PREMIER RELAI
• *I\ 'aut vous dire, mon cher Armand, à moins que tous ne le saohidz, car vous savez beaucoup de choses, que mon père, te vicomte d*Assimbret,etsa sœur, mademoiselleéTalentme d'Assimbrei, restèrent orphelins dès leur enfance. Leur tutelle fut confiée à M. de Cauny, le père du mari de ma tante, qui est mort aa commencement de la ré\olution. Ce M. de Cauuy était veuf, et sa sœur, qui ne s'était pas mariée, demeurant en Bretagne, il se trouva fort embarrassé de sa pupille et la plaça dans un couvent à quelques lieues de Paris. Quant au vicomte d'Assimbret, mon père, il fut élevé avec le fils de M. de Cauny. Us suivirent les mêmes études, entrèrent en môme temps dans la maison dn roi et restèrent amis, quoique tous deux d*un caractère bien différent. Le regard que vous avez lancé sur madame de Alarignon lorsque vous m'avez rappelé le nom de mon père me prouve que vous savez assez, pour que je n*aie pas besoin de vous le raconter, quelle a été sa jeunesse. — Oui, dit Luizzi, il a été fort brillant. — C'est le nom poli qu'on donne encore à Fhomme qui a été plus que dérangé ; je vous remercie de l'avoir choisi, répondit madame
de Cerny... Toujours est-il que, tandis que mon père passait alternativement sa vie dans les salons les plus éminentsde la cour et dans les hondoirs les moins discrets de la ville, M. de Cauny poursuivait sans relâche des études graves et sérieuses, et se livrait avec ardeur à la discussion et à la pratique des idées nouvelles qui se faisaient jour de toutes parts. Mon père et lui étaient, à vrai dire, *es deux représentants les plus complets des deux mondes de cette époque. Mon père, insouciant, léger, brave, téméraire, méprisant les classes bourgeoises qu'il ne connaissait pas et auxquelles il n'accordait pas même la faculté de pouvoir penser, se moquant de ce quUl appelait les doléances des maqants, écoutant le mot « peuple» comme un vain son qui n'avait pas de sens, était le type le plus parfait de cette société qui vivait au jour le jour dans les petits salons de Trianon, en prenant, comme garantie de Tavenir, les quatorze siècles passés de la monarchie. Comme tant d'autres, il ne soupçonna qu'au moment où il se produisit avec fureur ce travail interne de la société qui se refaisait an-dessous des lambeaux du pouvoir royal et de la puissance du clergé et de la noblesse, et qui s'en débarrassa tout à coup coiume d'un haillon usé pour se montrer dans toute sa force. Lorsque les premiers actes d'indôpendance de la Constituante lui montrèrent qu'il y avait un véritable effort de la nation pour ciianger Tordre du gouvernement, il traita ces premières manifestations d'impertinentes railleries, et le soult^veuient du peuple lui parut une misérable révolte. Il était du fameux dîner des gardes du corps de Versailles, et il s'y fit reiiiarquer par son exaltation. M. de Cauny, an contraire, était l'ami de la plupart des hommes qui occupaient alors la France de leur renommée. 11 avait emlirassé avec une ardeur extrême les itlées de réforme sociale sans s'apercevoir, peat-étre comme tant d'autres, qu'on ne pourrait arriver à réaliser cette réfurnie qu'en commençant à détruire la constitution politique du pays. Peut être aussi avait-il compris ses opinions dans toutes leurs conséquences probables, et sa conduite semble en être une preiive. Tandis que mon père passait ses nuits dans les fêtes de la Muette, de Luciennes et de l'Opéra, M. de Cauny passait les siennes dans tes conciliabules où se tramait la propagation des idées de liberté, où se préparait le mouvement immense qui devait emporter ceux qui l'avaieiit fait naitre.
Fendant que le vicoiiite d'Assimbret recherchait les suffrages des plus jolies femmes, M. de Cauny sollicitait ceux des hommes sérieux, et il s'éloignait pour jamais de la cour le jour même où mon père y fut remarqué des courtisans par la bonne grâce avec laquelle il ramassa réventail de la reine et le lui présenta en lui
a2 LFS MfiMOIREB DU DIABLE.
débitant un quatrain qu'on a toujours attribué an eomta da Pro- Tonce, depuis Louis XVIII, mais qui appartient assurément à mon père. Il n'y avait même que reutrdnement de la circonstance qui en pouvait faire pardonner Tauds^ce, non-seulement dans la bouche de mon père, mais dans celle du prince le plus haut placé, du moment que ce quatrain était adressé à Marie-Antoinette; mais la poésie et Tétiqueite ne sont pas rigoureuses pour le» impromptus, et le fameux quatrain
« PrévenaDt tos moindres désirs^
« Au milieu ^es chaleurs e^trémes^
c Je TOUS rapporte les zéphyrs;
« Les amours y Tiendront d'eux-mêmes^ »
fut jugé délicieux.
