‹ Les mémoires du Diable (volume 3)Chapitre 10 sur 34 · RECONNAISSANCE · texte numérisé non relu

RECONNAISSANCE

Ds eouraient en voiture pressés Tun contre Vautre, soumis encore au charme de cette nuit d'amour ; car le cœur est comme un instrument qui a été vivement ébranlé par une main puissante et qui vibre longtemps encore après que Tarchet qui l'a touché ne TaiDime plus. Puis, quand le grand jour fut levé, les pensées mystérieuses qui couraient autour d*eux 4*effaeèrent lentement, ainsi que les fantômes aimés disparaissent devant le soleil. Peu à peu la réalité de leur position leur revint avec toutes les réalités de la nature qui se levait lentement dans le jour. Ce fut alors que Luizxi dll à la comtesse :

— J*ai voulu ce que vous avez voulu, Léonie; mais êtes- voua bton sûre de la protection de madame de Paradèze ? — Aussi sftre

qu'on peut r^tre, en ce monde, d*on eœur bon et deile. — Cesl

quelquefois un signe de faiblesse, Léonie. -^ Sans doute, reprit œadamade Cerny, et je ne vous donne pas ma tante comme un modèle de ce courage héroïque qui fait faire des aoiions éclatantes de dévouement. Cependant, si elle est faible, ce n'est que pour le bien; car elle est trôs-capable de résister à tout pouvoir qui la pousserait à une mauvaise action. -* Je le crois, dit le baron ; mais on peut lui faire considérer comme une chose heureuse pour vous votre retour auprès de votre mari. -^ Cela ne sertit possible que dans deux cas : dans celui où elle aurait près d'elle quelqu'un qui eût intérêt à le lui persuader, ce qui n'est pas probable ; ensuite dans le cas où cette personne, si elle existait, aurait sur ma tante un pouvoir qui pût balancer le mien. — Je ne doute de votre pouvoir sur personne, Léonie, reprit le baron en souriant; mais pardonnez-moi de prévoir tous les dangers pour mon bonheur, même celui d*une illusion... Sur quoi fondez-vous donc cette confiance en votre pouvoir? — Sur Taffection qu'elle a pour moi, sar son cœur. Voyons, Armand, ajouta Léonie en souriant, êtes-vous rassuré, croyez-vous que ce soit là un bon garant? — C'est que tout le monde ne vous aime pas comme moi. Je commence à croire quMl n*y a que deux amours puissants en ce monde, celui que j'ai pour vous... ou celui d'une mère pour son enfant. — Hé bien! madame de Paradëze est une mère pour moi... ou plutôt je suis une fille pour elle; car elle a eu le malheur de perdre la sienne. — Ah ! dit Luizzi, sa fille est morte? — Je ne puis vous le dire, repartit madame de Cerny, car le mot perdre que je viens dVmployer par hasard doit être pris dans son sens le plus exact. Cette fille a été véritablement perdue ou soustraite à sa mère. — Ah! dit Luizzi avec un étonnement marqué qui venait de la coïncidence de cette histoire avec celle d'Eugénie qu'il avait apprise la veille ; on a enlevé la fille de madame de Paradèze ?

Le baron n'avait pas achevé sa phrase, que le nom même qu*il venait de prononcer Faveriit qu'il se trompait, et que Paradèze et Cauny se ressemblaient assez peu pour que Petit-Pierre n'eût pas pris un nom pour l'autre. D'ailleurs c*eût été un hasard si extraordinaire que le baron en repoussa Tidée et qù* M se contenta de répondre :

— Ce n'est pas la seule mère qui se trouve dans une si triste position. 11 y a bien peu de temps que j'ai appris une histoire toute semblable, si ce n'est que c'est la fille qui vient d'apprendre qu'elle n'appartenait pas à la femme du peuple, grossière et brutale, qu'elle avait toujours appelée sa mère, et qu'elle était l'enfant d'une noble famille à laquelle elle avait été enlevée. — Et a-t-elle retrouvé

