HONNÊTE TRANSACTION
Quelques heures s'étaient passées depuis ce mémoraoïe déjeuner, si singulièrement interrompu par l'assiette de bottes qu'Akabila avait servie à Luizzi. Le baron voulut en demander l'explication à Rigot, qui ne répondit qu'en riant cpmme un possédé. Madame Turniquel se contenta de dire :
— Cette bête de sauvage n'en fait pas d'autres, mais c'est une manie de Rigot; ça l'amuse, il faut le laisser faire.
Quant à Ernestine, ce n'était pas une fille à qui l'on pût demander quelque chose qui ne l'intéressât point personnellement. Occupée de sa personne, de sa figure, de sa toilette, elle semblait avoir pris pour les façons aisées et peu prétentieuses de Luizzi le mépris le plus profond ; c'est à peine si elle daignait écouter le peu de mots qu'il lui adressait de temps en temps. Il avait eu recours à madame Peyrol, qui lui avait excusé la folie du jokey d'une manière assez plausible.
— Mon oncle, avait-elle dit, a ramené ce Malais de Bornéo, et il a voulu le rendre utile. Il a tenté d'en faire un groom, un cocher, un valet de chambre, que sais-je? Mais, n'ayant pu y réussir, il lui a assigné pour tout emploi celui de cirer les bottes. A vrai dire, mon oncle le traite un peu comme un singe, et, quand Akabila a bien fait son devoir, il lui donne un verre de rhum dont le malheureux est très-friand. Aujourd'hui on aura oublié de lui donner sa ration, et, pour l'obtenir, il a pris les premières bottes qu'il a trouvées, les a cirées, et les a triomphalement apportées pour recevoir sa récompense.
Luizzi se contenta de cette explication, quoique la présence de ce Malais dans cette maison l'étennât malgré lui, et que la circonstance des bottes l'inquiétât sans qu'il pût dire
pourquoi. Cependant il se remit à observer ce qui se passait aatoar de lai, et il se donna le spectacle réjouissant des tourments du maître clerc et du commis pronienant leurs hommages de la fille à la mère et de la mère à la fille, tandis que le comte de Lémée tenait bon auprès de madame Peyrol et l'avoué auprès d'F.rnestine. Le peu d'attention que celle-ci fit aux premières paroles de Luizzi engagea Armand à s'occuper plus particulièrement d'Eugénie, et il crut remarquer en elle un esprit droit, élevé, sérieux, une haute intelligence de ses deVoirs envers sa mère et sa fille, et une résignation pleine de dignité au rôle ridicule que son oncle lai avait imposé. Cependant le parti de Luizzi était pris à peu près ; il comprit qu'eût-il rencontré un ange, il était presque impossible que lui, jeune, beau, élégant et riche, s'associât à une pareille famille, et il se décida à quitter le lendemain cette maison. Il était assez embarrassé de s'expliquer avec M. Rigot, mais le soir même celui-ci lui en offrit Toccasion. Après le diner, le maître de la maison pria les hommes de vouloir bien lui tenir compagnie pour vider ensemble quelques bouteilles. Lorsque les dames furent retirées et qu'ils furent seuls, M. Rigot prit la parole et leur dit:
— Messieurs, je sais pourquoi vous ètes^tous venus ici ; il y a deax millions à gagner, et vous en avez tous envie.
Chacun se récria, excepté Luizzi, qui, fort de sa résolution, se garda le droit de répondre avec hauteur à cette impertinente proposition.
— Je vous dis quMl y a deux millions à gagner et que vous en avez envie ; ne faites donc pas les bégueules et écoutez-moi. — Vous êtes toujours plaisant, mon cher Rigot, repartit Tavoué en lui versant à boire. — Et nous entendons la plaisanterie, dirent les autres en trinquant avec Tex-maréchal- ferrant. -^ Eh bien! Messieurs, je dois vous dire une chose, c'est que je commence à être fatigué de la visite de tous les épouseurs qui, s'ils n'aurapent pas les dots, attrapent les dîners. Je dois donc vous avertir que j'ai signifié à mes nièces de faire leur choix dans les vingt-quatre heures. Vous voilà cinq beaux jeunes gens de tout âge et de toutes professions. J'ai d'excellents renseignements sur votre compte, et vous me convenez tous. Arrangez-vous donc pour faire aussi votre choix et vous décider. Tâchez de deviner juste ; car, je vous le déclare, la dot de deux mil-
lions est donnée, et celui qui ne Taura pas n*aura pas ub sou.
Le jeune pair et l'avoué échangèrent un regard d-intelUgence, et le commis et le clerc semblèrent fort désappointés. M. Rigot continua :
— Demain au soir le choix sera fait, après-demain les bans seront publiés, et dans huit jours nous célébrons le mariage, à moins qu'il ne faille plus de temps à ces Messieurs de Paris pour faire venir leurs papiers de famille.
Le commis et le clerc de notaire se regardèrent d'un air encore plus embarrassé. >lais le beau M. Fumicbon, prenant de Taudace dans sa sottise, osa répondre :
~ Ma foi 1 ce n'est pas moi qui vous ferai attendre. J'ai mes papiers en poche.
M. Rîgot se mit à rire, et, s'adressant au elerc, il loi dit :
— Et vous, jeune homme? — Je ne suis pas plus béte que M. Furnichon, répondit-il effrontément. — Quant à ces Messieurs, dit M. Rigot, ils sont prêts depuis longtemps, il ne nous reste plus qu'à savoir les intentions de M. le baron.
