LA DERNIÈRE POSTE
Il était sept heures du soir lorsque Luizzi arriva à Mourt , petit village à quelques lieues de Caen et le dernier relais de poste de la route de Paris à cette capitale de la Basse-Normandie. A peine fut-il devant la porte de l'hôtel de la poste, qa'il fit appeler Tun des postillons , et lui demanda si avant la nuit close il avait le temps de se faire conduire au Taillis, propriété de M. Bigot. Celui à qui ii adressa cette question était un homme déjà vieux, maigre, qui avait laissé sur la selle de son cheval tout ce que le nature avait pu lui accorder de chair à l'endroit des cuisses et des jambes ; mais qui n'avait pas laissé de même au fond de son pichet de cidre ce que sa qualité de Normand lui avait transmis de ruse et de malice. Au lien de répondre à Luizzi directement , il appela nn garçon d'écurie et lui dit :
— Sais-tu , toi , ce qu'il y a de chemin d'ici au Taillis ? — Ma foi ! non, répondit le garçon en rentrant dans l'hôtel et en échangeant un imperceptible sourire avec le postillon. — Comment 1 s'écria le baron, vous autres gens du pays, vous
ne savez pas au juste la distance qu*il y a de votre village à on cbàteaa voisin ? — Vrai ! non , je ne sais pas , répondit le postillon ; nous antres , bons Normands , nous sommes de braves gens qui allons tont droit notre chemin ; et mon droit cbemin, à moi, c*est la grande route. Quant à ce qui se passe à droite et à gaucbe , je m'en soucie comn.e d*un verre de cidre. — Peul-étre vous vous soucierez un peu plus d^ane pièce de cent sous, reprit Luixzi, et elle vous rendra la niémoire I
Le postillon guigna Fécu d*nn air goguenard, et repartît :
•^ Hai 1 vous m'en donneriez dix fois autant que je ne pourrais pas vous dire ce que je ne sais pas. — En ce cas , repartit Luizzi, qu'on me donne des chevaux ! Probablement le postillon qui sera chargé de me conduire saura mieux sa route que vous. — Vous n'avez point de chance , reprit le Normand; pour le moment il n'y a ici ni d*autres postillons que moi ni d'autres chevaux que lés miens, et nous revenons de Caen il n'y a pas cinq minutes. — £b bien 1 donnemoi ces chevaux et demande ton chemin. — Vous croyez comme ça, dît le Normand en s'en allant, que je vais tuer mes bêtes pour une méchante poste à trente sous et quinze sons de guides? Il faudra que vous attendiez comme les autres. — Est-ce qu'il y a des voyageurs, dit le baron^ qui comme moi ne peuvent continuer leur route ? — De vrai , il y en a trois ou quatre dans la grande salle qui sont tout aussi pressés que vous, et qui attendent en jabotant les uns avec Us autre», — Puisqu'il en est ainsi, dit Luizzi, faites remiser ma voiture ; je passerai la nuit dans cette auberge, et je partirai demain au grand jour^ Il se fait déjà tard , et je n'ai pas envie d'aller patauger dans des chemins de traverse pour arriver au milieu de la nuit chez un homme que je ne connais pas.
Le postillon s'arrêta à cette dernière parole de Luizzi ; et , parlant toujours avec un sourire équivoque et avec cet œil normand qui regarde d'autant mieux qu'il fait semblant de ne pâs voir, il lui dit :
—• Vous ne connaissez pas M, Rigot? — Pas le moins du inonda. Ent-ce que vous le connaissez , mon garçon? — Que oui , que je le connais I c'est moi qu'il préfère toujours pour te ruudulra. -» Diable ! iit Luizzi. Et vous ne savez pas où usl m\i oli&loau ?
Tout Talr de ruse du bas Normand fit place aussitôt à une
iîpression de complète stupidité, et le postilloû répartit : — C'est bien simple. M. Rigot vient Ici avec ses chevaux, et Je le mène à Caen ou à^Esirées.; mais Je n'ai jamais été chez lui. — Pourtant, pour le connaître aussi bien, tuas dû le voir ailleurs que sur la gpande route , car ce n>st pas quand ta es sur ton cheval et lui dans sa voiture que vous avez pu faire connaissance. — £t les cabarets donc? dit le p)SlilIoq, C'est que M. Rigot est un brave homme qui a pitié des gens et des bêtes; il ne peut pas voir au bouclion sur la ioutesansme crier du fond de sa calèche: «Eh! Petit- Pierre, tu vas laisser un peu souffler tes chevaux , mon gar- ';oa. » Alors il descend , et ne boit pas un verre d- eau*de-vîe uu une cbopine de cidre , qu*ll ne m'en offre généreusement la moitié ; c'est un vrai bas Normand , qui a le cœur sur la Qiaio. Et tout en trinquant, nous causons. — Et de quoi eausez-Yous? dit Luizzi, charmé de prendre des renseignements positifs sur M. Rigot. — Oh I ina foi , dit le postillon, nous causons de ci et de ça , des uns et des autres ; puis je femome à cheval et je reprends tout droit mon chemin , parce que moi , voyez-vous, je ne m'occupe pas des affaires entiers et du quart. — Ainsi vous ne connaissez pas lés nièces 4e M» Rigot? — Que 31, que je les connais , la mère eilaûlle, et la grand'mère aussi. — Et, reprit Luizzi enregardant le postillon, sont-ellçs jolies? — Oh 1 flt le Normand, la grand*mère a été une bien belle femme dans son temps. - MaiMa Olle et la petite fille ? — Quant à ça , dit le postillon, ça dépend des goûts; m$tis la grapd'mère, voyez* \oas, elle a été , je puis le dire , une perfection de beauté. ^ Vous l'avez donc connue dans sa jeunesse T — Dame ! dit le Normand, ce sout des enfants du pays. J'ai été élevé avec \% père Rigot et sa sœur ; il y a de ça quarante-cinq ans , qnand elle était petite servante aans cette auberge , et lui postillon comme moi. Us ont quitté le pays et ont été s'établir àj^aris, (>à la petite Rigot s'est mariée. Quant à son frère , il s'est engagé dans la cavalerie où ses connaissances dans les chevaux rônt poussé rapidement au grade de maréchal-ferrant. Du reste, de braves gens, d'honnêtes gens, de vrais Nor^ nunds, le cœur sur la main , comme moi , marchant droit leur cliemin , comme j'ai pu le faire toute ma vie ! voilà tout le Dial qoe j'en peux dire.
A ce moment une servante s'approcha de Luizzi , qui était demeuré avec le postillon dans là cour de l'auberge , lui ap-
prit qu'on allait servir un souper pour les voyageurs qui attendaient le retour des chevaux , et lui demanda s'il voulait en être ou s*il préférait être servi à part. Luizzi, qui n*avait rien de mieux à faire qu'à ne pas rester seul , répondit qu'il souperait avec les voyageurs. Il se préparait à suivre la servante, lorsque le postillon lui fit un petit signe d'intelligence.
