers les soldats comm^ un lièvre entre deux chasseurs. Il n'y a jamais eu qu'un moyen de faire la guerre aux chouans. — Et lequel? — C'est de prendre leurs femmes et leurs enfants, et de les emmener tranquillement à la ville sans leur faire de mal. Abl comme les pauvres diables se lasseraient rite s'ils n'avaient ni gîte ni lit! Ce serait l'afi'aire de huit jours. Ils rapporteraient au galop leurs fusils et leurs munitions pour ravoir leurs familles, et, une fois désarmés, il faudrait bien qu'ils se tinssent tranquilles.

258 LBS MfiMOIRBS DU DIABLE.

Le père Bruno s'arrêta tout à coup, puis reprit :

— Écouter f ateas-votts entendu de hôuhouf on entoie qtielqu'un pour nous reconnaître.

Ils continuèrent à marcher, et LUi22i remarqua que cette lande, qui au premier aspect lui avait semblé si Unie, était traversée en tous sens par de profondes ttatichées ou des ravins creusés par les pluies, et coupée de distance en distance de champs de genêts qui n'a'^aient pas moins de cinq ou six pieds de bauteui*. Au moment où ils sortaient de ces épais fourres, ils aperçureiit Bertrand debout devant eux, qui leur cria :

— Ofi àlle^-Vous cotnrae çaf — Notis allons où nous sommes arrivés, dit Bruno; car c'est toi que nous cherchions. — f^uisque Vous m'avez trouvé, dites-moi ce que vous me voulez. — Ce Monsieur va te l'expliquer, car c'est lui que ça regarde. — Diable I fit Bertrand, est-ce qu'il n'en a pas assez d'avoir manqué aller au fond de la mare, comme ça lui serait arrivé sans l'intervention de la sœur Augélique? — C'est en son nom que Je viens encore, fit Luizzi. — Pour sauver l'officier ? dit Bertrand d'un ton sombre. — Pour le sauver. — Que la sœur Angélique se mêle de ses affaires ! repartit Bertrand avec emportement. Du reste, tant pis pour voua de vous être mêlé de tout ça! tant pis pour toi, Bruno, de t'en être mêlé aussi 1 tu as fait une faute, tu as enseigné à un étranger le chemin du Vieux-Pont ; c'est une trahison, ça, et tu sais ce que ça se paye ! — Le motif qui amène ici ce Monsieur, f epartit tranquillement Bruno, ne regarde pas la chouannerie ; ça intéresse la sœur Angélique toute seule. Expliquez-lui ça, Monsieur, et faites votre affaire.

Luizzi allait parler, quand Bertrand reprit la parole en disant ;

— Puisque vous avez voulu voir le troU du Vieux-Pont, dit Bertrand, il faut y venir tout à fait à présent ; et puisque vous êtes si curieux, je vais vous montrer un chemin que vous ne connaissez ni les uns ni les autres.

Aussitôt, Bertrand se mit en marche en prenant une espèce de fossé à moitié plein d'eaU. Comme Luizzi hésitait à le suivre, Bruno lui dit tout bas :

— 11 ne s'agit point de reculer maintenant. Il doit y avoir des

gars à droite et à gauche de nous, et peut-être derrière, qui vous

saleraient les reias d'une balle, si vous faisiez mine de broncher.

. Luizzi se mit à marcher, et, au bout de dix minutes ils arrivèrent

dans le creux d'un ravin dont les deux bords avaient été joints autrefois pat un pont à deux arches; Tune d'elles était encore entière et sous laquelle huit ou dix hommes étaient assemblés autour d'un feu quils y avaient allumé; Ils regardèrent à peine Bruno

LES MEMOIRES DU DIABLE. n9

et ton pelif «'iBs ; nnis ils tournèrent autour de Luiszi mi nuurniE* rant entre eux :

-— C'est Tespion âe cette nuit.

