SECOND RELAI
A cet endroit da récit de madame de Cemy, on était arrivé à un relai, et la diligence s*arréta. La comtesse se tôt, car il lui aurait été difficile de se Taire entendre à travers le bruit de chaînes et le jurement des postillons qui attelaient les chevaux. Pendant ce temps, Luizzi regarda quels étaient les voyageurs qui occupaient rintérieur, la rotonde et les cabriolets supérieurs de la voiture, et qui étaient descendus pour la plupart. 11 s'aperçut» à sa grande satisfaction,, qu'il n'y avait parmi eux aucune figure qui lui fût connue de près ou de loin, car il commençait à se défier de ses souvenirs en fait de visages, ne reconnaissant presque jamais les gens du premier regard. Au moment où il achevait cette inspection, la tète hors de la portière, il fut appelé par madame de Cerny qui lui dit en riant :
— Armand, je vous demande Tanmône.
Le baron se retourna et aperçut à la portière une charmante jeune fille de quatorze ans à peu près, souffrante, malade, étiolée et parlant d'une voix dolente. Il tira une pièce de cent sous de sa poche et la remit à la mendiante, qui la regarda d*abord avec un étonncment plein de joie, puis reprit aussitôt sa tristesse.
— Cest beaucoup, dit-elle; je vous remercie. Madame.
Elle s^arrèta, puis ajouta en s*éloignant et à voix basse, comme si elle se parlait à elle-même :
— G*est beaucoup, et pourtant ce n*est pas assez 1 — Qu'est-ce donc? dit vivement la comtesse en rappelant la jeune fille, dont le charmantvisago Tavait intéressée ; pourquoi n*esi-ce pasassez,mon enfant?— Oh 1 Madame, je ne demande pas davantage, c'est plus que je n'ai jamais reçu depuis que mon vieux père et moi vivons de la charité publique; mais il faudrait que nous fussions arrivés à Orléans bien vite, et je me disais que ce n'était pas assez pour payer ma place et celle de mon père, là-haut, sur rimpériale. — Armand... dit la comtesse en regardant le baron avec prière.
Luizzi appela le conducteur et lui dit :
— Laissez monter ee.te enfant et son père sur l'impériale; je payerai ce qu*il faut. — Merci, Madame! merci I s*écria joyeusement la mendiante, s'adressant toujours à la comtesse et compre-
nant par un instinct secret que le bienfait qu'elle recevait loi venait plutôt d'elle qae de celui qui l'accomplissait... Alerci! ditelle... Voilà votre argent, puisque vous payez pour nous. — Gardez, mon enfant, dit madame de Cerny, et, lorsque nous serons arrivés, venez me parler en quittant la voiture. — Oui, Madame! dit Tenfant en faisant une révérence et en courant vers un vieillard qui était assis sur une pierre devant la porte de la poste.
La manière dont il écouta le jeune fille, sans relever la tôte, montra qu*il était aveugle et que rien de ce qui se passait autour de lui ne loi arrivait plus que par Toreille. Alors madame de Cerny, se tournant vers Luizzi, lui dit en souriant :
— Vous voyez, Armand! je dispose de votre fortune. — C'est elTrayant! repartit Luizzi du môme ton. Et ils échangèrent ensemble un de ces sourires et un de ces regards où il y a plus d'amour que dans les plus douces paroles. Pais la voiture se remit en marche, et la comtesse dit à Luizzi : — Maintenant, 11 fauf que je reprenne mon récit.
£t elle continua ainsi :
— Comme je vous l'ai dit, le comte de Cauny avait continué à voir Valcntino jusqu'au moment de son duel avjec mon père. A celle époque, la délicatesse lui imposa un sacrifice qu'il n'avait pas cru devoir faire à des dissidences d*opiiiion, mais qu'il ne pouvait refuser au sang qu*il avait versé bien malgré lui. 11 cessa d'aller au convient, et, résolu à ne plus voir mademoiselle d'Assinibret, il lui écrivit pour la preuiière fois et lui apprit la raison qui les séparait. Après avoir déploré dans cette lettre les résultats de ce funeste événement, le comte finissait par assurer Valentine qoe jamais il n'oublierait l'amour qu'il lui avait voué, et que, s'il venait des jours plus heureux où il pût retrouver Tamiiié de son
malheurs,
et qu*il ne craignait pas de lui avuuer qu'il était assez eiïrayé de l'aveuir de la France pour déplorer la part qu'il avait prise au mouvement révolutionnaire. « Dans ce cas, ajoutait-il, si jamais vous et votre frère avez besoin d un protecteur, je n*ose plus dir^ d'un ami, n'oubliez pas que Je suis à vous maintenant comme autrefois, domain comme aujourd'hui, et que je ne n-cule pas dans la voie où je suis eniré, parce que j'y aperçois l'espoir lointain de pouvoir protéger ceux que j'aime. »
Le récit que je vous fais, repiit Léonie, ne manque de rien de ce qui cousiitue un roman. J'y mets même les lettres amoureuses et je les cite textuellement. C'est que cette lettre de M. de Cauny
«I LE» MiEM01RB8 DU DIABLE.
wt poar loi d'épouvantables conséquences, et que la phrase qae je vous cite fut le texte de sa condamnation.
