TOME 111. i
«06 LSS MÉMOIABS DQ DIABLE.
IL de Loxeraie pâlit à cas paroles ; un éclair de haine Jaillit d« ses yeaxt mais il se contint et repartit avec une insolence dédaigneuse :
« -— Yons êtes monsieur Mathieu Durand, et je suis le comte de Lozeraie; la distance qui nous sépare m*empèche de voir une insulte dans ce que vous venez de me dire. — Je suis homme i TOUS offrir une longue-vue pour que vous y puissiez regarder, reprit le banquier. ^ Pourvu qu*elle soit aussi longue qu'une épée, dit le comte, cela me sufQra. — EUe aura cette mesure, si cela vous convient, dit liathieu Durand. — U suffit* repartit M. de Lozeraie. »
Et il se retira.
Le lendemain, M. de Favieri et M. de Berizy se rendirent chez le banquier de la part du comte de Lozeraie et cherchèrent à s*interposer entre deux hommes à qui leur âge et leur position défendaient de compromettre légèrement leur vie; mais, pendant deux ou trois jours que durèrent les négociations, ils les trouvèrent tous deux également inébranlables. Alors, étonnés de cette persistance, ils déclarèrent ne pouvoir servir de témoins dans un duel dont ils ne savaient pas au fond la véritable cause. Le banquier fut le premier à qui cette objection fut faite; mais il déclara ne pouvoir révéler cette cause dont le secret appartenait à M. de Lozeraie.
Celui-ci, à qui Ton répéta Tobjection et la réponse, se dëcidaà avouer à M. de Berizy et à M. de Favieri le motif de sa visite à Mathieu Durand et la tournure qu*elle avait prise ; il s*empressa toutefois d'jyouter que Mathieu Durand s'était conduit en homme d'honneur, en gardant si fidèlement son secret. De son côté, le banquier ne put qu'approuver la conduite de M. de Lozeraie, qui avait sacrifié sa vanité au désir d'aplanir les obstacles qui s'opposaient à une rencontre les armes à la main.
— Et ils se battirent? dit le poète ; la banque se bat ? — Ce ne ftit pas du moins dans cette circonstance, dit le Diable.
Une fois les deux adversaires dans cette position vis-à-vis Ton de l'autre, il fut facile de leur faire avouer qu'il n'y avait point pour eux de raison sérieuse de se battre. Tous deux, en effet, obéissaient bien plus à un sentiment personnel de haine instinctive qu'à une commune susceptibilité du point d'honneur, et, une fois les circonstances de leur querelle connues, ils craignirent s^ins doute de monU'er le secret de leur animosité et se déclarèrent mutoellement satisfaits. Du reste, cette affaire fut très-heureuse pour M. de Lozeraie, en ce sens que M. de Berizy lui proposa la résilialion de son contrat ; car il avait trouvé un nouvel a^squ/éreur de sa forêt, et ce nouvel acquéreur était le vieux M. Félik de Mar-
LES MEMOIRES DU DIABLE. Wt
seille, qnt s'était entremis avec un rare empressement auprès de M. de Berizy pour empêcher la querelle de Durand et de M. de Lozeraie d'avoir des suites fâcheuses.
— Encore M. Félix qui arrive à point nommé I reprit le poète. Allons I décidément c'est quelque héros de M. Scribe , un de ces braves gens qui ont toujours un million ou deux dans le gousset de leur pantalon, — Eh l fit le Diable , ceci ne manque pas d'un certain esprit supérieur. Les anciens avaient le die^ pour dénoncer leurs drames : et Deus intarsit ! comme dil Horace. M. Scribe a inventé le million pour arriver au môme but, et, si j'avais une foi quelconque ^ je préférerais en littérature comme partout le pisq KiLLiON au dieu Jupiter ou ApoUo.
Après cette réponse au poëtCt le Diable continua : .