Armand venait de recevoir une de ces rares leçons auxquelles peu d'hommes sont admis. Il venait de voir jusqu'à quel point la cupidité poussée à bout pouvait supporter d'humiliation ; il se sentit révolté de tant de bassesse, et prenant en mam la cause de la dignité humaine, il répondit :
— Je ne ferai jamais un marché honteux du lien le plus sacré, de l'engagement le plus solennel, et ces Messieurs peuvent courir la chance des deux militons sans que je leur fasse concurrence.
M. Rigot devint rouge de colère à cetle réponse du baron ; mais il se calma presque aussitôt en jetant sur Luizci un regard d'une méchanceté telle, qu'elle eût alarmé le baron s'il avait pensé que cet homme pût quelque chose contre lui. En même temps les quatre épouseurs se récrièrent sur ce que le baron les Insultait et ils voulurent Itû en demander raison.
— Silence ! cria M. Rigot. S'il y a insulte, elle est pour moi ; et si j'ai envie de la venger, cela me regarde. N'en parlons plus, monsieur le baron. A vous le champ libre, Messieurs 1 nous allons rejoindre ces dames.
Il sortit aussitôt pour gagner le salon. L'avoué et M. de Lémée suivirent M. Rigot; nîiais, au moment où ils passaient la porte, M. Bador tira son mouchoir de sa poche et laissa
tomber un {lapier que Luixei ramassa. Il allait appeler l'avoué pour le lui remettre, lorsqu'il vit le clerc laire un petit signe an commis qui revint sur ses pas. Luizzi s'arrêta pour les écouler.
— Ail çà, voyons, dit Marcoine, parlons peu et parlons bien. Nous faisons ici un métier de dupe. Vous n*avez pas remarqué, vous, comme l'avoué et le pair de JFrance s'entendent? — Je ne vois pas trop en quoi ils pourraient s'entendre, reprit Fumichon. Madame ou mademoiselle Peyrol aora la dot, tant nûeux pour celui qui choisira bien! — Et tant pis pour celui qui choisira mal, n'est-ce pas? — C'est tout simple. — C'est voils qui êtes simple, mon cher, reprit le clerc en ricanant. — Plaît-il? reprit le commis. — Oui, et nous serions deux imbéciles si nous ne connaissions pas un pen mieux les affaires. Liguons-nous, et nous aurons les deux miiiions. — Comment ça? — Écoutez-moi bien, voici la manière de procéder. Je suppose que la fille me choisisse et qu'elle ait les deux millions, vous voilà avec la mère sur les bns et zéto. — C'est vrai, et j'avoue que cela me fait peur.
— Et cela ne m'épouvante pas moins ; mais il y a un moyen de prévenir ce malheur, ou du moins de l'adoucir. — Lequel? — Supposons encore que l'une des deux futures ait quinze cent mille francs de dot, et l'autre cinq cents, cela ne VOUA encouragerait-il pas? — Tiens ! je le crois bien. — Alors TOUS devez me comprendre ?— Pas le moins du monde.
— Mon Dieul que vous êtes peu fort en affaires d'argent, pour HO iiomme de bourse 1 — Expliquez-vous plus clairement. — U faut absolument vous mettre les points sur les i. £h bien] fixons un dédit par lequel celui qui aura la femme anx deux millions s'engagera à donner cinq cent mille francs a celui qui aura la femme et zéro.
Fumic^oA resta ébahi et ne répondit pas d'abord. Enfin il dit :
— Lâcher cinq cent mille francs comme cela, c*est cher.
— Mais si vous n'avez rien. — C'est possible, au fait. — Eh bien I consentez-vous? — Ça va. — Mettez-vous là, je vais rédiger au crayon un petit bout d'acte ; nous en conviendrons, puis je œoaterai le copier au galop dans ma chambre; je redescendrai, nous sigperons et ce sera fini. — Dépêchezvous, les autres gagnent du terrain pendant ce temps-là. — Avez-vous un peu de papier blanc? — Ma foi, non.
A ee moment Luizzi entra, et leur dit :
— Que cherchez-vous donc? ^ Oh! rien , un bout de papier. — En voici un, dit Luizzi d'un ton indifférent; mais il est écrit d'un côté. — C'est bon , dit le clerc , je vais écrire au dos.
Pendant que le clerc griffonnait, Tavoua rentra suivi de M. de Lémée. Il avait Tair de chercher quelque chose. Il tourna et retourna tout dans la salle à manger. Puis, ayant aperçu Luizzi qui , retiré dans un coin, faisait semblant de lire un journal, il lui dit :
— N'auriez-vous pas aperçu par là un petit chiffon de papier? — Je crois que ces Messieurs le tiennent, répondit Luizzi. — Comment! c'est vous qui avez trouvé ce papier, Monsieur, s'écria l'avoué en s'adressant au clerc , et vous avez eu l'indiscrétion...? — Pas le moins du monde, dit le clerc d*un air indifférent , c'est Monsieur qui nous Ta remis, et je vous assure que je n'en ai pas lu une syllabe. -^ En ce cas, vous allez me le rendre, je vous prie, reprit Tavoué.
Puis il se pencha , et dit tout bas à l'oreille de M. de Lemée :
— C*est notre projet d'acte. — Quelle imprudence! dit le pair. — Eh bien ! reprit l'avoué presque aussitôt, avez-vous fini? — Un moment, dit le clerc , je ne savais pas que ce papier vous appartint et j'ai écrit au crayon des choses que je vous prie de me donner le temps d'effacer.
Comme il allait commencer, Luizzi s'approcha des quatre interlocuteurs, et, leur faisant signe d'approcher, il dit au clerc de notaire.