^ M. de Cauny a donc péri dans la révolution ? -^ Lui, comme beaucoup de ceux qui out voulu museler le lion après ravoir déchaîné. Mais pour vous ce n'est pas cela qu'il est important de savoir. J'arrive rapidement & la circonstance qui a amené la perte de la ÛUe de ma tante, de ma cousine. *^ Non, non, dit Lutzzi, âites-moi tout; car souvent le détail le plus insdgniflant ëcjaire plus pour découvrir la vérité que les événements les plus graves. ^ Voici donc la suite de cette histoire, dit la comtesse.
— Mon père, remis de sa blessure, resta en France Jusqu'au 40 août, espérant toujours que Tordre se rétablirait, ne tenant pas pour possible une révolution qui renverserait je trône^ ne s'imaginant pas surtout que des sujets pussent jamais aller jusqu'à juger leur roi, à le condamner et à le fnire exécuter. Au moment de la captivité fle Louis XVi, le vicomte, qui avait été reconnu parmi ceux qui avaient le plus courageusement défendu les Tuileries, fut obligé de se cacher, et bientôt il alla rejoindre les princes émigrés. Sans doute il se souvint dans sa fuite qu'il laissait sa sœur en France sans protecteur, car le vieux comte de Cauny était mort; mais, d'une part, ses propres dangers ne lui permettaient pas d'emmener Valentine à qui il les aurait fait partager, et, d'autre part, 11 pensait comme tant d'autres que cette émigration ne devait ôtre qu'une absence de quelques mois, que bientôt il serait de retour à Paris, et qu'une campagne suffirait à mettre à la raison toute cette populace révoltée. Comme tant d'autres, il se trompa.
Pendant ce temps arriva l'entière dispersion des nialsoûs religieuses, et un jour vint où des oiflciers municipaux, suivis d'un corps de soldats, forcèrent le couvent où se trouvait encore ma tante, et sur l'heure, sans laisser aux pauvres recluses le temps de faire les moindres préparatifs, on les expulsa, les laissant à la porte sans argent, sans ressources, sans guide. Chacune d'elles eut assez à faire de pourvoir à sa sûreté pour ne pas avoir à s'occuper de celle des autres ; mais toutes à peu près savaient où ♦lies devaient se retirer, car toutes celles dont la famille avait fui la France avaient depuis longtemps quitté le couvent. 11 n'y eut donc que ^^alentine qui demeura véritablement dans la rue, ne sachant que faire ni devenir.
— Hier. Armand, vous me plaigniejs, moi, femme, qui suis dans la forée de la vie et qui étais dans une voiture avec un homme qui m'a juPé de me protéger, vous me plaigniez de ce que je souffrais un peu du froid et de la fièvre. Or, pensez quelles durent
LBS MËMOIRBS DU DIABLE.
ètm les âonlenrs A'tme pauvre fille de quiDze ans jetée font à eonp sur une grande route, vêtue d'un habit qui lui attirait les grossières injares des passants et souvent liiéme les sévices des enfants des villages qu'elle traversait I Songe; que ces enfants jetaient de la boue sur sa blanche robe en la poursuivant des plus épouvantables invectives. Ma pauvre tante passa deux jours entiers sans manger et coucha deux nuits dans les fossés des chemins. Voilà de ces douleurs dont on suppose que les gens de notre sorte n'ont Jamais eu à souffrir; et certes, si vous aviez rencontré ma* dame de Paradèze dans le magnifique château qu'elle habite, vous auriez pris pour un conte impossible la supposition qu'une femme de ce nom et de ce rang eût été plus misérable que la mendiante à qui nous venons de faire Paumôue. — Cela m'étonne moins que vous ne pensez, dit le baron, et moi-même J'ai dû à Tbospitalité d'un paysan de ne pas passer la nuit au grand air, et à une ren* contre fort heureuse, de ne pas être arrêté comme un mendiant et un vagabond. Mais veuillez continuer.
La comtesse reprit :
— Cette misère fut longue, elle dura près de quinze jours, durant lesquels Valentine parvint à gagner Paris. La seule chose qu'elle eût gardée de sa vie passée était la lettre de M. de Caany. Une femme ne perd jamais et ne quitte jamais la première lettre d'amour qu'elle reçoit. Elle Tavait gardée sans espérance, et, lorsqu'elle fut chassée de son seul asile, elle repoussa la pensée d'aller demander la protection de M. de Cauny qui avait versé le sang de son frère; mais la misère est bien forte, et, après avoir erré deux jours entiers dans les rues de Paris en y vivant des aumônes que la f^im lui avait appris à solliciter, elle se décida à s'adresser à celui qu'elle aimait. Elle se rendit à son hôtel et ne l'y trouva point; car le comte, ayant appris l'acte brutal commis au couvent qu'elle habitait, était parti immédiatement pour lui offrir nn asile, et il la cherchait de tous les côtés, courant sur les traces de toutes les religieuses, par les routes qu*on disait leur avoir vues prendre^ celle-ci d'un côté, celle-là d*un autre. 11 en rencontra plusieurs, mais ce n*était point Valentine, et il revint désespéré à Paris, pour apprendre qu'une Jeune fille, une religieuse, était venue le demander et qu'elle s'était retirée en apprenant qu'il n'y était pas et en disant se nommer mademoiselle d'Assimbret. Le comte s'h'Hta de ce qu'on ne l'avait pas reçue malgré son absence, et 11 maltraita le concierge dont Finsolence lui fit supposer qull l'avilit durement repoussée.