sf IftiiriUtt dil madamt de Geniy. -^ Jh ne le penfea pas , dit

tuJ2zi« -«^ Héiaal reprit U oomie^ise, peut-être sera-ce un bonheur pour elle de ne pas la retrouver. Une pauvre jeune fille élevée dana le peuple, dans des habitudes basses et triviales, jeiëe tout à coup dans un monde si nouveau pour elle, dans un monde qui, après ravoir plainte pendant deux jours, la regar<)erait ensuite avee Curiosité, puis avec dédain et dérision, et qui ne lui épargnerait pas les moqueries les plus erueiles et les plus humiliantes... ce serait, je crois, une triste desliùéo 1 -^ Sans doute, tout cela est vrai pour une pauvre filles eomme vous venez de la peindre; mais il est peu de femmes qui fussent mieux placées, dans un monde si élevé qu'il soit, que ne le serait madame Peyrol. — Madame Peyroll répéta la comtesse avec éionnement, je crois avoir entendu prononcer ce nom. Mais n'est-ce pas la mère de madame de Lémée ? -* Précisément, la nièce on plutôt la prétendue nièce de oe fameux oncle de Rigot. — Voilà qui m'étonne 1 dit Léonie. Idadaœa de liémée est bien impertinente pour être de bonne souche. -^-^ S^ mère vous donnerait d'elle une autre opinion, et certes, plus qu'aucune autre, elle serait une preuve de la puissance héréditaire d'un noble sang.— Mais est-elle d'un rang, d'une famille véritablement très-élevés ? — Je ne saurais vous le dire. Âvez-vous jamais entendu perler d'une certaine madame de Cauny?— Madame de Caunyl s*écria Léonie avec une étrange stupéfaction, mais c'est ma tante 1 — L'une de vos tantes..; — Ma tante chez qui nous allons, reprit la comtesse, madame de Paradèie, autrefois madame de Cauny. <— C'est étrange, dit le n^ron encore plus stupéfait que la comtesse. Et cependant... uu^ndes que je me rappelle.^. Sa fille a done disparu quelques jours après sa naissance? *- Le jour même. *-^ C'est à Paris qu'elle l'a perdue ? ^. A Paris. — Vers ^IVl ? — En 4 797, en effet. — C'est elle alors 1 --En êtes- vous sur? dit Léonie aveo une vive émotion. ««» Autant qu-on peut l'être d'une chose d'après la coînoidence des dates et la ressemblance des événements. — C'est que ce serait nne joie si vive pour ma pauvre tante 1... Oh! Armand, 11 faut vous informer. — Je le ferai, je le ferai. *-* Cependant, il faudrait ôtr« bien sur de la réalité de tout cela avant d'en dire un mot à ma tante Je ne sais si la pauvre femme aurait assez de fbree pour •ootenir le bonbenr de retrouver sa fille; mais je suis stre qu'elle mourrait si elle concevait un moment cet espoir pour le perdre de uonveau et pour jamais. — Fiez-vous à moi, Léonie I Je prendrai toutes les précautions nécessaires, et, si je puis vous faire rendre une fille à sa mère, je crois que voua lui aurez richement payé l'hospitalité que vous allez lui demander. ^ Oui, Armand, et Je

serais bien henreuse de la payer ainsi. Je vous le Jnre. Ma panrre tante 1 elle a été si malheureuse, elle a tant souffert, que le ciel lai devrait cette consolation dans sa vieillesse,— Mais, reprit Armand, dites-moi tout ce que vous savez des circonstances de cet événement, pour que je puisse diriger mes recherches d*une manière certaine. — Yoloniiers. Cest une histoire assez bizarre que j*ai tout le temps de vous apprendre, et qu*il faut que vous sachiez dans tous ses détails pour que le dénoûment ne vous en étonne pas.

Luizzi se rapnrocha de Lécnie'pour écouter avec un intéiètde cœur une histoire qu^on lui disait intéressante, racontée par une voix dont chnque parole avait pour lui un son harmonieiix.

Qu'on nous pardonne si les curieux à qui nous transmeitons en fidèle secrétaire ces coufidences de notre infortuné ami le baron de Luizzi, ne la lisent pas avec le charme qu'il éprouva à Tentendre; car nous ne sommes pas dans des conditions aussi favorables que Léonie pour obtenir Tattention et Findulgence de ceux qui veulent apprendre le secret de la naissance de la malheureuse Eugénie. Voici cependant comment madame de Cerny la raconta :

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