Cette dénomination parut de mauvais augure à Luizzi. Mais* comme il ne s'était pas décidé à la démarche (}u*il avait faite san» prévoir qu'il pouvait courir quelque danger, il parut ne pas s'apercevoir des mauvaises dispositions des chouans. Toutefois , ii remarqua que le petit Mathieu s'approcha d'un des chouans qui se tenaient à l'écart, et lui dit d'un ton jovial :

•-^ Bonjour, père Petithomme, comment va le gars Louis? — Ça va comme ça peut, dit le chouan. -^ Tu es donc là, Petithomme? dit Bruno d'un ton amical. -^ Oui, père Bruno. Et ça va bien, j'es* père, chez vous ? — Pas mal, pas mal.

Ni l'enfant ni le vieillard ne montrèrent la moindre émotion, en parlant l'un à l'assassin de son père, l'autre à l'assassin de son fiU^ D'un autre côté, Luiz2i ne vit rien qui lui annonçât que le lieutenant eût été porté en ce lieu, et il attendit que Bertrand rinterro-* geât. Celui-ci s'assit sur une grosse pierre, s'accouda, sur ses ge« noux, et lui dit en se penchant Vers le feu :

•^ Que demandez-votts ? ^ Ce que je crains bien, dit Luizzi» que vous ne puissiez plus m'accorder : je voudrais voir votre prisonnier» — Qu'est-ce que vous voulez lui dire ?— C'est un secret entre lui et moi.

Bertrand releva la tète, et examina Luizzi d'un air surpris ; puis il reprit sa position en étendant les tnains vers le feu, et cria à l'un de ses gens :

— Va chercher le blessé 1

Un moment après, Henri parut, et Luizzi t)Ut Texaminer à sf« aise. Cétait un homme de vingt-cinq ans à peine, de formes herculéennes, la tête petite, le front déprimé, et qui devait être rose sous sa barbe noire, quand la maladie ne Tavait pas atteint.

— Vous pouvez causer ensemble, dit le chouan. Ne vous gènei pas. Nous vous laisserons le temps. — Êies-vous venu ici, Monsieur, dit Henri, pour traiter de "ma liberté? — Non, reprit le baron ; je viens au nom de la personne qui vous a reconnu chez Jacques. ^- De mademoiselle Caroline, qu'on appelle la sœur Angélique, et qui a deux noms de baptême faute d'un nom de famille^ dit brutalement Henri; qu'est-ce qu'elle me veut? — Rien, Monsieur ,Mit Luizzi révolté de ceUe grossièreté ; mais j'ai droit d'attendre de vous une explication.

Le militaire regarda autour de lui d*un air insouciant, et répliqua :

— Une explication ici I L'endroit n'est pas commode, j'ai le bras

droit en écharpe, mais c'est égal. Si ces paysans ont deax mauvaises lattes bien aiguisées à nous prêter, je suis votre homme. — Vous ne me supposez pas le mauvais goût, Je pense, reprit Luizzi de son grand ton de gentilhomme, d*ôtre venu vous demander une pareille explication ici et dans Tétat où vous êtes ? — En ce cas, je n*en ai pas d'autre à vous donner, reprit Henri en lui tournant le dos.

Luizzi resta tout abasourdi de surprise en voyant le ton et les manières de ce monsieur que, d'après ses lettres, il s'était figuré un beau et mélancolique jeune homme. Il ne trouva rien à dire d'abord à la brutale réponse d'Henri, et peut-être Teût-il laissé s'éloigner, si celui-ci ne se fût retourné et né lui eût dit d'un ton insultant :

— Mais j'y pense, je voudrais bien que vous me fissiez le plaisir de me dire de quel droit vous venez vous mêler de mes affaires ? — - C'est que vos affaires sont les miennes. Monsieur, dit le baron avec hauteur; c'est que je suis le baron de Luizzi, et que Caroline est ma sœur.

A cette révélation Henri sembla pétrifié, et, quand Luizzi ajouta : « Je sais tout. Monsieur I » le lieutenant se laissa emporter à d'effroyables jurements.

— Eh bien 1 s'écria4-il, que vous sachiez tout, c'est bon ; allez me dénoncer à mes chefs, faites-moi casser en tête du régiment. Après tout, ça m'est égal ; d'ailleurs voilà des gueux qui depuis hier me promettent de m'achever. A leur aise maintenant, j'aime autant que ça finisse tout de suite.