— Cependant H, de Lozeraie « ayant accepté la proposition de M. de Berizy* se trouva par le fait avoir versé pour son compte douxe cent mille francs chez Mathieu Durand , qui s'empressa de lui en offrir le remboursement immédiat dès qu'il sut les nouveaux arrangements pris par le marquis , lequel lui confia ses nouveaux fonds. M. de Lozeraie crut de sa dignité de prier le banquier de les garder, ne voulant pas donner à son adversaire un témoignage de défiance qui ne pouvait Tatteindre dans sa brillante position de fortune. D*un autre côté, Daneau consentit à la vente que lui avait proposée Mathieu Durand. Celui-ci prit le lieu et place de l'entrepreneur viS'4-via des créanciers hypothécaires , et se trouva par conséquent débiteur vis^à-vis d^eux de douze cent mille francs, el vis-à-vis de Daneau de six cent mille francs : ce qui , avec les quatre cent mille francs qu*il avait avancés, formait les deux mil* lions deux cent mille francs , prix des propriétés de Daneau. Sur ces entrefaites la révolution de Juillet arriva. — Grande révolution I s*écria le petite. ^ Je m*en vante ! fit le Diable. — Qui a lancé la France dans la voie du progrès social. -* Et qui a rejeté la loi du divorce. --* Qui a renversé Taristocratie. ^ Et qui a fait les ofilciers de la garde nationale. -« Qui a moralisé les popula* tions. -^^ Et institué le bal Musard. -^ Vous lui tenez rancune, monsieur de Cerny, fit le poète. -*- De quoi ? de n'avoir rien fait de bon? je n'en attendais rien de bon ; je n^étais pas comme Mathiea Durand, qui en avait espéré de superbes choses et qui a*y trouva que raina. — Comment, ruine ? — Oui. Écoate&
Si Je Yons aï clairement expliqué, aa commencement de ce récit, et par l'exemple de remploi des fonds de M. de Berizy placés en rentes sur l'Etat et disponibles pour quelque bonne opération ; si vous appréciez la position du banquier vis à-vis d'un grand nombre de ses clients , vous comprendrez les perles énormes qu'il eut à subir lorsque, obligé de rembourser rapidement tous les dépôts d^argent qui se trouvaient chez lui, il fut forcé de réalisera quatrevingt-sept des rentes cinq pour cent qu'il avait achetées cent dix, et à soixante-deux du trois pour cent qu'il avait acheté quatrevingt-deux. 11 ne fallut pas moins que Tiromense perturbation apportée par la révolution dans les afTaires commerciales pour amener une telle dépréciation des fonds publics et ébranler la fortune de ceux qui les possédaient comme gages de leurs propres dettes. D'un autre côté, cette dépréciation gagna toutes les valeurs et particulièrement les propriétés sises dans Paris, qui fut rapidement déserté à cette époque. Il en résulta encore que Topération avec Daneau, qui eût été si avantageuse à toute autre époque, dut se réaliser en perte lorsque Mathieu Durand fut forcé de faire ressource de tout pour solder les capitalistes qui lui redemandaient leurs fonds. C'est à peine s'il vendit dix-huit cent mille francs des propriétés qu'il avait payées deux millions deux cent mille francs et qui auraient pu valoir trois millions, comme il l'espérait. Sans doute, ce ne pouvait être deux alTaires aussi minimes que celle de M. de Berizy et celle de Daneau qui devaient amener la gêne dans une maison comme celle de Mathieu Durand ; mais en expliquant quels furent les fâcheux résultats de ctslle-ci, j'ai voulu vous faire comprendre quel avait dû être le résultat de beaucoup d'autres basées sur les mêmes prévisions et renversées par le môme événement. Toujours est-il que deux mois après la révolution de Juillet, le banquier Mathieu Durand, ayant voulu satisfaire sur lechamp aux exigences de ses créanciers, se trouva à peu près ruiné et possédant à peine en créances liquides , mais qui n'étaient pas immédiatement exigibles, ce qu'il pouvait devoir encore
— Ruiné! s'écria le poêle, mais il n'a jamais donné débats si brillants 1 — Vous savez bien que les anciens paraient la victime avant de l'immoler, dit le Diable. La banque est encore plus poétique ; elle se couronne de roses pour aller déposer son bilan...
Cependant Mathieu Durand n*en était pas là, car il se trouvait en présence de trois créanciers seulement dont les réclamations pouvaient avoir quelque importance. Le plus considérable était M. de Berizy, qui, comme nous Tavons dit, lui avait confié les fonds de la nouvelle vente faite à M. Félix; le moindre des trois était M. Daneau/qui avait laissé chez le banquier les six cent mille francs qui lui revenaient sur le prix de ses maisons ; le troisième était M. de Lozeraie, parti pour TAngleterre quelques jours avant la révolution de Juillet afin d'y terminer le mariage de son fils. Mais le fils du comte de Lozeraie, gentilhomme de la chambre et en passe d*arriver à tout sous le gouvernement de Charles X, ne parut plus au marchand de la Cité un parti assez convenable sous le gouvernement de Louis-Philippe, et M. de Lozeraie fut obligé de rentrer en France au bout de deux mois sans avoir pu réaliser ses brillantes espérances de fortune.
