‹ Les mémoires du Diable (volume 2)Chapitre 7 sur 22 · TOME IJ · texte numérisé non relu

TOME IJ

rA LES MÉMOIRES DU DIABLE.

meilleur que les autres hommes, car je commence à croire que c'est un rôle de dupe. -— Tu n'as jamais valu mieux qao les autres , reprit Satan. Tu as été, tu es même à celte heure plus vil et plus bas qu'aucun de ceux que tu as si sniellement blâmés , car ils ont eu de longues années pour arriver pas à pas à Toubli de toute générosité et de tout bon sentiment, ils ont eu rhumiliation imposée par de plus riches qu'eux , ils ont eu la misère , le malheur, le mépris ; ^ toi , qui p'^s rien subi de tout cela , lu as perdu comme eux toute générosité, toute grandeur, à la menace seulement des douleurs qu'ils ont souffertes. — Mais qu'est-ce donc que ma vie? s'écria Luizsi, en qui s'agllaient encore des restes d'honneur et de fierté. — C'esJ la vie humaine *la vie que les autres mettent douze ou quinze ans à accomplir et qui pour toi n'a duré qu'un qijarï d'heure. Je t'avais volé sept ans de ton oxistenee , m^is tu as rattrape le le.mps perdu , tu n'as pas à le plaindre. — Implacable et froid railleur, repartit Luizzi, .'^chève ton exécrable mission , arrache-moi la dernière de mes illusions , apprends-moi que cette femme que je vais épouser est une nlle perdue , dis-moi tontes ses infamies , ne m'en cache aucune, afin que je boive jusqu'à la lie la coupe amère de mes propres bassesses. — Tu es donc bien décidé à épouser celte femme ? Ne préfères-tu pas me donner dix ans de la vie? "— Pour me retrouver vieux dans la misère ? non, reprit Je baron , non. Quelle que soit cette femme , je l'épouserai. — Tu as encore près de deux ans pour tenter ia fortune par des moyens honorables , reprit le Diable. — Non , repartit Luizzi avec une espèce d'acharnement sans raison ; que ferais-je? et que sais-je faire? irais-je demander un emploi misérable à tous ces hommes que j'ai écrasés de mon luxe? me faudra-t-il mendier un travail que je ne saurais pas accomplir, et montrer une incapacité qui doublerait ma honte et mon désespoir? non, je veux épouser cette femme, je l'épouserai. — Tu es bien décidé? repartit Satan. — Oui, répondit le baron en montrant un siège au Diable et en lui faisant signe de s'asseoir. — Eh bien donc ! reprit celui-ci , apprends ce qu'elle est.

EUGiNIE.

PAUVRE JîNFANT.

Engéoia naiiQit lo n février n97, ou plutôt, le 30 ié\\if>ï n97, wîf: ^Dfant fut portée à la mairie du deuxième arrondissemeat; et inscrite sous le nom d'Eugénie Turniquel, fille de Jeanne Rlgot, femme Turniquel, et de Jérôme Turniquel, son mari, ladite fille étant née le n du même mois.

— Pourquoi cette restriction? La déclaration était -elle fausse ? demanda Luizzi en interrompant le Diable. — Je ne t'ai pas dit cela. •— Cette enfant n'était-elle pas bien celle qn'on désignait sous ces noms? — Je ne t'ai pas dit cela non plus, je t*ai dit an fait ; et ce que je puis Rassurer, c'est que la femme que tu connais , ma4ame Peyrol , dont jB vais te raconter la vie, est celle qui fut présentée à la mairie du deuxième arrondissement, le 20 février \197. — Continue donc, repartit Luizzi; car, au point où tu prends ton récit, j'ai bien peur qu'il ne dure jusqu'à demain au soir. — Ne m'interromps donc plus, reprit le Diable, et il continua :

Tu Q*as aucune idée de la vie du peuple, mon maître, et peu de personnes ont idée de la vie du peuple parisien à cette époque. Aujourd'hui c'est une chose rare, même parmi les pauvres, que d'habiter longtemps la même maison. On cbange volontiers d'appartements comme d'habits, et, de même que la provincialité est détruite en France, ainsi le voisinage a disparu de Paris. A l'époque dont je te parle, au contraire, chaque quartier avait une communauté d'existence qui faisait dire à ses habitants : « Je tiens à mon quartier, j'y suis né, j'y suis connu, j'y mourrai. » Cette confiaternité, qui attachait les habitants d'une rue les uns aux autres, liait encore plu» intimement entre eux les locataires d'une maison. Celle qu'habitaient les parents d'Eugénie était située me Saint-Honoré, à l'endroit où Ton a ouvert depuis la rue qui mène au marché des Jacobins. C'était une immense mai-

son, dont le premier était occapé par M. de La Chesnaie, sa femme, sa fille et son fils. Tous les étages supérieurs étaient divisés en petits logements, dont Jérôme Turniquel occupait le moindre. Ce que tu connais de madame Turniquel ne doit guère te faire comprendre ce qu'était son mari. Jérôme était maçon. Il avait vingt ans lorsque Jeanne Rigot en avait trente. Dans Tétat misérable où Jérôme était né, il avait commencé sa vie par le travail ; il était orphelin, et, à peine âgé de huit ans, il servait les maçons pour gagner son pain. Des principes de probité qui semblaient innés en lui, car il n'avait reçu aucune espèce d'éducation, Tavaient toujours préservé de Tentraînement des mauvais exemples. Aussi, à vingt ans, Jérôme était-il déjà sorti de sa position de manœuvre ; ses maîtres lui confiaient la direction de travaux importants et le montraient en exemple à tous leurs ouvriers. Cette fermeté que Jérôme avait contre lui, il ne Tavait que rarement contre les autres, à moins qu'il ne s'agit de l'exécution rigoureuse de ses devoirs. Jérôme était une de ces natures bonnes, simples, candides, qui se blessent elles-mêmes quand il leur faut frapper sur les autres ; peut-être aussi se mêlait-il à cette bonté de Jérôme, je ne dirai pas du dédain pour sa profession, à laquelle il se livrait avec ardeur, mais une sorte de dégoût à se trouver incessamment en contact avec des êtres brutes, grossiers et insolents, et qu'on ne peut souvent dominer que par les brutalités et l'insolence. Toute l'espérance de Jérôme était donc d'arriver assez vite à la fortune, ou plutôt à l'aisance, pour que ce contact ne fût plus si immédiat. Ce n'était pas fierté, c'était délicatesse : il ne méprisait pas ses camarades. Ses camarades le blessaient. C'était comme une main fine et blanche forcée de presser une main rude et calleuse dont l'étreinte la faisait souffrir. Aussi, dans tout le quartier Saint-Honoré , les femmes ne l'appelaient-elles pas autrement que le beau Jérôme. En effet, Jérôme était véritablement beali, et sou caractère retiré, triste et mélancolique, ajoutait à cette beauté une distinction dont les gens de sa classe se défendaient de ressentir l'influence par jalousie, mais qui avait son expression la plus complète dans un seul mot des petits enfants du quartier : ils appelaient Jérôme monsieur Jérôme. Il avait vingt-ans, et, le front courbé vers le sillon de travail qu'il traçait devaiu lui, il n'avait pas encore levé la léte pour regarder la belle espérance qu'il se faisait de l'avenir ; car il avait peur do la

Toîr trop loin de lui et de perdre courage. Il n'avait encore si aimé, ni rêvé. C'était un homme enfant, un homme par le caractère, un» enfant par le cœur.