— Pourquoi effacer, monsieur Marcoine? Il est très-probable que ce qui est écrit à l'encre au recto est la même chose que ce qui est écrit au crayon au verso. — Plaît-il? firent les quatre épouseurs. — Comment donc I reprit Luizzi, un projet d'acte rédigé par un avoué et revu par un notaire c'est ce qu'il y a en général de mieux conditionné. Lisez, lisez ; je suis sûr ^ue vous serez charmés de la science Tun de l'autre.
Le clerc qui tenait le papier le retourna par un mouvement de curiosité plus fort que lui. Il en lut les premières phrases écrites par l'avoué : « Entre les soussignés le comte de Lémée et M. Bador, etc., etc., il a été convenu qu'en cas de mariage de l'un d'eux avec madame ou mademoiselle Peyrol, etc., etc.. »
— Continuez, reprit Luizzi.
Marcoine retourna le papier et lut : « Entre les soussignés M. Marcoine et M. Furnichon, etc., etc., il a été convenu qu'en cas de mariage, etc., etc. »
— Allez donc ! dit Luizzi.
Le clerc marmotta encore quelques phrases tantôt d*un côté, tantôt de Tautre; puis, arrivé à un certain endroit, du côté de récriture à Fencre, il s*écria en lisant : « Celui qui aura touché la dot ci-dessus énoncgjB s'engage à donner cipq cent mille francs à... » Il retourna le papier et lut, du côté de récriture au crayon : « S'engage à donner cinq cent mille francs à... »
— Heinl ût le commis toujours éhahi. —Ma foi I on ne fait pas mieux un acte à Paris, dit le clerc. — Mais il parait qu'on le fait aussi bien qu'en province, repartit Tavoué en prenant le papier. Puis il s'écria, après avoir lu : C'est mot pour mot la même chose. — En effet, dit le pair, il semble que c'est copié. — C'est calqué, reprit le commis. — 11 y a un proverbe qui dit que les beaux esprits se rencontrent, repartit Luizzi. — Eh bien! soit, dit Tavoué; ligue contre ligne, deux contre deux. — Et pourquoi la guerre et non pas l'alliance? reprit le clerc rapidement, pourquoi ne pas faire Tacte en quatre expéditions ? car enfin vous pouvez ne pas être choisis tous les deux, ni nous non plus, et alors vous'n'auriez rien. On peut choisir l'avoué et moi, ou bien le comte et moi, ou bien le commis et le comte, ou bien encore le commis et l'avoué : voilà quatre combinaisons où Dous sommes tous pris au dépourvu. — Il a raison, dit l'avoué, ceci est très-fort. Faisons l'acte à quatre : celui qui aura la dot et la femme payera cinq cent mille francs à celui qui n'aura que la femme, quel qu'il soit. — Et celui qui n'aura rien? — Eh bien! répondit le clerc, il n'aura rien. — Ah si I ah si! fit le commis, il faut au moins faire ses frais. Je propose dix mille francs d'épingles pour les deux évincés. — Va comme il est dit, reprit l'avoué, et dépêchons. Mais comme on peut nous surprendre, faisons chacun notre copie, ça ira plus vite. Voici du papier timbré, des plumes et de l'encre.
L'avoué tira un portefeuille armé de tous ses ustensiles; chacun s'assit devant la table, et, l'avoué dictant, tons les quatre se mirent à écrire.
— Entre les soussignés Messieurs...
Et chacun répondit au regard de l'avoué par l'énon-
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cîation de ses noms, prénoms et qualités. Le comte com meûça.
— Alfred Henri, comte de Lémée, pair de Fiance.— Louis- Jérôme Marcoine, maître clerc de notaire. — 1 )éî»iré-Anlénor Fumichon, commis d'agent de cliange. — Et François-Paulin Bador, avoué à Gaen, il a été convenu, etc., et(^, etc.
Et durant dix minutes l'avoué dicta, chacun répétant la Qn de la phrase pour averti§ qu'il avait écrit..
C'était un spectacle honteux devant lequel Luizzi restait en contemplation, ne sachant s'il devait rire ou s'indigner, lorsqu'il se sentit légèrement frappé sur l'épaule et reconnut le vieux Rigot, qui lui dit :
— Que font-ils donc là?
Luizzi ne voulut pas dire la vérité, sott qu'il ne vît aucun intérêt à dénoncer ces quatre requins de dot, soit qu'il voulût se ménager le plaisir de cette comédie jusqu'au bout, et il répondit :
— le crois qu'ils écrivent chacun un billet doux à Tune de ces dames. --Très-bien, très-bien! fit le père Rigot, j'ai seulement une petite confidence à faire à ces Messieurs. — C'est qu'il est vraiment fâcheux, dit Luizzi, de les déranger; l'inspiration amoureuse est si prompte à s'envoler I — Cependant, reprit Rigot, je ne peux pas leur laisser ignorer le fait. — Qu'est-ce donc de si important? -7 Cela vous intéresse fort peu, dit Rigot, puisque vous n'êtes pas parmi les concurrents. Quoique je n'aie rien dit de votre refus, songezy, je vous laisse vingt-quatre heures pour réfléchir. — C'est tout décidé. — BonJ c'est ce que nous verrons, fit le bonhomme en hochant la tète. En attendant, je vais leur annoncer la nouvelle. — Faites, repartit le baron; je me retire. — Vous pouvoË rester, cela vous amusera peut-être.
En disant ces mots, Rigot entra tout à fait dans la salle à manger à la porte de laquelle il était resté avec Luizzi. Les quatre amoureux venaient de signer et d'échanger leur transaction, et ils se retournèrent fort troublés en entendant ia voix du maître de la maisoo.