Voilà où en étaient vis-à-vis les uns des autres les divers personnages de cette histoire le 4*' septembre 1830. Ce jour-là, et pour en revenir à notre point de départ, Mathieu Durand était encore dans son cabinet ; mais ce n'était plus en lui ni Textrème bonheur du premier jour où nous Tavons vu, ni la joie inquiète du second, c*était une attitude triste quoique encore hautaine, abattue quoique décidée, c'était l'homme qui ne ployait pas sous son malheur, dont il reconnaissait cependant retendue. Ce jour-là les deux mêmes hommes que nous avons rencontrés dans le cabinet du banquier s*y trouvaient encore. Le premier était Daneau, le second le marquis de Berizy, le véritable honr\me du peuple et le véritable grand seigneur. Comme la première fois, le banquier lisait attentivement un papier qui paraissait vivement le préoccuper. Cette préoccupation était si grande, que le banquier, ayant devant lui M. Daneau et M. de Berizy, ne pouvait détacher les yeux de cet écrit, qui semblait lui causer une vive douleur.
« — Qu*est-ce donc? dit enfin le marquis, quelque fâcheuse nouvelle, Monsieur? »
Mathieu Durand se remit sur-le-champ et répondit û'une voix dont il chercha vainement à maîtriser Témotion :
« — Non, rien qu'une satire, une satire indigne contre moi. — Et cela vous afTecte à ce point? dit M. Daneau. — C'est la main qui l'a écrite, Messieurs, qui me blesse plus encore que les coups qu'elle me porte. C'est un enfant, un jeune homme que j'ai fait élever, c'est le jeune Léopold Baron qui s'est servi de l'éducation que je lui :n donnée, des secrets qu'il a appris dans l'intimité où je l'avais admis, pour verser sur moi la calomnie et le ridicule. — Quoi I s'écria Daneau, ce petit M. Léopold, qui ne parlait jamais
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de vous autrefois qnQ pour vous appeler son père, son sanvenrt -« C'est le même, dit Mathieu. — Eh bien 1 je puis vous le dii^ aujourd'hui, reprit paueau, cette exaltation ne m'a jamais fttit l'effet d'être de bon aloi ; c'était un méchant flatteur. — • Et tom flatteur devient détracteur, dit le marquis ; c'est la règle, il q*y % rien là d*étonnant. »
— Morale un peu vieille, lit lliomme de lettres. — Morale très- Jeuiie, fit I« Diable ; car elle est éternelle, et ce qui est étemel ds( toujours jeuue.
Puis il continua ;
« — Lal$3oas ceI»,r0priUè banquier, J0 devine, Messieurs, lebm de ▼otre Ti3ite ; vous venez sans doute pour réclamer les fends... >
ÎA marquis et l'entrepreneur interrompirent en même temps Mathieu Durand, et ils commençaient à parler ensemble lorsqu'ils s'arrêtèrent tQUS ifixxif, ^^ se cédant, disaient-ils, la parole.