Tout à coup il fut arraché à la préoccupation de son labeur par une lettre du maire de son arrondissement, qui Ta- Tertissait qu'il serait bientôt atteint par la réquisition. Jérôme fut anéanti. Il savait mieux que personne, lui qui %vait avancé pas à pas vers une moindre misère, que les fortunes n'arrivent vite à personne. Il ne pouvait se faire illusion sur son avenir militaire, car il ne savait ni lire ni écrire; puis il y avait derrière lui un point d'où il était parti et qui était déjà bien loin. C'était un long chemin qu'il avait mis douze ans à parcourir ; il tenait toute la distance qui sépare l'aide du conire-maltre, et voilà qu'il le fallait quitter tout à coup pour en reprendre un autre. Tout ce qu'il avait eu de courage et de persévérance le mettait dans la position où se trouvaient les mauvais sujets qui avaient passé leur vie dans les cabarets et la fainéantise. Il lui fallait être soldat comme eux; Jérôme ne trouvait pas cela juste. Et, de même qu'il y a des natures hardies et aventureuses qui savent quitter une carrière et en aborder une autre, qui réédiûent courageusement et rapidement une nouvelle fortune sur les ruines de l'ancienne, ainsi il y en a d'autres, puissantes seulement par la patience, qui se sentent l'incapacité de regagner ce qu'un désastre leur enlève. Jérôme avait cette dernière nature, et l'obligation de devenir soldat lui causa un véritable désespoir. Ce désespoir fut, selon son caractère, profond et taciturne ; il ne déborda pas en imprécations comme celui des esprits légers. Aussi ne se calma-t-fl point en quelques jours, dévoré par sa propre violence. Aucun de ses camarades ne le devina, car il ne le confia à aucun d'eux. 11 senlait trop bien qu'il ne serait pas compris. Une seule femme s'aperçut que la mélancolie habituelle de Jérôme s'était changée en découragement. Celte femme était Jeanne Rigot, revendeuse rue Saint-Uonoré, qui demeurait dans la même maison que Jérôme. Son logement était en face de celui du contre-maitre, et le soir, quand il rentrait de l'ouvrage, il causait quelquefois avec Jeanne, qui lui racontait les bénétlces de Ja journée. Souvent le maçon avait prêté de petites sommes à la revendeuse pour l'aider dans son commerce de tous les iours; souvent Jeanne avait préparé un peu de bouillon a Jérôme, quand sa santé, assez faible, succombait

à la persévérance qa*il mettait dans ses rudes travaux. U faut te dire d'abord que la vieille femme que tu as vue ici a été une très-belle fille. -

— Je le sais , dit Luizzi , le postillon Petii-Pierre, qui doit la connaître, m'en a dit quelque chose. — Le postil)(tn Petit- Pierre en a menti ! La fatuité, mon maître, n'est pas le privilège des grands seigneurs, quoique de tous leurs vices ce soit celui que le menu peuple leur a pris le dernier. Jeanne était une belle fille, et elle était sage, quoique intéressée ; d*ailleurs, crois-moi, autant les mauvaises mœurs ont une large place dans Texistence de la fainéantise, autant elles ont pea d'endroits oti se glisser dans une vie de labeur. Ces gens-là se levaient à quatre heures du matin, restaient toute la journée absents de chez eux, et n*y rentraient guère le soir que pour le repos. Les désirs s^épuisent dans les fatigues du corps, et jamais, entre le laborieux Jérôme et l'active Jeanne, il n'y avait eu ce trouble - des sens qui égare tant de gens du monde. Je ne (e parle pas des rêves d'amotir f Jérôme en était seul capable, et, s'il les eût ressentis, ce n'eût pas été à une grosse fille bien gaie, bien alerte, bien réjouie, qu'il les etx adressés. Cependant ces deux êtres s'aimaient; il y avaitentre eux un lien commun. Ce lien était une probité incorruptible ; Jeanne était pour Jérôme la plus honnête femme qu'il connût, Jérôme était pour Jeanne Touvrier le plus rangé, le plus probe, le plus exact, le plus digne d'une benne fortune. Si la tristesse de Jérôme n'avait été que dans ses paroles, peut-être Jeanne ne s'en fût-elle pas aperçue, mais pendant plusieurs jours, au lieu de s'arrêter un moment chez elle, au lieu de dire un bonsoir amical à tous ses voisins dont les portes, incessamment ouvertes sur le long corridor, laissaient voir la' vie de chacun et regardaient dans la vie des autres; au lieu de cela, Jérôme rentra dans sa chambre sans prononcer une paiole, sans répondre aux bienvenues qui raccueillaient de tous côtés.

Un soir qu'il avait paru plus triste que de coutume, Jeanne prit une grande résolution : elle attendit que tout le monde fût couché, puis elle alla frapper à la porte de Jérôme. Il ouvrit, étonné qu'on vînt chez lui à pareille heure; il fut encore plus étonné quand il aperçut Jeanne qu'il croyait endormie depuis longtemps, La pauvre fille ne fat pas longue à expliquer le motif de sa visite : elle dit à Jérôme comment elle soupçonnait qu'il avait perdu le peu d'argent qu'il pos-

sëdait, et elle lui offrit ses misérables économies poar le tirer de Rembarras où il était. C'était la premièfè marque d*intérôt désintéressé que Jérôme recevait, car la prédilection de ses maîtres tenait surtout à la supériorité de Jérôme sur ses camarades. Le pauvre garçon en fut touclié jusqu'aux larmes; mais il désabusa Jearme, et, lui accordant unô confiance toute nouvelle pour liii , il lui raconta le véritable sujet dé ses chagrins. A son tour la pauvre fille demeura découragée et triste : le malheur qui arrivait à Jérôme dépassait de beaucoup ce qu'elle pouvait pour le sauver, et tous deux se séparèrent sans aucune espérance de parer un coup si terrible. Le lendemain, tout le corridor, toutd la maison, tout le quartier savait la cause de^la tristesse de Jérôme : les uns se moquaient de ce grand garçon qui avait peur de se faire Soldat, les autres plaignaient ce bon ouvrier forcé de perdre son état. Jeanne, attentive à tout ce qui se disait, n'y trouvait pas une grande consolation, lorsqu'un propos d'un de ses voisins la mena à réfléchir plus profondément qu'elle ne l'avait encore fait. « Dame! dit-il, il n'y aurait que deux chances pour Jérôme de n'être pas soldat, ce serait d'être marié et il ne Test pas, ou ce serait qu'une fille déclarât quMl la rendue ;?rosse et qu'elle demandât à épouser son séducteur. » Ces mots étaient à peine achevés que le parti de Jeanne fût pris: elle décida qu'elle irait devant le magistrat déclarer qu'elle était grosse du fait de Jérôme. Te dire que Jeanne comprit son dévouement dans toute sa portée, qu'elle mesura le sacrifice qu'elle faisait de son honneur, de sa bonne réputation, ce serait lui supposer des sentiments qu'elle n'avait pas. Pour Jeanne, faire l'action qu'elle allait tenter, c'était aller tnentir au gouvernement, et pour le peuple, le gouvernement est un ennemi naturel qu'il se croit toujours en droit de trotnper ; puis c'était venir dire à ses voisins le tour qu'elle avait joué à la municipalité, sans douter un instant qu'elle pût trouver un seul incrédule quand elle dirait que cette grossesse était uue supposition.