Cette légère circonstance, qui n*eût été d*aucune imponance entre le comte de Cxtmj et Tun de ses gens, devint tiiès-grave
SB LBS MtMOIRBS DU DIABLE.
entre le citoyen Caony et le citoyen Follard. Le lendemain, cpiand Valentine se présenta de nouveau à Thôtel, au moment où le concierge chassé allait le quitter, Follard s*écria en montrant le poing à Valentine : « Ceux qui sortent le feront payer cher à ceux qui entrent. » Ce misérable faisait partie d*un club dont était président un ancien professeur de musique du comte, qui l'avait toujours bien traité et qui devait môme à M. de Cauny la place qu*il avait. Cet homme, poussé par un sentiment de reconnaissance, vint le prévenir qu*il avait été dénoncé par son concierfre comme donnant asile à des religieuses, et que, malgré tous ses efforts, le club avait décidé que M. de Cauny serait appelé dans son sein pour y rendre compte de son aristocratique pitié.
M. de Cauny, qui comprenait déjà jusqu'où pouvait aller une dénonciation de cette espèce, crut ne pouvoir mieux répondre qu'en annonçant au club que le citoyen Cauny n*avait pu commettre un crime contre la sûreté publique eu recevant chez lui la citoyenne Cauny, sa femme. 11 remplit donc les formalités du mariage, trôs-expéditives à cette époque, et épousa ma tante, madedenioiselle d'Assimbret. La nécessité de son salut détermina Valentine plus peut-être que ne leût fait son amour. Les jours de mii^ère qu*elle avait passés .sans trouver personne à qui demander appui, avaient singulièrement frappé rimagination de cette jeune fille, qui était presque encore une enfant; elle parlait toujours du malheur de rester seule et abandonnée dans le monde. La terreur qu'elle a conservée toute sa vie d*un pareil isolement n'a pas peu contribué sans doute à lui faire accomplir un acte que j*ai toujours ret^acdé comme un malheur, et que mon père appelle encore une bassesse.
^ Une bassesse 1 s'écria Lulzzl en interrompant madame de Cemy.— Laissez-moi achever ce récit, et vous comprendrez comment je puis avoir raison selon mes idées, et comment mon pèie peut parler ainsi selon les siennes.
— Pendant plusieurs années, leur mariage ne donna que du bonheur à M. de Cauny et à ma tante; mais bientôt il valut à tous les deux une persécution que certes ils étaient loin de prévoir. Le simple hasard d*une visite amena un jour Fancien maître de musique, dont je vous ai parlé, chez M. de Cauny, et le mit en présence de sa femme. L'attention avec laquelle cet homme la considérait la poussa à lui demander pourquoi il l'examinait ainsi, et 11. Bricoin lui répondit que...
— Uricoin ! s'écria Luizzi , interrompant encore madame de Cerny. -^ Le connaissez-vous donc aussi? dit la comtesse.— Non, répondit Armand; maia, ai Je ne me trompe, c'est le nom de
rhomme qai ftit assez heureux pour être le premier amant de madame de MarigDon.— Poilue voqs savez cela, repartit Léonie, YOiis savez sans donte aassi qae ce fut celui que mon père chassa de chez elle à coups de bâton. Cet homme ne Tavait pas oublié ; et lorsqu'il répondit à ma tante qu'il ne la regardait avec tant d*attenlion qae parce qu*il était frappé de son étrange ressemblance ayee on certain vicomte d'Assimbret qa*il avait connu, et que ma taate lui eiplîqna cette ressemblance en Ini apprenant qu'elle était la sœnr du vicomte, elle ne put deviner, dans le singulier adieu que lui adressa cet homme, des p; ojets de ven«:eance terrible, car rien ne devait lui faire prévoir en quoi elle y était exposée: « Adieu, Madame, lui dit cet homme en sortant; nous nous reverrons, nous Dons reverrons ! •
Cette circonstance qne Je viens de vous raconter fut vite oubliée par mad:ime de Cauny, comme vous devez le penser, et elle fut bien loin d'y chercher la sourr-e de la persécution qui vint la frapper, lorsque, quelques semaines après, son mari fut arrêté sur un de ces mille prétextes avec lest]uels on faisait alors si aisément emprisonner et tuer un homme. Comme il avait écrit à mon père, on le dit en correspondance avec les émigrés; on flt, en conséquence, une perquisition dans ses papiers. Cette lettre dont je vous aï parlé, et dans laquelle il préjugeait les excès de la réyolution» fut la base d^une accusation de trahison. Cependant, pour la seconde fois, ma tante se trouvait seule avec sa faiblesse et ses terreurs.