«— Parle*, Monsieur, dit le marquis. ;^ Après vous, Monsieur, dit l'entrepreneur, et, 3i vous avez quelque chose à dire que je ne puisse entendre, je vous cêd^ 1^ place. — Rester, dit Mathieu Durand; car je pense que l^s explications que j'aurai à donner à l'uQ pourront servir à Taufre- — Comme il vous plaira, dit M* de Bômy ; je parlerai devant Itfonsie^r, ^ar, si je l'ai bien compris, c'est le même motif qui nous amène* — Je le crois, dit amèrement le banquier» ^ Monsieur St^tbieu Durand, reprit le marquis, vous êtes un honnête bomme; vous me deve^ deux millions, je viens vous prier de les garder, —O^oi^ s'écria le banquier. —On a failli vous miner. Monsieur, en vous forçant à des remboursements trop rapprochés; je ne me ferai pas le complice d'une Wnlque qui a déji amené tant de désastres; vous êtes mon ennemi politique, mais i\ s'agit entre nous de probité; je croisa la vôtre, )e vous laisse mes fonds, et je ne vous les redemanderai que le jour où vous jugerez qu'ils vous Sûut complètement inutiles. »
On ne pourrait dire si le banquier fut plus heureux de voir la COPfiance qu'il inspirait comme honnête homme qu'humilié de se voir rendre un service par un de ces grands seigneurs qu'il avait si longtemps voulu écraser du poids de sa fortune. Cependant après un moment d'hésitation, le bon sentiment l'emporta; il ten(Ula main au marquis et lui dit avec effusion :
« -^ Je vous remerciç et j'accepte, monsieur le marquis. »
•*- OU I voilà la morale de votre comédie ! s'écria l'homme de lettres. Vive le gentilhomme I n'est-ce pas, monsieur de Cemy? ^ Non, Monsieur, repartit Satan ; car j'ajoute qu'à ce moment Daneau £i*avança d'un air confus et attendri, et dit avec une admirable gaa chérie de jcœur :
LES MÉMOIRES DU DIABLE. tiî
m -^ YoTis ne me deyez que six cent mille francs ; mais, sll p<m- ?ait vous être agréable de ne pas me les rendre, je n'ai pas oublié que toos m'avez sauvé, et si peu que ce soit... »
Une larme vint aux yeux du banquier, et il s'écria :
« — Ah ! voilà qui me console de tout ! Merci, monsieur Daneau ; mais ]e n'accepte pas, vous n*avez que cela au monde, et vous avez besoin de vos capitaux pour travailler. — L'intérêt à cinq me suffira; Je me trouve assez riche, ne me refusez pas, ce serait m^bamilier. ^ C'est bien ce que vous faites là, Monsieur, dit le marquis en se tournant vers Daneau. — Et vous donc , Monseigneur, 8*écria Daneau, égaré par son enthousiasme au point dt donner à quelqu'un un titre dont Tabulition lui paraissait une des plus précieuses conquêtes de la révolutioii de Juillet ; et vous donc. Monseigneur, c'est bien plus noble I car enfin, moi, je ne sois pas habitué à êtrç riche, et je perdrais mon argent que je ne m'en apercevrais pas tant que vous. — Mais vous ne le perdrez pas, mon cher Daneau, dit le banquier, et j^espêre qu'il profitera entre mes mains comme celui de M. de Berizy. »
Quelques instants après, l'entrepreneur et le marquis se retirèrent ensemble , et tous deux , au moment de se quitter, se serrèrent la main sur la porte de l'bêtel , Tancien ouvrier et le grand seigneur, le décoré de Juillet et l'ex-pair de Charles X, deux honnêtes gens. Voilà ma morale, Monsieur, sans compter celle qui est tout à fait au bout de cette histoire. Cependant ce double désintéressement avait rendu la confiance à Mathieu Durand ; il voyait se rouvrir devant lui une nouvelle carrière de fortune. Les deux millions six cent mille francs qui lui étaient laissés par le marquis et Daneau , ainsi que les douze cent mille francs dus à M. de Lozeraie, étaient, comme nous l'avons dit, couverts par des créances liquides et exigibles dans le délai d'un an tout au plus. Matbieu Durand se voyait donc au bout d'un an à la tête d'un capital disponible de prë^ de quatre millions , après avoir satisfait à la minute à tous ses engagements ; il en résultait que son crédit, nn moment ébranlé, devait se relever plus fort, car il aurait résisté à une catastrophe qui en avait entraîné de plus puissants que lui. U ne demandait rien qu'un an, pendant lequel il aurait aussi à faire rentrer autant que possible les fonds enga^^és par lui dans une foule de petites commandites ; et , de ce côté , il croyait pouvoir compter encore sur plus d'un million, en* faisant même une part de 60 pour 400 aux faillites qu'il aurait à subir. En présence d'un avenir qui s'éclaircissalt ainsi après avoir été si sombre , Mathieu Durand se livrait aux plus vives espérances ; mais, presque au même instant, il vit un nouveau nuage 8*étendre sur le large ho-
2i2 LES MEMOIRES DU DIABLE.