Elle sortit donc un matin de botine heure, alla chez le maire, et là, devant le conseil municipal assemblé, elle fit celle déclaration, sans honte, sans embarras, et rentra chez elle toute joyeuse de ce qu'elle avait fait. Elle se réservait d'en donner la surprise à Jérôme comme d'une bonne uou- \Q\\i. Quelques jours s'étaient passés loi^quo celui-ci reçut une lettre de la mairie, et, comme de cou lu me, il se la lit

lire par un voisin. L'étonnement de l'un et de Tantre fat fmmonse lorsqiVils apprirent que le maire demandait à Jérôme s'il reconnaissait la véracité de la déclaration de Jeanne Ri- ^ot. Tin virant, en ce cas, à ce préparer à épouser sa victime. Jérôme jura ses grands dieux que tout cela était faux, et dix minutes n'étaient pas écoulées que tout le corridor savait la grande nouvelle. On parlait de chasser Jeanne et Jérôme de la maison, et de descendre en masse chez le propriétaire pour le prier de donner congé à ces deux mauvais garnements hypocrites. C^estque tous ces ouvriers avaient des jeunes filles à qui Texemple de TinC/Onduite de Jeanne pouvait être fatal. Ce jour-là toutes les portes restèrent fermées, le corridor était en deuiL Le soir venu, Jeanne rentra toujours joyeuse, fredonnant de sa grossg voix une chanson populaire; puis s'écria et s'étonna à 1 aspect de ce voisinage clos et fermé un jour ouvrable, comme si c'eût été un jour de fête. Elle appelait déjà les uns et les autres, lorsque Jérôme entr'ouvrit sa porte et lui fit signe d'entrer. Plus d'un œil collé à un judas vit cette visite, et Tindignation générale ne fit que grandir. On ouvrit doucement, on échangea quelques paroles fartives d'un coin à un autre; il fut décidé que la démarche près du propriétaire serait faite immédiatement. Un vieux cordonnier et un tisseur de bas ôtèrent leur tablier, donnèrent une rincée d'eau à leurs niains et descendirent au nom de la communauté.

Pendant ce temps, Jérôme interrogeait Jeanne sur les raisons qui l'avaient poussée à faire ce qu'elle avait fait, et Jeanne lui contait tout naïvement comment elle avait voulu le sauver de la réquisition en se moquant de M. le maire. Alors Jérôme lui apprit les terribles résultats de son imprudence. Ce ne furent ni le désespoir ni la douleur qui entrèrent dans l'âme de la grosse fille, ce furent la colère et l'indignation. Elle ne parlait pas moins que de faire taire les mauvaises langues en leur arrachant les yeux, lorsqu'un grand murmure se fit entendre dans le corridor. On distingua la voix dfi cordonnier qui s'écriait : « — Oui I Monsieur, ils sont enfermés ensemble ! » Aussitôt on frappa à la porte de Jérôme, qui, craignant encore plus l'exaltation dé Jeanne que l'irritation de ses voisins, se plaça sur le seuil pour empêcher l'une de sortir et les autres d'entrer. Mille accusations s'élevèrent nlors,et tous, hommes, femmes, enfants, crièrent au propriétaire :

LES MÉMOIRES DU DTABLE. Si

« — Jeanne est dans la chambre ! Jeanne est dans la flhambre I — Oui, elle y est, dit Jérôme. — En ce cas, ré pondit le propriétaire, vous comprenez que je ne puis vous garder plus longtemps, je ne puis permettre un tel scandale dans ma maison. — C'est sa maîtresse ! c'est une coquine I c'est un vaurien! Il lui a fait un enfant! s'écr*iait-on de tous côtés. Qu'on le chasse, s'il ne veut pasTcpouser! — Eh bien! je répouserai, répondit Jérôme, et malheur à qui osera lui adresser une injure à présent ! »

Puis il se tourna vers Jeanne et lui dit :

■ — Venez, Jeanne, et ne craignez plus que personne vous fasse le moindre reproche, car vous êtes ma femme maintenant. »

Ce fut ainsi quetférôme, le beau jeune homme au cœur doux et mélancolique, épousa la grosse fille réjouie et brutale dont tu vois aujourd'hui les restes. Huit mois après ce mariage, Eugénie, comme je te l'ai dit, fut portée à la mairie et inscrite sur le registre de l'état civil, comme étant la fille de monsieur et madame Turniquel. Eugénie fut longtemps une pauvre et chétive créature, bien mièvre, bien pâle, bien maladive. Joueuse comme un papillon, elle échappait le plus qu'elle pouvait à la surveillance de sa mère, qui la punissait brutalement de ses moindres défauts d'enfant. A vrai dire, elle bravait ses châtiments avec une résolution qui irritait surtout cette femme brusque et violente, dont la grossière nature ne pouvait comprendre tant de courage dans un corps si frêle ; mais, lorsque le soir venait et que Jérôme rentrait de l'ouvrage, s'il voyait sa fille en pénitence dans un coin, et s'il lui disait doucement, en tournant vers elle ses beaux yeux si doux et si tristes : « Eugénie, tu n'as pas été sage, » l'enfant fondait en larmes et demandait humblement pardon à son père, non pas d'avoir mal fait, mais de lui avoir causé du chagrin.

Jeanne ne voyait pas sans haine contre son enfant celte soumission à Jérôme et cette révolte contre elle : c'iétait en la battant cruellement qu'elle se vengeait de la préférence de sa fille pour son père. 11 était souvent obligé de s'entremettre pour que l'enfant ne succombât pas aux mauvais traitements qu'elle recevait. Pour laisser à Jeanne moins d'occasions d'être irritée contre sa fille, il l'envoya à l'école, et Tenfant fit de si rapides progrès que son père en étaH ravi. Mais madame Turniquel ne pouvait estimer une instruction

qu'elle ne connaissait pas et dont elle n^avait jamais senti le besoin. Pour elle, une enfant pâle, chétive, sauvage, frê!e^ n'était qu'une charge insapportable; et, lorsqu'un des riches locataires dek maison, la rencontrant par hasard sur an palier, s'informait à Jeanne de sa fille Eugénie, cette enfant si mièvre'el si distinguée, elle répondait brutalement : « Je ne sais pas comment m'est venu ce petit laideron rachitiqne. » Jérôme au contraire adorait sa fille ; et, toute petite qu'elle était, Eugénie devint pour lui une consolation. Tous deux, sans que le père osât le dire à l'enfant, sans que l'enfant put s'en rendre compte, souffraient silencieusement de cette tyrannie brutale qui marchait à côté d'eux, la parole en main et le poing levé. Eugénie était une enfant bizarre, faisant retentir la maison de ses cris et de ses rires tant que son père était absent, fuyant sa mère et se faisant poursuivre par elle d'étage en étage. Souvent elle avait trouvé un refuge chez le marquis de La Chesnaie, qu'elle amusait par son babil. Ce fut une des plus graves circonstances de sa vie ; car, lorsque les filles de la maison découvraient Eugénie dans l'antichambre, se cachant derrière un domestique pendant que sa mère tempêtait sur l'escalier, elles s'emparaient d'elle et s'amusaient à l'habiller de mille façons qui lui seyaient toutes à merveille, tant il y avait de grâce particulière dans ce jeune corps et dans celte douce et naïve figure ! Eugénie se plaisait à cette occupation'et aimait surtout, non pas à s'entendre dire qu'elle était jolie, mais qu'elle avait Tair d'une demoiselle ; et ce n'était qu'avec peine qu'elle reprenait ses habits grossiers et taillés sans grâce. C'était en elle un besoin d'élégance inné que ce badinage développa encore. Cependant, dès que son père paraissait, elle quittait tout pour lui. Elle rentrait dans sa pauvre mansarde, et les petites filles de son âge passaient vainement devant sa porte en lui criant : « Eugénie! nous allons jouer dans le jardin; » elle demeurait â côté de son père, lui lisant un livre grave, un chapitre de l'histoire romaine qu'elle ne comprenait pas, mais heureuse parce qu'elle voyait son père satisfait. Et lui, prenant alors son enfant sur ses genoux, serrait doucement ses petits pieds délicats et ses petites mains, et lui disait tout bas : « Oh ! va, tu ne seras janiais la femme d'un ouvrier, la femme d'un brutal ; tu y mourrais, pauvre petite. » C'est qu'il y mourait, lui, le malheureux jeune homme, pauvre âme poétique et ignorante qui ne savait où répandre ses douleurs «(

qui s*«a accusait quelquefois 1 D'autres jours il s'en allait avec son enfant, remmenant à travers la campagne, la portant dans ses bras jusqu'à de beaux sites qu'il aimait, et là il lai montrait la nature. Saintement inspiré , il lui disait : « Vois comme c'est boaul comme il fait bon respirer et dor- . mir ici 1 » Et il berçait son enfant sur ses genoux; et, Tenfant bientôt endormi, s'éTeiilaiC quelquefois au bruit des sanglots étouffés de Jérôme, et elle lui jetait ses bras autour du cou, lui disant : « Pauvre père ! pauvre père I » Et il lui repondait : « Pauvre enfant i pauvre enfant I » Puis ils revenaient bien lentement ensemble, le plus lentement qu'ils pouvaient, et Jérôme disait à Eugénie : « Tu ne diras pas à ta mère que nous avons pleuré. »