Luizzi se figura qu'un délire de fièvre occasionné par la blessure exaltait la tête de ce jeune homme. Flatté d'ailleurs de l'impression qu'avait faite la simple énonciation de son nom, il reprit plus doucement :

— Écoutez, Monsieur, je crois l'autorité militaire fort peu curieuse de punir une faute comme la vôtre, surtout quanti elle peut se réparer. — £h I comment diable voulez- vous que je la répare avec douze cents francs d'appointements ? répondit Henri en haussant les épaules.

Luizzi, qui s'était fait une idée chevaleresque de la mission qu'il venait remplir et qui ne renonçait pas à atteindre le but qu'il s'était proposé, écouta à peine cette singulière réponse, la rejeta toujours sur le compte de la fièvre, et repartit vivemeni \

— Votre manque de fortune. Monsieur, ne saurait être un oDstacle ; la fortune .personnelle de ma sœur est peu de chose à la vérité, mais je puis l'accroître à tel point qu'elle satisfera à toutes les exigences d'une position honorable.

L*épaisse intelligence du sous-lieutenant sembla s*éveiller lentement, et, comme un homme qui cherche à comprendre ce qu'on Teut lui dire, il regarda Luizzi et lui dit en balbutiant :

— Caroline était déjà un assez bon parti... Tant mieux pour elle si vous la faites plus riche... Il est possible que j'eusse mieux fait de Tépouser... si je n'avais pas écouté... — D'indignes calomnies, dit Luizzi. — Je ne dis pas que mademoiselle Caroline ait jamais rien fait de répréhensible, répondit Henri en grommelant entre ses dents. — Mais vous Tavez cru peut-être un mojnent, et ce moment a suffi pour détruire à jamais son bonheur, et aussi le vôtre sans doute. Mais il en est temps encore. Monsieur; elle n'a pas prononcé ses vœux, elle vous aime toujours, et, si vous êtes enfin désabusé, prouvez-le-moi en acceptant sa main.

Pour faire cette proposition, Luizzi s'était posé d'une façon tout héroïque, en se campant sur la hanche, la main tendue vers Henri. 11 avait parlé d'un ton théâtral auquel il ne manquait absolument qu'un manteau espagnol et une rapière pour être du meilleur dramatique, et il continua de même en voyant l'air ébouriffé de Henri.

— Je suis venu loyalement à vous. Monsieur. Répondez-moi de même : Êtes-vous libre? — Libre de me marier? dit Henri. Oui, si je deviens libre de partir d'ici. — En ce cas, que dirai-je à Caroline? — Ma foi ! que je suis tout prêt à l'épouser, dit encore Henri dont les yeux attestaient une étrange surprise et une espèce d'égarement. — Merci pour elle, mon frère, reprit le baron, toujours monté sur son dada chevaleresque.

Puis, s'adoucissant jusqu'au ton paternel, par une habile transition il reprit :

— Qui donc avait pu vous égarer au point d'écrire à Caroline un billet pareil à celui-ci?

Henri prit le billet et le lut. 11 resta silencieux et comme plongé dans de profondes réflexions.

— Je sais, dit Luizzi qui était en train de phrases, je sais que l'amour, qui souvent se refuse à l'évidence, croit aussi au crime sur les plus légers soupçons. Mais vous pouvez me dire quel a été l'auteur des calomnies? •— Oh! dit Henri, les yeux toujours fixés sur le billet, je ne puis ni ne dois nommer une personne... — Je vous comprends, dit Luizzi ; mais je crains que cette Juliette...

Henri tressaillit; mais il répondit presque aussitôt :

— Non, sur l'honneur, jamais Juliette ne m'a dit un mot contre la bonne réputation de Caroline. — Ce serait donc?... •— Ne cherchez pas, monsieur de Luizzi; vous ne connaissez pas ceux qui m'ont trompé. — Comme vous roudrez. Je respecte votre scru-

pale. Mais ce qai maintenant doit nous occuper, c'est de trouver les moyens de vous délivrer. Laissez-moi me charger de cette négociation, ajouta le baron d'un air ravi de sa supériorité ; je ferai entendre raison à ces gens-là. — Essayez, dit Henri ; mais soyez assev bon pour me confier cette correspondance. — Vous y retrouverez tout à fait votre cœur, repartit Luizzi d'un ton charmant

Et il remit le paquet de lettres à Henri, qui se prit à les lire avec une attention qui fit sourire Luizzi. Aussitôt le baron s'avança vers Bertrand.