— Quoique vous soyiez arrivé le dernier, lui dit le Normand, vous partirez le premier si vous voulez. Au milieu du souper, je passerai dans la salle, vous direz que vous allez vous coucher, vous trouverez votre voiture attelée , là, derrière la grande grange, et nous filerons rapidement sans que personne s'en doute. — Mais vous ne savez pas le chemin? lui dit Luizzi. ^ Je viens de m'en informer, répondit l'imperturbable postillon , que Luizzi n'avait' pas perdu de l'œil. — Ma foi, noni reprit le baron , je jue suis pas si pressé d'arriver. — Tiens ! dit- le postillon d'un air véritablement stupéfait, vous n'allez donc pas pour épouser?
Luizzi resta un moment silencieux, tant il fut surpris à son tour de ce qu'il venait d'entendre , et à tout hasard il répondit :
— Non, non , je viens pour d'autres affaires. — A la bonne heure ! dit le postillon, en reculant et en examinant le baron d'un air peu persuadé.
11 entra dans une grange où Luizzi crut entendre un bruit de chevaux et un murmure de voix. Il s'approch| de la porte pour vérifier un soupçon qui venait de naître tout à coup en lui , et il entendit le postillon dire tout bas :
— En voilà encore un pour le Taillis , mais ce n'est pas le plus malin de la. bande.
La cloche , qui annonça que le souper était servi , empêcha Luizzi d'en entendre davantage ; mais le peu que nous venons de rapporter avait sufil pour lui apprendre que les voyageurs avec lesquels il allait souper avaient sans doute le même but que lui. En conséquence , il entra dans la salle à manger avec l'intention d'observer ses convives et de se tenir en garde contre leur curiosité.
A la tête de toute comédie , il y a une page ignorée du romancier et qui lui serait d'un grand secours s'il l'introduisait dans son œuvre. Cette page s'appelie « liste des person-nages. • Je déclare m'emparer de ce moyen rapide et rationnel àe mettre mes acteurs en scène , sans cependant demander
QD brevet dinvention et de perfectionnement, comme je le ferais si j*avais découvert la pommade du lion ou le racahout des Arabes. J^abandonne au contraire mon invention à qui voudra la prendre , à moins que les faiseurs de pièces ^ qui n'ont pas d^autre métier que de voler les idées des romanciers et de s'en nourrir, ne me fassent un procès comme ayant attenté à leur propriété littéraire.
Liste des personnages :
Monsieur Rigot, riche propriétaire des environs de Caeu : cinquante-huit ans, habit bleu, boutons brillants, pantalon gris-clair en entonnoir, gilet de satin broché d'or, cheveux gris et taillés en brosse , mains noires et sans gants , ongles nnllement taillés.
Madame Turniquel, sa sœur : soixante-cinq ans, grosse, coarte , voix rauque, poings sur la hanche.
Monsieur Bador, avoué : trente-six ans,, costume exactement noir de la tète aux pieds, remarquable par le lustre de ses hottes et celui de ses cheveux.
Monsieur Furnighon, commis d'agent de change : vingtsept ans, très-bel homme, barbe en collier, chapeau de Bandonî, habit de Chevreuil, pantalon de Renard, gilet de Blanc, chemise de Lami-Housset, bottes de Guerrier, gants de Boivin, cravate de Pouillet, n'étant jamais son chapeau.
Monsieur Margoinb , premier clerc de notaire : joli pied , jolies^paains , joli visage, jolie tournure, jolie mise , jolie voix , jolie écriture » jolis cheveux , joli , joli , joli.
La comtesse deLémée , voisine de M. Rigot, dont la propriété touche à la sienne , veuve d'un pair de France : quarante-cinq ans , maigre , longue , plate , grands airs et grandes dents , nez aquilin , faisant venir ses robes de Paris et faisant faire ses chapeaux à Caen, gants tricotés, les yeux légèrement chassieux , le fond du visage couperosé , écumant légèrement des coins de la bouche en parlant.
Le comte de Lëmér, son lils : vingt-deux ans, moins bien mis que l'agent de change et beaucoup plus élégant, moins joli que le clerc de notaire et beaucoup plus agréable, fumant de^ cigares de la Havane, portant de grandes mous i taches et de longs éperons , dînant avec ses gants.
Madame Eugénie Peyrol , nièce de M. Rigot : trente-deux ans , grande et blonde , robe de mousseline blanche , souliers aile de mouche, bas de fil d'écosse unis, cheveux en bantome II. 3
deaux , pieds et mains d'une rare finesse , belles dents , grands yeux languissants et légèrement incertains, vue basse.
Ernestuie, sa fille : quinze ans et demi, grande et déjà formée.
Akabila, roi d'une race de Malais, le visage tatoué et la tète rasée, bottes à retroussis, culotte de peau, Teste de jockey.
La première scène se passe dans la salle à manger de Tauberge de Mourt. Les personnages en scène sont Inavoué , le clerc de notaire et le commis aagent de cbange. Au moment où Lui2zi entre dans la pièce où ils sont réunis tous les trois, chacun d'eux est occupé à lire des papiers qu'il remet aussitôt dans un portefeuille ; tous trois regardent Luizzi d'an air mécontent et étonné , puis se regai-dent entre eux, comme pour se demander si quelqu'un connaît ce nouveau venu.
— Messieurs , dit Luizzi en saluant, je suis honteux de venir m'emparer d'une part de votre bien, car je crains que le souper qu'on n'avait préparé que pour un n'ait paru au maître de cette auberge suffisant pour deux, puis pour trois, puis pour quatre. — Qui que vous jsoyez, répondit l'avoué en saluant gracieusement, soyez le bienvenu! Si je me permets de vous recevoir comme si j'étais Je maître de la mai son, continua-t-il en regardant alternativement ses deux compagnons, c'est que j'y ai des droits incontestables...