Il fallut cependant que Jérôme cédât à la volonté formelle de sa femme et qu'il permit d'utiliser le peu de force deoette enfant inutîie. Jeanne la trouvait assez savante , mais pas assez productive. On mit Eugénie en apprentissage cbez une couturière. Là encore elle montra une adresse rare et une vive intelligence. Mais, là encore, Tbabitude de voir sans cesse de brillantes étoffes et d'élégantes toilettes lui rendit de plus eu plus odieux le lourd accoutrement dont sa mère Taffublait. Le malaise de sa nature, dans la vie misérable qu'elle menait, se révélait par les seules choses dont elle pût se rendre compte^ par un soin excessif de sa personne, pàf le désir des délicatesses matérielles, en aitendani que celles de Tàme fussent intelligibles pour elle. Ne crois pas cependant, baron, que cette enfant, si maltraitée par sa mère, eût été instruite à la révolte contre elle. Tant que ce ne fut qu'une toute petite enfant, Tantipathie de sa nature résista instinctivement à l'autorité maternelle, parce qu'elle était grossière; mais, dès que sa jeune intelligence put comprendre ridée du devoir, Jérôme lui apprit combien était sacré le titre de mère, il lui apprit tout ce qu'il demandait de soumission et d'obéissance; et Eugénie, confiante en la parole de son père, accepta sans murmurer cette obéissance et cette soumission. Elle avait onze ans, et rien n'annonçait encore qu'elle dût devenir un jour Ja femme grande et belle que tu connais. Le terme de son apprentissage approchait, tant elle avait d'amour pour un travail où elle touchait sans cesse de la soie, de la mous- .^ eline, de fines batistes, des choses douces, frêles, élégantes comme elle. Un jour, une autre enfant de la maison, appelée Thérèse, vint chercher Eugénie eu plouraut et eu criant qu'on

venait de rapporter son père blessé. L'enfant ne fit qu'un ]}ODd du magasin chez elle. En entrant dans la chambre où ils logeaient, elle vit Jérôme étendu sur son lit, évanoui et couvert de sang. Jeanne criait et pleurait, les voisins s'empressaient; mais personne ne portait de secours utiles au pauvre blessé. Eugénie qui ne pleurait pas, elle qui pleurait si souvent, s'écria :

« — Qu'est-ce qu'a ordonné le médecin? — On n'en a" pas trouvé dans- le voisinage, lui dit-on. — Je vais en chercher un,» répondit-elle résolument.

Et tout aussitôt la voilà qui sort, et qui va de maison en maison demandant un médecin ; et, lorsqu'elle en découvrait un, elle montait, sonnait, demandait le médecin, et lui, disait «^'une voix brève et impéralive :

f « — Allez tout de suite rue Saint-Honoré, n^.., il y a mon père qui se meurt. »

Elle alla ainsi chez trois ou quatre médecins, et ne rentra que lorsqu'elle fut assurée qu'ils viendraient. Ce fut le premier acte de ce caractère ferme, décidé, rapide, qui a régi toute la destinée de cette femme et dont tu as eu toi-même à juger ce soir lorsqu'elle est venue te dire en face ce qu'elle espérait de toi et ce qu'elle en pensait. Eugénie ne revint près de son père que pour l'entendre condamner par les médecins. On tenta cependant une saignée. L'enfant tenait la cuvette où tombait le sang de son père. Cette opération ne réussit qu'à rendre un moment de connaissance à Jérôme. Il chercha sa fille des yeux, et, l'ayant aperçue près de son lit, il lui tendit la main en murmurant doucement :

« — Pauvre enfant 1 »

Puis le délire de l'agonie le saisit, et il mourut en balbutiant jusqu'à son dernier soupir :

« — Pauvre enfant! pauvre enfant 1 »

Jeanne avait aimé son mari comme elle pouvait aimer, sans comprendre qu'il ne fût pas le plus heureux des hommes ; car elle valait bien pour le moins les femmes des autres ouvriers qui se trouvaient heureux. lUle éprouva donc un violent désespoir quand fut prononcé le mot fatal : « Il est mon 1 » et ce désespoir fut tel que des voisins furent obligés de l'emporter et de la retenir chez eux. On oublia Eugénie, qui n'avait point poussé de cris et qui était restée à g^noux au pied du lit du mort; et, la nuit venue, l'enfant veilla auprès du cadavre de son père, sans que personne s'oc-

cnpât d'elle. Ta n'as jamais vu mourir personne, baron; tu n*as jamais passé les douze heures d'une longue nuit à côlé du lit d^un mort ; tu ne sais pas ce que c'est que d^. contempler à la lueur d'une lampe vacillante un visage qui, quelques heares auparavant, vous souriait avec amour, de regarder des lèvres immobiles et froides qui vous disaient : « Enfant, je t'aime! » de tenir dans sa main brûlante une main glacée qui, quelques heures auparavant, se posait sur votre tète et Ycas couvrait de sa protection; tu ne sais pas l'immense enseignefnent qui se résume dans ces quelques heures, ce qu'elles apportent de réflexion et de maturité à la pensée, ce qu'elles donnent de résignation à Vâme. Oh! s'il m'était permis à moi, Satan, de vouloir rendre les hommes bons et ^aim8, je les enverrais souvent regarder mourir et je les enverrais souvent s'entretenir avec la mort. Ce n'est pas à onze ans qu'on se rend compte de la vie; mais à tout âge on <H)mprend quand on souffre, et Eugénie souffrait. Ce mot ; Paa?re enfant! que son père lui disait dans toutes ses douleurs et qu'il lui avait laissé comme \m dernier adieu, ce mot résonnait sans cesse à son oreille. «Toute petite, elle se levait sur la pointe des pieds pour voir ce visage doux et calme de son père, espérant que ce triste mot : Pauvre enfant! qu'elle demandait autrefois avec un sourire, viendrait encore une î(ns lui dire d'espérer ; mais rien ne répondait. Oh I c'était pour elle un effroyable désespoir que cette immobilité de la iDort contre laquelle on frappe vainement sans l'agiter, que ce silence de la mort qui dit sans voix : « Rien, rien, plus rien! > Fuis, à travers l'étroit espace qui la séparait de la chambre où on avait emporté Jeanne, elle entendait les gémissements de sa mère et les consolations empressées qu'on loi prodiguait; et, se voyant ainsi abandonnée, elle sentit que la vie, comme la mort, lui répondait : ■ Rien, rien, plus rien! » Alors elle voila la figure de son père, se mit à genoux et pria Dieu.

i^nizzi écoutait le Diable avec un singulier et muet étonnement depuis le commencement de son récit, mais il ne put >'empècher de se récrier au ton âblennel et triste avec lequel l'archange déchu prononça cette dernière parole. Satan re- .arda Luizzi de son œil fauve et brûlant, et reprit :

— Elle pria Dieu, mon maître, elle pria Dieu et reprit espérance ; car Dieu, vois-tu. Dieu a gardé l'espérance dans sa (tttin pour la répandre sur les hommes qui le prient. Elle

piia Dieu, l'enfant, et il lui envoya une goutte de cette rosée céleste dont je suis sevré depuis l'éterhité jusqu'à l'élemité; car, moi, je ne prie pas l)ieu. Non, non, j'ai trop d'orgueil, maître, je ne le prie pas : ÎI me pardonnerait!

