AMOUR
Cependant le reste du jour s'était écoulé dans tous ces préparatifs. Après un dîner servi fort |ard, une servante d*auberge avait allumé deux bougies et était sortie de la chambre en disant :
— On éveillera Monsieur et Madame demain au malin, à quatre heures.
Luizzi et Léonie restèrent seuls.
Il ne faut médire de rien en ce monde d'une façon absolue; de rien, pas même de ces misères de la vie qui ce jour-là avalent paru si odieuses à Luizzi. Toute chose a un point qui la sauve d*ane réprobation complète, et la pauvreté elle-même, ce d(Mestabie malheur que l'on n'a pas cru maudire assez en rappelant un vice, la pauvreté elle-même garde parmi les lambeaux, les souffirances, les haillons qu'elle traîne à sa suite, des lueurs de joie, des heures de volupté qui deviennent les plus doux souvenirs de la vie. Le mot le plus vrai qui ail été dit peut-être par une bouche où Taoïour a souvent murmuré, c'est celui de la courtisane arrivée à la fortune et à la renommée, et qui s'écriait dans sa triste gaieté de grande dame : « Qu'est devenu le bon temps où j'étais si malheureuse? »
Cependant Theure était venue où, après avoir pensé à toutes les chances de leur position, Luizzi et la comtesse n'avaient plus qu'à penser à eux-mêmes. Léonie était dans son lit et regardait le baron, qui, assis à c6lé du chevet et la tète baissée, cherchait s*il ne loi restait plus aucun soin à prendre. Léonie prenait plaisir à suivre celle préoccupation qui était pour elle, à côté d'elle, sans s'adresser à elle, lorsque Luizzi leva doucement les yeux sur la coimesse el rencontra on regard confiant qui se posait sur lui. Tous deux furent pris au cœur d'un même sentiment; tous deux comprirent qu'en ce moment la gravité de leur position avait disparu, que la femme coupable et son complice n'étaient plus en présence, qu'il toum m. i
n*y avait plus que les dent amants dans celte étroite chambre d^auber^ où il n'y avait qu'un lit. La comiesse baissa les yeux et rougit. Armand, averti par cette rougeur que la pensée qui lui était venue était venue aussi a Léonie, l'en remercia au fond de son cœur. Mais en présence de cette pudeur qui s'alarmait dans cette fômme si ïbrtft tjiiî s'était donnée si couragetiseinent à Im, cet homme se sentit pris d'une timidité d'enfant qu'il ne se tm)yalt plus capable d'éprouver. Alors il lui arriva ce qui arrive à l'amant craintif qui n'a d'autre droit que celui de se savoir aimé, et qui a peur d'offenser celle qu'il aimé en faisant valoir un aveu comme an droit. Habile à parler d'amour tant que cet amour n'est que Texpression d'un vœu du cœur, il le redoute lorsqu'il doit paraître l'expression d'un désir ; alors il cherche des biais pour ne pas laisser voir stm trottbte, car ce trouble est déjà luî-ttième une confidence de ce qu'il éprouve, et 11 arrive tout à coup à parler d'une chose qui «st k mille lieuses de sa pensée et de la pensée de celle à qui il pftriie. Sans ^dotit« Luizzi ne dut i^s éprouver cet embarras dans toute sa force, mais il comprit que rien ne pouvait être plus blessant pour une femme comme Léonie, et dans la shuation où •elle se trouvait, que l'anteur empressée avec laquelle il «hercberait une faveur qui, Tpour elle du nM)îns,tt'atait été justfae-lâ, pour »insi dire, qu'un saicnftce au malheur. Génie cmifite de la blesser fat assez vive pour q«^l chencb&t ailleurs «|«Ke dans «me âitlu«ioa à ieuT soUtude un inoy«n de Uwe «cesser reml»arras fe|ui les •^araiil. Aussi l«i 4it-il doucenent et d'vtoe TûixéiatEe :
— - Vous Bouffree encore, Léonie f
Elle releva s«s beaux grands «feux devenus si 'doux ^ M rë^ fomlîi avec mt ^éger Aouvemenl ^e tête :
— Nou, Armand, je «iri« eaneux maVntettafit; c^es heûires ûe rù^ fos tn'<onl tout a fait remise. ^— Tant mleax, dft Lui^zi, totis avez èeseiu de léroe pour la «desti^aée qae je Teôs ai folle. — Teu aurai, Armand, ]e sens que j'en aurai, je vous )myrâets d'en avoir.