— Enfin c'est fini, lui dit le chouan. Bruno vient de m'expliquer l'affaire ; il parait que la religieuse est votre propre sœur. Tant mieux pour vous, car c'est une sainte femme. Puisque vous n'avez plus rien à faire ici, partez : le plus tôt sera le mieux. — C'est que je ne puis partir seul, car Bruno ne vous a pas tout dit. Je suis. le frère de la sœur Angélique^ comme vous l'appelez; mais cet officier était son fiancé depuis longtemps ; des malheurs les ont séparés, et aujourd'hui qu'ils se sont retrouvés, je veux assurer leur bonheur en les mariant. — - Marier une religieuse ! dit un des chouans. — ^ Elle n'a pas prononcé ses vœux, repartit Luizzi.

Un sourd murmure courut parmi tous ces hommes.

** Taisez-vous t cria Bertrand, ça n'est pas notre affaire! et pour vous le prouver, Monsieur, dit-il à Luizzi, je vous dirai tout bonnement que l'officier et la religieuse pourront se marier tant qu'ils voudront quand on nous aura remis Georges en échange de notre prisonnier* -^ Vous ne voulez donc pas me le rendre?

Bertrand regarda Luizzi d'un air tout ébahi.

— Et pourquoi voulez-vous que je vous le rende? — U y va de 'honneur d'une femme, du bonheur de celle que que vous appelez

une sainte. — Jolie sainte, dit Bertrand, qui a des galants idans la Ligne ! — Vous oubliez à qui vous parlez 1 dit Luizzi. — Vous l'oubliez vous-même I s'écria Bertrand en s'avançant vers le baron, la crosse de son fusil en l'air. Est-ce que je vous connais, moi ? J6 vous ai laissé approcher quand j'aurais pu vous faire détaler à coups de fusil, je vous ai permis de parler à cet officier parce que le père Bruno vous accompagnait et que j'ai causé un malheur à son fils ; mais est-ce que je vous dois quelque chose, à vous? Décampez donc, je vous le conseille; éloignez-vous pendant que j'ai encore la bonne volonté de vous laisser partir* et ne me fatiguez pas de'vos airs de monsieur de Paris, entendezvous ? ^

Probablement Luizzi allait faire quelque sotte réplique, lorsque Bruno prit la parole.

— Voyons, Bertrand, nç sois pas méchant ; il araisûn« e% mon-*

sîôttt. — Ne te fliêle pas de çâ, Bruno, dit tiërtrand ; tu ne t*en és déjà que trop mêlé, — Et je m'en mêlerai tant que je voudrai entends-tu, Bertrand? repartit l*aveugle d'un ton irrité. Penses-tii me faire peur avec ta grosse voix? je l'ai entendue ireriibler et prier, Bertrand ! — Tais-toi, dit le chouan en tournant son farouche regard vers Taveugle, tais4oil tu rattireras quelque malheur — Et si je ne veux pas me ta|Fe, et si je veux dh-e ce que tu as fait! Bertrand, ne me force pas à parler... — Je fen empêcherai bien reprit le chouan en armant son fasil. ^ Ne toucher pas le bonhomme, s'écrièrent les autres chouans; c'est assez de Jacques

Le chef s'avança en relevant son fusiï avec colère, et Bruno lui dit d'un ton impératif :

— Viens Ici, Bertrand, viens Ici; Bertrand obéit et suivit le vieillard à quelques pas de Luizzi Lea

chouans se retirèrent en dehors de Tarche du pont ; mais l'éliiose de la voûte servant de conducteur aux paroles de Bruno 'le baron put les entendre comme s'il eût été à côté de l'aveugle. M disait à Bertrand :

— As-tu oublié l'attaque d'Andouillé? as-tu oublié que Balatru notre chef, y fut tué d'une balle entre les deux épaules, quoiqu'il marchât le premier devant nous? Il n'y a que moi, qui étais à côté de toi, qui sache qui, a tiré cette balle. Veux-tu que je le dise tout haut? — Balatru nous trahissait, dit Êertrand en baissant la tête