— Pardon, Messieurs 1 leur dit M. Rigot, je ne vous ai pas fait part de tous mes projets, parce que j'ai pensé que cela ne pouvait pas vous regarder ; cependant ma sœur vient de me faire comprendre qu'elle ne devait pas être moins favorisée que sa fille et sa petite-fille, et je viens voue dire ce que je compte faire pour elle. — Quoi? s'écrièrent ensemble
les quatre associés épouvaDtés, est*ce qu'elle est des deuTi millions? — Non, non, Messieurs, reprit M. Rigot, Je tien drai ma parole ; les deux millions appartiendront à madame Peyrol ou à sa fille, mais j'ai décidé qu'il y aurait aussi un million pour madame Turniquel. Et ce miilion>là n'a pas de mauvaise chance ; car je le donnerai bien certainement à ma charmante sœur. Par conséquent, celui de tous qui réussira à lai plaire est sûr de son affaire ; vous n'avez qu'à .voir si cela TOUS tacite, vous aToz jusqu'à demain au soir.
M. Rigot quitta la salle à manger sans ajouter un mot à cette nouTelle proposition, et laissa les concurrents dans une étrange perplexité.
— Diable! fit l'avoué, voilà qui change étrangement les choses* — Est-ce que tous auriez le courage d'affronter la grand'mère ? dit M. de Lémée. — Je crois que c'est au-dessus des forces humaines, repartit le clerc de notaire. — Bah! dit M. Fumicbon , on a tu des choses plus extraordinaires qUe cela, et si pour ma part j'étais sûr de réussir... — Oui ; mais je vous préviens que tous ne réussirez pas , dit M. Bador. Il y a de par le monde un certain Petit-Pierre, postillon à Mourt, quia été dans les bonnes grâces de mademoiselle Rigot avant qu'elle fût madame Turniquel, et celui-là, je crois, aura la préférence* *« Est-ce sûr? demanda encore Furnicbon.
Le eœur levait à Luizzi ; mais, M. Bador ayant déclaré la Tieiile imprenable, tous se récrièrent à Tenvi contre l'idée de se sacrifier à une femme comme madame Turniquel , et Furniehon plus haut que les autres.
— Allons, allons, se dit tout bas le baron, la cupidité ne Ti pas encore si loin que je le croyais.
Us en étaient là , lorsque le clerc reprit la parole :
— Mais en quoi donc trouvez-vous que cela change la face des choses, monsieur Bador ? ^ £n ce que la fortune qui n'était que de deux millions arrive à trois ; car enfin quelqo'QD héritera de ce million, et c'est autant d'assuré, tandis qu'au train dont va le vieux Rigot, il sera ruiné dans un an. — (Test vrai , dit M. Fumiohon , cet homme finira par nous retomber sur les bras. -^ Ce sera encore une charge , ajouta le clerc, à laquelle il faut penser. — Mais où diable M. Rigot a-t-il pris tous ses milliohs ? dit le commis. — Oh I ça, Dieu le sait , répondit l'avoué. Tout ce que je puis vous dire« c'est qu'ils existent en bonnes propriétés bien et dûment soldées, et en dépéts de fonds à la banque de France* — Ma foi 1 re^
prit FarnicbOQ, cela ne nous regarde pas, c'est son affaire. Immédiatement après ils rentrèrent tous dans le salon où ils trouvèrent ces dames assemblées. Ernestine était rayonnante , et la mère Turniquel avait arboré un bonnet encore plus lardé de nœuds roses et bleus que celui du matin. En ce moment madame de Lémée lui faisait de& compliments sur Texcellent goût de sa toilette , et la grande dame s'bumiliait devant l'imperturbable sottise de la vieille femme. Quant à madame Peyrol , elle était seule dans un coin. On voyait qu'elle avait pleuré, et ce ne fut qu'avec peine qu'elle parvint à surmonter sa douleur pour répondre aux hommages empressés de ces Messieurs. Luizzi trouva la comédie si drôle qu'il voulut y ajouter : il alla se placer à c6té de madame Turniquel , et commença un éloge de sa beauté et de sa ^parure , auquel la vieille femme répondit avec une foule de sourires édentés et de grâces enfantines à faire reculer un régiment de cuirassiers. La plaisanterie fut poussée si loin, que madame Peyrol en devint toute rouge. Elle s'approcha de M. Rigot et lui dit :
— Mon oncle , par grâce , faites cesser cette cruelle inconvenance ; si ce n'est pas pour moi, qui souffre tant de voir ma mère si ridicule, que ce soit pour ma fille qui n'est déjà que trop portée à manquer de respect à sa grand'mère. C'est une bien misérable méchanceté de la part d'un homme comme M. de Luizzi ! — Bah I bah ! qui sait? dit le vieux Rigot, on a vu des choses plus impossibles que ça.
Madame Peyrol haussa les épaules et s'approcha du baron, qui disait en ce moment à madame Turniquel :
— Oui, Madame, heureux l'homme qui, revenu des folles • illusions de la jeunesse , saura préférer un cœur mûr et une
âme éprouvée à toutes ces vaines séductions d'un âge plus tendre I — Plaît-il ? dit madame Turniquel d'un ton trèssupérieur, qu'appelez-vous illusion ? Je ne suis pas si décrépite , je vous prie de le croire ; j'ai un corps superbe et une jambe...
Elle allait montrer sa jambe , lorsque madame Peyrol l'interrompit et regarda Luizzi d'un air à le rendre honteux, puis elle lui dit tout bas :
— C'est de la barbarie , Monsieur !