Eh bien ! comme je yons le disais, le jour même où mon père faisait Tenvie de toute la oour par la bonne foruine de son esprit, M. de Cauny se faisait nommer par la sénéchaussée de Rennes député du tiers à rassemblée des états généraux ; et quelque temps après, lorsque mon père se faisait remarquer à Versailles par Texaltation de son dévouement aux intérêts de Louis XVl, M. de Cauny donnait sa démission de la charge qu'il occupait dans la maison militaire du roi. Cette démission fut considérée comme nu acte de lâcheté, et tous les officiers de la compagnie à laquelle appartenait M. de Cauny jurèrent de l'en punir. Vous saves , Armand, que plus on a aimé un homme, plus on le hait et on le méprise lorsqu*on croit qu^il a manqué à Tbonneur. Mon père, poussé par ce sentiment et outré de la trahison de M. de Cauny, se proposa pour cette vengeanoe et appela en duel celui qui avait été si longtemps son ami. M. de Cauny refusa d*abord. Les principes philosophiques qu'il professait loi faisaient considérer le duel comme une barbarie. Sa position à TAssemblée constituante lui faisait dire que Ton ne vidait pas des querelles politiques par des combats singuliers; mais ces motifs qu'il disait tout haut et le motif bien plus puissant quil ne disait pas ne purent tenir contre les provocations insultantes de M. d'Assimbret : une rencontre eut lieu, mon père y fut grièvement blessé. Cela fit grand scandale, et Ton donna presque raison à mon père, en l'accusant de torts qu'il n'avait pas. On alla promenant partout le bruit que la cour, n'osant résister à rAssemblée constituante en masse, voulait s'en défaire en détail. On mêla le mot infâme d'assassinat à un combat loyal dont six personnes avaient été témoins.
Comme vous devez le croire, tous ceux qui eonnaissaîent mon père pour Vun des plus braves et des plus francs officiers des gardes
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furent indignés de cette accusation. Elle arriva jusqu'à la famille, qai crut devoir faire donner à mon père des témoignages de son intérêt; cela fut encore traduit comme on traduisait tout alors. On dit que Louis XVI avait fait complimenter mon père pour sa conduite et Tavait offerte en ei^emple à tous ses officiers. Il en résulta que le nom d*Âssimbret fut marqué d'une renommée qui devait plus tard le faire inscrire Tun des premiers sur les listes de proscription.
Je ne vous ai pas dit le motif secret qui avait fait refuser si longtemps au comte de Gauny la réparation que lui demandait mon frère, mais vous Tavee sans doute deviné. Le comte était épris et sincèrement épris de Yalentine, quoiqu'à cette époque elle eût à peine quatorze ans. Mais il paraît que déjà à cet âge c'était une personne accomplie en esprit et en beauïé.
« — Ahl dit LuJEzi aveo u.) amer soupir ; alors, comme aujour^ a'hni, àceque je vois, les couvents n'étaient pas un asile contre la sëductioi). -^ Il n*y eut pas de séduction, je vous assure, mon cher Armand; celte passion naquit et grandit avec Tàge chez le comto et Valentine. Toutes les fois que M. de Cauny le père envoyait le vicomte pour voir sa ^œur, celui-ci, qu'un voyage de quelques heures aboutissant à un parloir ennuyait à périr, se faisait accompagner par son ami. Bientôt il arriva que mon frère, dont ces visites dérangeaient la vie de plaisirs, priait le comte, qui, disait-il, avait beaucoup de temps à dépenser en ennui, d'aller voir sa sœur et de lui rapporter les nouvii'lles du couvent pour qu'il pût les apprendre à s>on tuteur comme s'il eût lait la visite lui-même. M. de Cauny, quoique bien jeune, aima d'abord Valentine comme une enfant cbarmante qui n'était guèrq protégée que par lui ; car le vieux comie, toujours malade et impotent, ne quittait presquejamais son hôtel. Puis, lorsqu'elle devint grande et belle, il Talma comme uno femme. On avait coutume de voir ve* nir M. de Cauny au couvent, où il représenta longtemps, à vrai dire, son père en qualité de tuteur de Valentine. Personne ne put soupçonner que ces visites n'avaient plus un intérêt aussi respec"table, et, lorsque des dissensions d'opinions éclatèrent entre le vicomte d'Assimbret et M. de Cauny, personne n'ayant averti la supérieure qu'il y avait une séparation entre les deux familles^ L| comte comlBua à voir Valentine jusqu'au moment de ce déplorable duel...
^ LES MÉMOIRES DD DlàBLB.