M. Bador suspendit sa phrase débitée avec art pour voir l'effet qu'elle avait produit , et reprit après un moment de silence :
— Ces titres, cependant, se réduisent à deux : i'ttn, c'est d'être arrivé le premier dans cette auberge; Tamre, c'est d'être pour ainsi dire du pays. — Monsieur est un habitant de Mourt? dit le baron. — J'y ai quelques clients, répondit l'avoué. Je suis de Caen, toute ma flamiHe est de Caen^ }*y exerce quelque influence; mon étude, sans être ia première de la ville, n'en est pas la plus mauvaise. --Monsieur est notaire ? dit M. Marcoine. — Avoué, répondit M. Bador, autrefois avocat-avoné, quand on voulait bien nous permettre de plaider devant les tribunaux. Je n'ai pas été comme mes confrères, j'ai accueilli avec joie l'ordonnance qui nous a interdit la parole. J'aime peu à parler, je ne suis pas bavard, ça me fatigue la poitrine; et, margré le chagrin de mes clients et leurs supplications, je ne signai pas la protestation de tous mes confrères contre l'ordonnance du roi. J'ai
atfachë à mon étude quelques jeunes avocats dont je fais la fortune, Jes plaidoyers et la réputation. Grâce à moi, Je jeune barreau de Caen donne de grandes espérances, ces bons jeunes gens en profitent, j*y mets de la discrétion, et tout va le mieux du monde. — 'En ce cas, reprit Marcoine, fos clercs doivent être bien heureux^ Monsieur. Ils doivent trouver la besogne toute mâchée ; ce n'est pas comme chez nos patrons de Pai is, dont nous faisons les affaires et qui perçoivent les bénéfices. -^ Ah! monsieur est dans la clérieature? dit M. Bador en regardant le jeune homme par*dessus Tépaule. — Et dans le notariat, repartit le jeune homme en mesurant M. Bador d*un air très-dédaigneux. — Ma foi 1 Messieurs, dit le baron, puisque chacun de vous veut bien dire ce qiril est, je crois devoir vous montrer -la même confiance: je m'appelle Armand de Luizzi, et je ne fais rien. — Voilà un bel étati dit M. Fumichon, en se levant de toute sa belle taille et en sa cambrant devant un petit miroir; mais il faut espérer que cela nous viendra, car j'ai assez de la bourse et da trois pour cent. — Eh ! fit le petit clerc de notaire, il me semble, en effet, que je vous ai vu à Paris. -— Eh! Eh! je vous connais bien aussi, répondit M. Furnichon en lâchant sa grosse voix par ses grosses lèvres roses ; nous avons fait un écarté «nsemble au Veau-qui-Tète, à la noce d'un de mes camarades qui a épousé la fille d'un ex-cordonnier. —•Laquelle lui a apporté quatre cent mille francs de dot, repartit le clerc de notaire, avec quoi il a acheté, six mois après, la charge de M. P... : ça été une belle affaire pour lui. — On peat en £ûre de meilleures, dit le commis en caressant sa cravate. — Ce n'est pas dans notre pays, fit l'avoué. — Qui esl*ce qui vous parle de vôtre pays? repartit le clerc de notaire. -— Au fait, reprit M. Furnichon, qui est-ce qui vous parle de votre pay«?— Ondit cependant qu'il y a de grandes fortunes dans le Calvados, dit Luizzi, pendant qu'il s'asseyait avec ses convives devant le souper qui venait de leur être servi. -—Oui, oui, dit M. Bador en mangeant si nonchalamment son potage qu'il se brûla abominablement, quelques fortunes foncières, de Targent placé à deux et demi, mais du reste, j^oini de capitaux disponibles, point de dot en argent coaiptant, des pensions hypothéquées sur des propriétés^ voilà U)ut ce qu'on trouve chez nous. — Il y a peut-être des exceptions? dit M. Furnichon d'un gros air fin. -- Vous en connaissez? fit le clerc d'un ton indifférent, en se servant du
petit bout des doigts une mauviette. — Peut-être, reprit somptueusement le commis d'agent de change en s'emparant d'une énorme côtelette de veau en papillote. — Et monsieur vient leur rendre visite? dit M. Bador en examinant attentivement le visage du commis. — Non, je viens chasser dans les environs. — 'Au mois de mai? reprit Luizzi. — Probablement, repartit M. Bador en guignant le commis, le gibier que Monsieur poursuit est de toutes les saisons? — En effet, répondit le clerc de notaire en avertissant ses convives de l'œil^ Monsieur doit aimer la grosse bète.
Mais le commis ne comprit pas, et reprit :
— Et V0U3, monsieur Marcoine, que diable Venez-vous faire ici ? — Je ne suis pas si heureux que vous, je n'y suis pas pour mon plaisir ; je suis venu visiter une propriété pour un de nos clients. — Si vous voulez me la nommer, je vous donnerai tous les renseignements que vous pouvez désirer, dit l'avoué ; car je connais toutes les propriétés un peu considérables du pays. — Oui-da! fit le clerc, pour nous mettre une surenchère? — Vous me croyez de Paris, reprit M. Bador d'un petit air moqueur. — Non, dit le clerc de notaire ; mais je ne vous crois pas de votre village.
Cette accusation de mauvaise foi passa dans la conversation comme le mot le plus indifférent, et Tavoué normand, se cfoyant rassuré sur les motifs de la présence à Mourt des deux Parisiens, se mit à observer Luizzi. Celui-ci lui paraissait plus dangereux que les. autres. En effet, Tun avait quitté la diligence et l'autre la malle-poste pour s*arrèter au dernier relais, tandis que ce dernier venu était arrivé en magnifique berline attelée de qqatre chevaux.
— Et vous. Monsieur, lui dit-il, peut-on savoir sans indiscrétion, ce qui vous appelle dans notre pays? — Moi, reprit Luizzi, j'y viens à peu près pour les mômes motifs que vous tous ; j'y viens chasser sur les mômes terres que Monsieur, et visiter la môme propriété que Monsieur.
Le clerc et le commis d'agent de change se regardèrent, et l'avoué parut fort étonné de la réponse.
— Bah! fit le commis d'agent de change, vous venez chasser sur les terres de...? — Bah! dit le clerc en même temps, vous venez voir la propriété de.:.?— Oui, répondit le baron en ayant l'air de chercher ses mots ; je viens chasser sur les terres de... et voir la propriété de... C'est drôle 1 je suis comme vous, j'ai oublié les noms : aidez-moi donc ua
peu à les retrouver.— Eh bien ! sur les terres de... de... de... M. Bupin, dit d'un côté le commis. — Eh bien ! vous allez voir la propriété de... de... Valainville, dit le clerc.
Tous deux parlaient au hasard et pour ne pas avoir Tair d'être pris au dépourvu.
— Je ne connais pas de M. Rupin ni de propriété de Valaînville dans le pays, repartit l'avoué. — C'est un nom à peu près comme ça, dirent ensemble le conimis et le clerc. •— Oui, fit Luizzl en continuant à se donner l'air de chercher. Rupin, Ripon, Ripeau, Rigot; c'est ça, ce doit être ça.
Les trois interlocuteurs regardèrent Luizzl en face pendant qu'il continuait.
— Et votre propriété de Valainville doit être quelque chose comme Yalainvilli, le Vailli, le Taillis, c'est ça, le Taillis. — - Ah! fit l'avoué, pendant que le clerc et le commis restaient tout stupéfaits de la plaisanterie de Luizzî, vous allez au Taillis, chez M. Rigot? — Oui, Monsieur, répondit le baron ; et si ces Messieurs n'ont pas de moyens de transport, je leur offrirai des places dans ma voiture. Nous partirons demain de bonne heure. —Ah! vous partez demain au matin? dit l'avoué ; vers dix heures, n'est-ce pas ? 11 ne faut pas arriver trop tôt au Taillis : on ne se lève pas de bonne heure au château.— Nous partirons quand ces Messieurs le voudront, dit l6 baron. Voilà un bon souper, nous allons y ajouter quelques bouteilles de Champagne, si c'est possible, et nous attendrons gaiement l'heure de nous mettre en route. — A votre aise. Messieurs, dit l'avoué , c*est un régime parisien auquel vous êtes sans doute faits, mais qui n'irait pas à nos habitudes de^ province. Je vais donc vous demander la permission d'aller me «oucher, en vous souhaitant une bonne nuit.
Sot ce, l'avoué se leva et se retira.
— A nous donc. Messieurs ! dit le baron en débouchant une bouteille de vin et en servant le commis d'agent de change qui lui tendit bravement son verre, et le clerc de notaire qui semblait écouter ce qui se passait dans la cour.
Un moment après, en effet, on entendit le bruit d'un cabriolet qui sortait de l'auberge. M. Marcoine se leva de table, ouvrit la fenêtre qui donnait sur la grande route,, et regarda le cabriolet s'éloigner.