Luizzi devint confus de ce qu'il avait fait, et suivit madame Peyrol pour s'excuser. Il y réussit assez bien, en avouant franchement commeat il avait voulu donner uae
leçon a ces quatre limiers acharnés après les deux millions et qui la poursuivaient ainsi que sa fille. Madame Peyrol écouta Luizzi attentivement; pais, faisant un violent effort sor elle-même, elle lui dit :
— Eh bien 1 Monsieur, je voudrais avoir un entretien d'un moment avec vous. — Je suis- à vos ordres , Madame , dit Laizzi.
Mais il aurait fallu, pour qu'il fiit permis à madame Peyrol et à Armand d'avoir cet entretien , que la société des épouseurs n'eût pas été alarmée du petit a^rié qui venait d'avoir lien ; et malgré la déclaration de Luizzi qu'il se retirait du concours , ils s'approchèrent en masse de madame Peyrol et forcèrent le baron à la retraite. Bientôt l'heure de se retirer arriva pour tous, et Eugénie sortit du salon en suivant Laizzi des yeux et en lui donnant ainsi une espèce de rendezvous.
ONE NUIT- BIEN OGGUPfiB,
Lorsque Luizzi fut rentré dans son appartement, il fut très* étonné d'y rencontrer Akabila tenant à la main les fameuses bottes qu'il avait servies au déjeuner. D'après l'explication que madame Peyrol avait donnée au baron, il s'imagina que le jockey était venu pour chercher le verre de rhum qui était d'ordinaire le prix de son bon travail. Luizzi , curieux d'examiner de près cet être extraojrdinaire , lui fit signe de la tète qu'il allait satisfaire son désir ; mais , n'ayant point de rhum dans sa chambre , il s'apprêta à sonner un domestique pour s'en faire apporter. Au moment où il allait saisir le cordon , le Malais l'arrêta par le bras en secouant vivement la tète et en disant avec un son guttural :
— No I no ! no I — Quoi I reprit le baron en accompagnant ses paroles d'un geste imitatif pour les mieux faire comprendre , quoi I tu Jie veux pas boire du rhum que tu aimes tant?
Le Malais répondit encore négativement; puis, s,*appro chant de la porte , il écouta s'il n'y avait personne de l'autre eôté et revint préside Luizzi. Alors il commença une scène
de pantomime dont il nous serait difficile de donner une description exacte ; il contrefit avec une perfection merveilleuse l'arrivée de l'avoué en cabriolet, celle du commis et du clerc traînant après eux leurs paquets , et , après chacuue de ces caricatures , il secouait la tête avec mépris. Ensuite il vint à Luizzi et le représenta largenient assis au fond de sa berline, entrant au galop de ses quatre chevaux dans la cour du Taillis. II continua ses démonstrations en se boursouflant et en se grandissant, et il finit par faire comprendre à Luizzi qu'il le prenait pour un grand seigneur^ puis il dit d'un air superbe en désignant toujours le baron : roi I roi I Luiitzi, qui xoulait voir celte confidence jusqu'au bout , fit signe au Malais qtt*il ne s'était pas trompé. Aussitôt le jockey se jeta aux genoux de Luizzi, comme pour implorer sa |protection ; puis« se relevant i se grandissant encore et se plaçant à côté de Luizzi comme pour montrer qu'il était son égal, il sembla désigner du geste quelque chose de bien lointain, et .répéta ce mot : roi ! roi ! Luizzi suivait cette pantomime avec un vif intérêt : il fit signe au Malais de continuer. Alors celui-ci parcourut la chambre , et , désignant du doigt les flambeaux dorés, montrant les boutons de chemise de Luizzi, puis un bouchon de carafe taillé à facettes comme un diamant, il lui dit, car son geste était si expressif que la parole n'eût pu rien y ajouter, qu'il avait possédé une immense quantité de tous ces objets. Jusque-là le baron avait parfaitement compris tout ce que le Malais avait voulu lui dire. Celui-ci continua. Il représenta un orage, en imitant avec la voix et le geste le sifflement des vents et les roulements de la foudre, puis un vaisseau qui flotté à l'aventure, un coup de vent qui le lance sur un récif, un homme qui nage avec désespoir parmi les vagues furieuses, et qui, arriva au rivage , y tombe à bout de forces. Luizzi ne savait pas bien quel était l'homme que le Malais voulait ainsi désigner, lorsque celui-ci , montrant le pauvre naufragé qui se relevait avec effort, lui fit voir qu'il s*àgîssail de M. Rigot, par l'imitation exacte des gestes et de la tournure du vieux richard ; puis il le contrefit exténué de fatigue, se traînant avec désespoir sur le rivage, rencontré par des habitants qui voulaient le massacrer, délivré par un vieillaM qui était venu à son secours et qui l'avait emmené dans sa demeure. A ce moment la pantomime d'Akabila cessa d'être aussi claire. Seulement Armand devina ^u'il s'açissait d'un homme assassiné, de trésors enlevés ;
mais les détails de ce singulier récit se perdirent dans les contorsions et les larmes du Malais. Le baron allait essayer de le faire mieux s'expliquer, lorsque tout à coup la voix retentissante de M. Rigot se fit entendre dans le corridor, appelant Akabila de toutes ses forces. Le Malais devint tout tremMant, et il allait se cacher derrière un rideau, lorsque M. Rigot ouvrit brusquement la porte et Taperçut.
— Que fais-tu là? lui dit-il d'un air furieux :
Le jockey prit son plus gracieux sourire, et, montrant les bottes qji'il avcaif déposées sur une chaise, il lui dit d'un ton (le YDii plein de douceur :
— Rhum, rhum.
M. Rigot commença par lui donner un grand coup de pied oti il est reçu de donner des coups de pied, en lui disant :
— Animal, est-ce qu'on met des bottes pour se coucher? Le Malais ne poussa pas la moindre plainte, mais il jeta à
Lnizn un regard qui voulait dire qu'il cfmptait sur lui. Un moment après M. Rigot quitta la chambre du baron, non sans s'être excusé de la petite scène qui venait d'avoir lieu.