EMe «'JNTêla, tandis <q«e Lnirzi %â^alt la têfe isn séMam dans aen e<Mr les «imiv^ments iieifConBus ^d^m amouf qu'fl n'avait ja* tnads seupçouiiré. €'e^ qu^ 4ie désire pas la îémme '^u'on ajttie d'an amour saiwt wmtne 'la femfme (qu\y& aime flinne ^a^sitm ar- •éeule. Lob hoarbeurs qu'en rêve d'elle «le «ont pa's «eut qui s'appeâent des piaifi(irs stméttreot. Il y a, pàmi 'ces bonheurs, des tesres d'extase oti la «rie se fond en jew et q^ri n'ont d'autre source que itax regards qui se reaeo&treBl, t[ui se mèl«M, qui ire perdent èoBgnemuBl IMâdass l'antre; il y a des ivresses calmes et sereines t|ni ntat pas besoiu des dmintas ^nessées de l'amour, mais qui
LËâ MËMOlftËS bV DtABLS. it
glissent d'une âme à Tantre par une main posée dans une main brûlant du feuqu*elle reçoit en retour du feu qu'elle communique. Nais ce bonheur si rare, cette félicité si divine, on ne la cherche pas, on la trouve ; on la trouve un soir qu'on est assis Tun près de Tautre, sous quelque chône majestueux, en face d'un vaste paysage dont Timmensité fait la solitude; on la trouve dans le coin mystérieux et ignoré d'un théâtre, où tous les regards appelés vers la scène laissent à ceux qui s*aiment la liberté de leurs regards.
Luizzi était donc triste, n'ayant aucun de ces bonheurs et n'osant en demander d'autres ; il avait la tête baissée , et son cœur était opprecsé et presque triste. Léonie le regardait alors, car il ne la regardait pas, et peut-être le comprit-elle comme il l'avait comprise, car à son tour elle lui vint en aide pour le tirer de l'embarras douloureux où il était. Elle lui dit donc bien doucement, afin de ne pas le tirer, pour ainsi dire en sursaut, de sa préoccupation :
— Et vous, Armand, vous devez souffrir aussi?..
D releva la tête et la regarda ; elle tira doucement son bras du lit et lui tendit la matn ; il la saisit avec transport et lui répondit d^une voix émue de bonheur :
— Merci 1... Non, non, je ne souffre pas...
Et, se tournant tout à fait vers Léonie pour mieux la contempler, il ajouta :
— Je suis heureux ainsi... —Oui... n'est-ce pas? et moi aussi, Armand, je suis heureuse... je ne sens plus ce qui m'est arrivé... je suis heureuse...
Et comme elle disait ces paroles, ses yeux se fermaient doucement : il semblait qu'elle pressât contre son âme le regard de tendresse qu'Armand lui jetait. Et ils demeurèrent longtemps à se regarder ainsi, goûtant dans toute sa plénitude une de ces félicités dont nous parlions tout à l'heure, et dont peu de cœurs savent le secret. Puis un moment vint où la fatigue de cette nuit et de cette journée, passées en soins actifs et sans un moment de repos, gagna insensiblement Armand. Sa tête se pencha lentement sur son épaule, sans que ses yeux pourtant quittassent ceux de Léonie. Par un mouvement rapide et involontaire, Léonie serra la main qu'elle tenait et l'attira vers elle.