rîzon qni s^oavrait devant lui. Il n*y avait pas deux heures que le marquis de Berizy et Daneau Tavaient quitlé, lorsqu'il reçut une lettre de M. de Lozeraie qni l'averlissait de son retour d'Angleterre, en le priant de vouloir bien tenir à sa disposition les dooze cent mille francs qu*il avait laissés dans sa caisse. Cette réclamation était d'une importance à jeter une nouvelle perturbation dans les affaires du banquier. Pour y satisfaire, il lui fallait nécessairement engager ou aliéner une partie des créances sur lesquelles il comptait, et, par conséquent, subir une nouvelle perte sur ces créances ; car on n'était pas à une époque où un emprunt comme celui-là, où une telle vente pût s'opérer à des conditions ordinaires. C'était mettre d'un seul coup Mathieu Durand au-dessous de ses affaires, lorsque, une heure auparavant, son actif dépassait encore son passif ; c'était le forcer à dévoiler, par une négociation de cette espèce, qu'il était réduit à ses dernières ressources ; c'était attaquer et perdre son crédit, cette fortune du financier : crédit contre lequel on ne pouvait, à vrai dire, articuler jusqu'à ce moment aucun retard ni aucune opération où se montrât la moindre gêne. Mathieu Durand réfléchit longtemps à cette nouvelle position; il l'envisagea dans tout ce qu'elle avait de plus fâcheux; il considéra que c'était toute sa vie financière et politique qu'il allait jouer d'un seul coup; il pensa au sort de sa fille ; il vit la joie de tous ses anciens ennemis ; il reconnut enfin qu'il ne pouvait se sauver que par un coup décisif, et il se rendit sur-le-champ chez M. de Lozeraie. Celui-ci, lorsqu'on lui annonça le banquier, se rappela la longue attente que Mathieu Durand lui avait fait subir dans son antichambre. Il eut un moment l'envie de rendre au banquier le supplice qu'il eu avait reçu; mais comme, d'après ce qu'il avait entendu dire de la position de Mathieu Durand, M. de Lozeraie était véritablement alarmé pour les fonds qu'il avait laissés chez lui, rintéièt de sa fortune l'emporta sur celui de sa vanité, et ilût entrer immédiatement Mathieu Durand. Pour la seconde fois, les deux parvenus se trouvèrent en présence. Le caractère de Mathieu Durand différait de celui de M. de Lozeraie en ce qu'il emportait avec lui toute la décision forte et rapide de l'orgueil qui trouve encore une espèce de satisfaction dans l'humiliation volontaire qu'il s'impose, tandis que la vanité de M. de Lozeraie gardait toutes les indécisions de la nature qui cherche à échapper par mille fauxfuyants à l'acte de soumission que les circon.^tances l'obligent à faire. Ainsi , lorsque Mathieu Durand se trouva en présence de M. de Lozeraie, il n'éprouva aucun embarras , aucune gène, et l'aborda avec cette feime assurance d'un parti pris sans arrièrepensée. Il commença la conversation par ces mots :
« — Monsieur, je viens me livrer à vous. — Qu'entendez-vous par là. Monsieur? lui dit le comte, plus alarmé encore de cette parole que fier d'être ainsi déclaré le maître de la destinée de Thomme qu'il détestait le plus au monde. — Je vais vous l'expliquer. Monsieur, repartit le banquier. » »
Aussitôt il raconta à M. de Lozeraie l'état de ses affaires, tel que j'ai essayé de vous le faire comprendre, et termina ainsi sa conOdence :
« — Vous le voyez. Monsieur, les fonds que vous avez déposés chez moi vous sont parfaitement garantis; et, si vous pouviez douter de la parole d'un honnête homme, mes livres pourraient vous convaincre...»