Une autre, moins ignorante du passé, moins ignorante aussi de la perfldie des mauvaises passions, se serait laissée tromper par la manière dont M. Brii-oin vint lui offrir son appui, lorsqu'il eut appris, dit-il, que le citoyen de Ouiny avait été incarcéré. Vous dire comment cet hcmime, grâce à l'espérance quil offrait sans cesse à Tinfortiinée Valeniiue, s'introduisit chez elle, gagna saconfimce, apprit tous s«9S secrets, ce serait vous raconter l'histoire d'une pauvre femme abandonnée, seule au monde, et pour laquelle cet isolement était une profonde terreur. Sans doute Bricoin apprit d'elle tout ce qu'il voulut en savoir; car ce fut d'après ses conseils que le comte, prévoyant le sort qui l'attendait, flt pour sa femme un testament portant donation complète de tous ses biens dans le cas où il mourrait sans enrants, et lui en assurant la moitié dms le cas contraire. Cette clause avait été jointe au testament, parce qu'à l'époque dont je vous parle madame de Cauny était grosse.
Cependant le régime de terreur, qui avait pésé pendant dix- Imit mois sur U France, coounençait à se lasser de son œuvre
9% LBS MBHOIRES I>U DUBLB.
sangteiite, et, quelques mois après avoir fait ce testament. M, d» Cauny pouvait cont:evoir Tesperance assez fondée d'ôlre rendu à la liberté et de voir aahre l'eufaui que sa femme portail dans sou sein, lorsque, le jour môme de Taccourhement de madame de Cauny, il fut enlevé de sa prison et périt sur Téchafaud. Qu'une femme eomme ma tante fût plus qu'une autre facile a égarer par des terreurs imaginaires en toutes circonstances, cela se conçoit aisément ; mais qu'en présence d'un si ierrit>le événement on Tait égarée jusqu'à des craintes impossibles, cela est moins étonnam eneore.
Bricoin lui persuada que la rage des bourreaux s'étendrait jusque sur l'enfant qui venait de naître, et, grâce au désespoir de cette femme malade, faible, seule, prête à mourir de douleur et de de maladie, il parvint à lui persuader de seséparer de sou enfant, qu'il avait le moyen, disait^-il, de con6er à des uuOns sûres...
THOiailfcllB RELiJw
La voiture s'arrêta encore, et madame de Cerny suspendît de nouveau sop récit. Presque au même instant, la petite mendiante s'approcha de la portière de la voilure, montra sa jolie léte àlaglace et dit d'un air charmant à la comtesse :
— Madame, voici mon père qui veut vous reroercier lui-même de ce que vous ave? fait pour nous.
Léonie vit s'avancer alors un vieillard aveugle, comme elle l'avait deviné, mais dont la figure sévère gardait un grand air de résolution et de fierté sous les longs cheveux blancs dout elle était inondée.
-- Madame, lui dit-il, vous venez de faire une bonne action, et Dieu ne sera point juste s'il ne vous en récompense pas. Ce n'est seulement une aumône que vous avez donnée à cette enfant, c'est peut-être une famille que vous venez de lui rendre en lui procurant les moyens d'aller jusqu'à la ville où elle peut trouver des renseignements sur les parents qui l'ont abandonnée.
La comtesse ne répondit pas au vieux mendiant; mais se retournant vivement vers le baron, elle lui dit :
-^ Voilà qui ^t étrange, Armand, encore une fille abandonnée
LES H£j^O||(E& QU DIABLE, H
6t p«r4fi9 f Cûmbieii y a^^t-il donc de inallieureux ainsi jetés dans le monde, que daps cette étroite voilure il s'en trouve pour ainsi dire deux? -^ C'est étrapge, dit en effet le baron d'un ton plus soucieux que ne le comportait un simple ipouvement de surprise; c'est étrange ) répéla-t-il en lui-même, se demandant si ce n'était pas le pouvoir infernal de sop esclave qui amenait ainsi sur sa route toutes ces rencontres es^traordinaires et qi]^i l'avertissait de sa présence comme il Tei^ avait menacé.
Pendant oe teo^ps la con^tesse avait répondu au mendiant avec un intérêt très-vi( et avec cette politesse de femme qui donne un rang au malheur.
•— J'avais prié cette enfant. Monsieur, de ne pas quitter Orléane sans venir fpe revoir ; je vous prie de l'accompagner^ giut, ai je puis vous être utile, je le ferai avec grand plaisir. —Qui devrai»je demander? dit le vieil aveugle. ^ Vous doo^anderca, répondit rapidement Léonie, vous demanderez la...— Prex^es garde I fit Luizai en l'arrêtant soudainement, n'oubliez pa^ qvie votre nom prononcé tout haut peut être une imprudence... -^ Vous avez raison, ditelle, et elle répondit à l'aveugle : Cel$k sera inutile, je vous- ferai loger dans la maison otk Qous descendrons.