— Nous autres manants, dit-il, nous avons le pied et la main un peu lestes ; mais, avec des brutes pareilles, il n'y a pas de meilleurs moyens de se faire comprendre.
LuiEBi, demeuré seul, réfléchit à l'étrange confidence qu'il venait de recevoir^ et se demanda s'il n'était pas de sa probité d'avertir les magistrats de ce qu'il soupçonnait. Cependant il Craignit de se laisser aller encore à une démarche inconsidérée comme il avait fait pour Henriette : démarche dont les résultats lui étaient restés à peu près inconnus, à l'exception de la présence de cette malheureuse victime dans une maison de fous» En conséquence le baron voulut savoir toute la vérité sur cette aventure dont il croyait avoir deviné les principales circonstances, et il s'apprêtait à appeler le Diable lorsqu'il entendit frapper légèrement à sa porte. On entra chez lui immédiatement, et il vit madame Peyrol, qui resta un moment immobile et confuse, et comme épouvantée de Tactiou qu'elle venait de faire. Cependant Luizzt s'avança vers elle, et, lui présentant un siège, il lui dit :
— Pourrais-je savoir, Madame, ce qui me vaut l'honneur de votre visite ?
Rien ne saurait peindre l'embarras et le trouble de celte malheureuse femme. Elle chercha à s'excuser en balbutiant, puis enfin, pressée par les questions de Luizzi, eHe sembla
reprendre courage, et lui répondit en tenant les yeui baissés :
— vous savez ma position, Monsieur; je suis sans fortune. La mort de M. Peyro) m'a laissée dans la misère; car, comme il est mort sans enfants, sa famille a réclamé et repris tous les biens quMI possédait...— Quoi! dit Luizzi étonné, mademoiselle Ernestine... — N'est pas la fille de M. Peyrol, répondit Eugénie en relevant la tôte ; c'est une triste histoire, Monsieur... — Qui vous coûterait peut-être trop à raconter, reprit le baron d'un air froid; je neveux pas vous imposer cette obligation, mais je suis prêt à entendre le motif qui veus a amenée chez moi. — NonI reprit tristement madame Peyrol, blessée du ton de Luizzi.
Alors elle se leva, et elle ajouta en secouant la tète :
— Non, c*est impossible 1 pardonnez-moi mon imprudente démarche. Monsieur, et oubliez-la. — Comme il vous plaira. Madame, dit Luizzi en s'apprêtant à la reconduire.
Mais, au moment ^ù madame Peyrol allait ouvrir la porte, elle s'arrêta et se retourna vivement vers Luizzi :
— Cependant, s'écria-t-elle avec résolution, votre présence dans ce château m'autorise à vous parler. Le choix de ma fille est fait. M. Bador, en s'adressant à elle, a montré qu'il la connaissait bien et qu'il me connaissait bien aussi; il sait que, si la fortune que mon oncle nous destine me tombe en partage, ma fille sera aussi riche que moi; il sait que, si Ernestine a été favorisée par mon oncle, elle ne détournera rien de sa fortune au profit de sa mère. — Quoi I vous croyez. Madame... I dit Luizzi. — • J*en suis sûr. Monsieur. Ce malheur peut encore m'arriver, mais enfin il peut arriver aussi que cette fortune m'appartienne, et alors je vous annonce que je suis encore plus épouvantée de la partager avec l'un des hommes que vous avez vus dans cette maison, que de garder ma misère. Vous seul. Monsieur, n'avez montré ni cupidité ni lâche empressement. Je n'ai eu qu'un jour pour vous juger, et je n'ai qu'une heure pour vous dire qui je suis ; mais, puisque vous êtes venu dans ce château pour le même motif qui y amène tous ceux que j'y vois, je puis vous parler franchement et vous dire que j'ai fixé mon choix sur vous. Je vous le dis. Monsieur, parce que j'ai â vous demander votre engagement d'honneur de me permettre de disposer de la moitié de cette dot, si la volonté de mon oncle a été de me la donner.
Luizzi fut très-embarrassé de cette étrange déclaration
mais il rësolnt de couper court à cette nouTolle proposition, en répondant à Eugénie : |
— Si monsieur votre oncle avait été plus franc avec vous, Madame, il vous eût épargné une démarche qui vous a sans doute été bien pénible et qui était inutile : j'ai déclaré à M. Rigot que je ne me mettais pas sur les rangs pour obtenir une faveur que je ne crois pas mériter.
A cette réponse, madame Peyrol devint pâle, et, saluant profondément le baron, elle se retira sans lui dire un mot. A peine Luizzi fut-il seul, qull ferma sa porte au verrou pour éviter de nouvelles visites; et, plus décidé que jamais à consulter le Diable sur les secrets de cette maison, il tira sa sonnette et l'agita avec rapidité. Comme à l'ordinaire, le Diable parut aussitôt ; mais, contré son habitude, il n'avait ni Tair goguenard ni la malice cruelle qu'il semblait se donner à plaisir. Son regard avait repris toute sa sinistre splendeur, son sourire toute son amëre fierté, et il aborda Luizzi avec une impatience visible. Sa voix était stridente et grave.
— Tu as Tair bien soucieux, msdtre Satan 1 lui dit Luizzi. — Que me veux-tu? — Ne le sais-tu pas ? — A peu près ; mais enfin parle, que me veux-tu? — Tu es bien laconique, toi d'ordinaire si bavard I -^ C'est que ce ne sont plus les intérêts d'un homme qui m'occupent, ce sont ceux d'un penple. — Que tu vas pousser aux révoltes et aux séditions?