— Vous souffrez, Armand, dit-elle avec une alarme si douce qu'elle Alla au yjdixr du baron; vous souffrez... la fatigue vous accable.— Non, répondit-jl tristement, comme s'il regrettait qu'elle se fût aperçue de cette lassitude; non, je suis fort. Ne le serai-je donc pas autant que vous? — Vous n'avez pas pris de repos, vous,
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Armand, vous devez en avoir besoin. Songez, a]onta-t-e1le d'une voix timide et émne, songez que noas partons domain... et... qu'il faut vous reposer aussi... — Oui, dit Armand en jetant autour de lui un regard presque mélancolique, oui, je me reposerai quelque part... par là... — Armand, dit Léonie en lui serrai^ vivement la main et en laissant s'ccliapper une larme heureuse, Armand, vous èles l)on et noble, je vous remercie. — Léonie ! — Oh ! oui, je vous remercie, vous avez voulu oublier que je vous appartenais... Oui, je vous ai compris, Armand... et vous m'aimez... vous m'aimez bien... — Cest vous, Léonie, vous qui êtes bonne et noble, vous qui vous êtes donnée à moi. <— Et qui t'appartiens toujours, Armand , lui dit-elle en lui tendant les bras... Oh ! oui, s'écriat-elle, oui, viens près de moi, je suis flère de t'appartenir
Et tous deux furent bientôt dans les bras l'un de l'autre, heureux d'un bonheur qu'on ne peut décrire, parce que ce bonheur n'appartient qu'à quelques-uns , et que la lan^'ue qui parle d'amour appartient à tous et n'a que le sens grossier avec lequel on l'écoute.
Puis, quand celte nuit fut passée ; quand, dans les longs entretiens de ces heures si courtes, tout eut clé dit de ces joies qui éblouissent tellement une vie que tout lui semble terne à côié; quand ces premières barrières d'une intimité qui doit durer longtemps furent doucement abaissées, le malin arriva, et, avec loi, les soins du départ.
Entre deux personnes de l'âge et des habitudes d* Armand et de la comtesse, ce ne pouviiient pas être ces joyeux transports d'une première jeunesse qui s'amuse des soins personnels auxquels elle s'oblige avec gaielé; ce fut uoi doux bonheur de se les rendre, de se seuiir en tout s'appartenir si complètement l'un à l'autre. Luizzi était heureux quand il voyait la ûère et belle comtesse do Ceruy, si habituée à livrer sa personne à un som étranger, dérouler et peigner sa belle et longue chevelure devant l'étroit miroir de cette chambre d auberge et la relever presque maladroitement sur son front, en restant toujours belle , quoique moins parée. EIL était heureuse aussi quand, son regard cherchant une de ces mille futilités si nécessaires à une femme, elle voyait Luizzi défaire quelque volumineux paquet, ouvrir quelque vaste carton et y trouver ce qu'elle cherchait, lui prouvant ainsi qu'il n'avait rien oublié de ce qui était pour elle. Et ce bonheur mutuel, il était pur et sans arrière pensée dans le cœur de l'un et de l'autre, car c'était un jour, une heiireà passer ainsi; ils n'avaient pas besoin de se dire avec courage que ce serait toujours un bonheur. Dans quelques jours, tous deux devaient rentrer dans le luxe de leur vie, et ce
ffloment deviendrait un souvenir sans regret, après avoir été xm bonheur sans crainte.
Oii ! l'amour ! l*amour est une puissance suprême qui amollit et plie les plus fiers esprits, et leur fait goûter la joie des plus petites choses. Et cela fut si vrai pour Léonie et Armand, que, lorsqu'il fallut mettre la main aux derniers apprêts du départ, Léonie paitngea les soins d^Armand et les lui di<:puta avec une si douce aisance, avec une âme si lé^iière, qu*oubliant tous deux qu'ils venaient de perdre et jouer leur vie, ils trouvèrent un moment de gaieté heureuse pour leur fuite, comme il aurait pu arriver à deux époux qu*un hasard, un accident, eût jetés dans l'embarras d*une situation où rien ne leur manque que le luxe matériel de la vie.
Enfin l'heure sonna, et Armand, donnant des ordres pour qu'on chargeât les grands paquets qu*il avait faits, Léonie emportant dans ses mains les objets qui ne ponvaiont la quitter, ils montèrent tous deux dans le coupé de la diligence qui se trouva libre «iqa* Armand retint tout entier.