La voiture était prête à se remettre en route. Les voyageurs durent reprendre chacun leur place; mais, cette fois, Léonie ne recommença pas immédiatement le récit qu'elle avait interrompu. La conversation entre elle et Luizzi s'engagea sur ce qui venait de se passer, et tous les deux se promirent bien, chacun avec une pensée particulière, de poursuivre jusqu'au bout réclairoissement de ce nouveau mystère. Ce fut alors que Luizzi dit à la comtesse :
— N'oublions pas que nous avons plus d'une tâche à remplir en ce genre, et veuillez m'apprendre enfin ce que devint la malheureuse madame de Cauny entre les mains de ce misérable Bricoin. — Hélas 1 dit madame de Cerny, elle devint sa femme. — Quoi I s'écria Luizzi, M. de Paradèze... — N'est autre chose que ce Brieoin, qui, lorsqu'il fut devenu riche par ce mariage, cacha sous un nom de terre la basse extraction de sa naissance. Mais pour que vous n'accusiez pas matante d'avoir agi avec une légèreté et une inconséquence qui la rendraient trop peu respectable à vos yeux, il faut que je vous explique par quelle manœuvre coupable M. Bricoin parvint à on but qu'il avait espéré dès le premier moment de sa rencontre avec madame de Cauny. Si les terreurs que cet homme savait lui inspirer pour sa sûreté et celle de sa famille livraient Valentine sans défense a cet homme, le peu de sympathie qu'elle avait pour ses formes grossières, et d'ailleurs l'âge avancé de Bricoin, qui avait déjà plus de quarante ans à oette époque, la protë-
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geâient contre tontes les déclarations mal âégnisées âom il l'aeciliait. Ce fut alors qn*il lui arriva nn malbenr qne Je puis vons dire à vous, Armand, et qui est peut-être une excuse à la faute qu'elle a faite en épousant M. Bricoin, quoique ce malheur soit lui-mèroe nne faute. Vaieniine, belle, jeune, charmante, isolée, rencontra, parmi le peu d'hommes que son nom appelait chez elle, nn homme distingué, d'une rare adresse à faire croire à des sentiments qnl n'avait pas, d*un implacable cynisme à se vanter d'avoir joué ces sentiments, et qui s*étudia de tout le pouvoir de son infernale séduction à mettre madame de Cauny an nombre de ses vie imes. Cet homme, dont ma tante n'a jamais voulu me dire le nom... - Cet homme, dit Liiizzi en interrompant la comtesse, cet homme s'appelait M. de Mère. — Vous le connaissez? dit la comtes.se avec nn nouvel étonnement. ^ Ne savez-vous pas, repartit Luizzi, que je sais toute l'histoire de piadame de .\larignon? — M. de Méreat-il donc eu quelques rapports avec madame de Marignon? — H a été son dernier amant, comme Bricoin avait été le premier.
A cette révélation, madame de Cerny devint pensive à son tour; elle s'étonna en elle-même de ces destinées qui agissent Tune sur Tautre sans paraître jamais s'èire rencontrées, et elle répondit à Luizzi :
— Ce fut donc le dernier amant de madame de fifarignonqui livra Vaieniine au premier!
Elle s'arrêta, puis elle continua :
— Vou% savez, je le suppose^ par quel lâche et insultant abandon ce M. de Mère paya l'amour d'une femme qui s'était noblement conflée à lui et envers laquelle il fut d'autant plus infâme qu'elle n'avait personne au monde pour la protéger. — Elle s'en vengea cependant autant que le peut une femme, dit le baron, en le traînant audarieusement dans la fange de sa propre infamie, devant une nombreuse assemblée, et en présence de madame de Marignon, qui n'était alors que la belle Olivia. — Oui, répondit roadauie de Cerny, je sais que, grâce aux relations que la belle Olivia, puisque vous l'appelez ainsi, avait gordées avec le vicomte qu'elle avait retrouvé en Angleterre, elle se crut autorisée à attirer madame de Cauny chez elle, malgré la honteuse position où elle vivait alors.
Luizzi ne put s'empêcher de remarquer le mot de honteuse position qne tenait d'employer madame de Cerny. et il admira combien les convenances apparentes du monde peuvent dominer les âmes les plus fortes et les plus justes, puisqu'il avait pu trente ans après rencontrer convenablement la comtesse chez cette femme dont elle analiflait la vie d'autrefois avec tant de mépris.