M. de Lozeraie avait attentivement écouté Mathieu Durand, et il avait reconnu, avec une joie qu'il avait habilement dissimulée, que sa créance était parfaitement assurée. Une fois sûr de la solvabilité de son débiteur, il ne pensa qu'à prendre une revanche cruelle de Taffront qu'il en avait reçu naguère, et, interrompant Mathieu Durand au moment où il prononçait les dernières paroles que je viens de rapporter, il lui dit :
a — Les livres de MM. les banquiers disent tout ce qu'on veut; ils ont un langage hiéroglyphique ou plutôt élastique qui prouve à volonté la richesse ou la misère. Je vous avoue. Monsieur, que je n'ai aucune foi en de pareils témoignages. »
Le banquier se mordit les lèvres ; mais Mathieu Durand était résolu à sauver à la fois sa fortune et sa réputation. Par orgueil pour son avenir, il sacrifia courageusement l'orgueil du présent, il répondit donc à M. de Lozeraie :
m — Je ne m'étonne pas, Monsieur, de vous voir partager ces préjugés des gens du monde sur le mode de comptabilité et de teneu de livres adopté dans les maisons de banque. Toutes ces nombreuses écritures que nous avons introduites pour prévenir, pai UD contrôle exact des unes sur les autres , la moindre apparence de fraude, ne semblent, aux yeux de ceux qui ne les connaissent pas, qu*un dédale inextricable où Ton espère égarer l'investiga tion des intéressés. Je ne puis donc vous en vouloir de ce que vous venez de me dire ; mais il y a entre nous quelque chose de plus net, de i lus facile à comprendre, c'est la parole d'un homme d'honneur, et elle doit suffire. — Et si elle ne me suffit pas. Monsieur' dir 'e comte de Lozeraie. — En douteriez-vous ? s'écria Mathieu Durand. — Et à supposer que je ne doutasse pas de voir» bonne foi. Monsieur, repartit le comte, n'ai-je pas le droit de douter de vos prévisions? Une fortune comme celle de M. Mathieu Durand, renversée en quelques mois, atteste-t-elle beaucoup de pro-
dence et d'babileté?-^ Oabliez-yoos qu'il a lUla ose ré^olation pour la renverser? — Oubliez -vous que tous êtes un de eeui qui Tant amenée? ^ Je n*ai pa$ à vous rendxe compte de mes opinions, ce me semble. — Mai^ vou$ avez à me rendre compte de ma fortune, Monsieur. — Je l*ai fait. *- Je ne me paye pas de paroles, Monsieur ; et, quand îe vous dirai qu'il me faut ma fortune, quMl me la faut demain, j'entends vous parler d'argent comptant. — Je tous ai fait comprendre, reprit le banquier en serrant les dents comme pour fermer passage k la colère qui Tagîtait, je TOUS ai fait comprendre que cela était impossible. — Us tribunaux vous prouveront que rien n'est plus possible. ^ Moil aller devant les tribunau:;;; , $'écria Mathieu Durand. -^ Cestoù vont les gens de mauvaise foi qui ne payent pas leurs dettes. ^ 11 y a un autre endroit. Monsieur, reprit le banquier avec bauteor, où vont les honnêtes gens qui ont payé les leurs. -^ Quand cela vous sera arrivé. Monsieur, dit le comte* je verrai si un homme comme mol doit y suivre un homme comme vous. — C'est une décision que vous serez forcé de prendre plus vite que vous ne le pensez. — Jamais si vite que je le désire , car elle sera précédée de la rentrée en mes mains de mes capitaux* — Vous n'attendrez pas longtemps.— J'attends encore mon argent.— A demain, Monsieur.^ Je tiendrai votre quittance prête. — Tenez donc aussi vos armes prêtes. — Ne me faites pas perdre mon encre et mon papier, je vous prie. — Vous n'y perdrez rien, je vous le jure.
Le banquier sortit. Il rentra immédiatement obez lui, et écrivit à Daneau et à M. de Berizy. Puis il se rendit chez M, de Favieri lui expliqua franchement sa position et lui demanda le crédit né^ cessaire pour solder immédiatement M. de Lozeraie. Le banquier génois écouta le banquier français sans que son visage lui apprit s'il était disposé ou non à faire ce qui lui était demandé. Puis quand Mathieu Durand eut fini de parler, il lui répondit froide** ment :
« — Veuillez me laisser la liste et le montant des créances sur le dépôt desquelles vous voulez opérer cet emprunt; dans deux heures vous aurez ma réponse, et je vous dirai à quelles condi-» tiens je puis faire cette opération, si toutefois je puis la faire. »
Deux heures après, Mathieu Durand reçut un billet de M. de Favieri, qui le priait de vouloir bien lui envoyer MM. Daneau et de Berizy, ajoutant que tout s'arrangerait probablement. L'attente de Mathieu Durand fut cruelle ; mais sa joie fut extrême lorsque ses deux témoins vinrent lui apprendre que les douze cent mille francs lui étaient parfaitement inutiles, attendu que M. Félix ayant offert sa garantie à M. de Lozeraie, celui-ci l'avait acceptée et
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avait donné quittance de la somme due par Matlûen Durand on passant à M. Félix ses droits sur Mathieu Dnrand*
« — M. Félix 1 » dit le banquier, stupéfait de retrouver encore ce nom mêlé à une affaire de cette importance.