— Qu'avez-vous donc, dit M. Furnichon, et qu'est-ce qu'il vooç prend? -^ Ohl ce n'est rien, dit le clerc, uu éblouisse-
ment... La route m*a fait porter le san^ à la tète. •— C'est drôle, dit le commis ; c'est comme moi, j*ai les jambes tout enflées. —Je me sens vraiment indisposé, reprit M. Marcoine, en firant sa montre (il n'est que dix heures, mnrmura-t-il tout bas), et je vous demanderai la permission de me retirer comîne M. Bador. — Faites, faites, comme iM. Bador, dit Luizzi ; j'espère que Monsieur ne m'at)andonnera pas ainsi que vous.
Le clerc sortit, et le commis d'agent de change^ demeuré seul avec Luizzi, reprit :
— • Quelle idée leur a poassé de s'aller coucber l J'aime mieux passer la nuit à boire que de m'étendre dans un mauvais lit d'auberge entre des draps humides. — Pour ma part, dit Luizzi, je ne crois pas que ce soit l'humidité des draps qui enrhume ces messieurs. — Pourquoi ça? dit le commis d'agent de change. — Vous allez le voir tout à Theure,
En effet, un moment après, ils virent le clerc de notaire qui passait précédé d'un postillon et juché sur un grand cheval à la selle duquel il était accroché de ses deux mains.
— Eh ! dites donc, farceur, où allez-vous donc comme ça? lui cria le cemmis d'agent de change.
Mais le clerc de notaire ne répondit pas. M. Furnicbon se retourna vers Luizzi et répéta sa question :
— Où va-t-il donc, ce farceur-là? — Probablemcoit visiter la propriété sur laquelle vous venez chasser.
Le commis lâcha un juron épouvantable et reprit :
— Où a-t-il donc trouvé un cheval ? — Je crois que si vous en demandiez un d'une manière un peu absolue, on vous le procurerait.
Le commis sortit à son tour de la salle à manger, et Luizzi l'entendit tempêter et crier dans la cour. Un moment agrès, une vieille guimbarde, attelée de deux rosses, sortit encore de l'auberge, chargée du commis et de son immense bagage; et, comme Luizzi se laissait aller à rire, il fut interrompu par quelqu'un qui lui frappa doucement sur l'épaule. Il se retourna et reconnut le vieux postillon.
— Eh bien ! dit-il au baron d'un air de confidence, ils sont partis tous. les trois, l'avoué dans son cabriolet, le petit no-* Viire à franc étrier, et le grand godelureau, en carriole. Estce que vous ne vous mettez pas en route aussi, vous ? — Tes chevanx'sont donc reposés? lui dit Luizzi. — 11 n'y a
LEB MS»fQ)RSS DU DIABLE. ^
plu^ qu'à aUtler, repa]rtit }e p<>stilloQ. Jq leur ai 4û]mâ tripl« ration d*avoine. — Tripla ration fait iparcùer bètes «t gen^ en Normandie, dit Luizzi. — En Normandie comme partout*
— Oui, mais pour cela il ne faut pas $*y preDdre trop tard.
— Bon, dit le postillon, je sais un chemin qui ]qous raccour-* cira de moitié ; vous arriverez avant eux, je vopç en donne ma parole d'bonneur !
Luizzi réfléchit quelque temps, assez peu empressé de faire partie de cette course à la dQt. Mais l'idée 4'stssister à rentrée successive des concurrents remporta, et il répondit au postillon :
— Écoute, deux louis pour toi si j*arrive le premier au Taillis ; quinze sous de guide si je n'arrive que le second*
— £n ce cas, dit celui-ci, rien de fait. Cet avo^é est iui énot, et il a pris la petite traverse : il sera au château ^?ap| nous. — Trois loûis si nous arrivons, dit {^uizzi. — Il n*ya pas moyen, dit le postillon en secouant la tête; i) est trop tard, comme vous le disiez tout à Theare. Et c'est pour une méchante pièce de six livres que ce méchant procureiir m'a donnée tout à Theure que je perds ce pourboire-là ! Il me le payera. — Quoi ! dit Luizzi, la pièce de six livres qu'il t'a donnée pour m'empêcher de partir ? — Et aussi yous êtes béte 1 vous ne dites rien, dit le postillon en s'en allant- — Un moment, drôle, dit Luizzi ; n'oublie pas que je veux ôtre au Taillis demain au matin avant que personne ne soit leyé. — C'est bon, dit le postillon, on sera prêt.
En effet, le jour ne commençait pas encore à poindre, que le baron, qui s'était jeté tout babillé sur ^pu lit, entendit qu'on attelait les chevaux à sa voiture; il se leva, paya la dépense et partit immédiatement.
La rencontre des trois individus qui avaient soupe avec lui rappela à Luizzi une certaine phrase du Diable : « Tu as vu la cupidité dans sa plus basse expression, veux-tu la voir dans le monde ?» 11 réfléchit que le hasard qui le mettait en présence de ces trois coureurs de femmes n'était peut*ôtre qne Taccomplissement dé la proposition de Satan, et il réso lut de bien profiter de la leçon sans être obligé d*en appeler aux confidences du Diable. Ce fut en faisant ces beaux projets qu'il arriva à la grille du parc du Taillis, qui était fermée et derrière laquelle il entendait gronder depuis très-longtemps les voix formidables ^e deux ou trois chiens. Il pensait que son arrivée avait éveillé l'attention de ces animaux.
lorsque, à droite et à gaacbe de la grille et le long da mur d'enceinte, il aperçut de chaque côté une ombre qui allait et Tenait.
Luizzi n'était pas peureux; mais la présence de deux hommes à cette porte, et quand le jour paraissait à peine, la rage des chiens surtout, lui firent craindre d*avoir afifaire à des gens malintentionnés, et il se hâta de sonner à la grille du parc/A peme la cloche avait-elle retenti, qu'immédiatement il Tit accourir les deux ombres. Luizzi n*eut que le temps de s*appuyer à la grille en tirant un petit poignard engaîné dans sa canne, et il fit face à M. Furnichon et à M. Marcoine. Tous deux étaient gelés, transis, grelottants : ils avaient le visage violet, les cheveux pendants d*bumidité. Luizzi les regardait alternativement d'un air stupéfait, lorsque M. Marcoine s'écria :
— Sonnez I sonnez tant que vous voudrez ; du diable si on vous ouvre I — Mille sacré mille 1... voilà huit heures que nous sommes là, dit le commis dans un état de rage qui aurait dû le réchauffer un peu; nous avons fait un carillon d'^enfer, et, si ce n'avait été ces grandes bêtes-de chiens, je vous donne ma parole d'honneur que j'aurais escaladé le mur. — Le château était donc fermé quand vous êtes arrivés. Messieurs? dit Luizzi, à qui prenait peu à peu une envie de rire. Pourquoi donc n'êtes- vous pas revenus à l'auberge ? — Et de quelle manière ? dit le clerc. J'arrive, et le postillon me défait mes deux porte-manteaux , en me disant : « Vous n'avez qu'à sonner un peu fort, on va vous ouvrir. » Sur ce , je le paye ; mais, pendant que j'étais en train de lui donner son argent, ce qui a duré assez longtemps, vu que j'avais l'onglée, voilà Monsieur qui arrive en carriole. Il avait été encore plus adroit que moi : il avait payé d'avance. Sitôt qu'il me .voit , il saute à terre , et il s'écrie : « Déchargez mes malles... Ah I ah I monsieur Marcoine, j'ai été aussi fin que vous. Vous ne serez pas le premier à voir M. Rigot, etc., etc. » Et mille autres sottises. — Plait-il ?fit le commis. — Ehl oui, des sottises. Monsieur s'imagine que je viens ici pour... Mais laissons cela. Enfin , Monsieur, pendant que nous nous disputions, voilà la carriole qui s'en retourne et qui laisse Monsieur, comme moi, à la porte. Je me mets à sonner... une fois... deux fois... rien. Je resonne... nous résonnons^., rien. Enfin , au bout d'une heure , nous nous apercevons qu'on nous a joués , qu'on nous a conduits à un château inhabité.