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Cependant madame de Cerny continua :
— Ce que je ne savais pas, car elle ne me Ta point dît, c*estqiie ma tanîe y avait retrouvé M. de Môie, et qu'elle y avait f itlVclat dont Totis me parlez ; toujours est-il que, le cœur brisé par la fatale expérience qu'elle venait de faire de la perfidie de cenains hommes, elle renonça à espérer aucun amour et sentit avec plus de force que jamais la douleur de son isolement. La chance devint belle alors pour Bricoin qui, toujours assidu près de la jeune veave, lui sauvant l'ennui de ses affaires, la protégeant contre la rapacité des intrigants, sinon contre les perfidies du monde, semblait être le seul protecteur qu'elle dût avoir jamais. D'ailleurs, il parlait totijours de mariage, et ce lien sacré, dont madame de Cauny avait apprécié la sainteté durant les deux années qu'elle avait passées avec son mari, était le seul qui pût auacher son existence à un homme qui ferait sa vie de sa vie, son bonheur de son bonheur. Une autre raison, qne j'ai tardé à vous dire parce que je ne puis croire à la manière dont mon père Tenvisage, dut déterminer aussi l'infortunée Valentine. Depuis le jour de sa naissance, elle n'avait pas vu sa fille. Bricoin, pour des raisons fausses ou vraies, lui disait toujours que les gens à qui il l'avait confiée avaient quitté Paris et étaient sur le point d'y revenir. Peut-être mon père a-t-il raison; peut-être cet homme util espérer son enfant à une mère, comme le prix du sacrifice qu'il lui dem}ndait; peut-être Bricoin promit-il à madame de Cauny de lui rendre sa fille le Jour où elle consentirait à l'épouser. Quoi qu'il en soit, ce mariage eut lieu, et quelques jours après M. de Paradèze, car i| prit ce nom en épousant ma tante, annonça à sa femme qu'il avait la presque certitude que sa fille était morte. ^ Le croyez-vous donc capable d'un crime? dit Luizzi.— Ce que vous m'avez appris de madame Peyrol, répondît madame de Cerny, nous prouve, si tant il est qu'elle soit cette malheureuse fille perdue, que Bricoin no poussa pasjusque-là l'infamie. D'ailleurs, jamais il ne produisit une preuve légale de la mort de ceue enfant; et, depuis plus de trente ans, ma tante vit avec l'horrible incertitude de savoir si elle a nue fille ou si elle n'en a pas. Toutes les recherches faites par mon père ont été vaines: car. Il faut vous le dire aussi, ce fut mon père qui, en haine de M. de Paradèze, essaya le plus activement de découvrir rhéritière de M. de Cauny. « 11 a fait disparaître l'enfaiii, disait-il, pour s'emparer de toiite sa fortune ; jo ie ferai repa* nîtie, moi. pour faire rentrer ce drôle dans la misère dont il n'.inrail jamais dû sortir. » Car voilà de quel style mou père parle iot]jours du mari de sa sœur. ^ Mais ne craignez-vous pas, dit le Nmn, (jn'avee la haine qui existe entre ces deux hnmme<< vorre
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séjour chez M. de Paradèie ne soit très-dangereott — Je rons Vai dit, repartit la comtesse, M. de Paradëze est maintenant un vieillard accablé d'infirmités et qui n*a plus la force de vouloir, car c'est à peine s'il a souvenir de ce qu*il a été.
Comme elle disait ces mots, ils entrèrent à Orléans.
ttNCORE UNB HISTOIRE NOUVELLE
D*après ce qu'il avait écrit à sa sœur, Luiz2i alla se logera riiôtei de la Poste sans déclarer son nom. On ne le lai demanda pas, vu la générosité qu'il montra envers le premier domestiqae qui s^empara de ses paquets. Quoi qu'en ait la police, l'or est un passe-port aussi excellent que celui qui est signé Portes, et que cet aimable et excellent homme délivre avec tant de politesse.
Lorsque Léonie et le baron furent installés dans leur appartement où on les avait servis, ils pensèrent à faire appeler le vieil aveugle etla jeune mendiante qui, d'après leurs ordres, lesavalent suivis à lliôtel. Ils les firent avertir de monter dans leur appartement et les engagèrent à leur raconter leur histoire.
— Si vous voulez me le permettre, dit l'aveugle, je commencerai par la mienne, et elle ne sera pas longue ; la petite vous dira ensuite la sienne, et vous verrez ce que vous en pouvez tirer. - Parlez, lui répondit Léonie.
£t voici ce que dit le vieillard :
— Tel que vous me voyez, j'ai quatre-vingts ans sonnés; Je suis né en 475:âl, et j'étais soldat aux gardes françaises en 1770. 11 ne faut pas vous étonner de ce que je vais vous dire, parce qu'à quatre-vingts ans et dans l'état où je suis réduit on a le droit de tout dire. J'avais donc dix-huit ans, et j'étais un des plus beaux hommes de la compagnie; je dois avouer que je ne m'en étals pas aperçu, lorsqu'une très-belle femme du temps m^en fit avertir par sa chambrière. Il se trouvait que cette très-belle femme avait un
LfeS MÉMOIRES Dtî DIABLE. «S
raarî qnî n'était pas «offlsaftt ; il s'âppelah Béru et Jotiaft du riolOD d'une façon tnerveillease, mais rf«n que de ^a.