— Il était temps qu'il s'en étonnât, dit le poète en riant. Quant à moi, je vous avoue que je n'écoute vos centaines de millions, de trois, de cinq pour cent, que pour savoir enfin quel est ce M. Félix. -— Vous voyez bien, dit le Diable, que j*ai eu raison de ne pas satisfaire votre curiosité dès l'abord; mais nous voici an dénoùment : un^ belle scène de drame, en vérité 1 A. Texclamation du banquier, M. de Berizy avait répondu : « -^ Oui, jce même M. Félix, qui s*est mis aux lieu et place de M. de Lgzeraie pour l'acbat de ma forêt, et qui aujourd'hui se met si générisaseme^ <en votre lieu et place. — Mais quel est donc cet homme ? — Je vous jur^ que je Tignore. -— Je le verrai, dit Du* rand, 4evenu tout peneif à cette singulière nouvelle, je le verrai, quand tou^e c^tte affaire sera terjuinée ; car je suppose. Messieurs, que vous n'ave^.pa» «nblié que j'ai d'antres intérêts que des intérêts d'argent i démêler avec M. de Lozeraie. •-- Non, certes, reprit M. de Berizy, et le rendez-vous général est pour demain, à neuf heares, chez M. de Favieri ; nous partirons tous de là. — Neuf heures, c'est bien tard» dit le banquier. — Nous avons choisi l'heure de monsieur... — Cette heure a paru convenable à tout le monde, dit M. de Berizy en interrompant Daneau, qui avait pris la parole. A demain, monsieur Durand 1 •
Durand, resté seul, sentit une sorte de joie craeUe en pensant qu'il allait enfin pouvoir se venger de cet homme qui rayait si insolemmept traité. Dans les premiers transports de «^ colère, il oublia tout autre intérêt que cehû de la vengeance de son oj^gueil. Mais, lorsqu'il pensa que ce duel pouvait avoir des suites fatales et qu'il lui fallait mettre ordre aux affaires les plus urgentes, il pensa à sa fille qu'il allait laisser au milieu du dédale d'une liqui* dation d'oJL lui seul pouvait arracher encore quelques restes de fèrtnne. Que deviendrait, après lui, cette jeune fille élevée à satis<faire tous ses caprices, et qui n'avait pas reçu de lui la moindre idée d'ordre ou d'économie? Il revint avec chagrin sur cette lausse éducation qu'il avait laissé donner à une enfsnt qui eût pu éuod bonne et simple s'il l'eùi ¥onln; il se .reprocha amèrement son imprévoyance. Mais quelque douleur qu'il éprouvât à l'aspect du fâcheux avenir qu'il pouvait léguer à sa fille, il n'entra pas on moment dans l'esprit de Haibîea Durand d'éviter, par la moindre aeoeeesioB, le daal qui l'attendait. Son ergoeil domina tout autre aeaiimeitt, et il détourna» pour ainsi dize» la té4e de ces pénibles
réflexions pour qu'elles ne vinssent pas affaiblir sa résolation. Le lendemain, Mathieu Darand et ses témoins, M. de Lozeraie et les siens, se trouvaient à neuf heures précises chez M. de Favieri; les voitures attendaient, les conditions du combat étaient réglées, et Ton allait quitter le salon, lorsque tout à coup on vit entrer le vieux M. Félix. Les deux adversaires s'arrêtèrent tous deuxà ^'aspect de ce vieillard, et celui-ci leur dit d'un ton grave :
« — Messieurs, je désirerais vous entretenir Tun et l'autre en particulier avant la rencontre qui doit avoir lieu entre vous. — Monsieur, repartit Mathieu Durand en s'inclinant, nous savons, M. de Lozeraie et moi, tout ce que la raison peut vous dicter de paroles conciliantes dans une affaire pareille; mais les choses sont arrivées à un point que nous ne pourrions attendre plus longtemps l'un et l'autre sans nous déshonorer tous les deux. — Monsieur a raison dans ce qu'il dit, reprit M. de Lozeraie, et je partage poor cette fois son opinion. — Monsieur de Lozeraie, reprit doucement M. Félix, je vous ai, je crois, rendu un grand service en vous libérant vis-à-vis de M. de Berizy. Monsieur Durand, je ne vous ai pas été moins utile en vous mettant en position de payer M. de Lozeraie. C'est au nom de ce que j'ai fait pour vous que je vous prie de vouloir bien m'écouter.