Si les intentions humaines peuvent faire comprendre ce que Satan paraissait éprouver, on eût dit qu'il semblait dédaigner le blasphème contre l'Éternel en parlant de l'appui qu'il donna à une si faible et si petite créaliire; on eût dit qu'il cherchait à se grandir en attestant que la ilersistance de sa révolte n'était pas une nécessité imposée par Dieu, mais un effet de son implacable volonté de roi du. mal ; on eût dit enfin qu'il ne glorifiait si haut l'inépuisable bonté de l'Éternel que pour mieux se vanter de l'inépuisable offense qu'il lui opposait, tuis il continua :

— Ainsi l'enfant était entrée bien insoucieuse et légère dans cette chambre dh mort; ainsi elle en sortit prévoyante et sérieuse. Du reste, aucun des enseignements de cette grande leçon qu'on ^tppelle la mort ne lui manqua. Après avoir vu la vie s'en aller de ce corps, elle vit ce corps s'en aller de cette chambre ; et, après être restée seule avec un cadavre, elle resta seule avec rien. On ne voulait pas laisser rentrer Jeanne dans son logement avant quelques jours écoulés, et Jeanne ne demandait pas sa fille. Quand Eugénie fut seule, tout à fait seule, elle eut peur, elle pleura, elle sortit. Quel accueil elle reçut? des regards qui la suivaient avec plus de curiosité que d'intérêt, des chuchotements à son passage, sans qu'on lui adressât une parole; puis des enfants, plus cruels ou plus pitoyables que leurs parents, et qui lui dirent :

a — Est-ce vrai^ pauvre Eugénie, qu'on va te renvoyer aux Enfants-Trouvés ? »

Ce mot épouvanta Eugénie et lui rappela une circonstance à laquelle jusqu'à ce moment elle avait fait peu d'attention. Son père avait une cassette dont il gardait la clef, et souvent il avait dit à sa fille : « Tiens, vois-tu cette cassette? il y a là un secret qui le regarde et que je te dirai un jour. » Dans un moment de terreur, elle voulut s'emparer de ce petit meuble comme si tout ce qui avait été de son père devait la proléger. Elle rentra dans la chambre qu'elle venait de quitter; sa mère y était revenue et tenait en main la cassette qu'elle avait ouverte et dont elle avait jeté au feu le contenu, une liasse de papiers; Par une espèce d'intuition iuouio, Eu-

génie comprit qu'cto lui enlevait quelque chose , qu'on lui enlevait une dernière espérance, et elle s'écria en courant vers sa mère :

« — Cette cassette est à moi, ce qui est dedans est à moi. — Il n'y a rien ici à toi, lui répondit sa mère en la repoussant violemment ; il n'y a riôû ici à toi, pas niême le pain que lu manges, car tu ne le gagnes pas. — Je n'ai pas mangé depuis que mon père est mort, répondit intrépideûient Tenfant, et ce n'est pas votre pain que je mangerai, ma fflèrel »

Voilà comment se retrouvèrent cette mère et cette fille, ^ après la mort du mari de Tune et du père de Tautre I Un moment après, Jeanne sortit; car il fallait songer aux besoins du jour et du lendemain. Les pauvres ont cela dé malheureux, qu'ils n'ont pas même le loisir de se repaître de leur malheur. Jeanne laissa à sa fille le soin d'arranger cette chambre où son père était mort.

Si jamais Eugénie l'appartient, dit le Diable en s'iQterrompant, et si tu vois suspendu à son cou, par un brin de soie, un petit sachet, ne le lui arrache pas comme le souvenir impie d'un premier amant : il renferme un petit morceau de linge sur lequel il y a une goutte du sang de Jérôme, c'est le seul débris de cette noble vie, c'est le seul auquel elle puisse adresser son adoration pour son père, c'est son cuile a elle, c'est le plus saint après celui que j'ai renié.

Cependant rorgueilleuse réponse de l'enfant à sa mère n'avait pas été une vaine parole. Eugénie sortit à son tour; elle alla chez la couturière qui la faisait travailler et lui demanda un salaire pour ce qu'elle pourrait faire en dehors des heures qu'elle lui devait. L'enfant, dont les jours étaient engagés, vendit ses nuits, et elle rentra à la maison pouvant dire à sa mère : « Je gagne mon pain I » Mais ce ne fut bientôt plus le pain de l'enfant qu'il lui fallut gagner, ce fut celui de sa mère, à qui Jérôme avait fait abandonner son commerce de revendeuse, et qui trouva la placé prise et les habitudes changées lorsqu'elle voulut le recommencer. J\e crois pas qu'Eugénie disposât de l'argent qu'elle gagnait ; elle Je remettait à sa mère, et sa mère, tous les matins, lui coupait un morceau de pain, lui donnait un sou et lui disait : • Va travailler. » Ne ris pas, maître I ne ris pas, orgueilleux possesseur de millions qui touches à la misère ! lu peux appreadie bientôt le prix d'un sou. Un sou, pour le plaisir, cê

n'est rien ; un son, pour le besoin, c'est un trésor. Le soîr venu, la pauvre eofant, presque toujours rentrée la première, préparait la table et le frugal repas du soir ; et, après le repas, le travail encore, les nuits passées à la lueur d'une pauvre chandelle! Les premières furent cruelles, crois-moi ; il lui fallut faire Thabiliement de deuil de sa mère et le sien. Cependant ceci fat une grave circonstance pour elle, et voici pourquoi :

Pour la première fois elle disposa de Tétoffe qui devait la vêtir, et, pour la première fois, son instinct de haine contre les formes disgracieuses ent le champ libre : elle donna à sa robe grossière la mode la plus nouvelle et la plus distinguée. Ne pense pas qu'elle le fit étourdiment, par une vanité imprévoyante. Elle savait bien que les rustiques façons de Jeanne s'en irriteraient. Elle prévit qu'elle serait battue, et elle fut battue; mais elle fut belle ainsi. On murmura autour d'elle qu'elle ne semblait pas faite pour être une ouvrière; elle eut dans sa mise la tournure de son cœur, et elle fut contente.

— - AhM je comprends que tu aimes cette femme, dit Luizzi ; cette femme, c'est l'orgueil au plus bas de son échelle. — • L'orgueil n'est jamais bac, mon maître; il n'y a que la vanité qui, si haute qu'elle soit, rampe toujours dans la fange.

Luizzi accepta sans répondre l'injure de Satan et lui fit signe de continuer. Le Diable reprit :

PAUVR) FÏLLR.