LJBS HÉMOIRES DU DIABLE. 45
— On seulement habité par des chiens, dit Lnizzi en riant.
— Et nous voilà tous deux forcés de rester là, forcés de monter la garde à côté de nos paquets., et ne pouvant les emporter. — Tonnerre d'enfer ! s'écria le commis , je veux être pendu si je ne casse pas ma canne sur le dos du gredin qui m'a conduit. — Oh [certes, je ferai un procès, dit le clerc , à celui qui m'a joué ce tour. •— Ahl pourquoi ça? dit Pelit-Pierre en s'approchant. Vous leur avez demandé de vous conduire au château du- Taillis, chez M. Rigot ; vous y êtes. — C'est impossible , on nous aurait ouvert. Nous avons sonné à briser la sonnette. — Laquelle ? dit le postillon. — Pardieu I celle-là, dit M. Fumichon en tirant la chaîne avec rage et en faisant aller la cloche à grande volée, tandis que les chiens hurlaient de plus belle. — C'est que ce n'est pas celle-là, dit le postillon ; on ne Tentend pas du château qui est à plus d'un quart de lieue à l'autre bout du parc. En voici une qui aurait fait votre affaire.
Petit'JPierre tira alors un petit bouton caché dans un retrait du mur à une grande hauteur.
, — Dieu I que vous êtes gauche ! s'écria Fumichon en s'adressant au petit clerc de notaire, vous avez passé plus d'une heure à chercher s'il n'y avait pas une autre sonnette. — Et comment voulez-vous que je la trouve? je ne peux pas y atteindre , dit le petit bonhomme avec colère. Vous êtes bien plus gauche , vous qui êtes grand comme un Goliath et qui êtes resté à jurer comme un portefaix au lieu de chercher aussi ; vous l'auriez trouvée , vous , rien qu'en allongeant le bras. — Aussi, comment est-on petit comme vous? répond! le commis furieux. — Aussi, comment est-on bête comme vous ? repartit le clerc plus furieux encore. — Messieurs , Messieurs ! dit Luizzi en cherchant à les calmer et en riant aux éclats. — Allez vous promener, dit le commis, avec vos nres,monsieur de la berline! voilà un habit déformé, un cbapeau perdu , et des bottes impossibles à remettre ! Et il se laissa aller à donner un grand coup de poing à son chapeau, en s'écriant : Oh I petit imbécile de notaire ! — tle vous trouve drôle, dit le clerc ; je suis percé jusqu'aux os, j'y attraperai peut-être une fluxion de poitrine par votre faute. — Par ma faute ? dit le commis. — Laissez -moi donc tranquille, repartit le clerc hors de lui, occupez-vous de votre chapeau. — En voiture, monsieur le baron, dit le postillon, voilà qu'on vient ouvrir la grille. — Messieurs, dit Luizzi en montant dans la
berline et en riant à se tordre, je vais vous envoyer quelqu'un et dire qu'on vous allume du feu.
Aussitôt il remonta dans la berline, et le postillon entra triomphalement dans le parc, en passant devant le commis et le clerc qui restèrent à la grille gardant leurs malles et leurs paquets. Une demi-heure après , de la fenêtre de la chambre où une vieille femme l'avait conduit , Luizzi vit arriver les deux prétendants embarrassés de paquets, les tirant après eu^ le mieux qu*ils pouvaient, et maladroitement aidés par une espèce de jockey à figure étrange, moitié rouge, moitié bleue, qui piqua vivement la curiosité de Luizzi.
LES QUATRE ËP0USEUR8.
Déjà Luizzi était au Taillis depuis deux heures, et rien ne lui annonçait qu'il dût être présenté au maître de la maison pour lequel Ganguemet lui avait remis une lettre d'introduction, lorsqu'il entendit frapper légèrement à sa porte. Presque aussitôt il vit entrer une grosse femme de soixante ans au moins, ridée comme une .mare où barbottent des canards, vôtue d'une robe de soie d'un rouge feu terrible, et surmontée d'un bonnet hérissé de nœuds de satin jaune. Elle fit à Luizzi une révérence profonde, à laquelle elle s'appliqua beaucoup, tandis qu'elle relevait par un sourire gracieux les deux coins de sa bouche édentée. Le baron rendit la salutation.
— Monsieur, lui é\i cette honorable personne, je suis venue voir s'il ne vous manque de rien. Mon frère est M. Rigot : je suis mademoiselle Rigot, femme Turniquel. J*ai eu le malheur de perdre mon mari en 4808 d'un coup de sang qui lui est provenu d'une chute qu'il a faite en tombant d'un quatrième, d'un éc*hafaudag6 où il portait du mortier. — Ah! fit Luizzi, monsieur votre mari était... — Architecte, Monsieur; mais c'était pour montrer l'exemple à ses ouvriers, parce qu'il était architecte du gouvernement, et que l'empereur aimait que les chefs fussent toujours les premiers à l'ouvrage. Un bel homme, Monsieur! Ma fille, qui est de lui, lui res» çemble comme deux gouttes d'eau ; elle a ausM tous me«
trâîls. Nous ]a verrez, Monsieur. Ah! si elle n'avait pas eu des malheurs... Enûn, ce n*est pas sa faute ni^ mienne,, car je l'ai élevée comme une duchesse, toujours dans du coton. J*étais donc venue pour voir s'il ne vous manquait de rien, parce que mon frère est un excellent homme, mais qui n'entend pas les égards qu'on doit à un étranger tel que vous êtes. — J'ai été parfaitement reçu, dit Luizzi ; rien ne m'u manqué. — C'est que les domestiques, reprit madame Turniquel en prenant une serviette et en époussetant les meubles, ce sont des fainéants; pourvu que ça mange, que ça boive et que ça dorme, ils ne s'inquiètent pas du tout si l'ouvrage est FAITE. Par exemple , voilà une chambre : c'est btlayé tout juste au milieu, les côtés s^approchent s'ils en veulent. C'est pas étonnant : quand on arrive comme moi^ frère de chez les sauvages, on ne peut pas avoir idée de la société comme moi qui l'ai toujours habitée. — Cela se conçoit, dit Luizzi en ouvrant la fenêtre pour échapper au nuage de poussière que les soins de madame Turniquel élevaient autour de lui. — Faites attention, lui dit la bonne dame^ n'ouvrez pas la fenêtre; ce n'est pas sain pour les fraîcheurs qu'il fait dans cette saison. Je puis vous dire ça, parce que j'en ai l'expérience, ayant étudié en médecine pour être sage-feoune. — J'ai un excellent moyen de combattre cette fâcheuse inflj^ence : j'ai l'habitude de fumer un cigare tous les matins. — Et vous avez raison. Monsieur, c'est excellent pour l'estomac. J'en ai fait l'épreuve quand j'étais en mer, où je fumais beaucoup à cause de Yescorbut qui avait pris tou^ l'équipage. — Ah I dit Luizzi, Madame a beaucoup voyagé t — J'ai été deux fois en Angleterre pour y rejoindre Génie et lui porter son enfant. Génie, c'est ma fille. Monsieur... Tenez, la voilà qui passe dans la cour, là-bas !