— Td étais l'amant de la femme à Balatru et tu l'as énousée, voilà

rispait chefs,

pas; si tu me demandes Jamais la vie ou la mort d'un homme ie le sauverai ou le le tuerai à ton plaisir. » — Est-ce que tu me demandes la vie de cet officier? — Ça d'abord, puis autre chose C'est Petilhomme qui a tiré sur Jacques.— Qui te l'a dit? — Est-ce aue ce n'est pas lui? Mathieu l'a vu. -« Oui, c'est lui. — Je ne veux . pas quil puisse recommencer. Tu sais qu*il a dû épouser Marianne; il a tenté celte nuit de faire co que tu as fait autrefois et

— C'est bon, dit Bertrand, je t'en réponds. D*ailleurs, c^esl un failli gars dont je me méfié; c'est la moindre des choses... Mais dout l'officier, je ne le peux pas. — Tu le peux, si tu le veux...

Comme ils allaient continuer, on entendit un petit bruitau sommet du ravin, et un chouan descendit en se laissam glisser à travers les ronces et en disant à voix basse :

— Hé! les garsl voilà les culottes rouges I — Où ça? fit Bertrand.— A la lisière du grand bois. — C'est bon, répondit le chef" tenez-vous en repos, et remontez là-haut. Puis, se tournant vers

Bnmo, il reprit : — Comment yeax-ta que je fasse pour proposer cela aox aatres?

n n'avait pas achevé qa'on second chouan parut.

— Hélles gars 1 voilà les culottes rouges I — Dequelcôtét—Vers la grande mare. — Remonte, et qu'on attende, reprit Bertrand.

A cette nouvelle, Henri s'était levé pour s'approcher du baron; mais celui-ci lui avait fait signe de ne^pas interrompre l'entretien des deux paysans. En ce moment, Bruno disait à Bertrand :

— Voilà une bonne occasion ; renvoie tes hommes et laisse ici l'officier avec nous. — Je vais voir si c'est possible, dit Bertrand d'une voix tranquille.

Aussitôt il s'éloigna de quelques pas en jetant un regard de menace sur le vieillard. Luizzi s'approcha de Henri qui lui dit :

— Voilà un secours qui nous arrive fort à propos... —J'en doute, dit Luizzi. Puis il s'approcha de Bruno et lui glissa tout bas ces mots : Prenez garde, j'ai peur de quelque trahison.

Presque aussitôt Bertrand reparut : il semblait violemment agité.

— Nous sommes vendus, dit-il, ils sont plus de trois cents venant de tous les coins.

Les chouans se rapprochèrent de Bertrand, et le mot : vendus ' vendus! circula parmi ces douze ou quinze hommes réunis.

— Vendus et perdus! dit Bertrand; ils s'avancent en faisant le cercle et en fouillant la lande comme des rabatteurs de gibier. — C'est le père Bruno qui nous a dénoncés, cria le chouan Petithomme, pendant que Bertrand regardait quel effet produirait cette accusation. — Si je vous avais dénoncés, dit Bruno en haussant les épaules, est-ce que je serais au milieu de vous? — Il a raison! il a raison! — Mais vous me semblez bien vite démontés, vous autres, reprit Bruno; comment! vous ne pouvez pas vous échapper et glisser entre une centaine de soldats? Est-ce que vous ne connaissez pas le sentier du... — Je connais tous les sentiers, dit Bertrand en interrompant Bruno ; mais, à la manière dont ils s'y prennent, nous serons bien heureux s'il n'y en a pas trois ou quatre d'entre nous arrêtés ou tués. Pourtant, il y a un moyen de tout sauver sans qu'aucun de nous coure le moindre risque. — Voyons... — Le voici, reprit Bertrand en s'adressant à Henri ; vous connaissez le terrier où vous avez été enfermé, il peut tous nous contenir et nous pouvons nous y cacher. Vous laisserez approcher les soldats jusqu'ici, et quand ils arriveront, vous leur déclarerez qu'il y a plus de deux heures que nous avons quitté la lande. Les recherches cesseront de ce côté, et nous, nous resterons ici tranquilles comme des poissons dans Teau. — Soity dit Bruno, je te le promets. — Et moi aussi, ajouta le baron. — Mais moi, je ne peux pas