Je te l'ai dit, baron : l'enfant n'était plus,- la jeune fille avait commencé. Maintenant laisse-moi te dire ce que c'est que la vie d'une pareille jeune fille. C'est le travail sans doute, mais c'est aussi la liberté. A six heures du matin, Jeanne et Eugénie quittaient la maison : la mèie pour ressaisir tant bien que mal un peu des profits qu'elle faisait autrefois, femme du peuple , toujours dure et grossière , mais toujours honnête et laborieuse ; la fille pour aller à son atelier, puisant dans cet orgueil que tu blâmes la force d'accora-

plir ses devoirs. Comprends-tu maintenant qa'il faut quelque vertu à cette vie contiée à elle-même pour résister à toutes les séâuùtîons qui peuvent l'entourer, et à laquelle Toccasion ne manque pas pour faillir? Car, à défaut de sagesse , il n'y a pas autou*: d*elle, comme autour de Texistence de vos jeunes filles, la vigilance toujours présente d'une mère et les obstacles matériels de votre monde , qui ne laissent pas à ce qu*on appelle une demoisQ.11e une heure où elle ait à subir l'entraînement d*un entretien que personne n'entend et ne surveille. Comprends-tu que cette vertu doit être bien grande, non-seulement pour résister à cette liberté , mais encore à rimmense jétendue qu'a la séduction pour se déployer devant elle? Car vos fenunes, baron, quand vous les séduisez, ou plutôt quand elles se laissent séduire, vous n'avez pas à leur montrer cet infernal paradis de la richesse et du luxe qu'elles habitent comme vous. Lorsqu'elles s'y égarent, elles n'ont d'excuse que la soif de l'amour. Mais ces malheureuses filles qui sont à la porte de ce beau jardin aux fruits d'or , qu'elles voient et qu'elles ne peuvent goûter, celles-là ont de bien plus dures tentations à repousser. Vos femmes se perdent dans les palais et les frais bocages où elles traînent leur oisiveté ; les filles pauvres se perdent aussi quelquefois , mais c'est parce que la route qu'elles parcourent leur brise les pieds et que le fardeau de leur misère les écrase. Vous vous croyez riches en jeunesse et en espérances, vous, gens gorgés d'or, et vous êtes les vrais pauvres en cette seule et véritable richesse de l'homme, car ,vos rêves ne peuvent aller qu'à un pas devant vous , et les rêves de ceux qui n'ont rien ont d'immenses espaces à parcourir. Ce n'est pas dans les beaux salons que se font les plus beaux contes d'avenir dont la jeunesse s'amuse , ce n'est pas sous sa robe de soie qu'une noble fille est en proie à tous les désirs ; c'est sous une robe de toile que battent tous les entraînements , c'est dans un atelier de pauvres belles filles que s'enfantent les plus grandes et les plus joyeuses espérances, les beaux amants , les riches atours , les plaisirs dorés , les triomphes inattendus ; c'est là qu'est presque tout le bonheur de la jeunesse, respérancO' Comprends-tu enfin que, lorsqu'il se trouve dans cette position commune de toutes les filles du peuple une fille à qui la nature a donné plus que le désir d'une vie de distinction, à qui elle en a donné le besoin; comprends-tQ que , lorsque cette jeune fille ajoute à la vul-

LEiS MÉMOIRES DU DIABLE.

garité de ces rôves le rôve des entretiens nobles, dès oecapations ëleyées, des plaisirs délicats de Tesprit, des saccès du talent, ii lai fant ttne grande yerta pour ne pas acbeter tout cela par une faute qa*on lui dit être , à elle seule , le bofaheur ? Et je ne te parle pas de Famour, mon maître , car TOUS ravaz aussi pour excuse aux égarements de yos femmes, qui sans cela n'en auraient aucune. Eugénie étail eetie illle dont je viens de te parler. Elle avait déjà dix-sept ans lorsque l'événesietiî que je vais te raconter changea en malhenn" actif la so.uffrance passive et résignée de son àme. Elle était belle alors. Cette frêle et ehétive nature s'était développée soudainement ; sa taille s'était rapidement élancée, elle était flexible et menue comme le jeune arbre plalité à Tombre, qui se hâte de gagner le soleil. Une blancheur éclatante répandue sui^ son visage prouvait cependant que les forces vives de ce beau corps ne s'étaient pas développées aussi vite qae sa taille , et Eugénie , après avoir été une ehétive petite enfant, était une grande et faible jeune fille.

A Tépoque dont je te parle, elle était chez madame Gilet, Tilne des pltis célêbfes couturières de Paris , qui demeurait aussi dans la rue Saint-Honôré. Ses ateliers occupaient le côté d'une cour dont Tauire côté était habité par M. de Souvfay, évoque sans évèché, qui, après avoir longtemps végété en Angleterre, était revenu vivre en France de la pension accordée par Napoléon aux prêt^es sans emploi. Dans les ateliers dé madame Gilet , Eugénie avait choisi une amie : c'était cette Thérèse avec qui elle avait été enfant dans ses jours de bonheur, et qui lui plaisait par un air de distinction et une coquetterie de parure qui faisait douter du peu qu'elle était. C'était, dis-je, par là qu'elle plaisait à Eugénie, plus que jamais en proie à ce besoin d'élégance inné- en elle , et leur amitié n'avait guère que ce lien frivole d'être î^s deux plus belles et les deux mieux mises de leur magasin. Les hàbitudes du voisinage avaient introduit ces deux jeunes filles chez M. de Souvray. Celte liaison d'un homme comme l'ancien évêque et de deux enfants placées si loin de lui s'était faite par l'intermédlaîrflf d'une certaine madame Bodin, qui tenait la maison du vieil évoque. Madame Bodin èiait une femme de trente ans à peu près, dont la beauté avait exciié des soupçons qu'à touisourire je vois que tu partages. Cependant il n'en était rien, et, si M. de Souvray était attaché à cette femme, c'est qu'elle le servait avec zèle et dévouement.

el, su aimait à faire causer lés deux jeunes amîes, c'est qu'il y aun charme infini pour les vieillards à laisser effeuiller sur leurs jours fanés les paroles roses de la jeunesse. Quelques vieux gentilshommes faisaient toute la société de M. de Souvray,et jamais Eugénie n'y avait trouvé d'autre jeune homme qu'un M. de Mednitz , lieutenant de vaisseau et neveu de révèqoe, lequel avait habité sa maison durant quelques mois , Ters le commencement de ISId.

Un jour, ce fut un terrible jour pour tout un peuple et un bien plus terrible jour pour Eugénie, ce jour, le ZQ mars 48U, le canon grondait autour de Paris ; la ville haletante s'épouvantait à l'idée de voir se précipiter tout àcoup dans ses rues ces nuées d'ennemis amassés depuis tant d'années de tous les bouts de l'Europe contre la France. Elle s'effrayait surtout de ces hordes barbares de cosaques dont elle savait que la férocité avait si cruellement slllon&é la Champagne. Tout tremblait, et cependant, au centre de Paris, les jeunes ou* vrières de madame Gilet, assemblées comme de coutume, bâtissaient d'élégants canezous de mousseline , de légers ûcbus de gaze, s'épouvantant et riant en même temps à côté de cet empire qui tombait. 11 était dix heures, lorsque tout à coup madame Bodin entra dans l'atelier et dit à Eugénie de lai venir parler. Celle-ci la snivit, et madame Bodin, les dents serrées, le visage pâle, i;ontenant à grand'peine des douleurs atroces, lui dit :

€ — Eugénie, mène-moi chez toi à l'instant; ta mère est absente, n'est-ce pas ? — Oui, dit Eugénie; mais pourquoi ? — le le le dirai, Eugénie ; viens, mais viens vite. »

La pauvre fllle, tout étonnée, emmena madame Bodin, qui* ne pouvait que se traîner et qui, à peine arrivée dans la chambre d'Eugénie, tomba sur une chaise en s'écriant :

« — Sauve^moi, ma fille 1 sauve-moi 1 je vais accoucher. — Ici? s'écria Eugénie en reculant. — Oui, ici ou dans la rue; (%ir M. de Souvray m'a chassée, quand ce matin je lui ai avoué que j'étais grosse. — Grosse? reprit Eugénie. — Oui, c'est son neveu qui m'a trompée, son neveu qui devait revenir à Paris et qui m'a abandonnée.»