A ce nom de Béru, madame de Cerny et Lmtti sé regardèrent avec un tel étonnement (car Léonie n'ignorait pas Torigine d'Olivia), que nî Tan ni l'autre n'entendirent, à vrai dire, la singulière plirase àa vieux soldat qui continua :
— Il paraît que madame Bérus^ennuyait beaucoup de son mari; il ne s*amusait pas beaucoup d'elle non plus, et, une fois qu'elle vint voir la parade où j'étais en superbe tenue, je crus remarquer qn'elte m'avait distingué tece en tête sur toute la ligne. Je ne dis rien, n»al« je pensai en moi-même que ce pourrait être une maltresse qui m'iraît joliment, bien babillée, bien cossue, et qui devait avoir une fcimeuse cuisine chez elle ; je lui fis Toeil, elle n'en parut pas courroucée, et il me sembla qu'elle demandait â un des officiers de noire compagnie : « Quel est donc ce bel homme qui est le troisième du premier rang? » Il paraît que l'officier lui dit mon nom et mon adresse à la caserne des gardes françaises; car le soir je reqm un petit brin de poulet que je me fis lire par le caporal tt qui ^'engageait à passer chez la belle dame, sous prétexte detnê demander des nouvelles du pays, attendu que je suis des environs dX)rléans et qu'elle en est aussi. Je me rendis à l'in- Titation. Je me tais par respect pour Madame et pour l'enfant qui nous écoute, mais neuf mois après, jour pour jour, madame Béru accoucha d'une jolie petite fille qu'on appela Olivia. J'ai la mémoire des noms, «tpour x;ause, ajouta le vieux soldat d'un ton significatif.
Léontô let Artnand échangèrent un nouVieau regard, l'un et l'antre déplus en plus confondus de l'étrange assemblage de toutes ces circonstances, et Luizzi véritablement alarmé au sodvenir des menaces de Satan*
— Or, continua le soldat, îl faut vous dire qu'outre les jolis petits cadeaux que me taisait la belle de mon cœur et qui me mettaient à même de porter du drap d'officier et du linge blanc deux fois la semaine, elle m'avait promis sa protection; mais cette protection se fit si longtemps attendre qu'en 1789 j'étais encore soldat aux gardes françaises. Cependant ma fille avait fait fortune; mais, comme ce n^'était pas ma fille devant la loi, je n'avais rien à lui réclamer, et en 1793, lorsqu'elle était en Angleterre, j'étais boldat de la république. Depuis ce temps, je ne puis pas dire que Ten ai eu des nouvelles, à moins que je n*eusse été en chercher en halle, et Htalie n*est pas précisément sur la rout& ie Londres. Quand Je revins à. Paris, on me dit bien qu'on l'avait revue quelque part. J'étais toujours soldat de la république; mais je me
tronyais tellement en fonds, qne, ma foi 1 je .ne pensai pas trop a aller cbercher ma fille. Cet argent mo venait d'une drôle d'affaire qu'il faut que je vous conie.
Et II continua :
— Un soir que je passais le long d'un hôtel de la rue de Yaremies, je fus heurté par un homme qui portait sous le bras un paquet qui criait. Il faisait nuit. Je regarde cet homme, qui avait Pair tout effaré. « Où allez-vous donc si vite, que je lui dis en Farrètant, que vous marchez sur le pied d*un grenadier de iltalie, comme vous pourriez faire sur un moindre pavé? — Je vais où vous pouvez aller pour moi, me dit^l, si vous voulez gagner une bonne récompense. — Ça se peut ! que je lui dis.— En ce cas, me répondit-Il, prenez ces vingt-cinq louis et cet enfant, et allez le porter aux Enfants-Trouvés. » Je pris les vingt-cinq louis et je regardai Thôtel d*où sortait cet homme. C'était une belle façade, une grande porte cochère, avec deux belles colonnes; un vrai hôtel du faubourg Saint Germain. Moi, qui avais vécu rn peu dans les idées de l'ancien régime, je nie dis : C'est bon 1 connu ; uoe grande dame qui a frustré son mari en son absence ou une jeune personne sur le point de se marier, c'est tout simple! Je reçus l'enfant des mains du médecin, car ce de"<iii être le médecin ; les m*Jdecins n'ont jamais été bons qu'à ça, et je l'emportai le plus proprement et le plus doucement que je pus. On lui avait attaché au cou un papier que j'eus la discrétion de ne pas lire, attenda que je ne sais pas lire, ce qui m'est parfaitement égal à présent que je suis aveugle, et je m'amusai à reiiarder au clair des réverbères les langes en One toile dont était envolo[)pé cet enfant, lorsqu'à mon tour je fus accosté par un homme qui fut tout aussi surpris que moi en me voyant en grande tenue et avec un poupon sons le bras. Le fait est que ça n'était pas naturel et que je n'eus pas le droit de me fâcher lorsqu'il me dit en m'abordani: « Eh I camarade, où diable avez-vous donc trouvé cet enfant? — Pardine! que je lui dis, saisi par son idée, je l'ai trouvé là-bas, du côté da Gros-CaïUou, qui grognait comme un malheureux.