m'engager à trahir les miens, dit Henri. — Vous, dit Bertrand, ça ne m'embarrasse pas, et jeyoas réponds que vous ne parlerez pas. — Que veux-tu donc faire? dit Bruno. — Il nous suivra de bonne volonté et il ne criera pas quand nous le tiendrons, ou bien il restera ici et ça fera un cadavre de plus dans la lande. — N'oublie pas que je t'ai demandé la liberté de cet oflacierî dit Bruno. — Pour qu'il nous livre, repartit Bertrand. — Sauvez-vous, Henri, reprit le baron, et jurez.sur Thonneur de ne pas révéler le lieu de leur retraite.— Cela m'est impossible, répondit Henri. — En ce cas, dit Bertrand en tirant son couteau de chasse, marchez devant' et ne bronchez pas. — Vous pouvez me tuer, dit Henri, car je ne ferai pas un pas. — Va comme il est dit, fit Bertrand en se reculant comme pour asséner un coup plus sûr à Henri. — Si vous commettez un tel crime, s'écria Luizzi, je retire ma parole. — Eh bien! ça sera pour vous comme pour lui. — Ils se resserrent et se rapprochent! murmura une voix partie du haut du pont. — Voyons, décidez-vous, cria Bertrand. — Un moment, dit Luizzi. Vous oubliez une chose : c'est que, si nous restons seuls ici, les militaires qui vont venir et qui ne nous connaissent pas ne croiront point à nos assertions et n'en continueront pas moins leurs recherches...

— C'est juste, ditK)n de toutes parts. — Tandis que si un de leurs officiers, continua Luizzi, leur certifie que vous êtes partis depuis longtemps, ils n'en douteront pas. — C'est encore juste, repartit Bertrand, mais il faut qu'il le veuille. — Consentez, Henri^ dit le baron. — Les voilà qui viennent ! cria un chouan qui descendit du monticule où il était en sentinelle, —'Voyons, dit Bertrand, qui jeta brusquement son fusil en bandoulière pour pouvoir se mieux servir de son couteau de chasse : une fois, deux fois, voulez-vous jurer de dire que nous sommes partis depuis le matin?

Henri hésita encore.

^ Ma foi, Unt pis pour lui! dit Bruno en haussant les épaules.

— Vous ne le voulez pas? reprit Bertrand; alors, bonjour. D leva son couteau de chasse. Henri pâlit et recula.

— Je vous jure sur l'honneur, dit-il d'une voix altérée, de me taire sur ce que vous avez fait. — Ce n'est pas cela, dit Bertrand ; il faut dire (fue nous sommes partis depuis longtemps. Allons, ne faites pas tant de façons I votre peau est devenue trop blanche depuis un moment pour que vous n'y teniez pas.— Ils arrivent... ils arrivent! murmura une voix dans les broussailles. ~ Allons, flnissoas! dit Bertrand en levant son couteau. — Eh bien! fit Henri, je vous donne ma parole de militaire de déclarer ceque vous voulez. — Soit, repartit Bertrand.

Luizzi fut charmé delà résolution de Henri, quoiqu'elle lui parût

S06 LB8 MËMOtRËB ftU DIABLB.

trop tardive ; il pensa qu'il éât de ces occasions où il est ttiatadroft de laisser approcher le danger d'assez près pour montrer qu^on en a peur.

^ Songez, dit Bertrand, qne lés Bruno nous répondront de vons et qu'ils y passeront toîis, hommes et femmes, si nous sommes trahis. •— C'est hont c'est honi dit Bruno; penseÉ k tous, le reste nous regarde.

Bertrand ût signe aux siens de le suivre. Il marcha quelque éCmps dans le ravin du côté par lequel on avait amené Henri, puis il disparut avec ses gens dans les hroussailles ; mais, avant qu'ilâ se fussent éloignés, Luizti vit Bertrand désigner Bruno au chouan Petithomme. 11 fit part de sa remarque au vieillard, qui âembla méditer an moment sur ce qu'il venait d'apprendre.