Avant qu'Eugénie eût eu le temps de /aire une réponse, les douleurs de l'en faute ment devinrent si vives et si airoces, que madame Bodin conpait avec ses dents les draps du lit >ur lequel elle était couchée. Eugénie courait par la ohambre en criant :

« — Que faire? mon Diou ! que faire ? — Oh ! tais-toi, lui dit madame Bodin, ne me perds-pas ; j'aurai le courage de ne pas crier, moi qui souifre des douleurs de Venfer. Va cherchei mon médecin, il est prévenu; va ! »

Eugénie ne vit plus qu'une femme qui allait mourir, elle alla et revint avec l'accoucheur

Ah ! mon maître, fit le Diable en sMuterrompant et en regardant Luizzi d'un air tristement railleur, vos sœurs et vos iilles n'ont pas de ces horribles spectacles, elles ne sont pas admises à de pareils secrets; la vie a pour elles un voile qui ne se lève ou qui du moins ne devrait se lever qu'au jour du mariage. Il n'en est pas ainsi du pauvre; il a toute occasion d'apprendre tout, et la première fois qu'Eugénie sortit de son ignorance de jeune fille, ce fut pour assister à un accouchement, pour recevoir un enfant illégitime et cacher la honte d'une femme qu'elle connaissait à peine. La délivrance de madame Bodin fut heureuse et rapide. Pendant que le médecin lui donnait les derniers soins, Eugénie alla fihez M. de Souvray et dit au vieillard ce qu'elle avait été forcée de faire. 11 l'écouta sans comprendre ou sans vouloir comprendre l'héroïque dévouement de cette enfant, et lui répondit froidement :

« — C'est tout ce que je voulais. Cet accouchement ne pouvait avoir lieu chez moi ; il m'eût trop compromis, vous devez sentir cela, Eugénie, surtout à un moment où le retour des Bourbons me donne l'espoir de reprendre la place qu'on m'a enlevée. Il n'eût fallu pour me perdre que les mauvais propos que cela eût pu faire naître. »

N'admires-tu pas, baron, le flegme de cet homme qui cal- *culait sa fortune sur la chute d'un empire et qui avait peur des méchants propos de quelques voisins? et cela, à soixantedix ans, quand il n'avait déjà plus la force de coiffer la mitre et de porter la bâton pastoral? Puis, quand il eut bien mis à . nu tout l'égoisme de sa sécurité, oubliant que ce qui pouvait lui enlever tout au plus un reste d'ambition de vieillard pouvait perdre le vaste avenir d'une jeune existence, il promit de prendre les dernières précautions pour cacher l'enfant.

Dès que le jour fut assez sombre pour que l'on pût sortir de la maison d'Ëug'énie sans être vu, la fille innocente et le médecin sortirent ensemble; elle emportait sous son châle lu nouveau-né dont elle étouffait les cris, et, quand elle rencon-

tra sa m^re sar Tescaiier obscur, elle lui dit, pour excuser sa sortie : ,

« — Madame Bodin est venue à la maison, elle a été prise d^nn coup de sang, il a fallu la saigner ; maintenant je vais avertir M. de Souvray et chercher un fiacre pour ramener cette dame chez elle. »

A la porte de la maison, Tévèque attendait le médecin et Eagénie, et tous trois allèrent à Saint-Roch présenter à Dieu renfant d'un crime, et lui demander charité et espérance pour lui. Ils eussent mieux fait -de le demander pour eux, Eugénie surtout, Eugénie qui ne savait pas qu'elle venait de salir sa vie de la faute d'une autre.

Quelques jours se passèrent, durant lesquels Eugénie s'aperçut que les voisins jetaient sur elle d'étranges regards, interrogeant sa tournure, sa marche, son visage. Mais elle courait si légère, elle rangeait son misérable ménage en chantant si joyeusement, que le soupçon disparut ou plutôt ne se montra plus. Le soupçon, mon maître, est comme un corps qu'on lance dans un bassin; il est rare que l'onde le rejette; il coule quelquefois jusqu'au fond et se cache dans la boue, mais il reste toujours sous l'eau. Qu'il vienne un mauvais vent qui agite cette eau : il reparaît à la surface, imprégné de vase et de fange. Eugénie ne savait pas cela, et, parce que les voisins reprirent vis-à-vis d'elle leurs manières accoutumées, elle s'imagina que Texplication qu'elle avait donnée du bruit entendu chez elle avait été admise. Thérèse seule comprit et devina la vérité. Mais elle pressa vainement Eugénie de lui donner le droit de railler cette madame Bo din, dont les airs d'honnête femme lui déplaisaient. Eugénie avait juré de se taire, et elle avait toutes les probités, même celle du serment.

Quelques jours après ce que je viens de te dire, et durant ces belles heures de midi que la fin d'avril donne quelquefois à la terre, Eugénie, Thérèse, et une autre jeune fille étaient allées se promener aux Tuileries, au sortir de la messe.

Après un tour de jardin, elles s'aperçurent qu'elles étaient suivies par deux Anglais, de ceux que Tinvasion avait bâi accourir en France à cette époque. C'est te dire suffi* samment combien ils devaient être odieux à ces enfants du peuple, habitués à aimeb l'empire par cette sympathie instinctive pour le grand qui tient les masses, parc «e que les

masses sont grandes. Ces deux hommes leur parurent plus qu'odieux, ils leur semblèrent ridicules.

Vous autres hommes, et particulièrement vous aatres Français, vous avez d'abord la faculté la plus misérable que je sache au monde : c'est celle de vous passionner pour la mode, de vous engouer pour la moindre chose nouvelle ou rajeunie qu'un impertinent propose à votre admiration. Puis, après cette faculté misérable, vous avez la plus déshonorante de toutes pour l'humanité : celle de mépriser, et du plus profond mépris, ce que vous avez aimé, et de Tamour le plus excessif; et cela en quelques années, en quelques mois, en quelques semaines 1 A ces deux facultés, vous ajoutez cependant une disposition qui semble inconciliable avec elles : c'est rinintelligence de tout ce qui ne part pas de vous-même, et un dédain superbe qui vous conduit à unt5 moquerie stupide de ce que vous ne connaissez pas. On dirait que vous avez deux grands vices dans Tesprit; on dirait qu'il est à la fois trop étroit pour garder deux adorations à côté l'une de Tautre, et trop obtus pour entrer rapidement dans le vif des choses. Cependant vous passez pour le peuple le plus spirituel, et c'est vrai. Explique cela, si tu peux; un jour peutrêtre je t'en dirai le secret.

Or, à l'épeque dont je te parle, rien ne semblait plus ridicule à vos yeux qu'un Anglais, par la seule raison qu'il n'était pas rasé comme vous, habillé comme vous, chaussé comme vous. On pourrait encore comprendre cela d'un peuple comme les Orientaux, à qui la magnificence de leur costume doit aisément rendre méprisable le costume européen qui affecte une recherche de pauvreté; mais vous autres qui sortiez de l'habit carré des incroyables, du frac en queue de poisson des muscadins, et des cravates à lance de mousseline des merveilleux, il vous fallait les furieuses vanités dont vous êtes doués pour mépriser le frac étriqué et 4a tenue régulière de l'Anglais.

Toujours est-il que nos trois jeunes filles, se voyant ainsi Buivieis, laissèrent ces Anglais s'attacher à leurs pas au lieu de les avertir par une tenue sévère, comme elles l'eussent fait pour des Français, que leur poursuite s'adressait mai. C'était en effet, pendant tcwite une longue promenade, une occasion de se moquer d'eux, de les examiner, puis d'échanger des rires sans fin sur ces odieux insutaires, si laids et si ridicules, qui avaient la grossière et sotte prétention de croira

LES MÉMOIRES DU DIABLE. m

qu'ils n'avaient qu'à se présenter pour frapper des Françaises jj une sDbi:e passion.