En ce moment, {.uizzi vit en effet une grande et belle femme passer rapidement sous ses fenêtres. Madame Turni* quel lui cria de toutes ses forces :
— Bonjour, Génie, bonjour.
La personne ainsi interpellée leva la tête et parut fort surprise d'apercevoir le vidage de Luizzi à côté de celui de sa mère. Elle salua avec un peu de confusion et ût un petit signe à cette espèce de jockey que Luizzi avait déjà remarqué. U s'approcha d'un air craintif et soumis, écouta avec une attention profonde ce que sa maîtresse lui dit, puis parut aussitôt coo^o^e m trait et e^^tr^ dàps le chàtef^u. A peii)^
Luizzi TavaiMl perda de vae qu'il entendit ouvrir sa porte et vit le jockey qui s'avança jusqu'à la fenêtre où était niadame Turniquel en lui criant :
— Ha-haa,t marna à la bas, ha-haa. ^ Qu'est-ce que me veut cette figure de tapisserie? dit madame Turniquel en se retournant. — Hà-haa, fit le jockey, ha-haa, marna à la bas... Génie, Génie. — Ahl ma fille me demande, n'est-ce pas?
Le jockey fit de la tête un signe affirmatif, et montra la porte à madame Turniquel.
— C'est bon, c'est bon. A l'honneur. Monsieur, on va déjeuner dans une petite demi-heure, vous entendrez la cloche. — Je vous remercie de votre bonne visite. ^
Et il reconduisit la bonne femme pendant qu'elle se confondait en révérences magnifiques. A peine eut-il fermé la porte qu'il se laissa aller à rire tout haut, et presque aussitôt il entendit un petit rire aigre répondre au sien. Il se retourna et vit le jockey qui se mit à contrefaire la grosse et pesante tournure de madame Turniquel en riant aux éclats. Ce jockey était un être bien remarquable : il avait le visage tout tatoué, des cheveux noirs et iisses, des yeux brillants et pleins d'astuce, les dents longues, étroites et étincelantes; il paraissait âgé dé vingt-cinq ans. Son aspect arrêta le rire de Luizzi, qui se mit à le considérer avec une certaine curiosité. A peine le jockey se vit-il ainsi regardé^ qu'il se tut, baissa la tête et se rangea le long de la muraille en lançant de côté sur le baron des regards pleins de défiance. Luizzi, continuant à le regarder avec la même attention, le jockey commença à porter autour de lui des regards de pins en plus inquiets ; puis, ayant aperçu dans un coin de la chambre une paire de bottes, il s'en empara en poussant un cri de joie et l'emporta avec rapidité avant que Luizzi eût tenté d'adresser une question à cet être singulier. A peine fut-il sorti que le baron commença à se demander s'il n'était pas dans une maison de fous, et il réfléchissait aux deux singulières visites qu'il venait de recevoir, lorsqu'il entendit s'arrêter une voiture dans Ja cour du château. Il se mit à la fenêtre pour voir quelle nouvelle caricature venait s'ajouter à celles qu'il avait déjà vues. Il était dans la destinée de Luizzi de se tromper presque toujours. Une femme mise avec une certaine élégance et un beau jeune homme descendirent de cette voiture. À peine les nouveaux venus avaient-ils- mis pied à terre, que madame Turniquel courut au-devant d'eux et s'écria :
— Comment vous va, madame la comtesse? — Assez mal, lui répondit la belle dame en embrassant la vieille. Ce veut d*oaest m*a donné un mal de nerfs épouvantable. — Oli! que je connais ça, répondit madame Turniquel, j'ensuis toujours prise par ces temps-là ; ça me donne des crampes terribles dans les jambes.
Puis elle se retourna vers le beau jeune bomme, et reprit :
— Et vous, monsieur le fils, comment que cela va ce matin? — Très-bien, très-bien, répondit le jeune homme en donnant une poignée de main à la sœur de M. Rigot, si ce n*est que les chemins sont si mauvais pour arriver chez vous qaç je suis tout brisé. — Oh! oh! je connais ça, reprit la vieille. Quand je conduisais les botes aux champs, il y avait des fondrières où Ton enfonçait jusqu'aux genoux. — Ah I madame Turniquel, dit Télégant, vous avez dû faire une charmante bergère; vous étiez Estelle, et il devait y avoir pi us d'un Némorin .
La belle dame fit un signe de mécontentement au jeune homme, tandis que madame Turniquel disait :
— Qu'est-ce que c'est, Estelle et Némorin? — Ah! mon Dieu, dit la dame, c'est un roman de M. de Florian. — M. de Flonan! dit madame Turniquel, je Tai beaucoup connu; il avait beaucoup d'estime et de considération pour moi, et il me lisait tous ses livres. *
Probablement la conversation eût contii^ué longtemps sur ce ton, si madame Peyrol n'était encore venue interrompre les récits de madame sa mère. Tout le monde rentra dans la maison, et Luizzi entendit un moment après sonner la cloche qui annonçait le déjeuner. Il descendit, et, grâce au bruit de ht conversation de madame Turniquel, il arriva dans un assez beau salon où étaient réunies déjà une douzaine de personnes. Luizzi y retrouva l'avoué, le clerc et le commis; û y avait en outre la dame et le jeune homme qu'il avait vus descendre de voiture, plus une jeune personne d'une rare joeanté, qu'à sa ressemblance avec madame Peyrol le baron jngea devoir être la petile-nièce de M. Rigot. Celui-ci était dans un coin du salon, causant avec l'avoué et jetant des regards interrogateurs sur toutes les personnes qui étaient présentes. Lorsqu'on annonça le baron, il se retourna et vint âliii.
— Mille pardons, lui dit^il avec un ton de franchise, je sois nn vieux soldat très*mal élevé. Nous autres, nés dans le
raisseau, comme on dit, nous ne savons pas les bonnes manières. Je n'ignore pas que j'aurais dû vous faire une visite en ma qualité de maître de maison ; mais nous autres gens du peuple nous ne connaissons pas les usages. Pas vrai, ditil en se retournant vers la dame qui était arrivée en voiture, pas vrai, madame la comtesse de Lémée?
Il revint ensuite à Luizzi, et dit :
— J*ai reçu la lettre de mon ami Ganguernet qui m'annonce votre arrivée, c'est-à-dire que je me la suis fait lire, parce que nous autres paysans, vo^ez-vous, nous sommes des ignorants, nous ne savons rien; mais je vous déclare que je suis enchanté de recevoir chez moi M. le baron Armand de Luizzi, qui a deux cent mille livres de rentes, à ce . que dit M. Ganguernet. J'ai bien l'honneur de vous saluer.
M. Rigot quitta Luizzi que tous les regards examinèrent avec curiosité, particulièrement ceux du jeune comte de Lémée, et il alla vers les deux convives parisiens du souper du baron.