^ Diable.... diable I faisait-il en secouant la tête. --* C'est votre faute aussi, grand-père, dit Mathieu avec colère t pourquoi allez* voua dire à Bertrand que nous savons que c'est Petithomme qui a tiré sur mon père? >~ Tu as raison, petiot, j'ai eu tort. Mais je ue puis croire que Bertrand ose faire tin coup comme (a. ^ Vous lui Avéa fait un cruel reproche, dit Luiz2i à voix basse, et.... — Tous l'avet entendu? reprit de même Bruno.

Lttiaii fit un signe de tète afflrmatif. Bruno sembla hésiter un Bdoment, puis il dit asset haut :

«^ Nous avons un meilleur moyen de sauver lefi gars que de rester ici : c'est d'aller au-devant des soldats et de les empêcher d'approcher, en leur disant que toute la bande est partie. — Vous avez raison, reprit Henri ; allons vite et prenons le chemin le plus court.

Aussitôt ils quittèrent le ravin et entrèrent dans un sentier bordé des deux Côtés de hauts genêts. lis marchèrent d'abord rapidement, mais Bruno s'arrêta tout à coup et parut écouter. Ils n'entendirent que les cris lointains des soldats (jui s'avertissaient les uns les autres de l'endroit où ils se trouvaient. Bruno reprit sa marche, mais au bout de cinquante pas il s'arrêta encore.

^ Nous sommes suivis, c'est sûr. Mathieu, n'as-iu rien entendu? — C'est vrai, dit Mathieu, â gauche dans les genêts, j'y vas. — Reste ici, petiot, dit le vieil aveugle.

Mais l'enfant ne Técouta pas et s'enfonça intrépidement dans le fourré. Luizzi et Henri suivirent sa marche des yeux au mouvement qu'il imprimait aux genêts quMl agitait en avançant. Â trente pas à peine de l'endroit où ils étaient restés, ce mouvement devint tout à coup plus vif, comme s'il y avait eu une lutte. Il recommença, en s'éloignant, comme si Mathieu eût repris sa course, puis il disparut tout à coup.

LES MEMOIRES DU DIABLE/ i»1

— Petiot I Mathieu! reste ici, enragé 1 criait le Tieiilar^ en se démenant. ^

Point de réponse. Un effroi singulier s'empara de Luizzi, qtii s'avança vers l'endroit où avait disparu Fenfant* Henri le suivit et l'arrêta à dix ou douze pas de Bruno , qui continuait à appeler Mathieu.

— Ce petit garçon est au diahle, dit le lieutenant; vous avec bien vu les genêts continuer à s'agiter dans la direction qu'il a prise. ,

Comme Luizzi allait faire part à Henri de ses craintes, ils entendirent un coup sourd et un cri affreux. Ils se retournèrent. Le père Bruno était encore debout , se dressant sur la pointe des pieds, les bras étendus; son visage se tordait dans d'horribles convulsions; ils couru«ent vers lui; mais, avant qu'ils fussent ar* rivés, le vieillard s'abattit la face contre terre, les bras en avant« et ils virent qu'un coup épouvantable, frappé par derrière, lui avait brisé le crâne. Henri et Luizzi se regardèrent d'un commun mod^ vement d'épouvante, puis ils portèrent autour d'eux un regard effaré. Tout était tranquille, rien ne bougeait, et ils n'entendirent que les appels incessants des soldats qui se rapprocbaient de plus en plus. Il s'en fallait que Luizzi fût un lâche, et Henri passait pour un brave soldat ; mais la pâleur livide répandue sur leurs visages montrait cependant la profonde terreur dont ils étaient saisis. Luizzi essaya d'articuler quelques paroles; mais ses Idvres s'agitèrent vainement, la voix lui resta dans la gorge comme refoulée par un poids invincible. Ils étaient en face l'un de l'autre, immobiles, glacés* tJn léger bruit se fit entendre. Ils se retournèrent soudainement et s'appuyèrent dos à dos l'un contre l'autre^ comme pour faire face au danger qui pouvait les menacer. Ils restèrent ainsi près d'une minute, et ce ne fut qu'au bout de ce temps qu'ils s'aperçurent que le bruit venait des dernières convulsions de Bruno qui s'agitait dans les étreintes de l'agonie. Un même mouvement de pitié les fit se baisser pour lui porter secours ; un môme mouvement de terreur les fit se redresser pour regarder autour d'eux. Rien ne bougeait, et ils se serrèrent encore plus près l'un conti'e l'autre. Cependant cet effroi immobile sembla se rompre tout à coup, et, après les avoir tenus comme anéantis, il s'échappa en cris et en mouvements désordonnés. Luizzi tira son mouchoir, et, l'agitant au-dessus des genêts, il se mit à crier d'une voix per* çante, mais épouvantée :