Les deux ennemis se tournèrent en môme temps chacun du côté de ses témoins comme pour les consulter, et ceux-ci ayant montré par quelques mots qu'il était convenable de céder aux désirs de M. Félix, ils se retirèrent, et Mathieu Durand et M. de Lozeraie restèrent seuls avec le vieillard. Lorsque tout le monde fut sorti, M. Félix prit un siège, et en désigna un d'abord au banquier, puis un au comte, qui s'assirent, l'un à sa droite, l'autre à sa gauche. L'aspect vénérable, calme et fort en môme temps de ce vieillard, contrastait avec l'impatience inquiète de ses auditeurs, qui de temps à autre échangeaient un coup d'œil comme pour se promettre l'un à l'autre qu'ils ne céderaient pas aux prières da vieillard. Le vieillard les considéra un moment et sembla puiser dans cette attention un sentiment plus rude de sévérité, et il commença ainsi :
« — Il y a six mois, Messieurs, je me suis présenté chez chacun de vous... chez vous d'abord, monsieur Mathieu Durand; je vous ai raconté comment j'avais été condamné, et je vous ai demandé le moyen de rétablir tout à fait l'honneur de mon nom. Vous m'avez refusé. »
Le banquier se tut. M. Félix continua :
« — Je me présentai ensuite chez vous, monsieuv de Lozeraie, et je vous parlai de réclamations que j'avais à exercer sur la for-
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tone de votre femme; vous les avez écartées par la menace. »
Le comte se tut aussi. M. Félix reprit :
« — Si j'ai biert compris ce que Tun et l'autre vous avez opposé à mes demandes, il en résulte que Tun, M. Mathieu Durand, fils d^an ouvrier, et qui doit sa fortune à lui seul et à son travail, n'a pas voulu venir en aide à l'imprudent qui avait dissipé follement l'immense héritage de son père; il en résulte que l'autre, M. de Lozeraie, issu d'une grande famille, s'est fié à la puissance du grand nom qu'il porte pour faire taire les plaintes de celui qu'il a appelé un intrigant... — Où voulez-vous en vem'r. Monsieur? dirent ensemble Mathieu Durand et le comte. —A ceci. Messieurs : à constater que moi, pauvre vieillard de quatre-vingts ans, je n'ai trouvé appui et justice ni chez l'homme du peuple ni chez le grand seigneur. »
Les deux antagonistes se turent, car il n'y avait rien à dire à cela.
« — Vous êtes l'homme du peuple, monsieur Durand? — J'en suis fier, reprit celui-ci. — Vous êtes le grand seigneur d'antique race, monsieur de Lozeraie ? — Je n'en tire pas vanité, reprit le comte avec une vanité excessive. — Eh bien I dit le vieillard en élevant la voix, vous, Mathieu Durand, et vous, comte de Lozeraie, vous avez tous deux impudemment menti. —Monsieur! s'écrièrent les deux ennemis en se levant ensemble, une. telle insulte... — Asseyez-vous, Messieurs, je vous en prie; je vous l'ordonne, s'il le faut, et si mes quatre-vingts ans ne suffisent pas pour que vous m'écoutiez avez respect, j'invoquerai un titre qui pourra vous forcer à m'écouter tous deux à genoux. »
— A genoux 1 dit le poète , qui commençait à prêter à ce récit une attention plus particulière. — A genoux, repartit le Diable ; le mot a été dit, l'action a été faite. Écoutez.
A l'accent solennel qu'avait pris le vieux M. Félix, le banquier et le comte demeurèrent stupéfaits. Il sembla qu'une même idée , qu'un même doute entrât à la fois dans le cœur de ces deux hommes , et ils se mirent à considérer le vieillard avee une sorte de crainte respectueuse, puis reprirent leur place près de lui en baissant tous deux le front. Le vieillard les contempla encore en silence et avec un air de triomphe où se mêlait cependant une expression diamère douleur. Il fit efTorl sur lui-même pour surmonter cette émotion, et reprit avec plus de calme :
« — Je sais votre histoire à tous deux. Messieurs, mais je ne vous la raconterai pas. C'est la mienne que je vais vous dire , elle servira de préambule à la vôtre, que vous pourrez répéter ensuite comme vous avez l'habitude de la raconter. »