— Qui de vous. Messieurs, est le notaire? demanda M. Ri* got. — C'est moi, dit M. Marcoine d'un air charmant, en ti-* rant des papiers de sa poche. L'acquisition de votre hôtel du faubourg Saint-Germain est terminée, en voici le contrat ; j'ai été spécialement chargé de cette affaire, et je crois f|[u'elle a été meiée avec quelque habileté; j'ai obtenu Thôtel àplus de cent mille francs au-dessous de l'estimation. — Je vous en remercie, dit M. Rigot, parce que, voyez-vous, nous autres petit monde, c'est bon à gruger.— J'ai voulu moi-même vous apporter ce contrat, reprit le clerc d'un ton précieux, afin de vous en mieux faire anprécier les avantages. — Vous êtes bien aimable, repartit M. Rigot, parce que voyezvous, nous autres gros Normands, nous n'entendons rien du tout aux affaires.
Puis il se tourna vers le commis d'agent de change et lui dit:
— Et vous, Monsieur, à quoi dois-je l'honneur de votre visite? — Monsieur, répondit le commis, je suis venu pour le placement des fonds que vous avez laissés chez votre banquier. — Est-ce que je n'avais pas dit à votre maître de m'acheter du trois pour cent? — Le placement lui a paru peu avantageux, reprit le commis. — Je veux du trois pour cent, dit M. Rigot, je veux des fonds de nobles et d'émigrés ; j'ai déjà une terre de Q)ar(;|ui9, j'ai un hôtel de duc, je veux
LES MÉMOiaES PU DIABLE. 51
de rindemnitë des émigrés. * Nous avions pourtant mieux que cela à vous offrir. ^ Je veux ce que je veux, dit M. Ri- ROtavec emportement; c'est possible que nous autres, petites gens, nous soyons des imbécihes, mais c*est comme ça.
Presque aussitôt, un domestique vint annoncer que le déjeuner était servi, et le petit clerc, s^approchant du baron, lai dit d'un air fin :
—Je ne crois pas que M. Fumichon ait de grandes chances de succès.
Les honneurs du déjeuner furent faits par madame Peyrol et sa Ûlle Emestine avec une bonne grâce et une élégance qui tranchait singulièrement sur les façons de M. Rigot et de sa sœur. Luizzi et M. de Lémée étaient à côté de madame Peyrol, et le clerc et le commis à côté d'Ërnestine. L'avoué tenait un des bouts de la table entre M. Rigot et madame de Lémée, et madame Turniquel était assise à l'autre bout entre deux personnages dont nous n'avons pas' encore parlé, et dont Ton était le curé de rendroit et l'autre le percepteur des contributions de la commune. Le premier voué au célibat, le second déjà marié, étaient chargés de jouer dans cette scène 1^ rôle de personnages muets, attendu le peu d'intérêt qu'ils avaient à son dénoûment. A peine fut-on à table que madame Turniquel, ayant compté le nombre des convives, s'écria :
— Nous sommes juste douze, c'est bien heureux ! car si nous avions été treize, moi, je n'aurais pas déjeuner d'abord. —Comment une femme aussi distinguée que vous, dit l'avoué, pent-elleavoir de ces préjugés? — Qu'appelez-vous préjugés ? dit M. le comte de Lémée; je suis tout à fait de l'avis de madame Turniquel, j'ai vu des exemples de grands malheurs arrivés parce qu'on avait bravé cette croyance populaire. — Allons donc 1 fit le commis d'agent de change, c'est bon pour les frères ignorantins d'avoir des idées comme celle-là. — N'y mettez pas tant de dédain, reprit madame de Lémée; les gens du plus haut rang ont eu de ces opinions qui vous paraissent des préjugés, et la reine Marie-Antoinette, que j'avais l'honneur de servir avant la révolution, était trésépouvantée de ce nombre treize.— Je ]e sais bien, moi, dit madame Turniquel; la reine me l'a dit elle-même, un jour que j'étais allée cbez elle en députation avec les dames de la Halle ï propos de la naissance de la duchesse d'Angoulôn^e. — Maman, dit m^idement madame Peyrol ep couvrant les .derniers mots
de la phrase de sa mère, voulez-vous un peu de ce poulet ? — Merci, je unis mon hareng saur, puis je mangerai un peu de crème, et ce sera tout. — Quant à moi, dit M. Rigot, je suis fataliste; le grand Napoléon était fataliste, tous les grands hommes sont fatalistes. — Je le sais bien, dit madame Turniquel, je Tai entendu dire cent fois à l'empereur, moi qui vous parle. — Ah! ahl ût Luizzi, vous avez connu l'empereur. Madame? — Comme je vous connais...
Et pendant qu'Ernestine interrompait sa grand'mère en lui offrant de la crème, madame Peyrol disait tout 5as à Luizzi d*un air de prière plein de charme et de dignité :
— Épargnez ma mère, Monsieur, je vous en prie.
Pour changer la conversation, elle s'adressa alors au jeune clerc de notaire qui avait gardé un prudent silence, et lui dit:
>- Eh bien! Monsieur, quelles nouvelles intéressantes nous donnerez-vous de Paris? — J'en sais fort peu, Madame, répondit-il d'un air modeste ; je m'occupe beaucoup en ce moment des affaires de l'étude, et j'en instruis à fond le second clerc qui va me remplacer. — Ah! ah! dit M. Rigot, vous quittez le notariat, jeune homme?— Non, Monsieur, non, Ût le clerc de notaire d'un air d'indifférence, j'achète une charge, la meilleure charge de Paris, assurément. — Alors vous vous mariez! reprit le commis d'agent de change. — Mais oui, fit le clerc, je trouve de très-beaux partis. Le notariat, voyez-vous, c'est une carrière qui plaît aux parents, c'est un placement sûr et honorable de l'argent, une fonction solide et estimée dans le monde, des rapports avec tout ce qu'il y a de mieux dans la capitale, et, au bout d'un* certain temps, une fortune considérable, un nom bien posé qui ouvre la porte à toutes les ambitions, si Ton en a. — Moins que la dharge d'agent de change, dit le commis. En fait de fortune, s'il faut la chercher quelque part, c'est là; en fait de monde; celui de la banque est un peu plus élégant que celui du notariat, et, quant à l'ambition, 11 me setnble qu'elle arrive plus vite par la bourse que par l'étude. — Nous avons trois notaires de Paris députés, et quatre qui sont maires de leur arrondissement ou membres du conseil général, repart'^ le clerc avec vivacité. — C'est possible, reprit le commis, mais îl y deux agents de change colonels de la garde nationale. Le
comte P qui a été banquier, et qui est maintenant pair de
France, a conunencé par être agent de change. Le change est
une bien aatre carrière que le notariat. — Et sans doute TOUS comptez la parcourir jusqu'au bout? dit M. Rigot. — Et, pour y entrer, vous voulez aussi acheter une charge? leprit Laizzi. — Oui, Monsieur, répondit le commis d'agent de change. — Et, pour payer cette charge, repartit M, Rigot, vous épouseriez sans doute une femme dont la dot... — Oh ! non, fit le commis d'un air sentimental et avec un regard plein d'exaltation, qu'il partagea également entre madame Peyrol et Ernestine. Oh I moi, je n'épouserai jamais que la femme que j'aimerai. Je ne cours pas après la fortune, je ne demande qu'un cœur qui m'aime. — Ma foi, reprit^ M. de Lémée d'un ton assez fat, je suis parfaitement de votre avis, Monsieur, et j'avoue, pour ma part, que je regrette quelquefois d'être dans la brillante position que le hasard m'a donnée. J'ai vingt-deux ans^ la mort de mon père m'a rendu pair de France, j'ai un nom qui a quelque éclat... — - Et vous êtes lâché de posséder tous ces avantages? dit le baron. — Oui vraiment. Monsieur, répondit M. de Lémée. J'ai lieu de craindre que, si jamais je me marie, ce que vous appelez des avantages ne soit la seule chose qui charme la femme à laquelle je m'adresserai. D y en a beaucoup qui Cherchent plutôt dans le monde une haute position qu'une tendresse sincère et un homme de cœur; et peut-être, si je n'étais ce que je sois, me verrais-je préférer un petit monstre bien laid, bien bête, bien égoïste, à qui le hasard aurait donné t«us ces biens que je possède. — Comment, mon fils, dit madame de Lémée d'un ton doctoral, pouvez-vous si mal parler d'une position qui doit être l'ambition de toute femme bien née ? — OUI pour ça, vous avez raison, fit madame Turniquel; si je me remarie jamais, moi, je serai bienheureuse d'être la femme d'un pair de France, d'abord. •«— Pas la mienne, n'est-ce pas, madame Turniquel? dit M. de Lémée en souriant gracieusement, car je suis pauvre, moi. -— Mou fils 1 fit madame de Lémée.— Pourquoi se cacher d'une chose que tout le monde sait? repartit le comte; c'est là ce qui me console ; car si jamais je rencontre une femme digne de me comprendre, je pourrai croire que ce ne sera ni mon nom ni mon rang qui l'auront séduite, si elle ose partager ma pauvreté.