— Par icil par ici 1 par ici!

Et presque aussitêt Henri se mit â pousser les mêmes cris. L'agitation de leur effroi fut peut-être plus puissante que son immob>-

lité ; car ils élevaient encore leurs moachoirs et criaient encore que déjà ils étaient entourés de soldats. Luizzi raconta alors à un capitaine les tristes événements dont il avait été témoin. Pendant son récit, des soldats apportèrent le corps du petit Matbieu. L'empreinte de doigts fortement enfoncés autour du cou du malheureux enfant prouva qu'il avait été saisi à la gorge et étranglé par une main d*une force effrayante. Les cris de Luizzi et d'Henri, en appelant un grand nombre de soldats au point où gisait le corps de Bruno, avaient rompu le cercle qui se resserrait lentement autour des ruines du vieux pont, et l'on fût forcé de reconnaître que les chouans avaient proûté du désordre excité par un si atroce attentat pour se glisser de ce côté et se jeter hors de la lande ; car on n'en trouva pas un seul dans l'espèce de caverne qu'ils avaient désignée comme devant leur servir de retr^Hte, et la battue ne pat faire découvrir la trace d'aucun d'eux.

Cependant Luizzi, qui devait retrouver Caroline chez Jacques, fut choisi pour être le triste messager de la mort du père et du fîls de ce malheureux homme. Le bonheur qu'il croyait apporter à Caroline l'occupait à peine à côté du cruel devoir qu'il avait à remplir. Il s'achemina en tremblant vers la maison du fermier, tandis que Henri, auquel il donna rendez-vous à Vitré, suivait les soldats.

Le baron s'arrêta un moment à la porte de l'enclos avant d'y pénétrer. La maison était fermée, et personne ne paraissait.il se décida à entrer. Tout le monde était assemblé dans la grande salle, Jacques assis au coin du feu, sa femme agenouillée par terre et pleurant sur les genoux de son mari, les domestiques réfugiés dans les coins et se regardant avec terreur, les polits enfants pressés entre les jambes de Jacques et les bras de leur mère, et Caroline debout à côté d'eux. Quand Luizzi parut, Jacques se leva.

— Nous savons t&ut. Monsieur, lui dit?-il. ^ Qui a pu vous l'apprendre ? s'écria Luizzi. — Un ami... Petithomme, qui a passé par ici. —Petithomme 1 s'écria le baron ; mais c'est celui qui a tiré hier sur vous, c'est celui à qui j'ai vu Bertrand désigner votre père comme une victime. ^ Petithomme ! répéta Jacques en abaissant un regard terrible sur sa femme, tandis que celle-ci, se rejetant en arrière, semblait fléchir sous ce terrible regard.

Pas un mot ne fut prononcé de part ni d'autre. Jacques s'essuya le front du dos de la main, car il était inondé de larges gouttes de sueur ; puis il reprit d'une voix tranquille :

— Sœur Angélique, vous avez retrouvé votre fiancé. Épousezle, SI c'est le seul homme que vous ayez aimé. Vous n'avez plus

riea à faire ici. Adien. — Je ne voadrais pas vous abandonner au millQa de cette a£Eliction, dit Caroline.

Jaeqnesne répondit pas ; mais ses sourcils se froncèrent légèrement, et il montra à la religiease la porte de la maison d'un geste impératif. Elle sortit, a<icompagnée de son frère.

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