Le Diable se tut, et Luizzi reprit :
— Allons, puisque tu es si pressé, réponds : Quelle est l'histoire de ce Malais? ^ Il te l'a dite. -— C'est-à-dire que j'ai cru la deviner 1 — Tu as montré de l'intelligence une fuis en ta vie, c'est beaucoup. — Tes airs impertinents deviennent de l'insolence. — Je grandis avec les circonstances. Adieu 1 — Un moment! Ce n'est pas tout. J'ai compris l'histoire d'Akabila jusqu'au moment où Rigot fut sauvé par un vieillard. Après? — Ce vieillard, repartit le Diable, était le père d'Akabila. Il avait un immense trésor, amassé depuis cent ans dans sa famille. Je suppose que tu sais qne 111e de Bornéo est riche en diamants et en pierreries. L'Européen civilisé arriva chez cette race de Malais que vous appelez exécrable parce qu'ils massacrent sans pitié les hommes qui viennent s'emparer de leurs terres; la civilisation apporta ses crimes parmi les crimes de la barbarie.
Rigpt, 4*abord Tesclave^ et ensuite l'ami et ]e confident d'Akâbila, lui persuada d'assassiner son père et de s^eoiparer d«> ses imuienses trésors. Il lui promit de le mener dans un payj. où il trouverait des jouissances inconnues â sa nation. Une fois le crime accompli, tous deux s'échappèrent et abordé r^nt un navire por^iigaig qui les débarqua à Lisbonn{3. Maio une fois sur la noble terre de la civilisation, les rôles changèrent :' Akabila devint le domestique de son ancien esclave, et tu as vu comment lui a profité son parricide 1 ^ Mais comment se fait-il que Rigot garde auprès de lui un pareil confident de son crime? — Ohl ceci passe ton intelligence, mon maître* Pour comprendre ce que fait Rigot, il faut avoir son âge, être de sa race et avoir été esclave. — Que veux-tu dire ? — Il fî^ïit avoir vécu manant sur une terre de gentillàtre qui ruina la famille de Rigot pour un délit de braconnage, il faut avoir reçu la bastonnade pour n*avoir pas apprêté assez vite la pipe de son maître. — Ainsi, c'est une vengeance ? — £t un plaisir. Tu ne peux t'imaginer la volupté que cet homme éprouve à donner des coups de pied au cul à un fils de roi ; tu ne te fais aucune idée de sa joie à voir ramper autour de lui ces basses cupidités qui encombrent sa maison. — Il est certain, dit Luizzl, qu'elles* sont ignobles — De quel droit les juges-tu si /évèrement? -— lîme semble qu'elles ne peuvent guère être plus bonteuses.
— Il y en a de plus honteuses encore. — Et quels hommes peuvent pousser plus loin l'abandon de toute pudeur? — Toi peut-être, dit le Diable. — Moi? s'écria Lui^zi. —Toi, maître, si jamais la misère t'arrive, si jamais tu es sevré de ces plaisirs que tu crois dédaigner parce qu'ils abondent dans ta vie ; toi, qui te crois un cœur sans ambition parce quêtes désirs n'en voient- ffas de difficile; toi, qui serais peut-être le plus plat de ces coureurs de dot si tu avais auprès de toi un luxe qui t'enivrât et auquel tu ne pourrais pas atteindre par d's^utres moyens ; toi, qui méprises si souverainement des gens qui n'ont que le tort d'être pauvres. — Tu te trompes, Satan^ reprit Luizzi avec dédain. Je puis aimer la fortune, je puis être ambitieux, mais jamais je ne me ravalerai à épouseï une femme aux conditions qu'y a mises ce misérable qui est le maître ici. Jamais je ne donnerai mon nom à une femme dont la vie a commencé, sans doute, en se doniiant a quelque manant qui est le père de mademoiselle Ernestine.
— Tu es bien dur, mon maître, dit Satan. Tu oublies que
pareille faute a été commise par Henriette Buré. -^ Oh! eeei «5t bien différent : c'était une jeune fille bien élevée qui avait reça une éducation honorable, et dont les nobles sentioients ont été surpris par un entraînemont auquel la rigueur de ^ fiunilie Ta poussée. *— La faute n'en est que moins excusable; car Henriette «vait pour se défendre l'exemple des bonnes mœurs, Tautorité* d'une saine éducation, Mais îa pauvre fille du peuple, qui suecombe, n*a pas autour d'elle les mille protections qui défendent une fille du monde. — Tu vas enc ore plaider la cause du vice. -^ Peut-être celle du malheur. — En ce cas, fais-toi romancier et laisse-moi tranquille. — Ainsi, dit le Diable, tu es bien décidé k ne- pas épouser madame Peyrol ? — Trôs^décidé. ^ Que Dieu te garde! dit le Diable.
Le bruit d'un courrier qui entrait avec fracas dans la cour interrompit la conversation de Satan et de Luizzi , et le Diable reprit aussitôt : •
— Cest toi (^'on draiande, baron , je te laisse à tes affaires.
A peine le Diable avait*f1 disparu que Luiczi vit entrer son valet de chambre Pierre, qu'il avait laissé à Paris.
— Quelles grandes nouvelles y a-t-il donc, lui dit41^pour qae tu sois venu ainsi à franc étrier? — Des lettres très-pressëf s venues de Toulouse , de Paris , de partout , des huissiers qni se sont présentés pour saisir dans votre appartement. — Chez moi? dit Luizzi. — Chez vons , monsieur le baron.