Toutes les intentions de ce discours furent adressées à madame Peyrol d'une façon si directe, que Luizzi s'imagina que M. de Lémée, en sa q[ualité de voisin et d'habitué du
cbâteau du Taillis , avait des données assez exactes sur celle des deux futures à qui les deux millions de dot avaient été donnés. Pour s'assurer de la vérité , Luizzi s*adressa à M. Bador, qu'il supposait aussi dans les confidences intimes de M. Bigot.
— Vous devez sans doute peu estimer, lui dit-il , la profession de notaire et d'agent de change , et je suppose que vous ne conseilleriez pas à une femme de choisir entre elles.
A cette question , assez grossièrement directe pour que tout le monde en fût embarrassé , madame Peyrol regarda le baron d'un air tout à fait étonné , comme si elle ne s'attendait pas à pareille chose de sa part. L'avoué seul resta'calme, et répondit avec une négligence assez dédaigneuse :
— Pour ma part, Monsieur, je crois que la profession d'an homme est une chose assez indifférente. Seulement il me semble qu'il faut que sa position soit faite , assise, régulière, et qu'elle ne repose pas sur des espérances presque toujours illusoires ; je crois enfin qu'il faut qu'un homme ait fait ses preuves avant de penser à se marier. — Voilà qui est bien raisonné, dit le baron, et c'est parler comme un homme établi.— Oui, Monsieur, reprit l'avoué, comme un homme qui connaît le monde et qui l'a expérimenté ; comme un homme qui sait que le bonheur n'est pas dans ce luxe de fêtes et de bals au sein desquels une femme d'agent de change ou de notaire passe sa vie ; comme un homme qui sait que le bonheur n'est pas pour une femme dans ce que vo G s appelez une position élevée, où on lui rend souvent en impertinence la fortune qu'elle a apportée. Enfin , j'en parle comme un homme qui croit que le bonheur est dans une vie douce, honnête, retirée, au milieu d'une famille honorable , avec un mari qui s'occupe avant toute chose de prévenir les moindres désirs de sa femme , de les accomplir, et de n'avoir d'autre pensée qu'elle.
L'avoué débita tout ce petit discours avec une grande affectation et en tenant les yeux sans cesse fixés sur Ëmestine , qui sembla Vécouter avec un véritable intérêt. Tandis que Luizzi observait ce nouveau manège , ne sachant plus laquelle des deux, de la mère ou de la fille, était destinée à la dot, le clerc de notaire ne voulut pas laisser sans réponse la touchante théorie de l'avoué :
-— C'est un bonheur de province dont vous nous parlez là; et, en tout cas, croyez- vous qu'il ne se trouve pas, à
F»Î8 aussi, des hommes empressés de prévenir et d'a^omplir les désirs de leur femme? -* Sans doute, dit le gros commis d'agent de change, qui crut devoir un moment s*unir la clerc de notaire pour venir en secours à la félicité parisienne vivement ébranlée par la harangue de l'avoué , sans doate à Paris aussi il y a des maris qui font le bonheur de lear femme. — Seulement, reprit le clerc, ce bonheur a quelque chose d'un peu plus élégant. Au Heu de vos gros plaisirs de province , ce sont les plaisirs les plus délicats ; au lieu de vos tristes et froides réunions , ce sont les bals les plos brillants. — Avec Collinet et Dùfresne , dit le commis d'agent de change. — Au lieu de vos soirées ennuyeuses, occupées à faire de la tapisserie, ce sont les Italiens et l'Opéra. — Avec M. Tulou et Rossini, ditragentde change... — Aa Uea de vos plaisirs champêtres, reprit le clerc, ce sont... «- Ce sont, dit Tagent de change en Tinterrompant, des courses au Champ de Mars , des chevaux superbes, des toilettes magniûques. — £t tout cela est bien misérable encore 1 dit M. de Lémée. Parlez-moi d'un homme qui peut ouvrir à sa femme tous les salons, non-seulement ceux de U Fraoce « mais ceux de l'Europe , qui lui donne accès dans les cours de tous les grands États , qui la voit recherchée , coDsidérée partout où il la présente , et qui peut la présenter partout.
En ce moment, Tavoué, le clerc et le commis , attaqués dans leur roture, se mirent en devoir de répondre à M. de Lémée, et déjà ils parlaient tous ensemble, lorsque M. Rigot prit la parole, et immédiatement un profond silence s'établit.
— Mais vous, monsieur le baron, dit-il en s'adressant à Luizzi, que pensez-vous de tout cela?
Armand allait répondre, et chacun se penchait pour Téconter; car il avait acquis par son silence Tautorité de l'honmie qui n'a encore rien dit, auquel on suppose des idées de réserve et dont il semble que'les paroles vont clore toute discussion.
— Je pense, dit Luizzi
Il n'alla pas plus loin, car il fut interrompu par une paire de bottes admirablement cirées, que le jockey dont nous avons parlé posa sur son assiette en laissant échapper un petit rire satisfait. A cet aspect, M. Rigot éclata de son côté. Tout Je monde l'imita, jusqu'à madame Peyrol, qui ne put i^empéeber de céder au rire, homérique de toute la table.
Pendant ce temps, Âkabila sautait autour de la salle à manger comme un chat sauvage, et on se leva de table avant qu'on pût connaître Topinion de Luizzi sur l'importante question qu'on «venait d'agiter .