Ce que je te raconte là esif uriYi à millç femmes peut-être. Mais pour elles une pareille rencontre et une telle plaisanter rie sont resjtées $ans conséquences. Il ^ fallu un bien étrange concours de circonstances p.Qjar qxf.^ cjett^ rencontre eût de^ suites si graves pour Tune de c^^s jaunes filles! Écoute, et comprends bien qu'il m'e^t pepmi^i» 4 moi. Diable, de te dir^ de TinvraLsemblable, parce qm je.t^ dis du vrai. A part lp$ circonslances que j*ai à te raconter, il faut qu^ tu s^t^es que TiUi des hoounes à qui s'adressaient ces moqji^eries, était \m de ces êtres qui mettent un intérêt sérieux, ou pJutôt ardent, atout ce qu'ils veulent; c'était une nature vajaiteuse, égoïste et corrompue; c'était un de ces oisifç qui apprejQu^pt dans un mauvais livre une vie à suivre et qui s'y attèJent de toutes leurs facultés. Arthur i^idney, à vi^gt ans, s'étail proposé Lovelace pour modèle. Nais ne t'imitgine«pas que ce f:;i le Lovelace qui, passé de Toriginal en traduc|ion, de traduction en imitation, est arrivé à être une espèce de sot beliâlre qui se fait adorer en dandinant sa fatuité devant les fÊinmes. Arthur avait remonté à la source. C'était le vrai Lovelace anglais, c'est-à-dire le désir ardent, altéré, persévérant, puis le mépris complet, sec, froid, implacable, lorsque le désir est satisfait ; et cela, non pas avec de la frivolité, das grâces légères, du papillonnage, comme font vos séducteurs, mais avec caltne et persévérance, sérieusement et l'esprit tendu vers un but de séduction comme vers l'amhilioji et vers la fortune.

Tu connais ce beau D , de l'ambassade anglaise, qui

aborda un diplomate et un tailleur avec Je même esprit sérieux, qui discute le bouton d'un gilat avec Je môme soin qu'un ai'licle de traité, et qui, ne se' fiant qu'à lui seul pour ce qui est 4iffîcile, lédige de sa main les dépèches diplomatiques les plus importantes et coupe ses pantalons? Puisque tu as vu jusqu'où peut aUer, dans un esprit distingué, l'apiour du dandysme, tu dois comprendre aisément jusqu'où peut aller, cbez un homme d'un caractère encore plus persévérant, la prétention au Lovelace. D'ailleurs, le lovelace est un type anglais que vous n'avez pas ; il est trop absolu pour vous, et surtout trop patient et trop n(ié chant. Tel était l'un des hommes qui s'étsdent attachés à la poursuite des jeunes (lias, et qui, krit^ comme Lovelace, comme Anglais, comme

grand seigneur, que des enfants, des Françaises et des filles du peuple n'eussent pas été frappées de sa beauté, se jura de les punir, non pas une des trois, mais toutes trois. Il seml^la cependant qu'Eugénie dût être préservée de la poursuite et de la vengeance de cet homme. Au sortir des Tuileries, elle quitta Thérèse et Désirée pour rentrer chez elle ; et, après un moment d'hésitation, les deux Anglais s'attachèrent aux pas de ses deux jeunes amies. Le lendemain Tatelier de madame Gilet riait de l'aventure arrivée la veille et du récit grotesque de Thérèse contrefaisant l'Anglais, raide, empesé, gauche, et murmurant derrière elles :

« — HoohI les belles mademoiselles 1 Hoohl que châmant touniurel Hoohl biaucoup, biaucoup châmant !

Eugénie était félicitée d'avoir été dédaignée par ces vilains englishman, quand Thérèse s'écria:

« — Oh I pour vilains, on ne peut pas dire ça. Il y eu a un des deux qui est beau comme un amour : un petit jeune homme qui a vingt ans tout au plus, avec de grands yeux noirs, de grands cheveux noirs, et des dents comme des perles I — Alors ce n'c^st pas un Anglais, lui dit-on de tous côtés ; les Anglais sont tous rouges. •— C'est un Anglais, il me l'a dit. — Tiens! s'écria-t-on encore; vous lui avez donc parlé? — Oui, reprit Thérèse, quand Eugénie nous eut quittées, parce qu'elle, vous savez, elle est bégueule : lorsqu'un homme la regarde, il semble qu'il lui vole quelque chose. Nous leur avons parlé pour nous amuser. Il y en a un qui s'appelle Back, comme la rue du Bac, je m'en souviens très-bien: celui-là c'est le laid, le rousseau. L'autre s'appelle Arthur... Arthur, puis un nom anglais, je ne sais pas. C'est le fils d'un lord qui est très-riche. — Et qu'est-ce qu'ils vous ont dit ? — Bah I fit Thérèse en se posant devant les volants d'une robe qu'elle achevait pour voir s'ils avaient bonne grâce ; bah 1 des bêtises d'Angls^is I qu'ils nous donneraient des cachemires et des voitures si nous voulions les adorer. C'est-à-dire, c'était le laid qui disait ça; Tautre est bien plus sentimental, et il répétait toujours : « Hoohl hoohi... J'aimerai biaucoup vous, biaucoup, si voo volez aémer un petit peu moi. » — Et ils vous ont suivies toujours? oit Eugénie. — Oui, jusqu'à la porte de Désirée.— Et lorsque tu as été seule et que tu es rentrée?... » ; Thérèse devint rouge et répondit en emportant la robe ;

« — Ils n'y étaient plus, »

Cette rencontre n'avait laissé aucun souvenir dans l'esprit d^ngéaie, et le dimanche suivant elle n'y pensait plus. Elle alla à h «nesse comme de coutume, et elle s'apprêtait à quitter la nef lorsqu'à l'angle d'un pilier elle aperçut le bel Anglais qui semblaitM'observer depuis longtemps. L'audace du regard de cet bomme l'aurait blessée en tout autre endroit ; elle lui parut un insolent sacrilège dans une église, et elle s'éloigna rapidement. Comme elle descendait les marches de Saint-Rocb, elle s'aperçut qu'elle était suivie ; et, poussée par un premier mouvement d'effroi, elle courut vers sa maison. Cependant, au moment d'y arriver, elle pensa que ce serait apprendre sa demeure à cet inconnu, et elle retourna vivement sur ses pas, puis entra dans un magasin de parfumerie.

Écoute bien toutes ces circonstances puériles, maître; elles te feront comprendre ce que j'ai à le raconter. Le parfumeur, en voyant entrer Eugénie tout alarmée, Eugénie qu'il connaissait comme une enfant du quartier, lui demanda ce qu'elle avait. Elle lui raconta ainsi qu'à sa femme les poursuites de l'Anglais, et le parfumeur irrité loi dit d'un ton fanfaron :

«—Boni boni je m'en vais vous en délivrer; mais... montrez-le-moi.— C'est lui, dit Eugénie, qui regarde à travers les carreaux de la boutique. »

Le parfumeur ouvrit la porte, et l'Anglais le regarda. Il y avait dans ce regard une menace et un mépris qui arrêtèrent le bonhomme; jBt, au lieu d'aller vers Arthur, il se mita chantonner d'un air indifférent sur le seuil de sa porte, puis on moment après il rentra.

« — Eh bien I lui dit sa femme, c'est tout ce que tu dis à ce godelureau d'englishman?— Dame ! fit le mari, je ne peux pas aller dire à cet homme : Passez votre chemin. Il regarde l'étalage, c'est son droit ; la rue est à tout le monde. — Allons donc, vieux capon! reprit la marchande; il t'a fait peur. Nous sommes chez nous, et il n'est pas dit que des canailles viendront nous insulter dans notre rue et à notre porte. Je m'en vas te le rembarrer comme il faut.— Laissez, laissez, dit Eugénie, j'attendrai qu'il soit parti. — Ah bien ool! il va se planter là comme un piqueta Ne crains rien, ma Aile, ça ne sera pas long. »

A son tour la maîtresse sortit, et aussitôt l'Anglais s'approcha d'elle. Avant qu'elle eût eu le temps d'ouvrir la bou-

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