— Et que comptez-vous en faire? me dit-il. — Je vais le porter à son domicile naturel, aux Enfants-Trouvés. « Alors il s'arrêta et sembla réfléchir longtemps, puis il me dit : « Voulez-vous me donner cet enfant? — Un monient, camarade, que je lui réplique, on ne coiiûe pas comme ça une pauvre petite créature au premier venu sans savoir ce qu il eu veut faire. — Je relèverai, me dit cet homme, je le nourrirai; je n'ai pas d'enfant, il deviendra le mien. D'ailleurs, j'en ai besoin. — Besoin d'un enfant 1 que je lui dis. C*est peutêtre bon ()uand on est vieux ; mais vous, vous m'avez l'air d'an
blanc-bec. » En effet, il était tout jeune, comme je le pus voir tonjoars à la clarté des réverbères. « Quoique vous soyez militaire, on peut vous compter çn, me dit-il. Ma femme, qui n'était pas une femme à cette époque, Touiant me sauver de la réquisition, a déclaré que je l'avais rendue grosse, et, pour ce, j'ai été obligé de l'épouser; mais elle n'était pas grosse, elle ne l'est pas devenue. Le terme approche, ou va découvrir notre ruse, et la fausse déclaration de ma femme peut Texposer, ainsi que moi, à une peine sévère. — Ceci n'est pas du premier courage, que je lui dis ; mais enfin, ce qui est fait est fait. D'ailleurs on ne fait pas de bons soldats avec de bons maris. Prenez Tenfant, et laissez-moi votre adresse pour que j*aille vous remercier de sa part.» J'avais mon idée en lui faisant cette question. Deux jours après, j'allai aux informations et j'appris que Jérôme Turniquel était un brave homme, qui était digne en tout de la confiance que je lui avais montrée. Quelque temps après, et lorsqu'il ne me restait pins de mes vingt-cinq louis que les deites que ça m'avait aidé à faire en ayant du crédit, je pensai à retrouver ma fille ; mais je fus obligé d(* quitter Paris immédiatement pour m*occuper plus particulièrement des affaires de la France, l'étais comme toujours soldat de la république. Je partis pour l'Etrypte, où je ne gagnai que la peste, dont je guéris, parce que j'étais bel homme et qu'une odtlisque du sérail me soigna d'amour. Je fus absent plusieurs années dans les pays étrangers. Je revins vers 4803, dans re>poir de retrouver ma famille; mais il parait que ma fille s'était fondue en grande damp, et je n'en pus pas avoir la moindre nouvelle. J'étais alors soldat dans la garde consulaire. Je passai le reste de mon temps dans les diverses capitales de l'Burope jusqu'à la campagne de 1814 : j'étais alors soldat dans la garde impériale. Lorsque l'empereur fut renversé et que sa chute m'enleva tout espoir d'avancement, je ne quittai pourtant pas Pétat militaire, toujours bel homme, toujours bien tenu, lorsqu'on 1830 un coup de fusil, qui alla tuer un vieux pékin qui n'en pouvait mais, me passa si près des yeux qu'il me rendit aveugle : j'étais alors soldat dans la garde royale.
Le vieux soldat s'arrêta, et, prenant une pose où il y avait plus de fierté que le récit qu'il venait de faire ne semblait le permettre, il ajouta :
— Tout ce que je vous dis lii, croyez moi, ce n'est pas l'histoire de vous raconter la mienne, c'est seulement pour voun dire qu'après soixante ans de services eiïectifs on m'a refusé une tilace aux Invalides, sous prétexte que ma blessure n'était pas une blessai e et que d'ailleurs je l'avais attrapée en tirant sur Ia peuple;
TOMK Ul. e
^ LBS MÊMOlllfiS DU DIABLB.
tout ça, c'est ponr tous dire qu'on m'a liquidé une ihéctuate pension de cent vingt-cinq francs avec laquelle on m'a dit de mettre le pot au feu tous les jours; tout ça, c'est pour vous dire comment un vieux soldat, ainsi que j'ai l'honneur d'être, a été réduit à se faire mendiant. Voilà toute mon histoire. Maintenant la petite va vous dire la sienne, à laquelle je ne comprends goutte, peat-ètre parce qae je n'y vois plus, mais à laquelle vous ponvea croire, parce que, depuis lé jour où elle m'a trouvé sur la route à moitié mort de faim et qu'elle m'a donné la moitié de son pain, j'ai reconnu que c'était une honnête fille. Elle m'a toujours rapporté exactement tout ce qu'on lui donnait, et j'ai toujours e;i2lctement partagé avec elle; pas vrai, ma fille?... parce que, voyez-vous, entre nous, c'est d'honneur! c'est elle qui demande, c'est à moi qu'on donne. La vieillesse Intéresse toujours, et ce n'est pas pour dire, mais je voudrais me voir, je dois faire tm bel aveogid.