A ces paroles , Luizzi devint pâle et glacé. L1dée d*«ne mine ne lui paraissait pas possible, mais la menace insolente que lui avait faite le Diable, Tadieu moqueur qu'il lui avait lancé en disparaissant , répouvantërent. Il fit signe à Pierre de le laisser seul et décacheta les lettres qu'il venait de reoe- Toir. La première lui annonçait la disparition de son banquier. Le coup fut terrible , mais ènftn Luizzi avait des propriétés qui lui laissaient encore une fortune considérable. U ouvrit ses lettres de Toulouse ; elles lui apprenaient que tout
n LES MÉMOIRES DU DIABLE.
ce qu'il croyait posséder ne lui appartenait pas. Un homme arait paru dans le pays, un homme armé d'actes authentiques qui prouvaient que les propriétés de M. le haron de Luizzi père lui avaient été vendues par acte sous seing privé, à la condition par Tacquéreur d'en laisser jouir le haron tant qu'il vivrait. Si cet homme ne s'était pas présenté à l'époque de Touverture de la successioft^ c'est qu'il était alors en Portugal, où il avait transmis ses droits à un certain M. Rigot qui faisait poursuivre l'expropriation.
Il est inutile de chercher à peindre la rage et l'épouvante de Luizzi à la lecture de ces fatales lettres. Un moment il crut rêver, et il s'agita comme pour repousser l'horrible cauchemar dont il était poursuivi ; il ouvrit sa fenêtre comme si la fraîcheur de l'air devait chasser le délire qui hattait dans sa tête ; puis il s'imagina un moment que Satan avait voulu lui donner cet effroi pour le punir de son jugement sur le compte des autres, et, dans un violent accès de rage, il agita de nouveau son infernale sonnette. Le Diable reparut , toujours triste, toujours calme, toujours sérieux.
— Est-ce vrai? s'écria Luizzi. — C'est vrai, répondit le Diable. — Ruiné? — Ruiné.— C'est ton œuvre , Satan ! c'est ton œuvre 1 s'écria le baron.
Et , dans un moment d'égarement indicible , il s'élança vers le Diable; mais sa main ne put saisir ce corps puissant qui était devant lui et qui lui glissait entre les doigts comme un serçent. Luizzi, emporté jusqu'à la folie par son impais sance, s'acharna à poursuivre cet être insaisissable jusqu'à ce que, épuisé de rage et de lassitude, il tombât sur le sol avec des cris, des larmes et des sanglots furieux. Sa douleur s'abattit plutôt qu'elle ne se calma, et il n'avait pas encore rassemblé ses idées , qu'il revit Satan debout devant lui, le regardant avec son triste et cruel sourire. En ce moment Luizzi, soulagé par ses larmes, pressa sa tête dans ses mains en s'écriant :
— Que faire, que faire?— Te marier, lui. répondit le Diable.
Quand le baron fut revenu tout à fait de ce furieux désespoir, il se trouva seul et reconnut que le château était plongé dans le plus profond silence. Alors il se mit à réfléchir sur sa position , et peu à peu il se laissa aller à murmurer en luimême ce honteux monologue :
— Me marier, a dit Satan, et avec qui? avec l'une de ces
deux femmes que j*ai repoussées ? m' unir à cette famille où la bassesse des mœurs est égale à celle des manières? Et qui sait encore si, en choisissant Tune de ces deux femmes, je ne prendrai pas précisément celle qui sera pauvre? car, moi, j'ai eu l'imprudence de ne pas prendre part au contrat que ces hommes ont passé entre eux. Oh ! si je le pouvais encore ! Il n'y a que les fripons d'heureux.
11 sembla qu'un éclair passât devant les yeux de Luizzi à ce moment et qu'il lui montrât les pensées où il était descendu, comme durant un orage nocturne un éclair fait voir à on homme dans quel précipice fangeux il est tombé. Luizzi ent horreur de lui-même, et, revenu un instant à des idées pins saines et plus calmes :
— Non, dit-il, je ne ferai pas cette infamie; d'ailleurs à quoi cela me servirait-il? Le choix d'Emestine est fixé, sa mère me Ta dit. Elle , je Tai repoussée ; cependant il est peutêtre encore temps.
11 s'arrêta encore devant cette idée ; il en était déjà moins épouvanté. Pourtant il voulut chercher une distraction à sa doaleur dans sa douleur même; et, pour cela, il reprit les lettres qu'il avait foulées aux pieds dans son accès de rage. Elles ne firent que lui confirmer sa ruine, et Jbientôt un abattement profond succéda au tumulte de ses premières émotions. iUors il mesura la vie qu'il avait devant lui, une vie de misère , de privations , et par-dessus tout une vie en butte à la raillerie et au mépris de tous ceux qu'il avait connus. La vanité , le plus détestable des conseillers après la misère , la vanité se fit entendre; et Luizzi, courant au mal comme nn furieux à la mort sans vouloir regarder devant lui , se décida à tenter la fortune par un mariage. Il ne prii pas le temps de (aire la moindre réflexion, et rappela encore une fois Satan, qui lui apparut avec la même tristesse et le même calme.
— Esclave , dit Luizzi avec un courage pour accomplir sa mauvaise action qu'il ne s'était jamais trouvé pour faire le bien; esclave, peux-tu une fois en ma vie me dire une vérité qui me soit utile ? — Je t'en ai dit vingt que tu n'as pas voulu croire. — Eh bien! repartit Luizzi , dis-moi à laquelle de ces deux femmes appartiendra la dot que leur onde doit donner à Tune d'elles ? — Tu es donc décidé à faire ce que ta trouvais si méprisable ?— Trêve de morale, Satan! lui dit Luizzi avec emportement ; je n'ai pas la prétention d'être